Présentation

  • : Le blog de Didier BARTHES et Jean-Christophe VIGNAL
  • : Un site qui se veut un lieu de réflexion sur l'écologie et sur une société vraiment durable. Contact: economiedurable@voila.fr
  • Partager ce blog

Recommander à vos amis

Abonnements

Pour vous abonner aux nouveaux articles et les recevoir automatiquement dans votre boîte aux lettres dés leur publication, laissez votre adresse mail dans la rubrique ci-dessous : Pour vous abonner.

Lundi 6 août 2012 1 06 /08 /Août /2012 20:04

requin-pointe--noire.jpg

 

« Aujourd’hui la seule condition de survie réside dans l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète. » Alain Gras

Une attaque de requin qui a récemment fait un blessé grave à la Réunion vient une nouvelle fois de générer les plus indignes réactions et d’illustrer la folie des hommes et le peu de recul de leur pensée.

Suite à plusieurs accidents, des voix s'élèvent désormais pour demander, non seulement l’autorisation de tuer les requins (comme si l’humanité ne s’en chargeait déjà pas suffisamment), mais aussi pour mettre en cause les zones protégées où la pêche est interdite, sous prétexte, que ces zones, plus poissonneuses (quelle honte), attireraient les requins ! (1).

Si l’on peut comprendre quelques réactions de ce type de la part des blessés ou de leurs proches sous le poids du drame personnel, il est inconcevable et bien triste que de telles positions soient relayées, parfois même, par les autorités.

Ces réactions illustrent bien la mentalité dominante : La nature n’a aucun droit, aucune valeur pour elle-même. Tout doit être organisé au profit immédiat de l’Homme, même pour ses loisirs les plus futiles et les moins partagés (2). La nature n’est qu’un terrain de jeu, et qu’elle se porte bien nous indiffère, si cela doit se payer de la moindre contrainte.

Dans le monde, les attaques de requins font très peu de victimes (3). George Burgess, un ichtyologue  américain rappelait d’ailleurs que le nombre de décès par chute de noix de coco est beaucoup plus important que celui imputable aux redoutables squales (4): Messieurs les préfets, il est donc urgent de faire abattre tous les cocotiers ainsi d’ailleurs que d’éradiquer les abeilles que d’infâmes écologistes se proposent de protéger puisque les abeilles, plus encore que les cocotiers et les requins, font plusieurs morts en France chaque année.

Quelle myopie intellectuelle ! Quelle folie et quel mépris pour la nature et pour la vie ! Partager la planète, quitte à nous priver un peu serait au contraire une excellente leçon d’adaptation, une marque de respect envers le vivant, en un mot une preuve de l’humilité dont nous aurons tant besoin si nous voulons tout simplement survivre (voir la citation d'Alain Gras). Ce serait aussi, tout simplement, se comporter dignement.

Mais non ! Face à un problème avec les animaux, la première réaction des hommes est de tuer, d’éradiquer sans réfléchir. Nous montrons là toute notre petitesse d’âme mais aussi toute notre incapacité au moindre recul. Cela augure très mal de l’avenir qui nécessitera de notre part une attitude toute différente si nous voulons sauvegarder les équilibres du vivant. 

Mais le voulons-nous ? L’humanité dans son ensemble a-t-elle une volonté ? A-t-elle d’ailleurs jamais agi collectivement ou l’Histoire n’est-elle que l’addition de drames et de situations particulières ?

Il est certain que dans un monde entièrement macadamisé nous ne nous tordrons plus les chevilles, que dans un monde sans arbre aucune branche ne nous tombera sur la tête et que dans un monde sans requin plus aucun surfeur ne sera blessé. Nous n’en profiterons malheureusement pas, car dans ce monde-là, nous serons morts.

___________________________________________________________________________________________________

(1) Voir par exemple cet article :    

(2) Je n’exprime en cela aucune animosité contre le surf. J'admire les performances de ses pratiquants et l'esthétique de la discipline. Mais il est clair que si nous devons parfois choisir entre un sport et la protection de la nature, nous devons sans hésiter donner la priorité à cette dernière. Ajoutons dans le cas présent que l’on peut  parfaitement surfer ailleurs, même s'il faut pour cela se déplacer un peu.    

(3) Les statistiques restent imprécises mais la plupart des sources évoquent largement moins de 10 morts par an. D’autres animaux, serpents, chiens (tout simplement) insectes, éléphants, hippopotames notamment font beaucoup plus de victimes bien que leurs attaques soient moins médiatisées. Il va de soi que ce qui est vrai pour les requins l’est tout autant pour toutes les autres espèces que nous devons également protéger.

(4) Le ratio entre ces deux dangers, (Georges Burgess évoquerait 10 fois plus de (mal)chances d’être tué par une noix de coco que par un requin), est discuté, mais l’essentiel est là, parmi les risques naturels l'attaque de requin est un risque mineur fortement surmédiatisé.     

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Jeudi 26 juillet 2012 4 26 /07 /Juil /2012 18:04

Alors qu’une récente étude  (1) publiée par la revue Nature fait grand bruit puisqu’elle évoque un possible effondrement des équilibres écologiques pour la fin de ce siècle, les géologues aussi apportent leur pierre à l’édifice de la prise de conscience.

Sous le titre « Mais dans quelle époque vivons-nous ? » La revue Science et Vie (2) consacre un article au prochain Congrès International de Géologie qui se tiendra à Brisbane du 5 au 22 août 2012.

Congrès ô combien significatif, puisque l’un des thèmes de discussion sera : Doit-on (et comment) faire entrer le concept d’Anthropocène dans la classification des temps géologiques ?

Il existe bien sûr une convention internationale (3) sur les dénominations en la matière. Nul ne doit confondre le Sinémurien (entre - 190 et - 196 millions d’années) qui constitue l’un des quatre étages du Jurassique inférieur  avec le Stathérien (entre - 1,4 et - 1,6 milliards d’années), le plus récent des étages du Paléo-protérozoïque !

Cette convention qui permet aux chercheurs du monde entier de parler un langage commun est structurée en plusieurs niveaux : Eon, ère, période, époque et enfin étage. Il va de soi que tout aménagement doit faire l’objet d’un consensus, sur les noms, les périodes considérées et aussi sur les marqueurs géologiques permettant de se repérer sur le terrain.

Si l'Anthropocène est, de fait, déjà largement présent dans le vocabulaire écologique, son entrée dans la « science officielle » constituerait un pas important vers notre prise de conscience. Il ne s’agit pas de simplement se soumettre à une mode ou à un modernisme de bon aloi. L’humanité marque profondément son époque et impose à la surface de la planète et à sa biosphère en particulier des modifications fondamentales tout à fait comparables ou même supérieures à celles des grands bouleversements géologiques passés.

Quelques exemples ?

Les quantités de poissons réduites de 80 à 90 % en un siècle, les effectifs des grands prédateurs terrestres réduits de 95 % au cours du même siècle (le 20ème). La surface des forêts primaires qui s’écroule. Bref voilà qui ressemble tout à fait aux grands épisodes passés, au point que certains parlent de notre époque comme celle de la sixième extinction. Curieusement, notre civilisation impose à la planète exactement le même traitement que lui a fait subir la fameuse météorite qui mit fin au règne des dinosaures il y a 65 millions d’années : Une élimination de la quasi-totalité des espèces sauvages de grande taille. Pour les dinosaures, le changement climatique (et donc de la végétation et de leur source d'alimentation) induit par l’énergie dégagée lors du choc semble le principal responsable. Pour nous, l’occupation systématique des espaces dévolus aux espèces de grands animaux constitue le facteur déterminant des exterminations, mais dans les deux cas, le résultat est le même et présente la même brutalité. Un siècle ce n’est rien et les géologues du futur verront clairement dans les sédiments l’effondrement de la faune sauvage (et la modification climatique aussi).

Cette constatation ne conduit pas pour autant au consensus car les critères à retenir pour définir une nouvelle période sont nombreux et en conséquence, les dates qui en fixent les limites sont toutes aussi diverses.

Parmi ces critères possibles :   

- La disparition des espèces sauvages et leur remplacement par des espèces domestiques ainsi que l’homogénéisation de la faune mondiale (cela a bien commencé il y a 10 à 12 000 ans mais cela s’est accéléré prodigieusement il y a 100 ans). Quelle date doit-on alors retenir ?

- L’apparition des plastiques: Une couche sédimentaire riche en cette matière artificielle sera-elle un jour caractéristique d’un « plasticocène » ? En ce cas, il faudrait la faire commencer il y a environ 50 ans.

- L’urbanisation générale de la planète et l’occupation et la transformation de la majorité des espaces sauvages ? Là encore, le phénomène est progressif mais s’est accéléré  prodigieusement au cours de la seconde moitié du 20ème siècle.

- L’entrée dans l’ère nucléaire laisse aussi des traces avec quelques marqueurs radioactifs à longue durée de vie (aussi bien du fait du nucléaire civil que militaire dont, espérons-le pour ce dernier, les essais des décennies 1950 et 1960 resteront les seuls témoins).

Bref, de beaux débats en perspectives pour nos savants (4) et une vraie réflexion pour distinguer l’essentiel de l’accessoire, et les causes des conséquences.

Quant à la majorité d’entre nous, puissions-nous en retenir cette leçon : Quels que soient le nom et la date retenue, nous avons vraiment changé d’ère et sommes entrés dans un autre monde dont nous constituons un acteur essentiel dont la survie n’est absolument pas garantie. A nous d’en tirer les leçons et d’agir avec sagesse. Là aussi, prenons du recul, et ne croyons pas durables les équilibres actuels qui n’ont que 50 ans et se basent sur une consommation, forcément provisoire, du capital  de la planète et s'accompagnent d'un appauvrissement déconcertant de la diversité du monde vivant. 

_______________________________________________________________________________________________

(1) Voir aussi à  ce sujet l'excellent article d'Audrey Garric sur son blog du Monde

(2) Science et Vie : Dans quel monde vivons-nous ? Numéro 1139, août 2012, p 78 à 87. Article de M. Boris Bellanger.    

(3) Convention qui, vous le constaterez, a éliminé toute référence aux ères primaire, secondaires et tertiaire. Le monde des sciences évolue sans égard et sans nostalgie pour nos études passées.

(4) J’aime ce mot de "savant", un peu désuet certes, mais  tellement plus joli que le vocable de "scientifique". Cela rappelle le monde de Jules Verne qui, j’en fais le pari, et malgré sa fascination pour la science et la technologie aurait été aujourd’hui un écologiste convaincu et un amoureux de la nature.    

Par Didier BARTHES - Publié dans : Revue de presse
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mardi 10 juillet 2012 2 10 /07 /Juil /2012 16:04

Démographie, économie, pollution, amoindrissement de la biodiversité, climat… sur tous ces plans nous savons désormais que nous courrons à la catastrophe et que la poursuite des tendances adulées au XXème siècle conduit aussi inéluctablement que rapidement à une douloureuse impasse.

Si des Claude Allègre, des Jacques Attali et quelques autres imaginent encore une sortie par le haut à grands coups de croissance, de hautes technologies ou d’hypothétiques manifestations à venir du génie humain, la plupart des analystes rejettent désormais ce scénario.

Sauf en ce qui concerne la démographie, sujet encore largement tabou, nous voyons peu à peu naître l’idée que nous sauverons la Terre et notre avenir par un renversement de nos valeurs. C’est vers plus d’humilité, vers une restriction de nos consommations matérielles que nous devons nous diriger si nous voulons préserver la planète, si nous voulons tout simplement durer. En 2008, Alain Gras déclarait très justement  au magazine Science & Vie : « Aujourd’hui la seule condition de survie réside dans l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète. »

C’est en réalité une profonde remise en cause de la croissance. Beaucoup l’ont déjà dit, notre société se heurte au réel. Et dans le réel, finitude matérielle du monde et croissance permanente sont par nature incompatibles.

Mais n’y a-t-il pas derrière la triste litanie de nos atteintes à l’environnement, une seule et même cause : notre structurelle incapacité à gérer le long terme ?

Si l’on attend de l’intelligence la faculté d’anticiper, il est curieux de constater que l’espèce au cerveau le plus puissant (1) n’agisse que pour le court terme.

Incapacité à penser sur le long terme ou seulement incapacité à en imposer la perspective à la société ? Un peu de l’un et de l’autre sans doute !

L’humanité semble toujours agir pour les mois à venir, au mieux pour le prochain lustre, certainement pas pour les siècles futurs. Aujourd’hui, la recherche frénétique d’un retour de la croissance du PIB dont on sait parfaitement qu’il n’est pas adapté à la mesure de la véritable richesse du monde l’illustre à merveille (2).

Les difficultés à appréhender la question démographique constituent à la fois le symbole et le résultat de ce court-termisme.

Abaisser la natalité afin de réduire l’effectif de l’humanité et ainsi diminuer la pression anthropique sur l’environnement est une affaire de long terme par nature. Agir sur ce paramètre c’est accepter n’en recevoir les bénéfices que dans 40 ou 50 ans, (3).

Ce serait là un renversement porteur d'espoir que l'humanité puisse se donner des objectifs et attendre leurs profits sur de telles échéances. Comme nous le rappelions dans l'article précédent, Nicolas Hulot dénonçait récemment la dictature du court terme. L'aveuglement démographique qui nous conduit à vouloir être toujours plus et à en nier, contre toute raison, les funestes conséquences en constitue la meilleure illustration. La démographie un facteur déterminant mais sur lequel nous n'obtiendrons pas de résultats immédiats.

L'inertie des mécanismes démographiques, les placent d'entrée dans le long terme et, pour cela justement, agir sur ces questions serait un indice de  sagesse. Ce serait aussi un indice de courage et d'intelligence car, accepter de réfléchir et d'agir sur le long terme c'est se forcer à envisager la complexité du monde, la mutiplicité des interactions entre toutes ses composantes. Se donner une perspective de long terme, c'est refuser le simplisme et la démagogie. C'est une très belle voie, il serait temps de la prendre. 

____________________________________________________________________________________________________ 

 

(1) Rappelons que certains cétacés ont néanmoins un cerveau plus volumineux que le nôtre.

(2) Les principaux reproches que l’on peut adresser au PIB sont de mesurer des flux et jamais l’évolution des stocks, en particulier celle des ressources naturelles considérées comme gratuites et infiniment renouvelables. La prise en compte de la seule activité marchande fausse également la mesure tant de l’activité que du bien-être. Rappelons cette horreur : si l’air devenait payant le PIB et donc la croissance ferait un bond. Y aurait quelqu’un d’autre qu’un économiste pour s’en réjouir ?

 (3) A l’exception des bénéfices que l’on peut attendre à plus court terme de la baisse des dépenses d’éducation.  

Par Didier BARTHES - Publié dans : Société
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 27 juin 2012 3 27 /06 /Juin /2012 10:44

La légende prétend qu’en date du 14 juillet 1789 Louis XVI aurait écrit dans son journal : « Rien ». C’est le même commentaire qui vient à l’esprit à la clôture du récent sommet de Rio

Le parallèle s’arrête là, car si Louis XVI avait été mal informé ou avait commis une erreur d’analyse, il est à redouter que cette fois le terme « rien » soit bien approprié tant l’absence de volonté et d’engagement ont été manifestes.

Une fois encore en effet, et le sommet de Copenhague nous en avait donné un avant-goût, la crise a réduit à néant toute les velléités de donner aux questions d’environnement un semblant de priorité. L’absence du président américain, M. Barak Obama, illustre à merveille le peu d’importance que l’humanité accorde à la protection de la planète.

L’erreur de nos dirigeants est doublement impardonnable.

Elle l’est d’abord car il s’agit du seul sujet qui vaille. Sur une Terre invivable et dévastée, nous nous moquerons bien du taux de croissance, du niveau du Cac 40 et même du taux de chômage, nous serons, nous dans la survie, et le reste du monde vivant sera mort.

Elle l’est ensuite parce que les difficultés économiques trouvent justement leurs racines dans la confrontation aux limites de notre monde et qu’il semble que la majorité de nos économistes ne se posent qu’une question : Comment relancer la croissance ? Or notre monde n’est plus en état physique de supporter notre croissance économique aussi bien que démographique (sujet même pas évoqué à Rio). Par là même, et par un aveuglement coupable nos dirigeants nous proposent un remède qui est un poison et qui s’il devait agir nous précipiterait plus profondément encore dans la prochaine crise.

Récemment sur le plateau de Canal Plus, Jean-Michel Apathie posa à Nicolas Hulot l’excellente question suivante : « Mais alors : Qui est égoïste ? » Nicolas Hulot fit la non moins excellente réponse : « C’est la dictature du court terme. » Tout est dit, ou presque, même si je ne peux m’empêcher de citer et de faire miens d’autres extraits de cet entretien

- La croissance telle qu’on l’a connue ne reviendra jamais.

- Nous avons basculé dans l’ère de la rareté.

- Nous sommes passés de la conscience à l’impuissance.

Et finalement et pardon pour cet accès de pessimisme :

- Honnêtement, je ne sais plus ce qu’il faut dire …faire.

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 08:04

 

Loi de Gresham – produit-ersatz – société de croissance – process industriels nocifs – réglementation sanitaire – principe de précaution – économie mondialisée – relocalisation – boucle de rétroactions – illusion industrialiste – rétraction de la consommation –

   

Non, ce n’est pas la loi dite de Gresham dont Nicole Oresme (1) présentait déjà le mécanisme en plein quatorzième siècle qui s’appliquerait à la banane, c’est juste une histoire d’écologie et de marché faussé.

Prenons les faits. Qu’est ce qui ressemble le plus à une banane cultivée sainement sinon une banane à régime forcé (2) produite à grand coup de pesticides ? Or le rendement n’est pas le même quand on utilise jusqu’à 70 kg de pesticide par hectare et par an, ou dix fois moins selon le président de l’UGPBAN (3). Et que dire alors des bananes produites en agriculture biologique et respectant la charte du commerce équitable ?  Résultat, la banane distribuée par le géant Chiquita peut être vendue autour de 1.20 euro/kg quand la banane ‘européenne’ se trouve entre 50 et 100 % plus chère et pèse moins de 20 % du marché. Sans parler de la part du bio et équitable qui ne représente guère plus que 1 % du marché français.

Ainsi produire mieux en respectant socialement les acteurs de l’ensemble de la filière aboutit à ne pas être compétitif sur le marché mondial, et donc à perdre à terme des parts de marché dans un monde où les dirigeants sont toujours prêts à faire gagner du pouvoir d’achat à leurs concitoyens : conclusion, la mauvaise banane finit par chasser la bonne.

Si la banane illustre cet article, c’est qu’elle est le fruit le plus produit, le plus exporté et le plus consommé au monde (4). Mais elle n’est qu’un exemple possible parmi des milliers. En fait tout se passe comme si une bonne part de la consommation depuis 50 ans s’était construite autour de produits similaires ou semblables aux produits dont nos grands-parents avaient l’habitude mais dont la nature même a changé du fait de leur composition ou de leur mode de fabrication.

L’œuf d’aujourd’hui ressemble à celui d’hier, en bien moins coûteux. Mais la différence est grande entre œuf d’une poule élevée en batterie et œuf d’une poule vivant au grand air et ayant une nourriture variée. Idem entre un saumon sauvage et un saumon issu d’une ferme norvégienne nourri aux farines animales. De même, les meubles d’aujourd’hui sont aussi beaux que ceux d’hier, il faut juste regarder plus avant pour s’apercevoir que l’aggloméré plein de colle et de formaldéhyde a remplacé le bois massif. Dans tous les domaines ou presque de notre vie quotidienne, les objets que nous utilisons, les nourritures que nous mangeons, les locaux que nous habitons, tout cela n’est plus que l’ersatz du produit que nous croyons consommer.

Un ersatz qui ne fait que des gagnants, du moins en apparence. C’est le consommateur qui achète moins cher et qui connaît enfin le plaisir de disposer d’un bien autrefois l’apanage des riches ou des puissants. C’est l’entrepreneur qui voit son marché exploser et ses frais de production diminuer. C’est le politique qui a sous la main des preuves tangibles et mesurables de la société de progrès qu’il défend. L’ersatz n’est plus un ersatz mais la condition du bonheur, et les anciens produits ne sont plus qu’à inscrire dans le temps passé des vieilles techniques devenus obsolètes.

Dans nos têtes comme dans l’économie de marché qui irrigue la société de croissance, les produits-ersatz, les produits Canada Dry, gagnent et ne laissent qu’une place marginale aux produits qui refusent les facilités de l’industrie chimique actuelle ou du génie génétique.

Mais après tout, est-ce si grave ?

Malheureusement la réponse est oui.  Car l’immense majorité des produits d’aujourd’hui n’est pas la résultante d’une évolution générée par l’inventivité et l’intelligence des hommes mais est la résultante du recours à des techniques faisant l’impasse sur la nocivité des process industriels utilisés et sur le recours sans limite à des ressources rares et non renouvelables, comme sur la destruction de l’équilibre séculaire de sociétés entières.

Le recours à ces techniques déloyales dans le cadre d’un marché ouvert a pour effet de détruire globalement la part des produits sains en les limitant à quelques consommateurs aisés et avertis.

Comment casser cette spirale destructrice ?

Le premier réflexe est de penser que nous souffrons d’un déficit de règles. Interdire les intrants de produits nocifs à tous les stades de production semble évident ; mais dans les faits c’est une autre affaire d’appliquer cela quand le marché est mondial. Sans compter qu’il faut à chaque fois apporter la charge formelle de la preuve de la nocivité d’un produit ou d’une pratique. Et que celle-ci est longue coûteuse et parfois incertaine à démontrer. Une solution, le principe de précaution ? Avouons que ce dernier n’est pas encore réellement reconnu dans le droit international et ne pèse pas lourd face aux enjeux économiques bien concrets défendus par les grandes compagnies. Bref il y a là un long combat citoyen à mener.

Promouvoir une production locale est une autre forme de réponse. Car d’abord il est plus facile de peser sur la réglementation de son propre pays et de contrôler son application. Il y a ensuite le fait que les boucles de rétroactions étant plus petites, la perception des problèmes, de leurs causes et de leurs conséquences, est plus facile à appréhender. Reprenons l’exemple de la banane. Quand l’emploi des pesticides, et notamment du chlordécone, a empoisonné les sols des plantations, quel était l’effet pour le consommateur européen ? Nul, si ce n’est qu’il pouvait disposer concrètement d’un fruit à bas prix ; comment et pourquoi ce consommateur se révolterait-il alors contre ces conditions de production ? De même ce fameux consommateur, client en bout de chaîne des grandes sociétés importatrices, n’est jamais confronté en face à face à la misère sociale que le prix d’achat qu’il pratique génère ; comment regimberait-il alors qu’il ignore de façon concrète les conséquences de ses actes ? L’éloignement a du bon pour la banane-ersatz ! A l’inverse, on peut espérer que le consommateur se révolterait et refuserait de cautionner le produit dont la production polluerait gravement le territoire de son canton ou qui mettrait gravement en cause la santé de son petit cousin. Il verrait en tout cas très vite les effets négatifs d’un choix basé sur l’intérêt à court terme.

Casser la spirale destructrice qui chasse les bons produits, c’est aussi arrêter de confondre l’amélioration de la productivité et le saccage de la planète. Si notre pouvoir d’achat a augmenté de façon exponentielle depuis 50 ans, ce n’est pas parce que nous sommes aussi malins que nous le croyons, c’est parce que nous avons utilisé le stock que la planète met à notre disposition (notez l’image si anthropocentrique, ndlc (5) !)  comme s’il s’agissait d’un flux ; c’est aussi parce que nous n’avons pas hésité à employer des intrants toxiques en faisant l’impasse quant à leurs effets sur le biotope comme sur nous-mêmes. Autrement dit, l’abondance matérielle d’aujourd’hui a été construite sur trois piliers : le pillage accéléré des ressources de la planète, le jeu - alimenté par le mésusage du pétrole dans les transports - d’une économie mondialisée permettant d’utiliser la main d’œuvre à bas coût des pays pauvres , et enfin le recours à des techniques de fabrication industrielles méconnaissant les principes de qualité et de sûreté qui présidaient auparavant à leur réalisation. En clair, nous n’avons pu avoir tous ces biens et services que parce que nous avons triché en ne payant jamais le juste prix. Et payer le juste prix signifie que nous ne pourrons pas disposer d’autant de biens et de services : intégrer la juste rémunération de la main d’œuvre, utiliser des ressources renouvelables, ne plus recourir aux produits chimiques facilitant la production industrielle de masse, ça rend impossible pour l’immense majorité de nos citoyens l’accès à tous ces biens qui se sont ‘démocratisés’. Finie la banane Cavendish pas chère, terminés les week-ends en avion à l’autre bout du continent pour un dixième d’un smic mensuel, oubliés les canapés à 300 euros, et les pizzas surgelées à 4 euros !

La facture pour une société respectant l’écologie de notre planète, c’est sans aucun doute le retour à un budget familial dans lequel les postes liés à la nourriture et au logement seront largement majoritaires, c’est la fin de l’idée que demain sera toujours mieux avec toujours plus, c’est un coup de bambou sur notre mode de consommation comme de production, c’est une interrogation sur notre nombre, c’est en finir avec l’illusion industrialiste du progrès, c’est arrêter de croire au Père Noël, ce sentiment qui est une drogue dure.

C’est une longue traque que la chasse à la mauvaise banane …

________________________________________________________________________________________________   

1. Traducteur d’ Aristote, ce savant né en 1325 publie en 1366 le Traité des monnaies : De origine, natura, jure et mutationibus monetarum, Cf. Claude Dupuy, Frédéric Chartrain, Traité des monnaies et autres écrits monétaires du XIVème siècle (Jean Buridan, Bartole de Sassoferrato), La Manufacture, 1989  

2. Bananes à régime forcé, film de Didier Fassio et de Franck Seuret, 2008.  

3. Union des Groupements de Producteurs de Bananes de Guadeloupe et de Martinique. Sur ce thème, cf. Louise Allavoine, De la Martinique au supermarché : voyage avec la banane, in Terra Eco, 08.02.2009. Voir aussi Florian Martin, Les antilles ont la banane...durable  in durable.com, 23.12.2009.

4. Avec une production de l'ordre de 100 millions de tonnes produites par an.

5. ndlc = note de la claviste. Ceci est un clin d'oeil à la technique journalistique popularisé par Libération dans les années 70, période où les clavistes n'hésitaient pas à insérer des commentaires dans les articles des journalistes.    

Par Jean Bruguier - Publié dans : Economie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 12 avril 2012 4 12 /04 /Avr /2012 14:04

La croissance, qu’elle soit économique ou démographique a tant marqué les deux derniers siècles qu’elle nous apparaît aujourd’hui comme le cadre naturel de l’évolution de nos sociétés. Pourtant, immanquablement, la finitude de notre monde imposera l’arrêt de tout mécanisme d’expansion.

Ici et là, trop timidement encore, la conscience se fait que notre avenir passe par une stabilisation et même par une diminution de nos effectifs comme du niveau de nos productions (au sens des flux matériels manipulés par les hommes). Stabilisation et diminution qu’il serait sans doute préférable d’organiser peu ou prou plutôt que de subir. Une confrontation brutale aux limites de la planète constituera toujours la pire des perspectives.

Cela serait un vaste chantier de l’économie politique, de la sociologie, de la philosophie même que de définir les conditions d’équilibre d’une société en décroissance. Les équilibres passés s’étant eux-mêmes, pour une part appuyés sur une fuite en avant, le retournement de situation n’est pas anodin et sans doute y sommes-nous mal préparés.  

Pourtant, si l’on place le long terme au cœur de nos préoccupations (et le vrai ressort du retournement se situe dans un tel changement de perspective), nous pouvons réduire dans des délais raisonnables notre empreinte sur la planète par une décrue douce et à priori supportable.

De même qu’en 200 ans seulement, nous avons multiplié nos effectifs par 7 et nos productions par plus encore ; en quelques siècles nous pouvons avec des taux de décroissance très modérés, excluant tout effondrement apocalyptique, sensiblement réduire et notre nombre et le niveau de notre activité économique.

Attachons-nous à la question démographique (plus facile à quantifier que le niveau d’activité). Le tableau ci-dessous indique le nombre d’années nécessaires au retour à une population mondiale donnée selon huit hypothèses: de 6 milliards à 200 millions d’habitants (en colonnes) et en fonction de différents taux de décroissance de 2 % à 0,05 % par an (en lignes).

                                               

Effectifs visés     6 Mds   5 Mds   4 Mds    3 Mds     2 Mds   1 Md  0,5  Md  0,2 Md  
tx annuel en %      (1999)   (1987)   (1974)   (1960)    (1930)    (1810)    (1500)       (0)
                   

   2,00 %

         8      17      28       42       62      96      131     176 
   1,50 %        10      22      37       56       83    129      175     235 
   1,20 %        13      28      46       70     104    161      219     294
   1,10 %        14      30      51       77     113    176      239     321

   1,00 %

       15      33      56       84     125          194      263     354 
   0,80 %        19      42      70     105     156    242      329     443
   0,60 %        26      56      93     141     208    323      439     591 
   0,50 %        31      67    112     169     250    388      526     709
   0,40 %        38      84    140     211     313    486      658     887 
   0,30 %        51    112    186     282     417    648      878  1 183
   0,20 %        77    168    280     423     626    972   1 318  1 776
   0,10 %      154    336    559     847  1 252 1 945   2 638  3 554
   0,05 %      308    673  1119  1 694  2 505 3 891   5 277  7 109

     

 

On notera que si l’on retient le taux de croissance actuel de l’humanité (+ 1,2 % par an) taux dangereux à long terme, mais qui d’une année sur l’autre ne modifie pas sensiblement les conditions de vie, et que pour cette raison de modération nous acceptions de (ou nous pouvions) le transformer en taux de décroissance il ne nous faudrait que :   13 ans pour retourner aux effectifs de l’an 2000, 70 ans pour revenir à la population de 1960, 160 ans pour atteindre un milliard d’habitants et moins de 300 ans pour retrouver les effectifs de l’humanité à l’époque du Christ.

Ainsi, dès que l’on se place sur une perspective de long terme (oubliez ce que vous entendez dans une campagne électorale) alors des objectifs ambitieux permettant le retour aux équilibres écologiques de la planète et par là même, à la durabilité de l’Homme sont à notre portée. Je laisse les philosophes déterminer s’il s’agit là d’une simple conséquence ou d’un objectif en soi.

Même un taux de décroissance aussi faible que 0,5 % permettrait en à peine plus d’un siècle de revenir à 4 milliards (population de la planète en 1974) et d’alléger ainsi fortement la pression anthropique.

Ce sont des ordres de grandeurs qu’il faut avoir en tête. Le passage par le long terme, c’est-à-dire le maintien de tels efforts sur longue durée est la seule voie qui rende possible notre durabilité. L’alternative est un écroulement dont notre confort, notre démocratie, la nature et notre vie même ont la certitude de faire les frais.  

__________________________________________________________________________________________________

Attention, ce tableau n'indique pas précisément le nombre d'enfants par femme (ce qu'on appelle couramment la fécondité) nécessaire pour atteindre les taux de décroissance retenus. Sur longue période et en l'absence de mortalité infantile une population équilibrée (c'est à dire au rapport homme/ femme en âge de procréer à peu près égal à un) est stable si chaque couple  (ou chaque femme) a deux enfants. La mortalité infantile n'étant pas nulle, ce taux est en pratique  légèrement supérieur.

Toutefois la structure de la pyramide des âges vient compliquer les choses, les pays qui ont une population très jeune et donc en âge de se reproduire, maintenant ou dans les années à venir, peuvent provisoirement maintenir leur croissance alors même qu'ils seraient sous le seuil de fécondité suceptible d'assurer le remplacement des générations. Cette contradiction apparente n'a toutefois qu'un temps, bien sûr.   

Par Didier BARTHES - Publié dans : Démographie
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mercredi 4 avril 2012 3 04 /04 /Avr /2012 08:04

Exercice convenu et presqu’obligé, les campagnes électorales, et la campagne présidentielle plus encore, font éclore mille et mille promesses sans que le printemps puisse-être tenu pour responsable.

L’on pourrait se contenter de moquer la chose en rappelant l’adage selon lequel les dites promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Hélas, certaines d’entre-elles ont la particularité de se révéler plus dangereuses encore si elles devaient être tenues que si, comme d’aucuns le soupçonnent, elles devaient se voir oubliées dès le soir du second tour.

Je fais allusion à toutes les mesures qu’envisagent les candidats pour amoindrir ou même contrarier la hausse des prix de l’énergie en général et des carburants en particulier.

Chacun y va de sa bonne idée : Qui de la stabilisation autoritaire du prix de l’essence et du gas-oil, qui de la baisse des taxes, qui de la mise en place d’une complexe TIPP flottante censée adoucir les fluctuations du prix à la pompe, qui de la sur-taxation des compagnies pétrolières dont chacun sait que si elles n’existaient pas, le monde serait un paradis dans lequel le pétrole sortirait tout seul de terre et les pots d’échappement exhaleraient de l’oxygène délicatement parfumé.  

Ces promesses sont indignes, les mettre en œuvre le serait plus encore.

La moindre de ses indignités est qu’il s’agit d’un mensonge fiscal. Ce qui serait donné sur ce plan serait forcément repris sur un autre (1).

En effet, s’il est difficile, compte tenu de notre mode de vie, d’échapper à la dépense supplémentaire qu’implique l’élévation du prix de l’essence, il serait plus difficile encore et même tout à fait impossible d’échapper aux autres prélèvements fiscaux qui assureraient de facto la compensation. Devrions-nous augmenter les impôts locaux qui connaissent déjà une véritable explosion ? Devrions-nous augmenter l’impôt sur le revenu ? La TVA ?  Nous faudrait-il relever les taxes sur les transactions immobilières ? 

Sans verser à plaisir dans la critique facile du monde politique, c’est là un métier délicat, il faut en convenir, on ne peut qu’être dubitatif à l’écoute de discours qui suggèrent de baisser les recettes de l’Etat sans en évoquer la ou les contreparties.

Mais le mensonge principal, le mensonge le plus grave est ailleurs. Par ses promesses, le personnel politique nous conduit à nier la réalité physique du monde, à fermer les yeux sur ce qui constituera le véritable déterminant de l’avenir.

 Si l’on excepte quelques pointes que l’on peut attribuer à la spéculation, la hausse tendancielle du prix de l’énergie relève d’une réalité matérielle incontournable : La demande d’énergie fossile est structurellement en train de dépasser ce que la nature peut durablement offrir. Nous allons vers un monde de pénurie énergétique et dans ce monde-là, il est normal, il est inévitable, il est même sain que l’énergie soit coûteuse et le soit de plus en plus.

En promettant de faire artificiellement baisser les prix par un mensonge fiscal nos dirigeants ou aspirants dirigeants nous encouragent par pure démagogie (on sait combien la perception du prix de l’essence est un sujet sensible) à la consommation d’un bien dont on sait pertinemment qu’il manquera demain. Peut-on imaginer plus forte imprévoyance ? Plus impardonnable irresponsabilité ? Plus grand mépris des générations futures ?

Il n’y aura pas de véritable politique d’économie d’énergie dans un contexte d’énergie bon marché. Aujourd’hui encore les investissements en vue d’économiser l’énergie ne sont rentables pour le particulier qu’à l’échéance de nombreuses années. Il en résulte qu’il faut pour les encourager, tout un ensemble de mesures complexes, parfois d’ailleurs contre-productives, qui viennent toujours un peu plus alourdir les prélèvements obligatoires.

Dans un contexte d’énergie beaucoup plus chère (c’est-à-dire d’énergie à son juste prix compte tenu de ce qu’elle apporte et de son manque prochain), alors chacun serait incité à l'économiser et à investir efficacement dans ce but.

Nous nous dirigeons vers un monde de rareté où nous devons absolument donner la priorité au long terme comme le rappelait récemment Nicolas Hulot (2) . La rareté prochaine menace tout à la fois, la planète, notre confort et notre démocratie. Ne fermons pas les yeux et n’écoutons pas ceux qui nous poussent à le faire.

_________________________________________________________________________________________________

 (1) On pourrait objecter que cette remarque serait sans objet dans un contexte bien hypothétique de baisse des dépenses. En réalité le raisonnement resterait valable, car même dans ce cadre, une réduction des dépenses pourrait être affectée à d’autres allègements d’impôts.

(2) Ecouter et voir les interviews de Nicolas Hulot sur France Inter et France 2  le 2 avril dernier.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 14:24

Un jour sur trois au dessus du seuil d’alerte (1) depuis le premier janvier 2012 pour la pollution atmosphérique, ça commence à faire beaucoup. Surtout quand on traduit le non-respect de la directive européenne sur la qualité de l’air en nombre de morts supposés : 3 000 victimes annuelles en France ne passent pas inaperçues. Et la réduction de 20 km/h de la vitesse des véhicules semble bien peu opérante …  

Bref, il y a comme un problème dans nos grandes villes.  

Et des solutions sont sur la table. Les plus fortes, proposées par les élus EELV comme Yves Contassot, consistent en des mesures de restriction avec ‘l’alternance de la circulation pour les diesels, l’interdiction de la circulation des poids lourds les jours de pic de pollution, et l’interdiction des avantages fiscaux du gazole’ sans oublier l’évocation pour Paris d’un centre exclusivement piéton (2).

Retrouver un air sain ne serait donc qu’une affaire de volonté en période électorale où comme le dit Denis Baupin « ça à l’air de les gêner d’attirer l’attention sur les problèmes de santé…» (2).

Mais appliquer réellement les trois mesures énoncées a des conséquences pratiques non négligeables.

Interdire la circulation des poids lourds les jours de pic de pollution, quand ceux-ci ne sont plus marginaux, revient à remettre en question tout le système d’approvisionnement des grandes villes, et même au-delà. Concrètement, cela signifie immobiliser les poids lourds le long des routes pour des durées non connues à l’avance et pouvant être supérieures à 2 ou 3 jours : que faire alors des marchandises périssables ? Faut-il envisager d’autres modes alternatifs de transport comme le train, alors qu’il est bien connu des professionnels de la logistique que les délais d’acheminement par le fer sont incomparablement bien moins maîtrisés et que la problématique dite ‘du dernier kilomètre’ continue de se poser ?

Remettre en cause la diésélisation du parc automobile est sans doute une bonne chose pour la qualité de l’air. Mais cela signifie une augmentation immédiate du prix des carburants, du fait de l’ajustement des taxes du diesel sur l’essence, pour les consommateurs (3). Et ceci n’aura des effets sur la pollution aux particules fines qu’à long terme, car n’oublions pas que les voitures sont des biens dont la durée de vie est supérieure à 10 ans.

Reste la troisième mesure, l’alternance de circulation pour les voitures diesel. Bonne idée, mais dont la traduction effective si elle est rigoureusement appliquée risque d’immobiliser 50 ou 60 jours par an des dizaines de milliers de travailleurs incapables de rejoindre dans les temps leur lieu de travail depuis leur domicile. Une bonne idée sur le papier mais qui fait fi des contraintes de la vie quotidienne de milliers de personnes engagées dans la société industrielle qui est la nôtre.

Dans les faits les mesures proposées posent d’énormes difficultés (4) qu’il ne faut pas ignorer, surtout dans la période de crise économique que nous connaissons. Il y a alors de bonnes chances, au sens statistique du terme, pour que nous nous accommodions encore longtemps de quelques milliers de morts victimes de la pollution aux particules fines comme de priver de plus en plus souvent d’exercice physique les enfants de nos grandes villes pour mieux protéger leurs poumons.

Pour compléter ce point quelque peu pessimiste, nous pouvons noter que la diésélisation du parc automobile privé est une caractéristique française particulièrement marquée mais que le problème de la pollution de l’air liée aux particules fines est un problème qui touche les grandes villes européennes y compris celles situées dans des pays où les voitures diesel sont clairement minoritaires. Autrement dit, la réduction progressive du diesel pour le parc automobile en France ne nous garantit pas pour autant un air pur (5). Les centrales thermiques, l’utilisation du bois comme combustible, les émissions liées à l’industrie, les véhicules thermiques essence aussi, tout cela génère des particules fines.  

Encore une fois les nanoparticules, ces toutes petites choses, et la pollution qu’elles provoquent, peuvent être prises comme un nouveau marqueur qui nous indique que le choix d’une société basée sur une mobilité extraordinaire des choses et des hommes, par rapport à tout ce que nous avons connu dans l’histoire, n’est pas compatible avec l’air sain dont nous ne pouvons nous passer sans nous mettre en danger.  

Quelles mesures prendre alors pour retrouver un biotope de qualité si ce n’est faire le choix d’une société favorisant la production et la consommation dans un même espace, limitant le plus possible les transports générateurs de gaspillage énergétique et de pollution, loin d’une mondialisation économique qui incorpore des milliers de kilomètres dans un yaourt vendu dans les rayons d’hypermarché ? Mais cela signifie aussi d’envisager la fin des méga-agglomérations de plusieurs millions d’habitants, comme l’est devenue l’Ile de France aujourd’hui, et qui supposent pour fonctionner un territoire de plusieurs centaines de kilomètres de rayon pour assurer son avitaillement alimentaire et des trajets en tout sens tous les jours. Cela signifie encore, pour aller au-delà des problématiques de pollution liées à une mobilité exagérée, de faire le choix d’un mode de production et de consommation restreint, favorisant une économie basée sur la joie de plaisirs simples, cette ‘vita povera’ qui devient une urgente nécessité.  

Déconstruire nos grandes agglomérations, occuper notre territoire en contrôlant notre densité quitte à devoir numériquement décroître, échanger notre pouvoir d’achat contre un pouvoir de vivre, nous sommes bien loin des trois mesures proposées plus haut par les plus sensibles à l’écologie de nos politiciens. Cela nous donne la mesure de la difficulté des choix à effectuer.  

 ___________________________________________________________________________________________________

1. La directive européenne 2008/50/CE impose aux États membres de limiter l'exposition de la population au PM10 (poussière d’une taille inférieure à 10 µg); la concentration moyenne annuelle ne doit pas dépasser 40 µg/m3 et en moyenne journalière, il ne faut pas dépasser 50 µg/m3 plus de 35 jours par an. Or selon Airparif, Paris a déjà dépassé ce seuil durant 25 jours depuis le début de l’année. Rappelons aussi que la valeur limite passera à 20 µg/m3 en 2020.

2. Cf. Esther Lagarde, ‘Paris manque d’air, les Verts étouffent’ in Libération du 28.03.2012.

3. Faut-il souligner la contradiction contenue entre cette proposition et la volonté de François Hollande, candidat à la Présidentielle et allié d’EELV pour diriger le pays, de bloquer le prix des carburants, souhaitant ainsi protéger les automobilistes-consommateurs des évolutions du monde ? Toute ressemblance avec l'ancien choix de nos élites pour la ligne Maginot serait purement fortuite ...

4. Vouloir écologiser la société de croissance en lui imposant des contraintes pour limiter les effets négatifs qu’elle produit nécessairement du fait de la gloutonnerie qui anime tous ses acteurs ne peut que rendre la vie impossible aux citoyens pris dans les contraintes de la vie quotidienne. C’est pourquoi le choix d’une rupture devrait s’imposer in fine comme une solution raisonnable s’articulant autour d’un redéploiement complet de nos économies enfin tournées vers un pouvoir de vivre, abandonnant les facilités provisoires et mortifères qui ont été le moteur du développement économique depuis les deux guerres mondiales.

5. C'est une caractéristique assez fréquente en France de se polariser sur un facteur ou un critère uniques. Ainsi la priorité absolue accordée au CO2 a amené ces dernières années les Pouvoirs Publics à privilégier les petits véhicules diesel non équipés de filtre à particules, en subventionant fortement via le système du 'bonus-malus écologique' des voitures dont les spécialistes de l'air nous disent désormais qu'elles sont un facteur mortel de pollution non négligeable! Résultat, en juin 2011 nous pouvions lire dans un grand journal du matin 'les Français roulent propre' (a), et en mars 2012 apprendre qu'il est urgent de dé-diéséliser notre parc automobile.

De même il serait illusoire de croire que le diesel est la cause de tous nos maux en matière de particules fines en se focalisant sur son élimination. S'il est un facteur important d'émissions de particules fines, il n'en reste pas moins que sa substitution par d'autres carburants (essence par exemple) n'aboutirait qu'à une réduction des taux risquant par ailleurs d'être compensée par la croissance du trafic.

Comme de plus en plus souvent dans le cadre d'une société de croissance qui commence à toucher les limites de son biotope, il nous est proposé des choix impossibles entre des solutions dont aucune n'est porteuse de sérénité: diesel ou essence, nucléaire ou charbon, intrants chimiques et OGM ou manque à terme de nourriture. Refuser ces faux choix, savoir dire non et sortir par le haut, en un mot quitter le train de la société de croissance et nous frayer à nouveau et tous ensemble un chemin raisonnable, c'est cela à mes yeux le pari écologique le plus sensé.

a. Cf. Marielle Court, 'CO2: les Français roulent propre' in Le Figaro du 09.06.2011.

 

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Pollution
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 10:04

J'ai bien conscience du caractère choquant de cette proposition. Comment l'entendre ? L'idée est de relier la catastrophe vécue à Auschwitz, ce point où l'Europe est tombée comme un corps céleste avalée par un trou noir, à la catastrophe écologique déja commencée et qui va être à vivre à l'échelle de la planète dans un siècle qui s'annonce interminable.

Dans la perception globale de ces deux catastrophes, il y a un élément qui pourrait sembler rassurant : l’homme a commencé par se détruire d’abord lui-même, s’appliquant en premier les techniques industrielles de la mort de masse en testant sur lui leur efficacité dans la nocivité. C’est seulement en second lieu, dans la généralisation de l’industrie aux moindres gestes de la vie de tous les jours et sur tous les continents, que l’homme a pu, comme dans un effet secondaire dû à l’insouciance qu’il porte à ce qui l’entoure et l’accompagne depuis toujours, commencer à provoquer la disparition de milliers d’espèces et le basculement dans un inconnu dangereux d’écosystèmes qui lui étaient favorables. D’une certaine façon, nous traitons les autres espèces comme nous nous sommes traités nous-mêmes, peut-être peut-on aller jusqu’à dire que le loup, le requin, le tigre ou le panda est aussi un homme pour l’homme et qu’alors nous savons l’exterminer. Au moins ne peut-on nous accuser d’égoïsme d’espèce.  

Dépasser Auschwitz, est-ce le surpasser ? En nombre de morts, disons-le, ceux qui ont détesté le XXème siècle pourront abhorrer le XXIème … Comment imaginer sérieusement qu’un monde de dix milliards d’humains, dont l’objectif grosso modo est de vivre au moins comme on vit aujourd’hui dans les pays économiquement développés, pourra tenir sur une planète où les énergies faciles et autres ressources se seront raréfiées, où les biens essentiels comme l’eau ou l’air verront leur qualité dégradée, et où les conséquences écologiques de nos pollutions accumulées se feront sentir tant dans le rendement des terres agricoles que dans les maladies qui nous frapperont ? Ne nous dirigeons-nous pas vers des effondrements de sociétés entières et vers des affrontements ? Comment ne pas être pessimiste quand force est de constater que tous les sommets internationaux pour infléchir nos modèles de développement depuis trente ans se soldent de facto par une accentuation des tendances qui nous mènent à la ruine ?

Dépasser Auschwitz, c’est peut-être tenter de voir ce qui unit la banalité du mal portée par les nazis à cette insouciance partagée par des millions de citoyens-consommateurs à l’égard de ce qui nous entoure, cette capacité à ne pas voir, que ce soit la logique des camps appliquée aux animaux d’élevage ou simplement les conséquences directes de nos choix de tous les jours : de l’huile de palme pas chère qui in fine élimine en Asie les grands singes, au recours aux intrants chimiques dont la nocivité est avérée pour nous même mais qui fait si bien baisser les coûts de revient.

Il y a comme un piège terrible contenu dans notre monde. Au-delà des canons, au-delà des bombes qui font si mal, au-delà des mines qui tuent, il y a notre confort construit sur la mort des autres, sur ce pourcentage accepté de dégâts collatéraux, sur ce risque infime mais toléré de la catastrophe possible. Dépasser Auschwitz, c’est sentir que chacun de nous est devenu un homo sacer, un de ces hommes qu’on peut tuer sans commettre d’homicide, et deviner l’ombre portée des camps dans l’actuel ordre biopolitique de la planète, à la manière de Giorgio Agamben.

Dépasser Auschwitz, c’est sentir que nous devons sortir du piège, c’est casser la carapace qui nous empêche de vivre et d’écouter la vie en nous comme autour de nous, c’est revoir notre histoire et nous interroger sur l’incapacité que nous avons eu de respecter les sociétés humaines d’Amérique ou d’Océanie lors des Grandes Découvertes comme sur les failles qui nous ont permis de penser une partie des hommes de nos propres sociétés comme des ennemis à éliminer. Dépasser Auschwitz c’est tout en poursuivant la recherche spatiale à la rencontre d’autres vies comprendre que l’homme n’est pas seul sur cette terre et commencer à dialoguer et à jouer avec ces animaux et ces plantes si différents de nous et qui partagent avec nous cette même planète, aller enfin au-delà de notre orgueilleuse solitude. Dépasser Auschwitz, c’est regarder en face les impossibilités de nos sociétés d’aujourd’hui et s’orienter sans tarder dans une façon de vivre légère sobre et attentive aux autres. A tous les autres.

Aujourd’hui, le combat pour l’écologie n’est qu’un combat pour la vie … il ne sort pas de nulle part ; je pense à François d’Assise, je pense à Hannah Arendt, je pense à ceux qui se sont battus pour que la vie soit plus belle tout simplement. Le combat pour l’écologie n’est pas réductible à la défense des petits oiseaux ou à la gestion serrée d’un développement rendu durable, le combat pour l’écologie s’inscrit dans une histoire, dans notre histoire, dans l’histoire de ceux qui ont résisté à l’oppression, pour continuer à tisser les brins d’une guirlande qu’on voudrait éternelle.

Par Jean Bruguier - Publié dans : Billets d'humeur
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 16:24

Interrogation latente, remise au goût du jour à chaque élection, cette question nous laissera éternellement sur notre faim. La gauche et la droite ne constituent pas des objets matériels implicitement définis, ce sont des concepts construits. Chacun étant libre de les appréhender, de les définir, on pourrait presque dire de les " ressentir " comme il l’entend, la réponse ne peut engendrer l’unanimité. Cet empêchement intrinsèque n’interdit pas de se pencher sur ces affaires d’étiquette et d’en souligner quelques particularités.  

L’une des difficultés résulte de ce que la distinction entre droite et gauche ne se cristallise pas sur un axe unique mais peut se décliner autour de plusieurs lignes, parfois sans rapport simple les unes avec les autres. L’économie, l’histoire, la politique, constituent autant de domaines sur lesquels peuvent être indépendamment définies ces deux notions.

 

Sur le plan économique d’abord. On peut admettre que l’idéologie de droite regroupe les points de vue souhaitant donner l’essentiel de l’initiative aux agents individuels. Elle fait sienne l’idée que la meilleure façon de subvenir aux besoins des hommes est de laisser faire les forces de marché. Si un besoin apparait, la plus grande liberté d’entreprendre est la meilleure garantie pour que ce besoin se trouve satisfait. Coté consommateur, le marché offre a chacun, dans des conditions de rareté données, l’occasion de faire la meilleure allocation possible de ses ressources. Elle affirme la supériorité d’un principe général d’optimisation censé être plus efficace que tout système de planification. Cette idéologie, dominante dans les faits, sinon dans les discours, a permis, ou, pour être le plus prudent possible, s’est trouvée temporellement corrélée, à la formidable expansion économique des 150 dernières années. De façon indirecte l’économie de marché et l’idéologie qui la sous-tend ont donc bien engendré les problèmes écologiques liés à cette même expansion (problèmes qui cependant se seraient certainement et également posés avec tout autre moteur d’expansion). L’idéologie de gauche, au contraire, rejette fondamentalement ce pouvoir optimisateur du marché et prétend que c’est l’organisation collective des hommes (les Etats, les associations, les mouvements politiques…) qui doit gérer et orienter les productions et la plupart des activités humaines afin de répondre au mieux à nos aspirations.

Sur cet axe économique, l’écologie serait plutôt de gauche tant certains problèmes, par leur caractère global, comme la pollution ou la disparition des espèces, peuvent difficilement être appréhendés par le marché. Certains mécanismes de marché pourraient même se révéler particulièrement " vicieux ". Ainsi, si l’air devenait à ce point irrespirable qu’il faille le faire payer, nos économies y trouveraient sur le plan comptable un avantage et une source de croissance, sans que concrètement la vie soit plus agréable et nos besoins mieux satisfaits, tout au contraire. Rien ne prouve que dans ce cas, le cumul des actions des acteurs individuels cherchant soit à se procurer, soit à produire et à vendre de l’air respirable conduisent à une meilleure satisfaction globale de notre besoin d’oxygène, besoin par ailleurs parfaitement satisfait dans les sociétés les moins développées. Le même type de raisonnement pourrait s’appliquer par exemple à la protection des réserves halieutiques. La sommes des intérêts individuels des pêcheurs et des consommateurs de poissons peut très bien in fine conduire à vider les mers. Ce sont là des éléments qui laissent penser qu’une démarche écologique de protection de la nature s’accorde mal avec une idéologie libérale. L’écologie serait donc bien de gauche ou du moins devrait s’inspirer des principes et du mode d’appréhension propre à ce qu’on appelle communément la gauche : favoriser les actions collectives et organisées.

Deux premières retenues doivent cependant tempérer cette conclusion

Localement on peut admettre que des mécanismes de marché participent à la préservation de l’environnement. C’est par exemple le cas des réserves de biodiversité créées sous la pression d’agents économiques locaux pour maintenir le tourisme et l’intérêt des investisseurs en ce domaine (notons que concrètement la création de ses réservent exigent quand même une législation). Il semble par contre improbable que ces mécanismes soient généralisables au monde entier. La taxe carbone elle-même, si elle doit prendre un jour quelque importance, sera bien un mécanisme de marché mais dont l’existence même aura été imposée par la puissance publique.

L’autre réserve concerne la réalité des faits. Deux grands exemples d’économie planifiée ont existé dans l’histoire récente : les communismes chinois et soviétique, dans les deux cas et pour un niveau de production beaucoup plus faible que celui de l’occident capitaliste, la préservation de l’environnement n’a pas été exemplaire, loin de là. A niveau de PIB égal, ces sociétés polluaient et massacraient l’environnement plutôt plus encore que les sociétés capitalistes, même si la Russie a été partiellement préservée du fait de sa faible densité de peuplement. Cette leçon ne doit pas être oubliée.

Une troisième nuance enfin peut être ajoutée. En pratique les sociétés ne s’organisent jamais autour de versions aussi caricaturales des principes libéraux ou socialistes. Ainsi nos sociétés Occidentales majoritairement considérées comme capitalistes sont en réalité très marquées par des principes collectivistes. Par le poids des prélèvement obligatoires d’abord, une partie significative de la production sans doute autour de 50 % dépend en fait de l’action de l’état. A ceci s’ajoute bien évidemment une impressionante masse de réglementations en croissance ininterrompue qui encadre toujours plus les voies où peuvent s’appliquer les libertés des acteurs individuels, producteurs ou consommateurs. Cette inflation de règlements est une excellente illustration de notre soumission (obligée ?) à un principe d’organisation venant tempérer les préceptes libéraux.

 

Sur le plan politique, définir la droite et la gauche est le premier écueil. La question du conservatisme peut constituer une ligne de partage, la droite serait conservatrice tandis que la gauche serait novatrice et plus favorable à l’évolution des structures sociales. Notons qu’en fonction de l’Histoire, cette définition entre parfois en contradiction avec le point de vue économique précédent. Ainsi dans les sociétés ayant connu des économies planifiées au cours du dernier siècle, le conservatisme est du côté du socialisme et la gauche constitue plutôt le versant libéral. La difficulté d’analyse se trouve augmentée par le fait qu’à ces distinctions d’orientations économiques se superposaient des visions différentes du concept de démocratie. Les économies planifiées avaient une conception très particulière de la démocratie déniant, au nom de lui-même, tout pouvoir au peuple, dans une dialectique que seul un marxiste bon teint était susceptible de comprendre, d’accepter et plus encore de propager.

Ce point précisé, si l’on pose que la droite représente le conservatisme, alors on peut admettre que l’écologie est fondamentalement de droite. Il se trouve en effet au fond de l’idéologie de gauche l’idée que tout est possible ; que les hommes libérés des pressions du " grand capital " et de toutes les oppressions sociales seront capables de s’organiser au mieux et sauront imposer des lois justes et efficaces, lois face auxquelles aucune contrainte matérielle ne saurait s’opposer. C’est là, hélas, une négation de la réalité physique du monde. On le voit particulièrement bien dans les débats autour de la surpopulation, une large partie de la gauche ne veut pas entendre parler du problème. Imaginer que notre trop grand nombre puisse poser un problème à la nature est interdit, seuls peuvent être responsables le capitalisme et sa soif de profit. Pourtant la Terre ne grandit pas et la consommation d’espace par les hommes au détriment de toutes les autres espèces est une réalité dont aucune organisation sociale ne pourra faire abstraction. Ajoutons que pour la gauche, s’attaquer au nombre serait s’attaquer au peuple, crime de lèse-majesté s’il en est.

Si le conservatisme, dans sa conception la plus pure, c’est-à-dire l’acceptation qu’au-delà des lois des hommes existent des lois physiques et des contraintes universelles auxquelles il n’est pas honteux, mais au contraire sage de se soumettre, est un concept de droite, alors oui, l’écologie bien comprise est de droite, fondamentalement.

Comme les choses ne sont jamais simples, admettons toutefois que la gauche puisse avoir sa revanche. On peut en effet considérer que globalement depuis la révolution industrielle l’humanité a perdu tout sentiment de dépendance vis-à-vis de l’ordre naturel (sentiment qui a perduré dans les sociétés dites primitives). Le natalisme forcené que nous reprochions à la gauche est d’ailleurs largement partagé par la droite. Changer de paradigme et d’attitude en remettant la nature au centre de nos préoccupations serait alors une démarche progressiste et donc de gauche.

 

Sur le plan historique enfin, ou plutôt sur le plan de l’histoire du rattachement politique des mouvements écologistes, les choses ne sont guère plus claires et plus décidables. En France, en 1974, René Dumont qui inaugurait l’entrée de l’écologie sur la scène médiatique proposait une certaine indépendance vis-à-vis de la césure droite/gauche, il parlait des problèmes d’écologie, de surpopulation, mettait en cause la croissance et se heurtait de ce fait avec un égal courage aux deux idéologies dominantes. Depuis l’écologie politique a connu moult bouleversements et les disputes internes et incessantes de ces mouvements constituent d’ailleurs l’axe d’attaque privilégié de tous leurs caricaturistes. Si des dirigeants comme Brice Lalonde ou Antoine Waechter ont également œuvré pour une certaine indépendance politique, depuis une dizaine d’années, le mouvement écologique majoritaire, aujourd’hui EELV, a investi le champ politique traditionnel et s’est clairement positionné à gauche (se coupant ainsi d’une partie de ses électeurs potentiels et prêtant le flanc aux soupçons d’opportunisme dans une période où la gauche espère retrouver le pouvoir). Pas de discussion possible sur ce point, si les concepts de droite et de gauche sont définis par les hommes qui prétendent se rattacher à ces tendances, alors si les écologistes se disent de gauche, ils le sont, mais il ne s’agit là, bien sûr, que d’une tautologie.

 

Si la pertinence d’une question se mesure à celle de sa réponse, alors cette dernière : " L’écologie est-elle de gauche ? " est une mauvaise question dans le sens où elle n’aura d’autre réponse que celle de notre arbitraire. Il ne faut donc pas la mettre au cœur de nos polémiques, cela reviendrait à lui accorder une importance injustifiée.

Nous marquerons plus de respect envers l’écologie en rappelant qu’elle est l’exigence essentielle de notre siècle (et des suivants, désormais elle accompagnera toute l’Histoire de l’humanité du fait de son pouvoir technologique sur la planète).

Exigence sur le plan pratique dans la mesure où toute autre question sera sans objet dans un monde dévasté, l’écologie l’est surtout sur le plan moral : La beauté du monde nous impose le respect et la capacité de souffrance du vivant nous y oblige.

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Politique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés