Ceci n’est pas un appel à la violence ; il s’agit seulement de poser la question du rapport entre le recours possible à la violence et un mouvement dont le fondement et l’objectif sont de défendre les actuelles conditions de vie sur notre planète à l’ère de l’anthropocène, ou au moins d’en limiter au maximum l’évolution négative générée par la société urbano-industrielle et ses choix de développement.
Car cette question est d’abord l’histoire d’un échec.
Dès le début des années 70 du siècle dernier, il y a presque 50 ans, les écologistes alertent les populations et les gouvernants de la nécessité d’agir en réorientant amplement nos sociétés, leurs démographies et leurs modes de vie sous peine d’une catastrophe écologique majeure à moyen terme. Et que voit-on, que constate-t-on si ce n’est que la société urbano-industrielle n’a depuis qu’amplifié sa prédation sur les ressources de la planète, générant toujours plus d’impacts délétères, de pollutions, de déchets et de dégâts ? Avec une augmentation de la consommation sans précédent dans l’histoire dans les pays riches. Avec aussi une population mondiale dont le nombre a quasi doublé et qui a vu des centaines de millions d’habitants sortir de la pauvreté pour approcher des standards de vie très consommateurs de ressources des occidentaux. Bien sûr, quelques efforts ont été faits et les aberrations les plus criantes ont parfois été amoindries, sous le couvert plus que médiatisé du développement durable et de l’économie circulaire. Mais le résultat est tout de même que les choses s’aggravent sur un plan écologique, contredisant de plein fouet les déclarations émises années après années lors de différents sommets mondiaux proclamant l’urgence d’agir et ne débouchant que sur un presque-rien dérisoire.
Face à cette incapacité à modifier une trajectoire suicidaire à terme, face à cette «étrange défaite» (1) de nos systèmes politiques incapables de négocier sérieusement un virage écolo, aujourd’hui l’inquiétude monte. Et le besoin d’agir est ressenti comme une obligation par nombre de concitoyens. Après les pétitions, après les simples manifestations, apparaît désormais un mouvement de désobéissance qui séduit de plus en plus les Français. Après l’annonce de la naissance d’Extinction Rébellion France dans l’Hexagone en mars et quelques actions coups de poing en avril, les activistes écologistes n’hésitent plus, par exemple, à entrer à l’intérieur du siège de Total à la Défense, où ils ont déployé un portrait d’Emmanuel Macron volé il y a quelques semaines dans une mairie.
Ce n’est pas la première fois que des écologistes lancent des actions ne respectant pas la légalité, du démontage d’un Mac Do à Millau avec José Bové à la pénétration dans des centrales nucléaires pour alerter sur leurs faibles dispositifs de sécurité. Mais il s’agissait de petits cercles de militants. Le mouvement de désobéissance qui s’amorce semble avoir une toute autre ampleur et se revendique comme un mouvement de désobéissance civile de masse. Comme le dit un militant d’Extinction Rebellion (2) : «nous prônons la désobéissance civile pour perturber la vie des gens, créer l’effet de surprise pour les faire réagir. Il faut éveiller les gens, leur dire la vérité, il nous reste une dizaine d’années pour changer nos modes de vies. Il y a urgence à changer de modèle».
Si ces écologistes mettent en avant et proclament haut et fort leur choix de la non-violence, il est toutefois à noter qu’ils s’affranchissent d’ores et déjà du respect de la légalité : manifestations non déclarées, intrusion dans des espaces privés, vols symboliques. Or qu’ils le veuillent ou non, s’affranchir des règles communes, c’est déjà une forme de violence pour une collectivité régie par le droit. Et c’est là qu’il semble utile de s’interroger : l’urgence dont ils se réclament associée à l’importance reconnue par de hautes instances scientifiques du respect des équilibres écologiques ne justifie-t-elle pas de braver quelques règles et de s’autoriser une certaine violence pour faire bouger nos sociétés ? Leur combat n’est-il pas légitime et l’inaction coupable ? Et si ce combat-là est légitime, alors qu’est-ce qu’une entorse aux règles communes sinon le meilleur moyen de nous sauver ? Un péché bien véniel face aux catastrophes potentielles … mais qui dira alors quelles sont limites au non-respect des règles, à la violence utile pour infléchir un destin commun ? Après tout, crever les pneus d’un 4 x 4 qui contribue à la pollution aux particules fines et participe à la mort de milliers de personnes n’est-il pas aussi un moyen d’alerter ? De même occuper ou endommager un aéroport pour bloquer des milliers de personnes qui voyagent en polluant et sans même vraiment payer de taxes sur le kérosène ? Alors, jusqu’où la violence ira-t-elle ? Et surtout ne risque-t-elle pas d’ajouter à terme une nouvelle couche d’incertitude à des sociétés fragilisées par la crise écologique qui s’avance, et d’être ainsi contre-productive ?
En tous cas, la violence écologique qui pointe, même petite, même légère, est bien le prix à payer d’une inaction répétée pendant un demi-siècle ; si cette incapacité à agir se poursuit, alors on peut prédire sans trop de risques qu’avec la légitimité qui la caractérise, la violence écologique a de beaux jours devant elle.
Mais cette lecture historique qui mène de l’inaction écologique de nos sociétés à un activisme jouant avec la légalité n’est pas la seule à pouvoir être conduite. Il est aussi possible d’y voir un débordement des États qui ont seuls le monopole de la violence légitime dans nos sociétés démocratiques. Le réchauffement climatique, l’acidification des océans, la pollution aux particules fines qui se moque des frontières, les atteintes à la biodiversité sont des phénomènes d’ordre mondial affectant toute la planète et ne relevant pas seulement d’un État (3). Le monopole de la violence légitime confiné à l’intérieur de chaque état ne semble pas forcément très efficient en ce domaine : dans les désordres qu’annonce la crise écologique qui vient, on pourrait alors s’interroger sur la naissance d’un monopole d’un autre type de la violence légitime dont tenteraient de s’approprier des ONG internationales écolos (4), comblant ainsi un manque que les institutions internationales actuelles et autres COP n’ont pas su remplir.
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1 : Comment ne pas faire référence à l’ouvrage de Marc Bloch écrit suite à l’effondrement français en 1940, L’étrange défaite, Paris, Société des Éditions Franc-Tireur, 1946
2 : Cité in «Extinction Rebellion France»: des militants écologistes ont investi la Défense, par Mathilde Golla et Yohan Blavignat, le Figaro, 19/04/19
3 : Toutefois, si les effets impactent la planète dans sa globalité, certains défendent que le cadre de l’action doit surtout se situer au niveau des États. Sur ce thème, cf. Hervé Juvin « les trois paradoxes de l’écologie » in Éléments n°177, 2019, p. 15. Pour Hervé Juvin, « la réalité est que seul un État en pleine possession de son territoire et en pleine autorité sur tous les acteurs présents sur ce territoire, entreprises privées comme ONG et collectivités territoriales comme investisseurs, est capable d’imposer les contraintes nécessaires au salut. » En tout état de cause il est clair qu’une réflexion sur ‘le nouvel État écologique’, ses fonctions, son rapport à la démocratie, et ses articulations avec l’ordre international comme avec les collectivités au plus près des territoires qui le composent, est à conduire.
4 : Il est à noter que bien des ONG écolos sont internationales et pensent leurs actions dans un cadre mondial : Les Amis de la Terre, Greenpeace, Extinction Rebellion.