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24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 14:04

Nombreux sont ceux, même parmi les non croyants, qui se réjouissent de la prise de position du pape en faveur de protection la nature à l’occasion de la publication de l’encyclique Laudato si. Il était temps en effet qu’une autorité morale du plus haut niveau rappelle aux hommes la gravité des menaces qui pèsent sur notre monde et la responsabilité qui est la leur. Quelques mois avant la tenue des négociations sur le climat (COP 21) cela ne pouvait mieux tomber.

Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’un pape s’exprime sur le temporel et un tel message est bienvenu tant ce temporel-là renvoie à une question morale. Comment nous comportons-nous vis à vis de la nature, du monde, de la « maison commune »  pour reprendre les mots mêmes du pape (1) ? 

On ne peut donc qu’applaudir une telle initiative, même si parfois il ressort des propos de François un certain anthropocentrisme qui appuierait la nécessaire protection  de  la nature sur les besoins des hommes et non sur un respect intrinsèque dû à l’ensemble du vivant, démarche plus utilitariste que morale, hélas partagée par nombre d’écologistes.

Toutefois, si le courage et le modernisme du pape sont incontestables, sa position sur la démographie reste absolument conventionnelle et fait bon marché des contraintes écologiques au profit de la défense séculaire d’un natalisme militant.

Alors qu’au cours du dernier siècle le monde a multiplié ses effectifs par quatre, alors qu’au cours des 45 dernières années ce sont 50 % des vertébrés qui ont disparu du fait de notre envahissement de tous les territoires (2) , alors que les océans se vident à grande vitesse, alors qu’un continent, l’Afrique, voit nombre de ses efforts de développement obérés par une croissance démographique encore non maîtrisée (au cours du 20ème siècle l’Afrique devrait passer de 1 à 4 milliards d’habitants), voici ce que dit le pape François de la question (chapitre 50 de son encyclique Laudato si)

"Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. Les pressions internationales sur les pays en développement ne manquent pas, conditionnant des aides économiques à certaines politiques de “ santé reproductive ”. Mais « s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire ». Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes".

Le pape offre là une douche froide à tous ceux chez qui était né l’espoir que l’Eglise Catholique s’oriente vers une position plus raisonnable en matière de contrôle de la fécondité. Espoir né en janvier dernier suite à ses déclarations lors d’un voyage aux Philippines. A cette occasion François avait en effet affirmé qu’il n’était pas nécessaire de se reproduire comme des lapins pour être de bons catholiques. Il avait également  réprimandé une femme enceinte déjà mère de nombreux enfants. Las, de toute évidence cette remarque visait à éviter les situations personnelles difficiles mais elle n’indiquait en aucun cas une prise de conscience des limites écologiques à l’explosion démographique.

François signe là aussi une assez grande méconnaissance du problème. Une méconnaissance du problème écologique proprement dit (mais où le pape mettra-t-il toutes les autres créatures de Dieu si l’Homme augmente encore ses effectifs ? Jésus n’a pas multiplié les mètres carrés, même dans les écritures). Mais aussi méconnaissance des propos des antinatalistes. Dans leur grande majorité, ceux-ci sont profondément écologistes. Ils ne se contentent pas « seulement de proposer une réduction de la natalité », ils affirment que c’est une condition nécessaire bien que non suffisante. Ils regrettent qu’elle soit si souvent passée sous silence mais ils savent aussi qu’elle s’insère dans un ensemble de problèmes encore plus vaste qui est celui de notre rapport à la nature. Caricaturer ainsi leur propos n’est pas très juste et ne fait pas avancer la prise de conscience.

Rien au contraire  « n’indique que la croissance démographique soit pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire » Et surtout elle est clairement incompatible avec la protection de la nature qui est pourtant l’objet de cette encyclique.

Plusieurs personalités ont répondu à cette prise de position du pape François.

Odon Vallet,  grand spécialiste des religions qui lors d’un entretien avec le magasine Terra Eco, répondait ceci à la question : Ce texte aurait-il pu aller plus loin ?

« Le pape raisonne sur nos modes de consommation, et non sur le nombre d’êtres humains qui consomment. Le gros reproche qu’on peut faire à l’Eglise, et pas uniquement catholique, c’est de sous-estimer le problème démographique. Pour le Vatican, plus il y a de bébés, mieux c’est. Abraham voulait que ses descendants soient plus nombreux que les grains de sable. Toutes les religions se basent sur des textes écrits il y a 1500, 2000, 2500 ans, à une époque où les hommes étaient si peu nombreux que la moindre épidémie pouvait faire périr l’humanité. Dans ces circonstances il fallait faire des enfants pour assurer sa survie. Aujourd’hui, la situation s’est renversée, nous sommes sept fois plus nombreux qu’il y a 100 ans, 70 fois plus nombreux qu’à l’époque de Jésus ».

Mais aussi Hubert Reeves qui, tout en approuvant les préoccupations écologiste du Souverain Pontife déclarait récemment  au Point :

« On peut regretter cependant que le pape n’ait pas abordé également la question de la croissance démographique et de la surpopulation - un des principaux problèmes en relation avec l’avenir de la vie sur la terre - et son pendant : le contrôle des naissances ».

Pour sa part, voici ce que déclarait Robert Walker, président du Population Institute dans un entretien avec le Huffington Post le 18 juin dernier (traduction : Elisabeth Bouchet)

« Je n'ai jamais rencontré le pape François, aussi je ne considère pas qu’elle s’adresse personnellement à moi, mais lorsque j’ai lu l’encyclique, longtemps attendue,  sur le changement climatique et l’environnement, je confesse avoir éprouvé une certaine gêne. Alors que j’applaudissais de tout cœur à son appel à l’action pour le changement climatique, j’ai été frappé, et cette fois personnellement, en  voyant qu’il écrit que « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité».

Humm. Je suis sûr qu’il en y a « qui ne proposent qu’une réduction de la natalité », mais parmi les propositions sérieuses de planification familiale, je ne connais pas quelqu’un qui puisse croire que les défis posés par  la faim chronique et par l’extrême pauvreté puissent être résolus par les seuls contraceptifs. Au contraire, ils croient, comme moi, qu’un accès amélioré  à la contraception puisse faire partie intégrante, - mais  essentielle - d’un effort plus large d’amélioration de la santé et du bien-être dans les pays en développement.

Plutôt que de reconnaître que l’accès plus étendu aux moyens de contraception puisse améliorer les vies des femmes et de leurs familles dans les pays en développement, l’encyclique du pape insiste sur le fait que « la croissance démographique est totalement compatible avec un développement total et partagé ». Totalement compatible ? Les chefs de l’Eglise de Rome pourraient tirer bénéfice  de la lecture du rapport que mon organisation « Population Institute » a publié cette semaine. Ce rapport est intitulé « Vulnérabilité démographique : là où la population s’accroit se posent les plus grands défis ». Le rapport identifie et classe 20 nations qui font face aux plus grands défis démographiques en relation avec la faim,  la dégradation de l’environnement et l’instabilité politique. Les 10 pays en tête de ce classement sont le Sud Soudan, la Somalie, le Niger, le Burundi, l’Erythrée, le Tchad, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Yémen et le Soudan.

Le rapport explique comment les projections de croissance démographique posent un énorme défi pour ces pays. Ils sont sans exception en train de se battre contre vents et marées afin de soulager la faim et d’éliminer la très grande pauvreté. Des progrès significatifs ont été faits dans la réduction globale de la faim mais la plupart des gains ont été obtenus dans des pays où la fertilité est relativement basse. Là où la fertilité reste élevée, la bataille contre la faim est loin d’être gagnée.

Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, le nombre d’enfants sous-alimentés est actuellement en augmentation, comme l’est la population.

Le Population Reference Bureau projette que la population du Burundi, (pays qui est dans la tête du classement  du GHI (IFPRI 2014 Global Hunger Index- index global de la  faim-) augmentera de 154 % d’ici à 2050. La population du Sud Soudan (qui est classée très haut en ce qui concerne la faim) est appelée à augmenter de 236 % d’ici à 2050 (3). Et encore, ces projections font-elles le pari que la fécondité va poursuivre son déclin historique.

De même, tandis que nous avons fait de grands progrès dans la réduction de la pauvreté extrême, particulièrement dans les économies émergentes, les progrès ont été longs dans les pays où la natalité demeure élevée.

La population du Niger, qui se classe n°1 dans l’index multidimensionnel de la pauvreté des Nations Unies 2014, est en passe d’augmenter de 274 % au cours des 35 prochaines années. La population du Mali, qui est 4ème dans le classement de la pauvreté, va augmenter de 187 %.

Un accès plus étendu aux contraceptifs, seul, ne pourra pas répondre de façon adéquate aux défis que ces pays vont rencontrer. A peine.  Même avec une augmentation relativement conséquente de l’usage de la contraception correspondant à un déclin de la fécondité, les populations de ces pays vont continuer à croître pendant les décennies à venir.

Comme il a été souligné dans le rapport de Population Institute, un accès élargi à la contraception doit être accompagné par des investissements dans l’éducation des filles et l’autonomisation des femmes. Il faut limiter les pratiques de mariages d’enfants, qui sont toujours d’actualité dans de nombreuses parties du monde, et les USA ainsi que les autres pays donateurs doivent développer l’assistance agricole. Dans les pays en stress hydrique, les investissements pour la protection l’eau et dans les infrastructures sont nécessaires de manière urgente. Dans les pays en développement qui sont gravement déforestés, comme Haïti, il y  a nécessité d’une aide en faveur de  la reforestation. Dans les pays à faible gouvernance et où la corruption est largement étendue, la société civile doit être renforcée.

L’encyclique papale souligne que l’on doit lutter contre les inégalités économiques et contre le gaspillage alimentaire. Amen. Mais, s’il vous plait Votre Sainteté, faites en sorte que chaque femme dans le monde puisse être en mesure de décider par elle-même, hors de toute coercition, combien d’enfants elle aura et quand elle les aura. Le choix de se reproduire n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi un impératif pour l’humanité. Sans l’accès étendu aux méthodes modernes de contraception, les taux de mortalité des enfants et des femmes dans les pays en développement resteront à  un niveau inacceptable et de nombreuses femmes et leurs familles ne sortiront jamais à la pauvreté ».

Aux Etats-Unis voici le communiqué du Center for Inquiry (CFI) (traduction D. Barthès)

Le Center for Inquiry a examiné l'encyclique, Laudato Si, publié aujourd'hui par le chef de l'Eglise Catholique, le pape François.

Le CFI partage la préoccupation du Pape François à propos de l'environnement et se félicite de sa reconnaissance du consensus scientifique quant à la cause du changement climatique, à savoir l'effet de serre généré par l'activité humaine. Nous saluons aussi sa reconnaissance du fait que notre crise environnementale va au-delà du changement climatique, que nous épuisons nos réserves d'eau et conduisons à l’écroulement de la biodiversité. Cependant, nous regrettons que le pape ne reconnaisse pas que l'Eglise Catholique a contribué à ces problèmes par son opposition irrationnelle et inflexible à une planification familiale responsable.

En effet, non seulement ne pape François ne parvient pas à reconnaître le tort causé par l'opposition de l'Eglise à la contraception, mais, étonnamment, il utilise cette encyclique pour s’attaquer une fois encore à la planification familiale, affirmant que les préoccupations légitimes quant à la croissance de la population sont «une façon de refuser de s’engager vers les vraies solutions"

C’est l’Eglise Catholique qui refuse les vraies solutions

La surpopulation n’est certainement pas la seule cause de la crise environnementale, mais il n'y a pas de volet de cette crise pour lequel  elle ne constitue pas un facteur important, et une population en croissance rapide ne fera qu’exacerber les problèmes environnementaux.

L’opposition réitérée et injustifiée du pape au contrôle des naissances, nuira finalement à la portée de ses autres observations, dont certaines sont pourtant méritoires. Celui qui pense qu’utiliser un préservatif constitue une grave atteinte morale ne peut être pris au sérieux ou être considéré comme un expert des problèmes de notre monde. Le pape Francis dépense beaucoup d'énergie pour dénoncer le mauvais usage de la technologie.  En dernière analyse, son encyclique démontre que le monde souffre autant de la pensée dogmatique que des abus de la technologie

 

Notons que les positions de l’Eglise en matière de protection de la nature seront de nouveau évoquées lors des Assises Chrétiennes de l’Ecologie qui se tiendront les 28, 29 et 30 août prochains à Saint Etienne. A cette occasion, Madame Anne-Marie Teysseire, représentante du mouvement Démographie Responsable, évoquera la pression que font peser sur la nature nos effectifs toujours croissants ainsi que le tabou, encore une fois renouvelé, qui frappe le sujet.

___________________________________________________________________

(1) Le titre exact de l’encyclique est : Lettre encyclique du Saint Père François sur la sauvegarde de la maison commune, le lien qui vous est proposé ici renvoie vers la version française publiée par le Vatican.

(2) Rapport "Planète vivante 2014"

(3) Les chiffres indiqués pour le Sud Soudan par Bernard Walker me semblent surestimés, selon l’Etude de Gilles Pison « tous les pays du monde », le Sud Soudan devrait environ voir sa population doubler entre 2014 et 2050 (soit une augmentation d’un peu plus de 100 % et non de plus de 200 %)

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Published by Didier BARTHES
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commentaires

voyance gratuite en ligne 26/10/2015 12:45

Merci pour tout ce travail que cela représente et pour tout le plaisir que j’y trouve

teysseire 30/06/2015 06:33

N''accablons pas le pape François qui a tout de même écrit une encyclique d'ouverture au monde tout à fait inédite dans l' histoire récente de la chrétienté.On ne peut pas en dire autant des politiques et écologistes autoproclamés qui pourtant sont mieux placés et mieux informés et ont un chemin moins long à faire pour reconnaître la surnatalité

Didier Barthès 09/07/2015 18:52

Oui, c'est juste.

Père Jean-Luc SOUVETON 29/06/2015 13:59

Les cinq grandes conférences, les 6 tables-rondes, les 82 forums proposées lors de ces Assises Chrétiennes de l'Ecologie que vous citez dans l'article (sans compter ce qui sera proposé plus spécifiquement aux enfants et aux jeunes, la marche organisée par Pax Christi…) seront une occasion unique pour vivre le dialogue auquel le Pape François invite dans son encyclique, y compris sur les questions comme celle de la démographie ou d'autres tout aussi "conflictuelles"... et notamment sur les causes...

France19 12/07/2015 17:59

Je comprends d'autant moins la position nataliste de l'Eglise et de ses papes, que j'ai beau lire et relire les évangiles et même les épîtres, je ne trouve aucune incitation à avoir de nombreux enfants, aucune glorification des familles nombreuses, contrairement ce qu'on trouve dans l'Ancien Testament.
Si on est chrétien, l' Evangile prime sur l'Ancien Testament.

On trouve dans l'Ancien Testament toutes sortes de victoires guerrières, de massacres et d'horreurs que les auteurs attribuent à la volonté de Dieu. On y trouve aussi des familles nombreuses mises à l'honneur, des miracles de femmes stériles à qui Dieu accorde enfin un enfant.

Mais rien de tout ça dans les Evangiles, sauf la conception miraculeuse de Jean-Baptiste, mais qui a lieu avant celle de Jésus, donc qu'on ne peut pas lui attribuer, Jean-Baptiste se situe à la frontière entre l'Ancien et le Nouveau Testament. De toutes façons, Jean Baptiste est resté fils unique, il a été conçu pour une mission bien précise, et sa conception ne peut être interprétée comme un appel à la natalité débordante.

Pour plus de détails sur ma recherche sur la natalité et l'Evangile, voir ceci : http://www.demographie-responsable.org/surpopulation/demographie/religions.html

Didier Barthès 30/06/2015 17:00

En effet le programme est particulièrement riche et abordera de nombreuses questions essentielles.

Claudec 29/06/2015 19:09

Bien d'autres conférences, tables rondes et autres forums ont eu lieu et continuent de se produire sans résultats déterminants. Et tant que les uns et les autres seront empêtrés dans leurs doctrines rien ne changera. Le problème de l'écologie est qu'elle s'est politisée alors qu'elle ni de gauche ni du centre ni de droite. Je crains donc qu'après s'être vendue au diable, le fait que Dieu s'intéresse à elle n'y change rien. D'autant que s'il est un pouvoir qui ne veut pas entendre parler de contrôle démographique - condition première de tout redressement environnemental durable - c'est bien le pouvoir religieux (toutes confessions confondues).

Claude Courty (Claudec) 27/06/2015 07:45

Nombreux sont en effet ceux que déçoit cette encyclique, tant l'écologie y est une fois de plus considérée dans ses effets plutôt qu'en ses causes, dont la principale qu'est la prolifération des premiers prédateurs que sont les hommes.
Politique et religion ayant ceci en commun qu'elles sont guidées par des principes, doctrines et dogmes incapables par définition de se plier aux exigences les plus impérieuses, y compris celles de la nature, la curie triomphe et les propos du Pape, privés de sa prise de position relative à la démographie, n'y changeront rien.

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