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11 avril 2019 4 11 /04 /avril /2019 12:04

Il y a quelque chose de terrible dans les catastrophes, au-delà des dégâts et des morts … c’est qu’on les oublie. Bien qu’on ait inventé l’écriture, ce moyen de stocker la parole et l’expérience, de transmettre les faits marquants de génération en génération, notre culture est ainsi faite que les faits désagréables sont assez vite recouverts par la poussière de l’histoire. Ainsi la catastrophe de Vaison-la-Romaine en septembre 1992 fait écho à une crue similaire datée de 1616 inscrite dans les archives municipales de la ville où se trouve une délibération datée d’août 1616 indiquant que « le conseil de ville devait faire réparer le parapet du pont romain détruit par une inondation qui avait aussi emporté plusieurs maisons ». Or tout cela était bien oublié et les zones à risques avaient été bétonnées et occupées comme si de rien n’était.

De même nous enfouissons dans les plis profonds de notre mémoire commune l’éruption du Tambora qui s'est produite en 1815 sur l'île de Sumbawa, en Indonésie. Si les scientifiques ont commémoré les 200 ans de l’éruption la plus puissante, la plus meurtrière, la plus lourde en conséquences climatiques et économiques du dernier demi-millénaire (1), il faut bien reconnaître que celle-ci est peu prise en compte pour penser le monde d’aujourd’hui et de demain. Au-delà des impacts régionaux impressionnants qu’on peut chiffrer à environ 70 000 morts, l’impact climatique de l’éruption est important : en Europe, la température moyenne chute de 3 degrés et l’année 1816 sera surnommée l’«année sans été» avec de la pluie ou de la neige parfois qui ruinent les cultures. Ses effets ?  «Le prix des céréales a doublé entre 1815 et 1817 des deux côtés de l’Atlantique», souligne Clive Oppenheimer, géographe à l’Université de Cambridge, et concrètement la famine fait 100 000 victimes en Europe : la natalité chute, la mortalité augmente de 4 % en France, de 6 % en Prusse, de 20 % en Suisse et en Toscane. Et un peu partout, des émeutes de la faim éclatent. « On estime (2) que ce dérèglement climatique fut à l'origine d'une famine qui fit plus de 200 000 victimes sur la Terre. »

Et que dire alors de l'éruption du Samalas en 1257 ? Plus forte encore que celle du Tambora, avec un panache volcanique atteignant 43 kilomètres d'altitude, ses conséquences ont été mondiales avec entre autres 20 à 30 % de la population londonienne morte de famine en 1258-1259 (3). Cette éruption, bien qu’enregistrée dans la ‘chronique de Lombok’ (le Babad Lombok) conservée dans un musée à Jakarta, a été perdue de vue et il a fallu une recherche digne d’un roman policier pour que les scientifiques en retrouvent la trace et l’identifie.

Le Tambora, le Samalas, en fait ces deux volcans répondent à la définition du cygne noir selon Nicholas Taleb, à savoir « un certain événement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler (appelé « événement rare » en théorie des probabilités) et qui, s'il se réalise, a des conséquences d'une portée considérable et exceptionnelle ».

Or que fait-on aujourd’hui ? Avec presque 8 milliards d’humains sur Terre, et bientôt dix dans 30 ans, nous calculons nos possibilités alimentaires comme si tout allait continuer sans surprises ni événements imprévisibles. Sans cygnes noirs, alors que l’histoire récente – 2 catastrophes volcaniques mondiales dans le dernier millénaire – nous indique le contraire. Mais si un cygne noir est par nature imprévisible, il n’est pas interdit d’essayer de prévoir et d’anticiper les crises (4), et au moins de ne pas oublier les catastrophes passées dont nos sociétés ont gardé traces et de s’en servir  pour déterminer nos limites. Ne pas tangenter un maxima de besoins et donc de ressources dont l’histoire nous enseigne la précarité, c’est le premier pas vers une société résiliente qui protège les hommes. On aimerait que les démographes qui ont un discours rassurant sur l’évolution de notre nombre et les écologistes qui nous indiquent que l’agroécologie pourrait nourrir jusqu’à 12 milliards d’humains soient un peu plus prudents et n’oublient pas que jamais tout se passe comme prévu.

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1 : Voir notamment la revue Nature Géoscience.

2 : Voir ce lien.

3 : Voir « l’éruption du Samalas » (Wikipédia).  

4 : Il y aurait lieu de s’interroger sur notre capacité collective à mettre sous le tapis les informations dérangeantes, cette inquiétante volonté de ne pas voir. Est-ce un optimisme forcené qui irrigue nos choix ? Une paresse qui confine à la bêtise ? La peur de regarder les choses en face ? Ne faudrait-il pas aussi y voir la manifestation de ce sentiment de toute-puissance qui nous laisse croire que nous serons toujours plus forts que l’adversité ?

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commentaires

P
Bravo! articles sur la'explosion démographique excellents!<br /> Alain Peyrefitte a écrit un livre prophétique sur le sujet (en 1970???)Quand la chine s'éveillera ,le monde tremblera"<br /> sans autre commentaire!
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D
Merci pour votre commentaire, si vous souhaitez trouver des articles qui évoque également la démographie et les inquiétudes sur la surpopulation n'hésitez pas à consulter le site de l'association Démographie Responsable.
C
Thanks for sharing, this is a fantastic blog post.
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J
"on fait comme si l'aléatoire lui-même avait été maîtrisé définitivement par l'humain", votre phrase est très juste. J'avoue que la question de la toute-puissance m'intéresse d'autant plus que je crois que beaucoup d'écolos y ont recours. C'est le cas dans la pétition l'Affaire du Siècle où il est demandé la lune à l'Etat ; c'est encore le cas avec le pacte Finance-Climat où l'on fait croire que nous sommes tellement malins que l'on pourrait financer la transition écolo sans arbitrages véritables mais avec un montage astucieux (en fait la planche à billets). Ou quand Hulot, Jouzel, Larrouturou, Grandjean, EELV jouent la toute-puissance, au rebours d'une démarche écolo !!
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T
Ah oui, c'est tout à fait intéressant et important ce que vous dites : on fait comme si l'aléatoire lui-même avait été maîtrisé définitivement par l'humain. Les Cygnes Noirs ont été génétiquement modifiés pour devenir des Signes Positifs. Dormons tranquilles.
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