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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 17:24

Penser aux pauvres et aux petits. C'est l'un des fondamentaux sur lequel nos sociétés se sont construites. Il n'est alors pas étonnant que des responsables politiques mettent en avant le côté insupportable de l'augmentation de ce carburant qu'est le gas-oil pour ces gens défavorisés, carburant qui leur permet d'aller au travail pour pas trop cher depuis les lointaines banlieues où ils ont été relégués. Résultat, on continuera en France pendant encore des années à sous-taxer un carburant dangereux pour notre santé et à faire payer plus cher ceux qui ont choisi une solution du moindre mal en acquérant une voiture fonctionnant à l'essence. Ce qui ne peut que contribuer à faire croître un sentiment d'injustice et d'absurdité. Bref, une logique du social qui produit le contraire de ce qu'elle est censée faire.

Et cela d'autant plus que cette politique permet à l'immense majorité des possesseurs de grosses voitures – il suffit de regarder la répartition diesel/essence des ventes d'automobiles haut de gamme – de bénéficier de la sous-taxation du diesel. Concrètement, avec un coût pour l’État de plus de 7 milliards d'euros, ce système permet à des possesseurs de voitures de plus de 45.000 euros de rouler pas cher en s'abritant derrière le pauvre petit banlieusard se déplaçant avec sa vieille Renault Mégane dci achetée d'occasion …

Il est toutefois temps dans cette affaire de regarder de quoi on parle : en somme, quel serait l'impact d'une hausse de 10 centimes des taxes sur le gas-oil - nécessaire afin de faire converger les taxes sur l'essence et le gas-oil - pour un automobiliste parcourant environ 13.000 km/an ? Avec une consommation moyenne d'environ 1 000 litres sur l'année, le surcoût serait de 100 euros/an. Une somme pas si considérable, bien moindre en tous cas que certaines hausses d'impôt qui ont frappé durement beaucoup de petits contribuables en France ces dernières années. Pour l'exemple, la suppression de la demi-part fiscale des veuves ayant élevé un enfant s'était révélée bien plus douloureuse et n'avait pas tant mobilisé nos décideurs …

Mais derrière cet exemple problématique posé par le diesel, sans doute grossi par des lobbies influents, se joue aussi la capacité de nos sociétés à s'adapter aux changements nécessités par les contraintes écologiques. Très souvent les évolutions pour un monde plus vivable impactent nos façons de vivre et supposent pour les familles soit des investissements financiers soit des coûts supplémentaires, auxquels il faut en plus ajouter des modes d'agir plus compliqués et parfois plus chronophages.

Tout le monde peut prendre le temps de trier ses poubelles, mais déjà tout le monde n'a pas toujours le temps ni les connaissances pour pratiquer une cuisine travaillant des produits provenant de l'agriculture biologique choisis sur un marché local. Et tout le monde, c'est important, n'a pas par exemple les moyens de financer un habitat à la fois sain et économe en énergie, tout le monde n'a pas les moyens d'adapter sa consommation et les objets qu'il utilise à un standard écologique élevé. Car la plupart du temps, ce n'est pas de 100 euros/an dont on parle, mais de coûts de plusieurs milliers d'euros pour une famille française qui voudrait adhérer à une transition écologique qui ne soit pas un trompe l’œil.

Bien sûr il y a des priorités à se donner, et les classes moyennes et supérieures en France auraient les moyens de vivre de manière beaucoup plus écolo à condition de faire des arbitrages parfois douloureux. Pour reprendre l'exemple précité, il leur serait possible de financer sans prise en charge par la puissance publique les adaptations de leur habitat si elles consentaient notamment à utiliser sur des durées longues des voitures très modestes et plus globalement si elles abandonnaient un style de consommation privilégiant l'éphémère, en choisissant une vita povera souvent défendue sur le blog d’Économie Durable.

Mais il y a les autres, dont le budget est si contraint que leurs possibilités d'arbitrage et de redéploiement sont quasi-nulles. Et dont les difficultés sont déjà et seront à l'avenir systématiquement mises en avant pour bloquer tant une fiscalité écologique pesant sur les ménages que des contraintes normatives à but écolo sur les objets de leur quotidien. Que faire alors pour éviter l'instrumentalisation de la pauvreté par les lobbies du vieux monde industriel pour contrer les évolutions écologiques nécessaires ? Que faire pour éviter la défense de pratiques polluantes au nom de la défense des pauvres et des défavorisés de nos sociétés, alors que ceux-ci seront en première ligne lors des futures catastrophes écologiques ?

La pollution au nom des pauvres ! Il est urgent pour tous ceux qui défendent l'écologie de réfléchir aux moyens de faire sauter ce verrou. Compenser le coût de ces nouvelles contraintes pour les déshérités de la société de croissance, promouvoir une société plus égalitaire donnant à tous les moyens de prendre ce virage si nécessaire, mettre en place des politiques autoritaires capable de faire fi des dégâts sociaux collatéraux engendrés, un peu des deux ou des trois sans doute, en tout cas la transition écologique de nos sociétés ne se fera pas sans une interrogation collective sur notre capacité à affronter l'avenir ensemble, quitte à remettre en question notre actuel modèle démocratique aujourd'hui si paralysant.

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Published by Jean Bruguier - dans Billets d'humeur
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commentaires

teysseire 31/10/2015 20:02

Il y a malheureusement de grandes chances pour que les politiques continuent à ne rien faire( ou peu) afin de se garder bonne conscience et n'avoir à affronter aucun mécontentement à court terme. Jusqu'à ce que la situation générale nécessite des décisions autoritaires bien plus préjudiciables, comme d'habitude, aux plus démunis. D'ici là, tout le monde chausse ses lunettes opaques en attendant le déluge (qui vient toujours après soi, c'est connu). .

Claude Courty 29/10/2015 12:19

Là encore la solution est de nature fondamentalement démographique et passe par la dénatalité.
Notre pyramide sociale est ainsi faite que sur 1000 êtres humains entrant dans sa composition, 700 peuvent être qualifiés de pauvres – dont environ 150 pauvres profonds n'ayant pas la chance d'être concernés par le prix du gas-oil –, 263 relèvent des classes moyennes et 37 sont des riches.
Cette répartition étant immuable, dans sa relativité face à la richesse, que seule une réduction de la population globale répondant, spontanément ou sous la contrainte, à des impératifs d'ordre environnemental pourra réduire le nombre des premières victime de la frugalité puis des privations qui s'imposeront dans des domaines toujours plus nombreux.
Faisons payer le gas-oil des pauvres par les riches, rétorqueront certains. Ils méconnaissent que le secteur automobile n'est qu'un des domaines dans lesquels se manifeste une pollution fonction du nombre des consommateurs que nous sommes tous, directement ou indirectement, et que la multiplication de ces domaines, aggravée par un nombre des pauvres croissant exponentiellement, ne peut aboutir qu'à un appauvrissement généralisé, dans la dégradation d'un environnement commun.
Et pour prévenir les réactions aussi sommaires que scandalisées, deux questions :
- Quel mal y-a-t-il à réduire une population, dès lors que cette réduction porte sur une population non née, ni même conçue ? Il s'agit en effet d'opérer, dans le respect de l'éthique, par réduction des taux de natalité, afin d'en ramener la moyenne à ce qu'ils sont dans les pays les plus développés.
- Notre compassion doit-elle aller jusqu'à assister, sans réagir, à la multiplication incessante des pauvres, quelle que soit notre conception de l'économie comme de l'écologie ?

Claude Courty 31/10/2015 21:09

@ jean bruguier

Je ne crois pas au solutions que vous préconisez, pour deux raisons :
- La solidarité en période d'abondance restant un comportement d'exception, il est à craindre que dans l'urgence, nous aboutissions plutôt au chacun pour soi.
- Vos solutions 2 & 3 me semblent incompatibles et même contradictoires. Passer en force n'est-il pas le contraire de s'évertuer à donner les petits moyens d'utiliser les bons outils et les bonnes pratiques ? Ce qui, comme vous le dites vous-même sera compliqué.

Tout ça me semble partir de bons sentiments, mais manquer de réalisme.

jean bruguier 30/10/2015 09:59

Cet article est écrit pour traiter d'abord des problèmes d'aujourd'hui. Et comme vous le dites très bien, en matière de décroissance démographique il s'agit de faire que "cette réduction porte sur une population non-née" ; dans ce cadre il nous faut bien réfléchir à d'autres solutions qu'une solution démographique car il est urgent d'agir ! D'où les pistes que je suggère à la toute fin de l'article : 1/une société plus solidaire donnant aux 'petits' les moyens d'utiliser les bons outils et les bonnes pratiques, mais jusqu'à maintenant cela s'est révélé un voeu pieux , 2/un système de compensation sans doute compliqué à mettre en place et qui renforcerait la lourdeur de notre Etat-providence, 3/des politiques autoritaires pour défendre un monde viable, capables de passer en force et d'ignorer les injustices et autres dégâts collatéraux provoqués chez les oubliés de la société de croissance. La réflexion est ouverte, et il nous reste à approfondir ces thèmes ...

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