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21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 14:24

Un article d’Hervé Juvin 

Préalablement publié dans la revue  Eléments,

Les oiseaux des champs ne sèment ni ne moissonnent; ils ont disparu. Le berger ne conduit plus son troupeau vers la sécurité de la bergerie; il le laisse dans les pâturages clôturés,  en espérant que le loup n’y est pas et les exploitants de vergers louent des ruches pour s’assurer la fertilisation de leurs pommiers, poiriers et autres pruniers. Les abeilles sont mortes.

Quoi de plus éloigné en apparence de la géopolitique ? Rien de plus proche en réalité. Car la sixième extinction des êtres vivants sur la Terre en annonce une septième, celle de l’espèce humaine. Et la crise écologique qui s’annonce marque à la fois l’achèvement du projet prométhéen de la modernité – en finir avec la nature dans l’homme comme dans le monde – et tout aussi bien la disparition de l’homme comme personne humaine. Que perdent leur sens les unes après les autres toutes les grandes métaphores auxquelles les religions ont puisé, auxquelles les régimes politiques ont dû leurs expressions les plus saisissantes – du berger avec son troupeau au renard dans le poulailler - est une autre forme de sortie de la religion et de l’effondrement du politique qui devrait d’avantage retenir l’attention. De quelle religion, de quelle politique relèvent les enfants qui, appelés à dessiner un poisson dessinent un carré surgelé ?

Rien de littéraire dans les enjeux de la nature. Maîtrise de la démographie et des migrations, course aux ressources naturelles, gestion des nouvelles raretés et rétablissement de conditions sanitaires favorables à la vie humaine, autant de chantiers qui appellent la science des systèmes complexes comme science dominante du futur avant l’économie, avant le numérique, avant l’intelligence artificielle car ces sciences considèrent les modalités de la vie alors que l’écologie est la science de la vie elle-même.

L’hypocrisie américaine

Le problème est que l’écologie politique trahit la science écologique. Au cœur du débat mondial qui vient trois paradoxes de l’écologie sont à l’œuvre et vont éclater non sans dommages :

- L’éloge de la mobilité signifie l’affranchissement de droit de l’individu des conditions naturelles, géographiques climatiques, de son établissement donc soit l’artificialisation de son environnement, soit la concentration de la population humaine dans les zones les plus favorables donc la destruction des écosystèmes en bonne voie sous la pression démographique des nouveaux nomades. L’œuvre écologique, immense, est le fait de l’adaptation contrainte des populations humaines à leur milieu ; prisonniers de la géographie, du climat, de la nature, les hommes ont constitué le trésor qui s’appelle culture et civilisation pour revendiquer ces contraintes en en faisant le moyen de leur liberté et de leur singularité. L’air conditionné comme l’avion low coast, épargnent et cette contrainte et cette liberté; que vont-elles faire des cultures et des civilisations ?

- L’évaporation de préoccupations locales, définies, circonscrites, dans les grandes théories planétaires, au détriment de l’autorité de l’État et de la tenue des frontières fait fureur. Les ONG et les fondations en sont les premiers acteurs qui n’hésitent pas à traîner un État devant les tribunaux pour n’avoir pas satisfait leurs oukases fondés sur la supériorité du droit sur la politique - en fait, sur le totalitarisme du droit. La réalité est que seul un État en pleine possession de son territoire et en pleine autorité sur tous les acteurs présents sur ce territoire, entreprises privées comme ONG et collectivités territoriales comme investisseurs est capable d’imposer les contraintes nécessaires au salut.

- L’appropriation des sujets écologiques par des ONG qui vivent des dons des grandes entreprises ou des certifications ou des prestations qu’elles leur vendent, est un détournement de fonds ou un abus de confiance. Nul ne mord la main qui le nourrit. L’hypocrisie américaine est muette sur le plus éclatant des conflits d’intérêt, celui qui veut que les agences de notation soient payées par les sociétés dont elles notent la dette, ou les pollutions, et que les ONG qui revendiquent le monopole du Bien et la conversion des indigènes émanent de quelques-uns des plus grands criminels parmi ceux qui ont ruiné les États, volé des milliards d’impôts dus et non payés, organisé le pillages des données personnelles de millions de naïfs qui croyaient aux services gratuits du Net. Et devinez pourquoi les ONG sont si agressives contre les États qui veulent gérer leur territoire, et si discrètes à l’égard des sociétés américaines qui exploitent ces mêmes territoires, si virulentes contre les nations qui affirment leur insoumission au globalisme, si complices avec les géants du Net dont le modèle économique est la surveillance universelle des populations !

L’impuissance éprouvée à faire face à l’effondrement des systèmes vivants pose, la question la plus politique qui soit, celle des conditions de l’action collective. Elle dénonce l’aberration de l’individu des Droits de l’Homme qui enrôle l’État à son service pour affaiblir toujours plus l’unité nationale, détruire les institutions unificatrices et paralyser les demandes d’identité commune. Elle signale la soumission à la technique comme l’effet direct de la sortie de toute limite et de l’incapacité politique croissante à fixer les règles de la vie collective. Et elle appelle un nouvel âge des institutions internationales. Toute ont été bâties sur la promesse d’une croissance illimitée comme moyen de paix. Elles ont bien rempli leur mission, pour qui considère que l’écart des niveaux de vie a provoqué l’éclatement pacifique de l’Union Soviétique et suscité la sortie de la pauvreté de centaines de millions d’asiatiques Mais la promesse est intenable. La quête à tout prix de la croissance, condition du maintien au pouvoir de nombreux régimes, devient promesse de course aux ressources rares, de recolonisation, à la fin de guerre de tous contre tous. Rien de moins qu’un nouveau système international est en jeu. Il est regrettable que l’obsession des droits individuels rende l’immense majorité des militants écologistes de bonne foi insensibles aux conditions collectives de l’action pour l’environnement. Elles s’appellent autorité de l’État, unité nationale, diversité collective, liberté politique. Elles remontent loin dans notre mémoire politique. C’est pour nous conduire plus loin dans un avenir choisi.

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Cet article d’Hervé Juvin a été préalablement publié dans la revue Éléments, numéro 177, p.15,  rubrique : carnet géopolitique. Tous nos remerciements à Éléments pour nous en avoir autorisé la reprise sur ce site.

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commentaires

J
Pour H Juvin, les conditions collectives de l’action pour l’environnement s’appellent autorité de l’État, unité nationale, diversité collective, liberté politique. C'est une thèse et elle mérite d'être discutée. Il est nécessaire de s'interroger sur cette 'étrange défaite' (évoquée dans un article récent de ce blog 'Pourquoi pas une violence écologique ?') de nos sociétés qui se révèlent incapables de prendre un virage écolo pourtant si nécessaire. Comment ne pas penser aussi à Tocqueville et à ses avertissements sur notre démarche démocratique ? Bref il est urgent de nous questionner, sans limite et sans tabou.
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T
Texte tout à fait juste sur notre "impuissance à faire face collectivement aux effondrements", la collectivite, celle qui est humainement gouvernable , s'est elle-même effondrée
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