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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 16:04

Mon cher Premier ministre,

J’ai eu, par le plus grand des hasards, communication d’une circulaire du ministre de l’Equipement – Direction des routes et de la circulation routière – dont je vous fais parvenir photocopie.

Cette circulaire, présentée comme un projet, a en fait déjà été communiquée à de nombreux fonctionnaires chargés de son application, puisque c’est par l’un d’eux que j’en ai appris l’existence. […] Bien que j’ai plusieurs fois exprimé en Conseil des ministres ma volonté de sauvegarder “ partout” les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l’égard des souhaits du président de la République. Il en ressort, en effet, que l’abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité. Il est à noter par contre que l’on n’envisage qu’avec beaucoup de prudence et à titre de simple étude, le déplacement des poteaux électriques ou télégraphiques. C’est que là, il y a des administrations pour se défendre. Les arbres, eux, n’ont, semble-t-il, d’autres défenseurs que moi-même et il apparaît que cela ne compte pas.

La France n’est pas faite uniquement pour permettre aux Français de circuler en voiture, et, quelle que soit l’importance des problèmes de sécurité routière, cela ne doit pas aboutir à défigurer son paysage. La sauvegarde des arbres plantés au bord des routes – et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes – est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d’un milieu humain.

La vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon créera de plus en plus chez tous un besoin d’évasion, de nature et de beauté. L’autoroute sera utilisée pour les transports qui n’ont d’autre objet que la rapidité.

La route, elle, doit redevenir pour l’automobiliste de la fin du XXe siècle ce qu’était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l’on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France.

Que l’on se garde donc de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté !

Georges Pompidou. 

(Lettre de Georges Pompidou à Jacques Chaban-Delmas, le 17 juillet 1970)

 

Publier un texte du président Pompidou dans un blog écolo n'est pas facile, même si ce texte est un acte vigoureux de défense de nos arbres au bord des routes, arbres qu'il est encore question d'abattre aujourd'hui au motif de notre sécurité. Car les années Pompidou, comme on dit si bien, ont été les années de la croissance à tout va, du véritable démarrage de la société de consommation et du bétonnage sans finesse ni distinction de nos villes et de leurs banlieues.

La seconde partie de cette période historique que Jean Fourastié a appelé les Trente Glorieuses, animée et symbolisée par Georges Pompidou d'abord comme Premier Ministre puis comme Président, a vu la mise en place de tout ce qui nous mène aujourd'hui à travers un chaos calme vers une catastrophe écologique.

Alors, citer Pompidou … ! et pourtant il n'est pas sans signification que cet homme-là, qui conduisit la France dans une aventure industrielle sans pareille (et dont beaucoup ont en ces années où la croissance économique s'étiole la nostalgie), était un homme avec de la terre à ses souliers, aimant physiquement la campagne, et profondément cultivé. Ambiguïté du pompidolisme, nous propulsant dans une agressive modernité tout en s'inquiétant déjà des dégâts du progrès : c'est sous sa présidence que naît le premier ministère de l'environnement avec Robert Poujade ; ambiguïté encore illustrée des années plus tard par ce bébé-Pompidou que fut Jacques Chirac, ce Président proche de la FNSEA et des milieux industriels qui pourtant déclara au sommet de la Terre à Rio « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », fustigeant ainsi notre incapacité commune à relever le défi écologique. L'écologie est aussi une science de la complexité … alors va pour ce beau texte de Pompidou !

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Published by Commentaires : Jean-Christophe Vignal - dans Billets d'humeur
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teysseire 02/05/2015 19:09

C'est vrai que c'est un beau texte, celui-ci qui défend les arbres. Pompidou aimait aussi la poésie, il en a d'ailleurs écrit une anthologie, c'est sans doute ce qui lui donne un regard différent de celui des énarques, sur la beauté de la nature. Mais malheureusement, nous sommes toujours au même point: si ce ne sont pas les arbres, ce sont les requins qui gênent nos amis surfeurs, que l'on doit détruire et aussi les loups, les ours, les blaireaux, les renards etc...etc..

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