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  • : Le blog de Didier BARTHES et Jean-Christophe VIGNAL
  • : Un site qui se veut un lieu de réflexion sur l'écologie et sur une société vraiment durable. Contact: economiedurable@voila.fr
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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 10:04

J'ai bien conscience du caractère choquant de cette proposition. Comment l'entendre ? L'idée est de relier la catastrophe vécue à Auschwitz, ce point où l'Europe est tombée comme un corps céleste avalée par un trou noir, à la catastrophe écologique déja commencée et qui va être à vivre à l'échelle de la planète dans un siècle qui s'annonce interminable.

Dans la perception globale de ces deux catastrophes, il y a un élément qui pourrait sembler rassurant : l’homme a commencé par se détruire d’abord lui-même, s’appliquant en premier les techniques industrielles de la mort de masse en testant sur lui leur efficacité dans la nocivité. C’est seulement en second lieu, dans la généralisation de l’industrie aux moindres gestes de la vie de tous les jours et sur tous les continents, que l’homme a pu, comme dans un effet secondaire dû à l’insouciance qu’il porte à ce qui l’entoure et l’accompagne depuis toujours, commencer à provoquer la disparition de milliers d’espèces et le basculement dans un inconnu dangereux d’écosystèmes qui lui étaient favorables. D’une certaine façon, nous traitons les autres espèces comme nous nous sommes traités nous-mêmes, peut-être peut-on aller jusqu’à dire que le loup, le requin, le tigre ou le panda est aussi un homme pour l’homme et qu’alors nous savons l’exterminer. Au moins ne peut-on nous accuser d’égoïsme d’espèce.  

Dépasser Auschwitz, est-ce le surpasser ? En nombre de morts, disons-le, ceux qui ont détesté le XXème siècle pourront abhorrer le XXIème … Comment imaginer sérieusement qu’un monde de dix milliards d’humains, dont l’objectif grosso modo est de vivre au moins comme on vit aujourd’hui dans les pays économiquement développés, pourra tenir sur une planète où les énergies faciles et autres ressources se seront raréfiées, où les biens essentiels comme l’eau ou l’air verront leur qualité dégradée, et où les conséquences écologiques de nos pollutions accumulées se feront sentir tant dans le rendement des terres agricoles que dans les maladies qui nous frapperont ? Ne nous dirigeons-nous pas vers des effondrements de sociétés entières et vers des affrontements ? Comment ne pas être pessimiste quand force est de constater que tous les sommets internationaux pour infléchir nos modèles de développement depuis trente ans se soldent de facto par une accentuation des tendances qui nous mènent à la ruine ?

Dépasser Auschwitz, c’est peut-être tenter de voir ce qui unit la banalité du mal portée par les nazis à cette insouciance partagée par des millions de citoyens-consommateurs à l’égard de ce qui nous entoure, cette capacité à ne pas voir, que ce soit la logique des camps appliquée aux animaux d’élevage ou simplement les conséquences directes de nos choix de tous les jours : de l’huile de palme pas chère qui in fine élimine en Asie les grands singes, au recours aux intrants chimiques dont la nocivité est avérée pour nous même mais qui fait si bien baisser les coûts de revient.

Il y a comme un piège terrible contenu dans notre monde. Au-delà des canons, au-delà des bombes qui font si mal, au-delà des mines qui tuent, il y a notre confort construit sur la mort des autres, sur ce pourcentage accepté de dégâts collatéraux, sur ce risque infime mais toléré de la catastrophe possible. Dépasser Auschwitz, c’est sentir que chacun de nous est devenu un homo sacer, un de ces hommes qu’on peut tuer sans commettre d’homicide, et deviner l’ombre portée des camps dans l’actuel ordre biopolitique de la planète, à la manière de Giorgio Agamben.

Dépasser Auschwitz, c’est sentir que nous devons sortir du piège, c’est casser la carapace qui nous empêche de vivre et d’écouter la vie en nous comme autour de nous, c’est revoir notre histoire et nous interroger sur l’incapacité que nous avons eu de respecter les sociétés humaines d’Amérique ou d’Océanie lors des Grandes Découvertes comme sur les failles qui nous ont permis de penser une partie des hommes de nos propres sociétés comme des ennemis à éliminer. Dépasser Auschwitz c’est tout en poursuivant la recherche spatiale à la rencontre d’autres vies comprendre que l’homme n’est pas seul sur cette terre et commencer à dialoguer et à jouer avec ces animaux et ces plantes si différents de nous et qui partagent avec nous cette même planète, aller enfin au-delà de notre orgueilleuse solitude. Dépasser Auschwitz, c’est regarder en face les impossibilités de nos sociétés d’aujourd’hui et s’orienter sans tarder dans une façon de vivre légère sobre et attentive aux autres. A tous les autres.

Aujourd’hui, le combat pour l’écologie n’est qu’un combat pour la vie … il ne sort pas de nulle part ; je pense à François d’Assise, je pense à Hannah Arendt, je pense à ceux qui se sont battus pour que la vie soit plus belle tout simplement. Le combat pour l’écologie n’est pas réductible à la défense des petits oiseaux ou à la gestion serrée d’un développement rendu durable, le combat pour l’écologie s’inscrit dans une histoire, dans notre histoire, dans l’histoire de ceux qui ont résisté à l’oppression, pour continuer à tisser les brins d’une guirlande qu’on voudrait éternelle.

Par Jean Bruguier - Publié dans : Billets d'humeur
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Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 16:24

Interrogation latente, remise au goût du jour à chaque élection, cette question nous laissera éternellement sur notre faim. La gauche et la droite ne constituent pas des objets matériels implicitement définis, ce sont des concepts construits. Chacun étant libre de les appréhender, de les définir, on pourrait presque dire de les " ressentir " comme il l’entend, la réponse ne peut engendrer l’unanimité. Cet empêchement intrinsèque n’interdit pas de se pencher sur ces affaires d’étiquette et d’en souligner quelques particularités.  

L’une des difficultés résulte de ce que la distinction entre droite et gauche ne se cristallise pas sur un axe unique mais peut se décliner autour de plusieurs lignes, parfois sans rapport simple les unes avec les autres. L’économie, l’histoire, la politique, constituent autant de domaines sur lesquels peuvent être indépendamment définies ces deux notions.

 

Sur le plan économique d’abord. On peut admettre que l’idéologie de droite regroupe les points de vue souhaitant donner l’essentiel de l’initiative aux agents individuels. Elle fait sienne l’idée que la meilleure façon de subvenir aux besoins des hommes est de laisser faire les forces de marché. Si un besoin apparait, la plus grande liberté d’entreprendre est la meilleure garantie pour que ce besoin se trouve satisfait. Coté consommateur, le marché offre a chacun, dans des conditions de rareté données, l’occasion de faire la meilleure allocation possible de ses ressources. Elle affirme la supériorité d’un principe général d’optimisation censé être plus efficace que tout système de planification. Cette idéologie, dominante dans les faits, sinon dans les discours, a permis, ou, pour être le plus prudent possible, s’est trouvée temporellement corrélée, à la formidable expansion économique des 150 dernières années. De façon indirecte l’économie de marché et l’idéologie qui la sous-tend ont donc bien engendré les problèmes écologiques liés à cette même expansion (problèmes qui cependant se seraient certainement et également posés avec tout autre moteur d’expansion). L’idéologie de gauche, au contraire, rejette fondamentalement ce pouvoir optimisateur du marché et prétend que c’est l’organisation collective des hommes (les Etats, les associations, les mouvements politiques…) qui doit gérer et orienter les productions et la plupart des activités humaines afin de répondre au mieux à nos aspirations.

Sur cet axe économique, l’écologie serait plutôt de gauche tant certains problèmes, par leur caractère global, comme la pollution ou la disparition des espèces, peuvent difficilement être appréhendés par le marché. Certains mécanismes de marché pourraient même se révéler particulièrement " vicieux ". Ainsi, si l’air devenait à ce point irrespirable qu’il faille le faire payer, nos économies y trouveraient sur le plan comptable un avantage et une source de croissance, sans que concrètement la vie soit plus agréable et nos besoins mieux satisfaits, tout au contraire. Rien ne prouve que dans ce cas, le cumul des actions des acteurs individuels cherchant soit à se procurer, soit à produire et à vendre de l’air respirable conduisent à une meilleure satisfaction globale de notre besoin d’oxygène, besoin par ailleurs parfaitement satisfait dans les sociétés les moins développées. Le même type de raisonnement pourrait s’appliquer par exemple à la protection des réserves halieutiques. La sommes des intérêts individuels des pêcheurs et des consommateurs de poissons peut très bien in fine conduire à vider les mers. Ce sont là des éléments qui laissent penser qu’une démarche écologique de protection de la nature s’accorde mal avec une idéologie libérale. L’écologie serait donc bien de gauche ou du moins devrait s’inspirer des principes et du mode d’appréhension propre à ce qu’on appelle communément la gauche : favoriser les actions collectives et organisées.

Deux premières retenues doivent cependant tempérer cette conclusion

Localement on peut admettre que des mécanismes de marché participent à la préservation de l’environnement. C’est par exemple le cas des réserves de biodiversité créées sous la pression d’agents économiques locaux pour maintenir le tourisme et l’intérêt des investisseurs en ce domaine (notons que concrètement la création de ses réservent exigent quand même une législation). Il semble par contre improbable que ces mécanismes soient généralisables au monde entier. La taxe carbone elle-même, si elle doit prendre un jour quelque importance, sera bien un mécanisme de marché mais dont l’existence même aura été imposée par la puissance publique.

L’autre réserve concerne la réalité des faits. Deux grands exemples d’économie planifiée ont existé dans l’histoire récente : les communismes chinois et soviétique, dans les deux cas et pour un niveau de production beaucoup plus faible que celui de l’occident capitaliste, la préservation de l’environnement n’a pas été exemplaire, loin de là. A niveau de PIB égal, ces sociétés polluaient et massacraient l’environnement plutôt plus encore que les sociétés capitalistes, même si la Russie a été partiellement préservée du fait de sa faible densité de peuplement. Cette leçon ne doit pas être oubliée.

Une troisième nuance enfin peut être ajoutée. En pratique les sociétés ne s’organisent jamais autour de versions aussi caricaturales des principes libéraux ou socialistes. Ainsi nos sociétés Occidentales majoritairement considérées comme capitalistes sont en réalité très marquées par des principes collectivistes. Par le poids des prélèvement obligatoires d’abord, une partie significative de la production sans doute autour de 50 % dépend en fait de l’action de l’état. A ceci s’ajoute bien évidemment une impressionante masse de réglementations en croissance ininterrompue qui encadre toujours plus les voies où peuvent s’appliquer les libertés des acteurs individuels, producteurs ou consommateurs. Cette inflation de règlements est une excellente illustration de notre soumission (obligée ?) à un principe d’organisation venant tempérer les préceptes libéraux.

 

Sur le plan politique, définir la droite et la gauche est le premier écueil. La question du conservatisme peut constituer une ligne de partage, la droite serait conservatrice tandis que la gauche serait novatrice et plus favorable à l’évolution des structures sociales. Notons qu’en fonction de l’Histoire, cette définition entre parfois en contradiction avec le point de vue économique précédent. Ainsi dans les sociétés ayant connu des économies planifiées au cours du dernier siècle, le conservatisme est du côté du socialisme et la gauche constitue plutôt le versant libéral. La difficulté d’analyse se trouve augmentée par le fait qu’à ces distinctions d’orientations économiques se superposaient des visions différentes du concept de démocratie. Les économies planifiées avaient une conception très particulière de la démocratie déniant, au nom de lui-même, tout pouvoir au peuple, dans une dialectique que seul un marxiste bon teint était susceptible de comprendre, d’accepter et plus encore de propager.

Ce point précisé, si l’on pose que la droite représente le conservatisme, alors on peut admettre que l’écologie est fondamentalement de droite. Il se trouve en effet au fond de l’idéologie de gauche l’idée que tout est possible ; que les hommes libérés des pressions du " grand capital " et de toutes les oppressions sociales seront capables de s’organiser au mieux et sauront imposer des lois justes et efficaces, lois face auxquelles aucune contrainte matérielle ne saurait s’opposer. C’est là, hélas, une négation de la réalité physique du monde. On le voit particulièrement bien dans les débats autour de la surpopulation, une large partie de la gauche ne veut pas entendre parler du problème. Imaginer que notre trop grand nombre puisse poser un problème à la nature est interdit, seuls peuvent être responsables le capitalisme et sa soif de profit. Pourtant la Terre ne grandit pas et la consommation d’espace par les hommes au détriment de toutes les autres espèces est une réalité dont aucune organisation sociale ne pourra faire abstraction. Ajoutons que pour la gauche, s’attaquer au nombre serait s’attaquer au peuple, crime de lèse-majesté s’il en est.

Si le conservatisme, dans sa conception la plus pure, c’est-à-dire l’acceptation qu’au-delà des lois des hommes existent des lois physiques et des contraintes universelles auxquelles il n’est pas honteux, mais au contraire sage de se soumettre, est un concept de droite, alors oui, l’écologie bien comprise est de droite, fondamentalement.

Comme les choses ne sont jamais simples, admettons toutefois que la gauche puisse avoir sa revanche. On peut en effet considérer que globalement depuis la révolution industrielle l’humanité a perdu tout sentiment de dépendance vis-à-vis de l’ordre naturel (sentiment qui a perduré dans les sociétés dites primitives). Le natalisme forcené que nous reprochions à la gauche est d’ailleurs largement partagé par la droite. Changer de paradigme et d’attitude en remettant la nature au centre de nos préoccupations serait alors une démarche progressiste et donc de gauche.

 

Sur le plan historique enfin, ou plutôt sur le plan de l’histoire du rattachement politique des mouvements écologistes, les choses ne sont guère plus claires et plus décidables. En France, en 1974, René Dumont qui inaugurait l’entrée de l’écologie sur la scène médiatique proposait une certaine indépendance vis-à-vis de la césure droite/gauche, il parlait des problèmes d’écologie, de surpopulation, mettait en cause la croissance et se heurtait de ce fait avec un égal courage aux deux idéologies dominantes. Depuis l’écologie politique a connu moult bouleversements et les disputes internes et incessantes de ces mouvements constituent d’ailleurs l’axe d’attaque privilégié de tous leurs caricaturistes. Si des dirigeants comme Brice Lalonde ou Antoine Waechter ont également œuvré pour une certaine indépendance politique, depuis une dizaine d’années, le mouvement écologique majoritaire, aujourd’hui EELV, a investi le champ politique traditionnel et s’est clairement positionné à gauche (se coupant ainsi d’une partie de ses électeurs potentiels et prêtant le flanc aux soupçons d’opportunisme dans une période où la gauche espère retrouver le pouvoir). Pas de discussion possible sur ce point, si les concepts de droite et de gauche sont définis par les hommes qui prétendent se rattacher à ces tendances, alors si les écologistes se disent de gauche, ils le sont, mais il ne s’agit là, bien sûr, que d’une tautologie.

 

Si la pertinence d’une question se mesure à celle de sa réponse, alors cette dernière : " L’écologie est-elle de gauche ? " est une mauvaise question dans le sens où elle n’aura d’autre réponse que celle de notre arbitraire. Il ne faut donc pas la mettre au cœur de nos polémiques, cela reviendrait à lui accorder une importance injustifiée.

Nous marquerons plus de respect envers l’écologie en rappelant qu’elle est l’exigence essentielle de notre siècle (et des suivants, désormais elle accompagnera toute l’Histoire de l’humanité du fait de son pouvoir technologique sur la planète).

Exigence sur le plan pratique dans la mesure où toute autre question sera sans objet dans un monde dévasté, l’écologie l’est surtout sur le plan moral : La beauté du monde nous impose le respect et la capacité de souffrance du vivant nous y oblige.

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Politique
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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 12:24

 

 

faim-du-monde.jpgSous-titré « L'humanité au bord d'une famine globale », cet ouvrage se veut une analyse méthodique  et sans complaisance de la situation énergétique et alimentaire actuelle de l'humanité, ainsi que de ses conséquences à moyen terme.  

Après avoir rappelé que l'impressionnante croissance de nos effectifs (1 milliard en 1800, 7 milliards aujourd'hui) n'a été possible que grâce à la manne énergétique, Hugues Stoeckel passe en revue les différents types d'énergie dont nous disposons encore.

Il s'intéresse tout d'abord aux fossiles que la planète avait (lentement et "patiemment") mis de côté il y a quelques centaines de millions d'années (300 pour le charbon, autour de 100 pour le pétrole et le gaz) et qui seront épuisées* vers la fin de ce siècle (cette gabegie s'étant déroulée sur à peine 300 ans, excusez du peu). Le pic de l'extraction des hydrocarbures est d'ailleurs déjà derrière nous et si nous n'en ressentons pas encore toutes les conséquences, c'est du fait de sa forme en « pic à plateau ondulant » :  

La demande baisse du fait de l'augmentation des coûts, reprend ensuite, puis rebaisse,... Mais comme écrit l'auteur : « le pétrole couvre aujourd'hui près de 35 % de notre consommation d'énergie, loin en tête de toutes les ressources consommées. Il représente surtout plus de 96 % des énergies nécessaires au transport, lequel est la condition absolue du commerce mondial » : La pénurie annoncée risque d'être lourde de conséquences.

Vient ensuite une analyse sans concession du nucléaire dont nous apprenons que « la production minière d'uranium ne couvre aujourd'hui que les deux-tiers des besoins, le reste étant fourni par les stocks libérés par le désarmement de l'après guerre froide », ce qui en soi pourrait être une bonne chose si ce n'est que cela augure un approvisionnement « qui sera rapidement problématique ». Si l'on tient compte des dangers inhérents à cette technologie (Tchernobyl, Fukushima), de l'énergie nécessaire au démantèlement des centrales et à celle du stockage, la filière (en déclin relatif puisqu'elle ne fournit plus que 13% de l'électricité mondiale) ne semble pas très rentable sur le plan énergétique, guère plus durable que celle des fossiles, et ce indépendamment du fait que « choisir le nucléaire, c'est prétendre à l'absolue certitude que la civilisation technique sera apte à perdurer sur plusieurs millénaires pour gérer ses déchets »...  

Pour autant, le renouvelable pourra-t-il prendre le relais ? Rien n'est moins sûr, car il y a des limites géographiques à l’hydraulique et surtout, il faut compter avec la pénurie des métaux qui entrent dans la composition des panneaux solaires et autres éoliennes et qui eux aussi vont se raréfier et seront dès lors de plus en plus coûteux (en terme d'énergie) à extraire. Il semble aussi que des investissements massifs auraient dû être mis en œuvre plus tôt.  

Le graphique ci-dessous, que l'auteur emprunte au site canadien de Paul Chefurka résume ainsi la situation : « A la fin du siècle, l'énergie disponible n'atteindra plus qu'un septième environ de ce qu'elle aura été à son apogée (entre 2010 et 2020), et le passage de 7 à 10 milliards d'humains (+ 40%) conduira alors (per capita) à un flux d'énergie disponible environ 10 fois plus réduit qu'aujourd'hui.»  

 stoeckel1.jpg  

La question alimentaire qui est la préoccupation fondamentale de l'ouvrage est ensuite détaillée. L'auteur ne conteste pas qu'il soit possible de nourrir la population actuelle en supprimant la pauvreté ... les inégalités … et le gaspillage : vaste programme s'il en est ! Mais pour lui, la vraie question est celle de nourrir 10 milliards d'êtres humains à l'horizon 2100 et donc, si l'on tient compte des malnutris, de quasiment doubler la production alimentaire actuelle, alors même que :

- l'agriculture chimique et mécanisée « qui avec 2% des agriculteurs de la planète produit la moitié de la nourriture mondiale » ne disposera quasiment plus de pétrole à la fin du siècle pour faire tourner ses machines et produire ses intrants (engrais, pesticides,...) eux-mêmes issus de la chimie du pétrole,

- la superficie des terres arables va se réduire inexorablement du fait de la désertification, de la salinisation et de l'érosion des sols.

Reprenant la conjecture de Paul Chefurka « en 2100, le flux d'énergie par humain se trouvera, grosso modo divisé par 10 », l'auteur pense que la Terre risque de ne pouvoir nourrir qu'un milliard d'habitants à cette échéance : sombre présage...

Citant ensuite une des conclusions du rapport 2009 de l'UNFPA qui indique que les émissions humaines de CO2 sont dues, à part égales, au nombre d'Hommes et à leur consommation, Hugues Stoeckel écrit : « il n'est pas question de s'exonérer du devoir de réduire la consommation et les rejets évitables, mais se borner à cela pourrait déboucher sur un effet rebond [de la natalité] » : le recours à la maîtrise de cette dernière lui semble donc aller de bon sens.

Revenant sur l'argument du vieillissement de la population, souvent opposé aux défenseurs d'une "Démographie Responsable", l'auteur fait remarquer que celui-ci est de toute façon inéluctable, que ce soit avec un effectif de 6 ou de 10 milliards (respectivement, projection basse et moyenne de l'ONU pour 2100) et que, même s'il est déjà fort tard, il vaut mieux que le phénomène soit anticipé et géré dès aujourd'hui où nous disposons encore d'un reliquat d'énergies fossiles « car seuls les gains de productivité seraient à même de rendre [relativement] indolores la chute du ratio entre actifs et personnes à charge.»

Au final, voici un excellent ouvrage prospectif réalisée de façon fort pédagogique, dont nous recommandons la lecture à toutes les personnes soucieuses de l'avenir de la planète et de notre espèce. Puisse-t-il prolonger leur prise de conscience et les aider à s'affranchir des messages démographiques rassurants (et donc démobilisateurs) qui sont régulièrement délivrés par les médias.  

(*) Ou du moins leur extraction demandera plus d'énergie qu'elle ne sera susceptible d'en fournir.

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Ils parlent de ce livre :   Max Milo Éditions,  Le Sauvage,  Néo-planète,  L'Est Républicain, Presse pour un autre monde .

A écouter : Une interview de l'auteur

A voir et à écouter : Une conférence de l'auteur avec Démographie Responsable. 

Cette note de lecture a été préalablement publiée sur le site de l'association Démographie Responsable.

Voir ici un  autre article de M. Denis Garnier sur le tabou que constitue la question démographique au sein du débat écologique.

Par Denis Garnier - Publié dans : Notes de lecture
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 08:44

 

Après la session de Paris, l'IFP Energies Nouvelles (*) organisait le jeudi 2 février 2012  la session lyonnaise de son colloque PANORAMA 2012. Le thème en était : Mer et énergies : Quelle place pour les ressources marines dans le mix énergétique ?

Quatre intervenants se sont partagé la tribune.

M. Olivier Appert : IFP Energies Nouvelles

M. Michel Ollier : Pôle Mer Provence Alpes Côte d’Azur

M. Alain Marion : Technip

M. Philippe Gilson : Alstom

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Marché de l’énergie 2012 : Risques de tension persistants        

Comme à l’accoutumée la réunion s’est ouverte sur un survol général de la situation énergétique mondiale dressé par M. Olivier Appert, président d'IFP Energies Nouvelles.

M. Appert considère que l’année 2011 a connu un véritable choc pétrolier rampant, le troisième de l’Histoire. Choc caractérisé, non par une pointe brutale mais par une évolution forte et continue vers la hausse des prix. En 2010 le prix moyen du baril de pétrole était de 60 $, en 2011, il s’est établit en moyenne à 80 $ soit 20 $  (33 %) de plus en une année. Notons d’ailleurs que cette évolution se poursuit en 2012 avec un prix moyen de 90 $. Les prix sont désormais supérieurs à ceux de l’année 2008 en monnaie courante et même à ceux de 1980 (second choc pétrolier)  en monnaie constante. Sur les marchés spot, les prix ont atteint en moyenne 111 $ / baril pour le Brent et 95 $/ baril pour le WTI).

Plusieurs facteurs se sont conjugués pour favoriser cette évolution : Parmi eux, l’accident nucléaire de Fukushima qui a augmenté la demande en énergie fossile et les inquiétudes autour de la situation géopolitique au Moyen Orient (notamment en Iran).

Il est important de souligner que cette hausse du pétrole est d’autant plus fortement ressentie en Europe que dans la même période l’Euro a perdu de sa valeur face au dollar.

M. Appert envisage une poursuite du mouvement favorisé par le maintien d’une demande d’énergie croissante de la part des pays dits émergents, même si des découvertes importantes et des perspectives intéressantes, notamment dans l’offshore profond viennent plus moins tempérer le phénomène. Selon le scénario moyen présenté par l’IFPEN, les prix du pétrole (cours moyens, pas spot) devraient fluctuer en 2012 entre 100 et 120 $ le baril.

M. Appert estime également que nous devons nous attendre à  une baisse des capacités de raffinage américaines et européennes sous la triple pression de la baisse de la demande de carburant dans ces pays, de l’inadaptation de la production aux types de carburants demandés  (pas assez de gaz oil) et de la concurrence de nouveaux pays désormais capables de raffiner eux-mêmes et qui investissent en ce sens.

 

Pour le gaz  nous devrions faire face à deux tendances antagoniques :

- Une tendance haussière du fait de l’augmentation de la demande mondiale de gaz (Fukushima est un des éléments qui participe à cette propension)

- Une tendance à la baisse des prix du fait de l’arrivée des shales gaz qui commencent à représenter des quantités significatives et offrent de larges perspectives.  

Globalement toutefois la tendance haussière devrait l’emporter et nous aurons du mal à contenir la hausse des tarifs surtout en Europe. Les prix pour les industriels sont déjà plus élevés en Europe qu’aux Etats-Unis et cette tendance devrait en effet  se poursuivre, les USA étant en pointe sur ces gaz dits non conventionnels. La production des Etats-Unis en ce domaine devrait être multipliée par plus de deux d’ici 2030 passant de 150 à plus de 360 milliards de mètres cubes.   La Chine devrait également connaitre une forte augmentation de sa production.

En ce qui concerne les énergies renouvelables, M. Appert souligne que les investissements, sans atteindre encore ceux du monde pétrolier commencent à être très significatifs. On a investi 210 milliards en 2011 (+ 32 % par rapport à l’année précédente)  dans le renouvelable (dont une large partie toutefois sera subventionnée) contre 600 milliards de dollars pour l’énergie pétrolière.  

M. Appert rappelle enfin que l’IFPEN participe activement aux recherches sur les modes de stockage du CO2 ainsi que sur les biocarburants qui devraient représenter 20 à 25 % du mix énergétique des années 2050. Cette évolution allant de pair avec la généralisation d’un mode de traction hybride électrique.

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Energie Marines renouvelables – Gestion de l’espace marin.

Par M. Michel  Ollier,  chef de projet Energies Marines du Pôle Mer Provence-Alpes-Côte d'Azur .  

M. Ollier estime que Globalement le potentiel énergétique que l’humanité pourrait tirer de la mer serait de 3 600 Térawattheures par an en 2030 dont 600 TWh  pour la France. Il rappelle ensuite la grande variété des dispositifs permettant d’extraire de l’énergie des océans.

 

- L’éolien offshore.

- L’hydrolien (extraction de l’énergie des courants marins qu’ils relèvent des grands courants océaniques ou des courants de marées).

- Les mécanismes houlomoteurs par lesquels on transforme en électricité l’énergie des vagues (les mouvements des vagues servent généralement à compresser de l’air dont la détente est utilisée pour produire de l’électricité).

- Les dispositifs visant à tirer parti des différences de salinité (par utilisation du mécanisme d’osmose).

- Les dispositifs extrayant l’énergie des différences de températures.

 

Derrière cette variété se cache des ordres de grandeurs et des potentialités très différents. Aujourd’hui l’éolien offshore est ultra dominant, l’hydrolien est débutant (exception faite de la fameuse centrale marémotrice de la Rance qui ne semble pas pouvoir faire école pour des raisons d’opposition écologique). Alstom a toutefois dans ce domaine quelques projets en cours même si l’on peut, pour l’instant encore, les qualifier de « niches énergétiques »

Les mécanismes houlomoteurs en sont également à leurs débuts. Quelques exemples nous seront présentés par les intervenants, il s’agit là aussi de niches encore infinitésimale en terme de marché.

Les deux autres principes sont encore plus minoritaires et ne sont quasiment qu’au stade des recherches. Ils ne semblent pas pouvoir présenter demain des solutions alternatives significatives. La différence de salinité dégage très peu d'énergie  et la différence de température n’est intéressante que dans de rares régions du globe;  car  il faut pouvoir mettre en relation des couches d’eau présentant une différence de température d'au moins 20 C°, c'est à dire mettre en contact les couches profondes avec de l'eau de surface là où elle est particulièrement chaude.

M. Ollier  a également évoqué une difficulté inhérente à tous ces projets et qui se trouve liée à la nécessité de réunir et de mettre d'accord tous les travailleurs ou utilisateurs de la mer. Marins, pêcheurs, plaisanciers, et maintenant producteurs d'énergie doivent se partager un même domaine et trouver des solutions de compromis, ce n'est pas toujours le moindre des problèmes.

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Les nouvelles frontières de l’offshore,

Présenté par Alain Marion, Senior Vice-président Subsea Assets & Technologies, Technip

 M. Marion nous propose un survol des progrès réalisé en exploitation pétrolière et offshore et rappelle combien ces progrès ont été rapides. Il y a 50 ans encore, exploiter des réserves pétrolières sous quelques dizaines de mètres était un exploit. Aujourd’hui on exploite des gisements sous 3 000 mètres et des recherches se font pour analyser des gisements à plus de 5 000 mètres en zones pré-salifère notamment  (sous 2 500 m d’eau + 2 500 m de couches de sel) et bientôt peut-être, sous 7 000 mètres.

En la matière, une bonne partie des réserves mondiales se situe dans une sorte de « triangle d’or » dans l’Atlantique dont les trois pointes seraient le Golfe du Mexique au Nord, les côtes brésilienne plus au Sud et à l’extrême Est, les côtes africaines.

Au large du Brésil, les réserves sont évaluées à 100 milliards de barils ce qui est loin d’être négligeable (A titre de comparaison, l’ensemble des réserves estimées pour l’Arabie Saoudite est de 260 milliards de barils). Globalement M. Marion considère que l’offshore profond (parfois même dit ultra-profond, au-delà de 5 000 m) offre d’énormes potentialités pour l’avenir. Ces potentialités sont-elles susceptibles de modifier significativement la date du pic pétrolier ou prolongeront-elles sensiblement une éventuelle phase de plateau de production ? Le débat n’a pas vraiment eu lieu au cours de cette intervention.  

M. Marion a également présenté quelques-uns des très impressionnants outils des l’industries pétrolières et gazières modernes (spécialité de Tecnip) que ce soit les barges d’exploitation  ou les bateaux et les appareils de forages pour l’exploration. Ces outils sont en taille tout à fait comparables et même supérieurs aux plus grands navires, l’un des bateaux, le  FLNG de Shell pour le gaz naturel, fait 488 m  de long ! Les coûts sont à l’avenant.  

Il est intéressant aussi de noter cette remarque faite au cours des discussions ayant suivi cette intervention. Un participant a expliqué que les énergies renouvelables n’avaient pas toujours les avantages qu’une vision simpliste des choses voudrait leur accorder. Ainsi selon cette personne (manifestement approuvée par l’ensemble des spécialistes ici présents), le Danemark champion du monde de l’éolien est pour la production d’électricité le pays qui émet le plus de CO2 (pour une quantité d’électricité donnée). Le caractère intermittent de l’éolien impose en effet de prévoir des moyens alternatifs de production qui reposent essentiellement sur les énergies fossiles. Les bonnes intentions ne sont pas toujours récompensées !

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Les enjeux des énergies marines renouvelables

Présenté par Philippe Gilson, Directeur des énergies marines, Alstom

Après une présentation des activités d’Alstom dans le domaine de l’énergie et en particulier dans les énergies renouvelables, M. Gilson, comme M. Ollier rappelle la grande variété des sources d’énergie que nous pourrions trouver dans la mer. Pour lui aussi l’éolien offshore est le secteur le plus important dans un avenir proche.

M. Gilson  a présenté avec quelques détails l’éolienne géante Haliade 150 (le rotor a un diamètre de 150 mètres !) d'une puissance 6 MW. Cette éolienne est dite à « alternateur direct », le mouvement des pales est transmis à l’alternateur sans passage par une boîte de vitesse. Cette simplification mécanique augmente la fiabilité de l’ensemble.

Concernant les différentes machines « houlomotrices », M Gilson tient à souligner que les concepts foisonnent, même s'il y existe encore peu de réalisations concrètes. Il rappelle que la houle arrivant souvent en retard par rapport aux pointes de vent, l’existence sur un même lieu des deux sources d’énergies, pourrait permettre d’envisager un certain « lissage de la production ». Ce lissage est intéressant puisque le caractère erratique  et intermitent de ces deux sources constitue l’un de leurs principaux handicaps. Il subsiste toutefois une difficulté:  Pour l’instant, l’éolien est beaucoup plus développé que le  « houlomoteur ».  

L’intervention de M. Gilson a aussi donné lieu à quelques remarques sur le concept d’externalités négatives, bien connu de tous les théoriciens de l’écologie. A l’inverse il a été évoqué un avantage non négligeable des champs d’éoliennes offshore et que l’on pourrait qualifier d’externalité positive : autour d'un tel champ, la circulation maritime étant empêchée, la pêche est généralement impossible. Il en résulte que ces zones deviennent de riches réserves de biodiversité.

Enfin pour l'ensemble des énergies renouvelables (et cela ne concerne donc pas seulement celles qui proviennent de la mer), tous les intervenants ont fait part de l’extraordinaire « puissance de frappe » de la Chine qui a, par exemple, cassé les prix et fait main basse sur la production de panneaux photovoltaïques. S’il en était de même pour l’éolien, l’industrie européenne pourrait connaître bien des diffucultés malgré la  forte croissance du marché.

Accord également des intervenants sur le très (trop) bas prix des droits d’émission de la tonne de CO2. Nous en sommes à quelques euros alors que des prix de 32 euros avaient été envisagés pour 2010 par la commission dirigée par Michel Rocard qui avait été chargé de réfléchir à la taxe carbone . Une telle évolution si elle s'explique dans un contexte de crise économique est néanmoins surprenante quand on analyse la progression permante du taux de CO2 dans l'atmosphère. (voir, sur ce site,  les chiffres clefs du CO2). Elle  ne consitue évidemment pas une incitation en faveur des économies d’énergies fossiles. 

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(*) Parfois nommé  IFPEN, il s'agit de l'ex Institut Français du Pétrole.

Cette année le colloque se tenait dans la salle du conseil du Grand Lyon, l’animation était assurée par M. Francis Papillon. Les notes de synthèses des interventions de ce colloque sont disponibles ici. Vous trouverez aussi d'autres documents sur le lien suivant. Les précédents compte rendus des colloques "Panorama" de l'IFP réalisés par Economie Durable sont  disponibles pour les années 2011, 2010 et 2008

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recherche hs 2012 l'energie de demain Sur ces sujets, signalons également la publication d’un numéro hors série des « Dossier de La Recherche »  intitulé « Les énergies de demain » : Dossier La Recherche, HS n° 47, février 2012.  Ce numéro fait notamment le point sur les réserves de pétrole et sur le problème  très importante du stockage de l’électricité. La question du futur de l'énergie nucléaire est par contre assez peu développée.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Energie
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Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 08:44

Le 17 janvier dernier, le magazine Usbek et Rica organisait à la Gaité Lyrique, dans le cadre de la série  « Tribunal pour les générations futures », une conférence sur la surpopulation intitulée: Sommes-nous trop nombreux sur Terre ?   La présentation générale étant assurée par M. Mao (Usbek et Rica) quatre intervenants se partagèrent la tribune.   

Gilles Pison, démographe à l’INED qui a dressé le panorama démographique mondial et a décrit précisément le mécanisme de transition démographique.  

Didier Barthès, porte-parole de l’association Démographie Responsable (également  corédacteur de ce site et auteur de cet article) qui a défendu la thèse selon laquelle, le niveau et la croissance de nos effectifs constituant une menace incontournable, les questions de surpopulation devaient avoir toutes leur place dans la réflexion sur la protection de l’environnement.  

Théophile de Giraud, écrivain et  organisateur de la fête des « non parents »  auteur notamment de « L’art de guillotiner les procréateurs » qui a présenté une vision antinataliste forte  

Thierry Keller, rédacteur en chef d’Usbek et Rica, qui, revenant à une vision plus conventionnelle, a insisté sur le rôle prédominant du mode de vie plutôt que sur celui des effectifs.  

Dans une mise en scène sous forme de procès, Le démographe était l’expert chargé de présenter le contexte général, Didier Barthès et Théophile de Giraud, les accusés pour leurs propos antinatalistes et Thierry Keller le procureur.  

La conférence a été suivie du vote d’un jury tiré au sort qui à l’issu d’un bref échange avec les intervenants a répondu non à la question qui constituait l’intitulé de la conférence.  

Vous trouverez ci-dessous le script de ma propre intervention reprenant plusieurs des thèses déjà présentées sur Economie Durable. La vidéo en est également disponible via ce lien.

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Bonsoir,  

Les différentes simulations que Monsieur Pison nous a présentées l’ont bien montré : L’avenir est incertain : On s’en doutait ! Selon les différents scénarii, on peut avoir une explosion, on peut avoir une diminution, on peut avoir une stabilité.  

Malgré ces incertitudes, il y a un point sur lequel je suis prêt à prendre un pari. Ce pari c’est que, de façon obligée, au cours de ce siècle, l’humanité devra mettre la question écologique au cœur de ses préoccupations.

Nous n’avons pas le choix, parce que l’alternative c’est tout simplement l’impossible :

C’est un monde invivable, c’est un monde pollué, c’est une absence de forêts, ce sont des sols dégradés, pour une bonne part d’ailleurs, tout simplement asphaltés, ce sont des animaux qui ont disparus, ce sont des poissons qui ont disparus. Pour les poissons, d’une certaine façon, c’est déjà fini : les stocks de poissons sont aujourd’hui de 80 à 90 % plus faibles que dans les conditions naturelles.

Donc, nous n’avons pas le choix.

 

1, La démographie : Un facteur négligé.  

Cette inquiétude elle se voit déjà : Elle se voit  dans les discours au moins.

Elle se voit dans la création d’un certain nombre de partis écologistes.

Elle se voit également dans les partis traditionnels à travers l’élaboration d’un certain nombre de volets écologiques à leur programme.

Elle se voit enfin dans le monde commercial où pratiquement tous les produits, aujourd’hui, nous vantent leur innocuité environnementale.   

Ces discours, ces mesures  sont une façon de reconnaitre les pressions que l’homme fait peser sur l’environnement. Les contraintes que l’on nous impose, par exemple: économisez l’énergie, recycler les matériaux etc. Tout cela constitue une façon de répondre aux facteurs de pression, de lister ces facteurs et de les acter.

Dans toutes les discussions sur l’écologie il existe un débat sur chacun de ses points : Sur la pollution, sur la pêche, sur la protection animale etc. Et puis curieusement, il existe un facteur, un facteur de pression à mon avis absolument évident, c’est le nombre des hommes.

Ce facteur-là, il est tabou, ce facteur-là, il est interdit, ce facteur-là, il est ignoré et il est ignoré même de mouvements écologistes dont on pourrait pourtant penser qu’ils devraient le mettre en tête de leurs préoccupations.  

Je reviendrai sur le « pourquoi » il faut mettre en avant ce facteur ainsi que sur les raisons et les conséquences de cette négligence.  

Je veux m’arrêter sur les chiffres, et vous présenter quelques données.

 

2, Les chiffres, les ordres de grandeurs. (L’intervention est ici en partie constituée de commentaires de graphiques projetés sur un écran).  

Ce graphique représente l’évolution de la population mondiale depuis 10 000 ans, depuis ce que l’on a appelé la révolution néolithique, c’est-à-dire depuis que l’Homme est passé d’une économie de prédation à une économie de production.

Ce n’est pas pour vous montrer l’extraordinaire taux de croissance, celui-là, vous le connaissez déjà, c’est pour m’arrêter sur deux points.  

- Nous sommes en haut de la pyramide, juste à l’extrémité, cela veut dire, et c’est souvent négligé dans les débats sur la démographie, et là je suis d’accord avec M. Pison, il faut prendre du recul, cela veut dire que l’on vit une époque absolument exceptionnelle. C’est un point spécial de l’Histoire de l’Humanité.

Je veux dès à présent désamorcer certaines critiques, je sais que cela ne va pas continuer comme cela, ce n’est pas possible. Nous sommes dans un moment absolument particulier, nous vivons sur une pointe, nous n’avons jamais connu cela et nous ne le connaitrons jamais plus.  

- L’autre point que je veux évoquer, c’est l’ordre de grandeur. A l’époque, il y a 10 000 ans, l’INED était encore balbutiante, nous ne savons pas exactement combien nous étions, mais l’on estime  généralement qu’il vivait sur la Terre entre 5 et 10 millions d’hommes. Nous sommes 7 milliards aujourd’hui, c’est-à-dire très précisément 1 000 fois plus nombreux !  

Ce n’est rien de le dire comme ça, mais je vous demande de vous y arrêter. Imaginez un monde ou pour 1 000 hommes qui vivent aujourd’hui il y  en avait un seul ! Nous étions dans un autre monde. En 10 000 ans, ce qui n’est pas grand-chose dans l’Histoire de la vie sur Terre mais ce qui n’est même pas énorme à l’échelle de l’Histoire de l’Humanité nous avons multiplié notre nombre par 1 000 !  

Je vous montre maintenant  le même graphique que M. Pison mais sous une présentation différente. C’est M. Garnier, président de Démographie Responsable qui a établi cette courbe. Voilà ce qui s’est passé sur les 2 000 dernières années.  

Ce recul de 2 000 ans est intéressant parce, lorsque l’on analyse les évènements à cette échelle il y  a des propos qui nous sont toujours opposés, c’est la célèbre phrase de la Genèse : Croissez et multipliez.  

Elle est remarquable cette phrase, parce qu’elle nous est opposée par beaucoup de gens et par des gens de natures très différentes.  

- Elle nous est opposée par des croyants assez traditionalistes qui s’attachent au texte.

- Elle nous est opposée par des gens qui ne sont pas forcément croyants mais qui partagent ces valeurs : L’Homme est sacré, le nombre d’hommes est sacré on ne doit pas chercher à le limiter.

- Elle nous est opposée enfin, par une catégorie tout à fait différente, faite de non-croyants militants qui nous disent : « Voyez : C’est cette phrase qui est responsable ! Au lieu de nous présenter vos chiffres : Attaquez-vous aux religions, ce sont elles les coupables. »  

Ce n’est pas notre affaire, évidemment !  La question de la foi est une question intime, propre à l’âme de chacun, nous n’avons pas à aborder cela au sein de Démographie Responsable. Par contre, il est intéressant de montrer qu’à chacun d’entre eux, et malgré leurs différences, quelles que soient leur positions, on peut faire exactement la même réponse.  

Nous disons : « Voyez cette phrase a été écrite il y a 2 000 ans. C’est à dire  dans un monde où il y avait (là encore, l’INED était bébé) entre 150 et 250, disons 200 millions d’habitants ! Nous sommes 7 milliards, c’est-à-dire qu’il y avait 35 fois moins d’hommes qu’aujourd’hui ».

Là aussi c’est un autre monde, cela n’a rien à voir.

Les gens savent que nous étions moins nombreux auparavant, mais beaucoup ne connaissent pas par cœur ces chiffres ou en tout cas, n’ont pas intégré ces ordres de grandeur.  

Le phénomène ne s’est pas  arrêté là. Récemment, au cours du seul 20ème siècle, nous avons multiplié nos effectifs par quatre. Nous étions 1,6 milliard en 1900, nous étions 6 milliards en l’an  2 000 et depuis nous avons encore gagné un milliard de plus.

J’ai un souvenir particulier. C’est le jour où l’homme a posé le pied sur la Lune. Depuis ce jour, le 21 juillet 1969 où Neil Armstrong a marché sur notre satellite, ce n’est pas si lointain, nous avons multiplié nos effectifs par deux !

Cela a nourri ma réflexion, je trouve que c’est impressionnant et qu’il faut l’avoir à l’esprit.

 

3, Surpopulation : Une menace pour la durabilité.

Je reviens maintenant sur le fond de l’affaire c’est-à-dire sur ce pourquoi la surpopulation pose problème pour notre avenir.  

C’est d’abord pour une question d’ordre de grandeur.  

Ce n’est pas par dogmatisme que Démographie Responsable milite pour une démographie plus douce, c’est d’abord par réalisme, par prise de conscience de ces ordres de grandeur.  

On peut faire quelque chose pour la consommation de matière, on peut faire quelque chose pour la consommation d’énergie, on peut essayer de prélever moins de ressources, on peut avoir des voitures qui consomment moins, on peut recycler les matériaux. Tout cela, les écologistes en parlent, les règlementations, comme je vous l’ai dit, commencent à le prendre en compte. Mais il y a une chose que l’on ne peut pas faire : C’est jouer sur la consommation d’espace.  

Quoi que l’on fasse, sauf à  entasser les hommes et encore faudra-t-il disposer de zones réservées production, quoi que l’on fasse nous sommes en train de grignoter la planète.  

Cela se constate physiquement sur les photos satellites ou l’on voit les villes qui grandissent, cela se voit sur les images de l’Amazonie toujours plus grignotée.

Cette pression se traduit concrètement par une élimination du reste vivant.

Je prends souvent l’exemple du tigre parce que c’est un bel animal, le prédateur par excellence, un symbole : Nous n’avons pas seulement abaissé ces effectifs. Au cours du 20ème siècle, nous avons éliminé 93 % de ces animaux et   nous avons encore éliminé 3 des 7 % restant au cours des seules dix dernières années. En 110 ans nous avons donc tué 97 % des tigres !

Il est inutile de faire un dessin : On ne peut pas continuer comme cela. Le tigre c’est une chose, il y a hélas tant d’autres animaux pour lesquels c’est pareil.  

C’est-à-dire que, quoi que l’on fasse, aussi écolo soit-on aussi bien-pensant soit-on, de toute façon, notre croissance démographique, notre omniprésence élimineront le reste du vivant.  

Veut-on d’un monde composé seulement de villes, d’usines, de champs traités de manière industrielle ? Moi : Non !

C’est cela qui motive notre point de vue à Démographie Responsable, je pense que cela n’est pas un monde qui est beau, je pense qu’un autre monde est possible et que nous devons aller vers une démographie plus douce.  

Je ne dis pas, notez-le bien, que le problème démographique est le seul  problème ou  le plus important. Je dis une chose un peu différente, je dis que c’est le problème clef. J’entends par là que si nous échouons sur la question démographique, alors nous échouerons aussi à régler tous les autres problèmes environnementaux. On peut toujours consommer deux fois moins par personnes, si nous sommes deux fois plus nombreux vous comprenez bien que nous restons sur un statu quo. S’ajoute à cela la question de la préservation des espaces naturels que je viens d’évoquer.  

A l’inverse, si l’on redescend à des niveaux de population plus bas, alors, nous pourrons sauvegarder des espaces naturels où vivront d’autres espèces, nous pourrons également nous contenter d’énergies renouvelables.  Le débat sur le nucléaire, sur la fin des énergies fossiles aura alors beaucoup moins de pertinence le jour où nous pourrons de fait et sans difficultés particulière nous contenter d’énergies renouvelables. Etre moins nombreux constituera pour cela une condition importante.

 

4, Pourquoi ce silence ? La réalité et les raisons du tabou.  

Je voudrais dire un mot des raisons pour lesquelles on néglige la question de la surpopulation dans les débats autour de l’écologie.  

Sur le tabou d’abord. M. Pison et M. Mao l’ont évoqué : Il est bien réel. Je peux vous dire que pour militer à Démographie Responsable nous le rencontrons fréquemment. On nous traite à peu près de tous les noms.  

C’est un véritable florilège :

Fascistes …. Je ne sais pas pourquoi, je ne vois pas le rapport !

Eugénistes….Jamais, jamais j’insiste bien nous n’avons prôné une sélection ou une sélection artificielle. Nos positions n’ont rien à voir avec cela.

Antihumains…. J’y reviendrai.

Ou aussi, j’ignore si j’ai le droit de prononcer des gros mots… Bon, alors je le dis doucement… Malthusiens. Là, c’est la corde au cou avant d’avoir fini de prononcer le mot.

Les plus extrémistes aussi nous proposent de nous suicider afin de mettre en accord nos actes et nos propos. Ça fait toujours plaisir…

Bon enfin, je résume, il existe un rejet très fort.  

Pourquoi tout cela ?  

D’abord il y a les préceptes sacrés que j’ai évoqués tout à l’heure.  

Il y a aussi une conception facile de l’humanisme : Plus d’hommes c’est mieux…. Il n’y a de richesses que d’hommes…. Enfin, vous connaissez ces phrases que, pardonnez-moi, je trouve assez stupides. Parce que, s’il n’y a de richesses que d’hommes alors : Allons-y, soyons 100 milliards, soyons 200 milliards, il n’y a plus de limites,  soyons le plus riche possible.  

Il y a une méconnaissance des chiffres, ces ratios, un sur mille et sur trente-cinq, tout le monde ne les a pas en tête. 

Et puis, il y  a aussi cette perspective de la stabilisation et là c’est un débat intéressant que nous aimons avoir avec les démographes. Cette stabilisation qui nous est annoncée pour le courant de ce siècle.  Nous serons 9… 10 milliards.

Je ne remets évidemment pas en causes les chiffres ou les hypothèses qui vous ont été présentées tout à l’heure, je les crois au contraire très sérieuses mais elles posent un certain nombre de problèmes.    

Le premier de ces problèmes c’est le niveau de cette stabilisation. Si nous nous stabilisons à neuf milliards, qu’allons-nous faire du monde naturel ? Vous avez bien vu ce que l’on a fait à sept milliards. Je ne vois pas en quoi en en ajoutant deux ou trois c’est le minimum que l’on puisse envisager, on va améliorer les choses.  Cela me semble extrêmement improbable.  

Le second point sur lequel je veux insister c’est l’évolution du taux de croissance : Oui, c’est vrai, ce taux de croissance diminue.  

Le maximum a été atteint vers 1970 et autour avec + 2,1 % par an, il est aujourd’hui de + 1,2 % par an environ. Mais bien évidemment, un taux de croissance plus faible mais qui s’applique à une base plus large conduit à une croissance absolue identique.  

(De nouveau maintenant quelques commentaires de graphiques)  

Vous voyez sur ce graphique qui présente la croissance annuelle mondiale de la population (en nombre d’hommes et non en pourcentage) depuis 1950),  qu’aujourd’hui, en 2010, nous « gagnons » environ  80 millions d’hommes par an. Or dans la décennie 1960 qui constitue la décennie symbole de l’explosion démographique, on avait un taux plus fort mais une base plus faible et  finalement l’on « gagnait » plutôt 70 millions d’hommes par an. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on « gagne » plus d’hommes chaque année que l’on en gagnait dans ces périodes-là. Et c’est bien le nombre absolu d’hommes qui est déterminant pour la pression exercée sur l’environnement.

Je profite de ce graphique pour vous signaler  cette pointe vers le bas autour de l’année 1960. Ça c’est l’effet du « Grand bond en avant » de Mao Tsé Toung. C’est assez catastrophique car cela a fait de très nombreuses victimes et il y a eu beaucoup moins de naissances du fait de cet épisode dramatique. C’est justement ce que nous voulons éviter à Démographie Responsable. Nous voulons faire baisser la population mais pas avec ce genre d’accident.  J’insiste là-dessus car je sais combien nous sommes assez facilement caricaturés, notre combat, c’est justement pour éviter cela, essayer de contribuer à éviter ce genre de crise.    

Deuxième point sur lequel je veux m’arrêter, vous voyez qu’en 2050, on envisage toujours une croissance de la population de 40 millions d’habitants par an : Ce n’est pas rien !  

Dernier point que je souhaitais évoquer : On ne connait pas bien l’avenir.  

En 2050, nous sommes d’accords nous serons environ 9 milliards, un peu plus… un  peu moins.  

En 2100 par contre, les prévisions de l’ONU naviguent entre une hypothèse basse à 6,2 milliards d’habitants et une hypothèse haute à 15,8 milliards d’habitants. C’est une autre façon de dire : On n’en sait rien ! C’est assez normal parce que le niveau de la population en 2100 dépend du nombre de naissances qui auront lieu au cours de ce siècle c’est-à-dire du comportement reproductif de gens qui sont ou très jeunes ou qui ne sont même pas encore nés.

Donc il y a pour l’avenir une grande incertitude, mais il n’y a pas symétrie des conséquences. D’un côté il y a un monde peut-être vivable à 6 milliards et de l’autre côté un monde à 15,8 milliard qui, j’en fais le pari, un pari triste, mais que je fais quand même, est un monde invivable.

 

5, Oui, on peut Agir.  

Alors : Peut-on agir ou faut-il simplement déplorer l’inertie de ces phénomènes ?  

On peut agir sur la contraception dans les pays les plus pauvres où il existe une demande insatisfaite de contraception    

Dans les pays les plus développés on peut également agir. Nous militons dans un pays comme la France en faveur de politiques fiscales et sociales qui soient réorientées de façon plus favorable vers les familles moins nombreuses (et moins favorable vers les familles plus nombreuses).

 

6, Conclusion : La Modestie Démographique la nouvelle forme de l’humanisme.  

Je tiens aussi à dire un mot sur la question de l’humanisme. Trop souvent notre combat est compris comme un combat anti humaniste parce que nous sommes contre le nombre. Nous ne sommes pas contre l’humain pour autant.  

Pour moi l’humanisme c’est deux choses.  

D’une part, c’est une obligation morale. Celle de ne pas détruire le monde.  Cela : je le pose, Je crois que l’Homme n’a pas le droit de détruire le reste du vivant à son profit (profit illusoire d’ailleurs).  

D’autre part c’est d’assurer la durabilité des sociétés.  

Pour ces deux raisons, pour satisfaire à ces deux conditions, je crois qu’il est important que l’on s’oriente vers une démographie plus modeste. C’est ce que  j’appelle la modestie démographique. Cela permettra plus longtemps à des hommes de profiter de la vie sur Terre. Si l’humanité disparait, il est certain que les hommes ne jouiront pas de la vie sur notre planète. Cette voie-là, ce n’est pas l’humanisme.  

Je vous remercie.  

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                                                                                                    L'intervention de Didier Barthès

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Signalons par ailleurs la tenue à Dijon le mardi 31 janvier dernier d’un café Ecolo où des sujets très proches ont été évoqués. Compte rendu de cette réunion organisée par l'association Dijon Ecolo: ici    

Par Didier BARTHES - Publié dans : Démographie
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Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 19:24

Pic de consommation – Energie nucléaire – Confort magique – Risque d’accident – Prix minoré du kWh – Retard sur les énergies renouvelables – Compétitivité des entreprises – Immobilier ‘passoire thermique’ – Fin du rêve nucléaire – Renouvellement du modèle de consommation –


Après le conte des 1001 nuits, nous vivons le conte des 101 000 mégawatts (1) : en effet quoi de plus miraculeux que d’avoir chaud dans une France entre – 10° C et – 20° C sans avoir à faire plus d’effort que de régler le thermostat et sans aggraver outre mesure les rejets en CO2 ; sans non plus avoir pris la peine d’isoler correctement nos maisons et appartements. Il y a bien là quelque chose de magique.

L’auteur de ce conte a un nom, c’est le nucléaire (2) et on a envie de lui dire merci.

Et puis on se rappelle Fukushima, 10 mois à peine, là où le conte japonais s’est mué en cauchemar. Et puis on doute à la vue de la glace qui commence à prendre nos rivières en se rappelant d’un coup que nos chères centrales fonctionnent aussi à l’eau qui court … L’accident n’est pas certain, il faudrait juste quelque chose de plus fort que ce qui a été prévu dans les longues séries statistiques qui ont présidées à l’élaboration des critères de sûreté de ces nœuds de dépendance qui ne supportent pas l’aléa imprévu, et le rêve peut basculer. Le rêve nucléaire a sa rançon, ce risque infime et permanent d’une catastrophe possible. Une épée de Damoclès sur un rêve prométhéen en somme (3). S’expliquer sur ce risque, c’est le premier compte qu’on peut lui demander.

Le nucléaire en France a eu un effet. Par la grâce d’une comptabilité qui a joué pleinement son rôle, à savoir qu’elle a produit un prix du kWh largement déterminé par des contraintes politiques en oubliant les coûts cachés (4), les Français, particuliers comme entreprises, ont bénéficié de tarifs forts avantageux par rapport à leurs voisins non-biberonnés à l’énergie nucléaire d’Etat. Et ce prix minoré a lui-même provoqué des effets en cascade.

Une moindre appétence pour les énergies renouvelables, toujours susceptibles de provoquer au moins à court terme une hausse des coûts énergétiques, et qui nous laisse fort dépourvu quand le monde développé, Allemagne et Japon en tête, met la filière nucléaire à l’index. Le retard en matière d’énergies nouvelles, c’est encore un compte qu’on peut demander à l’énergie nucléaire.

L’électricité bon marché a aussi contribué, pour les industriels consommateurs d’icelle, à compenser et donc à masquer un coût du travail excessif vis-à-vis de nos voisins. Maintenant qu’il nous faut prévoir une hausse à court terme d’au moins 30 % pour tenir compte des coûts d’une sécurité renforcée après le traumatisme fukushimien, quelle politique adoptée pour maintenir la compétitivité des industries énergivores sans une remise en cause difficile ? Avoir facilité la dérive des coûts sociaux, c’est un autre compte qu’on peut demander au nucléaire.

La facilité d’installation et de maintenance du chauffage électrique comme son coût de fonctionnement ont convaincu depuis 40 ans un nombre de particuliers sans équivalent en Europe, et c’est ainsi que nous nous sommes habitués à un mode de chauffage simple sans nous soucier de faire des efforts significatifs pour faire passer notre habitat en mode très basse consommation (5), en isolant sérieusement les constructions comme en développant la captation de l’énergie solaire (6). Hériter aujourd’hui d’un parc immobilier construit comme une passoire thermique, c’est aussi un effet de la politique nucléaire suivie (qui a longtemps préféré jouer la carte de la croissance de la consommation plutôt que celle des économies d’énergie) et un compte à lui demander.

On ne récrit pas l’histoire, mais comment oublier que les écologistes des années 70 criaient casse-cou quand EDF promouvait le chauffage électrique (7) et annonçait avec gourmandise des courbes de croissance impressionnantes ? Pour 40 ans après demander aux Français d’éteindre les lumières et mettre en avant une impossibilité à démanteler les vieilles centrales, prisonniers que nous sommes d’un besoin immaîtrisé.

Il y a une bonne nouvelle dans tout ça. En ces temps d’une mondialisation qui semble nous priver du contrôle de notre avenir, nous pouvons constater que le pic de consommation se fait le soir à 19 h 00 et ne dépend que de nous-mêmes.

Après avoir demandé des comptes au conte que le nucléaire a cru nous faire vivre, nous pouvons rentrer dans la réalité, adapter à marche forcée nos maisons nos bureaux nos appartements, promouvoir une économie drastique de l’énergie sous toutes ses formes et jouer la carte des énergies renouvelables comme nous interroger sur notre nombre de consommateurs (8).

Toutefois, s’adapter vite, c’est s’adapter avec d’autant plus d’efforts à fournir. Transformer nos constructions va supposer des investissements lourds et se traduira par un coût croissant du logement, s’exonérer des énergies fossiles (9) et du nucléaire à terme commande là aussi des investissements qui se reflèteront dans les prix comme dans les usages de l’énergie. En fait, et il faut le dire et le répéter, changer de modèle énergétique suppose une rétraction du niveau de vie, avec une part croissante du budget des ménages affectée au logement et à la dépense énergétique qui y est associée. Sans compter une remise en cause à la hausse du coût des déplacements des hommes et des choses, qui impactera nos modes de vie et notre urbanisme au premier chef. Si l’on ajoute à ces changements la modification de notre mode d’alimentation vers une agriculture biologique plus saine mais plus coûteuse elle aussi, c’est tout le modèle occidental de consommation qui doit se renouveler.  

Un conte est passé et le réveil est difficile, mais il fait si bon vivre ! alors à nous de jouer.

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1. Le pic de consommation électrique instantanée en France a passé pour la première fois le cap des 100 500 mégawatts mardi 07 février 2012.

2. L’électricité d’origine nucléaire représente grosso modo 75 % de l’électricité consommée en France.

3. C’est ce rêve que des scientifiques comme Louis Leprince-Ringuet mettaient en avant à l’époque où la France du Président Pompidou sous le ministère de Pierre Messmer fit le choix du tout-nucléaire.  

4. Au premier chef de ces coûts, la surveillance des déchets à long terme et le démantèlement des centrales.

5. Sur ce sujet d’un habitat faiblement consommateur, rappelons simplement que les Suisses ou les Allemands ont été les premiers à émettre des normes sévères type Passivhaus et à imaginer la construction de maisons passives quasi non-consommatrices d’énergie extérieure. Toutefois, si la politique pro-nucléaire a eu un rôle dans cette absence de politique sur l’habitat, il faut reconnaître que le coût relativement bas du gaz ou du fioul domestique a aussi encouragé les Français à ne rien faire.

6. On pense d’abord aux capteurs solaires et ceux-ci peuvent être assez aisément ajoutés ; mais il y a aussi la conception de la maison, avec des baies plein sud notamment et une inertie calculée, qui permet un chauffage solaire dit passif très économe. Bien évidemment ce mode de construction doit être prévu au départ ou se révèle coûteux ensuite, d’où l’intérêt d’anticiper. Quand on pense à l’importance du parc immobilier construit depuis 40 ans, on ne peut que déplorer l’absence d’une politique prévoyante.

7. A quelque 40 ans de distance, il n'est pas forcément illégitime de se demander si le lobby nucléaire français ne tente pas une opération similaire en présentant la voiture électrique comme l'avenir de l'automobile. Avec la complicité de bobos écologisants pour qui l'important est de déplacer la pollution hors de leur sphère d'évolution, comme ils l'ont déjà fait à moult reprises, en s'opposant par exemple à la centrale nucléaire de Plogoff ou plus récemment aux recherches de gaz de schiste au Larzac sans pour autant promouvoir une vita povera seule à même de ne pas déporter vers des voisins moins adroits et moins introduits les conséquences d'un mode de vie gaspilleur et destructeur. Sur ce sujet,cf. Le coup de Plogoff, in le blog Economie durable

8. La question du nombre de consommateurs a aussi été mise en avant par les experts énergétiques pour expliquer la tendance à la croissance de notre consommation énergétique. On ne peut donc exclure qu’il faudra se poser la question aujourd’hui taboue du nombre acceptable de consommateurs sur notre territoire si nous voulons préserver à la fois une cohérence sociale et un équilibre écologique.

9. Il ne s'agit évidemment pas d'avoir à choisir entre la peste et le choléra, comme nous y mène si volontiers la société de croissance. Le pétrole le charbon ou le gaz ne doivent pas être des substituts au nucléaire. D'une part parce que la raréfaction de la ressource oblige à aller chercher toujours plus loin avec toujours plus de risques (voir les forages pétroliers à 5000 m de profondeur) ou toujours plus difficile avec la pollution y afférente (voir les gaz de schiste ou assimilés). D'autre part parce que la planète commence à plus que saturer en matière de rejets de CO2. In fine la solution écologiquement viable consiste à miser dans un même mouvement vers les économies d'énergie et les renouvelables.


Sur ce sujet du pic de consommation voir également l'article : 100 500 Mégawatts : Record de consommation électrique.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Energie
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Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 10:44

On l’attendait lundi soir, quelques mesures avaient d’ailleurs été prises, et largement médiatisées ici et là, pour l’éviter, ou au moins en limiter l’ampleur, mais c’est finalement ce mardi à 19 heures que la France a battu son record de puissance électrique avec une production instantanée de 100 500 mégawatts. Record non négligeable puisqu’il dépasse de 4 % le pic précédent : 97 500 MW le 15 décembre 2010 (1).

Avons-nous relâché nos efforts suite à la réussite des mesures de la veille ou est-ce le froid qui s’est fait plus mordant ou plus généralisé à l’ensemble du territoire ? Peu importe, le seuil symbolique des 100 000 MW est franchi. RTE l’attendait plutôt pour 2013 et prévoit d’atteindre des pointes de 110 000 MW en 2020.  

100 Gigawatts ! Une telle puissance a de quoi donner le tournis. Elle correspond à la production (électrique) instantanée de plus de 70 réacteurs nucléaires de dernière génération (2). Elle correspond aussi, puisque l’électricité ne se stocke pas, à la consommation instantanée de 1,5 kW par français, bébés compris, c’est un peu comme si toute la France était en train de repasser au même instant.

Ce qui donne aussi le tournis c’est le regard sur le passé. La consommation électrique dans notre pays a fortement augmenté au cours des quatre dernières décennies. Entre 1973 et 2005 la production  électrique française a été multipliée par plus de trois, passant de 182 à 570 Térawattheures/an. Depuis 2005, il est vrai nous la consommation tend à stagner, ce qui n’exclut pas, nous le voyons, les problèmes de pointe.

La généralisation du si pratique chauffage électrique, allié à la puissance et à l’efficacité de la production nucléaire, ainsi que le faible prix de vente de l’électricité (si si !) ont favorisé cette dérive, tous ces facteurs d’ailleurs se renforçant et se justifiant l’un l’autre.

Dans d’autres pays, les pointes de froid génèrent plutôt une surconsommation d’autres sources d’énergie : chauffages d’appoint au gaz, au fioul au bois… En France c’est prioritairement l’électrique qui assure l’ajustement marginal, pour le chauffage au moins.

En pleine campagne électorale et donc en plein débat latent sur le nucléaire, cette année revitalisé par le souvenir des évènements de Fukushima, un tel record suscite bien des interrogations.

Comment ferons-nous face à une telle demande, si demain nous devons fermer une part significative de notre parc électronucléaire comme le demandent instamment les écologistes d’EELV et comme le promet, beaucoup plus mollement il est vrai, le parti socialiste ?

Lors d’un récent colloque organisé par l’IFP (Panorama 2012), un intervenant fit malicieusement remarquer que le Danemark, pays connu pour sa sensibilité écologique et ses nombreuses éoliennes géantes, était le pays qui, pour sa production électrique produisait le plus de CO2 par habitant. Les éoliennes ne fournissant pas de courant en continu, elles doivent être doublées par des centrales fonctionnant majoritairement aux énergies fossiles qui se trouvent largement sollicitées en périodes de pointe et/ou de calme plat. Oui, cette question doit aussi être abordée, rien n’est simple.

C’est en réalité tout notre modèle qui est en cause ; notre modèle de croissance permanente et conjuguée de nos consommations individuelles et de nos effectifs. Modèle hélas plébiscité par la quasi-totalité des partis politiques qui réclame toujours plus de croissance et se félicite dans une touchante unanimité (pour une fois !) des réguliers records de la fécondité français.

Quelle que soit la position de chacun sur le nucléaire, nous n’éviterons pas, si nous voulons assurer quelque durabilité à nos sociétés une politique d’économie d’énergie qui passera par une remise en cause de quelques habitudes modernes. Les « négawatts » selon l’expression en vogue, font partie des options les plus prometteuses.

Nous pouvons (devons ?) accepter un ou deux degrés en moins dans les maisons, nous pouvons refuser la climatisation généralisée, baisser sensiblement les éclairages publics et les publicités inutilement lumineuses.

Plus fondamentalement, nous devons entrer dans l’ère où nous acceptons de supporter certaines contraintes de la nature liées au caractère fini de notre monde. La fuite en avant productive et démographique que nous connaissons est une perspective impossible. Cela ne serait pas le moindre mérite de ce record que de nous aider à en prendre conscience.

 

Ci-dessous, une illustration de l'extraordinaire croissance des pointes de consommation électrique en France au cours des dix dernières années. Source : RTE

   pic de consommation

_________________________________________________________________________________________________________  

 (1) A peine cet article écrit, que l'actualité le rendait caduque. Le lendemain soir même,  mercredi 8 février, le record de consommation électrique tombait à nouveau  avec une consommation instantanée de 101 700  MW  (dont 7 800 importés), soit encore 1 % de plus que la veille. Dans le même temps, la consommation de gaz atteignait aussi son plus haut niveau. La vague de froid illustre à merveille notre dépendance à l'énergie et ne laisse pas d'inquiéter si celle-ci venait un jour à manquer.

 (2) La France héberge 58 réacteurs nucléaires dont 55 étaient en fonctionnement au moment du pic. La dernière génération, à laquelle tous n’appartiennent pas, offre une puissance d’environ 1 400 MW électrique, le futur EPR devrait atteindre environ 1 600 MW.

Sur le même sujet voir aussi, sur ce site, l'article : Le Pic et le Nucléaire, et sur le site de Libération l'excellente analyse de Sylvestre Huet.                                  

Par Didier BARTHES - Publié dans : Energie
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Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 08:04

 

Engagement à gauche – Accord avec le PS – Stratégie centrale – Crise économique – Crise écologique – Majorité centrale – Systèmes sociopolitiques de tenségrité – Sortir de l’illusion politique –

EELV – PS – François Hollande – Eva Joly – Nicolas Hulot – Paul Brousse – Thierry Billet – Jean-Luc Bennahmias – MODEM – François Bayrou – Alexis de Tocqueville – Jacques Ellul


Il y a la stratégie maintenant bien connue d’EELV, cette organisation issue du mariage d’Europe Ecologie et des Verts, et que ces derniers ont peu à peu contrôlée en s’appuyant sur leur maîtrise de l’appareil. Cette stratégie est située clairement à gauche, s’appuyant sur le maniement de thèmes volontiers abordés à la gauche de la gauche et concrètement positionnée dans une logique d’association avec la force dominante de ce camp, le Parti Socialiste.

Cette stratégie a plusieurs avantages. D’abord la clarté. Ensuite elle permet de surfer sur la vague d’antisarkosysme assez bien ancrée dans le pays. Elle donne surtout la garantie d’avoir une représentation à l’Assemblée Nationale autre que symbolique, par le biais de circonscriptions réservées par le Parti Socialiste, passant ainsi par-dessus les contraintes du scrutin majoritaire. Elle autorise aussi l’espoir d’être associé à l’exercice du pouvoir si le candidat socialiste François Hollande l’emporte, et de verdir son programme. Elle est enfin une réponse simple à tous ceux qui considèrent que la logique de 2007 du Pacte Ecologique défendue par Nicolas Hulot, spéculant sur la bonne volonté des acteurs politiques, s’est fracassée sur l’échec, même relatif, du Grenelle de l’Environnement. Dans ce cadre la présentation de la Dame aux lunettes rouges à la présidentielle n’est qu’une opération marketing d’occupation du terrain, et le nombre de voix récoltées importe in fine relativement peu.

La vérité oblige à dire que cette stratégie est aussi l’expression d’une vision politique et des conditions du changement à conduire. Elle est construite sur la perception d’une société où globalement seules les erreurs, les fautes ou l’avarice de quelques-uns ou d’une classe sociale expliquent une situation sociale et écologique insupportables.

 

L’autre stratégie ou la stratégie centrale

Il y a une autre stratégie, moins mise en scène mais néanmoins bien présente. Je veux parler ici de tous ceux qui font le pari qu’un véritable changement dans la France d’aujourd’hui, plombée par un chômage et une dette souveraine qui ne sont que la double résultante d’un modèle d’Etat-providence en faillite et d’une mondialisation impensée, ne peut se faire qu’avec une majorité centrale construite autour d’objectifs clairs, rompant ainsi avec la paralysie engendrée depuis 30 ans par un jeu permanent de délégitimisation de tous les choix courageux par une opposition expliquant à chaque fois qu’une autre solution moins douloureuse est possible. Ce jeu pervers d’une démocratie bipartisane est venu à bout en quelques décennies des atouts d’un pays pourtant riche, où l’alternance politique n’a ni produit le changement ni promu la capacité d’adaptation mais tout au contraire a renforcé les pesanteurs et les rentes de situation. Cette analyse n’est pas le fait d’écologistes mais de personnes venant d’horizons différents et percevant mieux que d’autres les limites de cet exercice du pouvoir face aux impératifs qui sont devant nous.

Des écologistes se sont d’autant plus ralliés à cette stratégie qu’ils ne trouvent plus leur place chez les Verts où les exclusives fleurissent, ou qu’ils souhaitent à l’image des socialistes possibilistes réunis autour de Paul Brousse à la fin du XIXème ‘penser la question du pouvoir sous l’angle de son exercice pratique à l’échelon local’ (1), en s’associant aux exécutifs de bonne volonté qu’ils soient de droite ou de gauche. Ralliement à une stratégie centrale que de nombreux écologistes considèrent d’autant plus nécessaire qu’ils diagnostiquent, en sus d’une crise économique et financière majeure, un avenir encore plus chahuté par les contraintes écologiques, que notre monde industriel s’obstine à ignorer ou à tout le moins minore gravement en s’illusionnant sur les sirènes du développement durable compris comme ‘un développement qui dure’ pour reprendre la formule de Jean-Luc Bennahmias.

Il y a peut être là la racine d’un paradoxe pour le petit monde des écologistes.

En effet, ce sont les écologistes les plus lucides sur les changements à apporter à notre société de croissance, ceux qui évaluent que ce n’est pas seulement en contrôlant les méchantes compagnies pétrolières par la grâce d’une extension du pouvoir politique que la question de l’énergie se pose, ceux qui perçoivent qu’une société écologique et durable ne pourra fonctionner qu’en remettant en cause le présent modèle d’hyperconsommation confortable et douillet dont les populations en Occident notamment sont friandes pour se diriger vers une sobriété de bon aloi et une ‘vita povera(2) construite autour des valeurs humanistes que nous avons su faire émerger au fil de notre histoire, ceux qui savent que nos enfants ne pourront pas vivre mieux que leurs parents avec toujours plus d’objets et de services à disposition parce qu’une bonne partie de notre mode de vie d’aujourd’hui est gagée sur le pillage de ressources non renouvelables et sur une fabrication industrielle non respectueuse des principes de sûreté et de qualité, ce sont ces écologistes là, moins enclins que d’autres à croire aux retombées rapides de la recherche&développement pouvant nous exonérer d’efforts difficiles, plus conscients de la situation, plus radicaux parce que plus conscients, ce sont ces écologistes-là qui se rallient à la solution politique du recours à une majorité centrale qui peut leur paraître comme seule à même de pouvoir impulser les orientations délicates nécessaires.

Ainsi ce sont les écologistes les plus exigeants, ceux qui même s’ils évitent le mot trop connoté de décroissance savent que le virage à prendre est rude et touchera tout le monde, qui politiquement n’hésitent pas à paraître plus modérés en se ralliant présentement au MODEM, ce parti qui essaie de se dégager de ses origines centristes pour s’imposer comme l’outil futur d’une majorité centrale à même de porter les réformes indispensables.

 

Le choix de la tenségrité (*)

Comme tout choix politique, c’est un pari. Qui peut produire des fruits à court comme à moyen terme, ou ne déboucher que sur une impasse. Ce choix du recours à une majorité centrale pour passer un cap comporte pour les écologistes, c’est ma thèse, deux atouts majeurs que la stratégie choisie par EELV ignore aujourd’hui.

D’une part il autorise une alliance de valeurs portées par la droite et par la gauche.

Comment imaginer qu’une société écologique moderne ne soit pas plus égalitaire (valeur de gauche) pour diminuer notamment les stratégies d’imitation sociale débouchant sur des surconsommations, et appuyée sur une responsabilisation accrue (valeur de droite) seule à même de limiter à la source les gaspillages de toute sorte ? Espérons que l’alliance de ces deux valeurs puisse mettre notre société sous tension et lui donner une dynamique à même de la rendre apte aux évolutions indispensables.

De même défendre une cohabitation dynamique entre un système institutionnel représentatif et efficace de type Vème République (valeur de droite) et une démocratie directe très active (valeur de gauche) pourrait libérer des énergies fantastiques.

Ou faire travailler ensemble des institutions garantes des intérêts de long terme (écologie contraignante) avec nos institutions actuelles principalement conçues pour exprimer les besoins de court terme (demande sociale).

Vouloir jouer dans le même mouvement sur des valeurs contradictoires, ne pas faire gagner une partie sur une autre, c’est cela le choix de la tenségrité, un choix qui consiste à percevoir notre société comme un système traversé de forces contradictoires et qui va utiliser les tensions générées aussi bien que les relâchements, les accords, les oublis, les plis de nos organisations, comme un moyen de faire bouger les choses, une énergie pour dynamiser la société tout en ne la cassant pas (3). En fait, travailler sur les systèmes de tenségrité sur le plan de la gestion de nos sociétés est sans doute une des clés de notre avenir, le moyen d’adapter au plus vite qu’il est possible une société qui s’est crue trop longtemps infinie dans son expansion et qui se heurte brutalement aux limites de son biotope, en évitant autant que faire se peut la casse sociale et politique. Pour ce qui nous occupe, la tenségrité, c’est une tentative de réponse à la complexité paralysante de nos sociétés démocratiques, c’est un moyen de sortir par le haut d’un modèle de fonctionnement collectif incapable jusqu’à présent de piloter les changements nécessaires, c’est la culture systémique adaptée à la politique, peut-être est-ce une piste de réponse aux questions sur la démocratie soulevées par Tocqueville.

D’autre part, seule une majorité centrale permet dans un temps bref, et ceci est important dans un moment de crise économique majuscule et d’urgence écologique, d’éviter les arguments simplistes seulement aptes à masquer les enjeux, d’intégrer dans la gestion de nos sociétés la logique des rétroactions que l’écologie a découvert dans l’étude des écosystèmes, de jouer subtil dans un monde complexe et de dépasser le stade primaire de la dénonciation du bouc émissaire, pour arriver enfin à une société capable de se regarder telle qu’elle est et de faire un travail collectif sur elle-même en jouant de tous ses atouts et de toutes ses caractéristiques, de ses forces de tensions comme de ses zones d’apaisement.

Il n’est pas possible de savoir quelle sera la stratégie gagnante, quelle sera celle qui ouvrira l’avenir. Mais ce que je crois, c’est que l’abandon de la facilité, le mélange de modestie de rigueur et d’intelligence, le choix de s’appuyer sur l’ensemble de nos valeurs, est la conditio sine qua non pour sortir de l’illusion politique dénoncée par Jacques Ellul et trouver enfin les moyens d’agir dont nous avons tant besoin.

___________________________________________________________________________________________________ 

(1) citation extraite de 'La dérive réformiste du socialisme municipal ou ‘possibiliste ’ ' in La Revue Historique, T.285 janvier-mars 1991.   Un exemple de ce choix est l’action menée par l’écologiste Thierry Billet, devenu Maire-Adjoint d’Annecy.

 (2) L’expression est construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Mais ce concept de vita povera est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ou de simplicité volontaire exprimé par Paul Aries. Il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer une distance sinon une défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir.

(3) Ces alliances entre valeurs a priori contradictoires pourraient générer un état de tenségrité propre à permettre des évolutions sociales, politiques ou culturelles très fortes tout en maintenant une stabilité globale du système social. Ne pas casser la société est aussi important, nous sommes bien placés en France pour savoir ce que peut coûter le changement, nous qui avons inventé les Droits de l’homme et la Terreur dans un même mouvement révolutionnaire.

(*) La tenségrité, pour le dire simplement, c’est la faculté d’un système à se stabiliser mécaniquement par le jeu de forces de tension (continues) et de compression (discontinues), qui s’y répartissent et s’y équilibrent. Ce concept a été construit par Richard Buckminster Fuller en 1949 à partir des mots tensilité et intégrité. Ce phénomène existe dans la nature (cf. l’exemple de la rhubarbe à la fois souple et rigide) comme en architecture (voir la Géode au Parc de la Villette à Paris) ou en médecine (le jeu de nos os et de nos muscles, cf.’La tenségrité, une nouvelle compréhension du mode d’action des manipulations vertébrales’, Congrès FAEMMO du 21.03.2009, Lille, Atelier CIMMA).

Par Jean Bruguier - Publié dans : Politique
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Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 20:44

 

Aujourd’hui l’écologie politique n’est pas audible dans la campagne présidentielle, cet unique moment qui permet une fois tous les 5 ans de déterminer concrètement la politique de la nation. Cela n’en est que plus consternant quand on ne peut que constater l’urgence écologique. Trois ans pour sauver le monde, disent-il (1) … !

Il est alors tentant d’accuser d’impéritie la candidate des verts, Eva Joly. Ou de reprocher le mauvais choix faits l’an dernier par les militants et sympathisants d’Europe-Ecologie-Les-Verts en éliminant un animateur de télévision reconnu et porté sur l’écologie, je veux nommer ici Nicolas Hulot. Ou encore d’incriminer l’inaudible campagne de la persévérante Corinne Lepage. Bien sûr on peut penser que les campagnes pourraient être mieux menées, mieux construites, mieux soutenues par les appareils écolos, mieux relayées par les milliers de citoyens engagés ou sympathisants de la cause de la nature.

Mais cet échec politique, et c’est l’objet de la réflexion que je souhaite mener ici, va bien au-delà de campagnes mal menées par ces personnalités estimables qui n’en peuvent mais.

Faut-il rappeler le score désastreux de l’ancienne ministre Dominique Voynet en 2007 ? Et les palinodies qui entourèrent la campagne des verts en 2002 avec le plantage de la candidature militante d’Alain Lipietz et son remplacement au pied levé par l’ancien journaliste Noël Mamère ?

Faut-il se souvenir de la guéguerre fratricide qui domina les années 80 entre Brice Lalonde, l’ancien et talentueux leader des Amis de la Terre, candidat des écologistes en 1981, et l’écologiste scientifique Antoine Waechter, candidat en 1988 ?  

Les résultats parlent d'eux mêmes :  

Présidentielles de :           Candidats Résultats
             
1974 René Dumont   1,32 %
1981 Brice Lalonde   3,87 %
1988 Antoine Waechter   3,78 %
1995 Dominique Voynet   3,32 %
2002 Noël Mamère   5,24 %
2007 Dominique Voynet   1,57 %
2012 Eva Joly (*)   3,00 %
2012 Corinne Lepage (*)   0,50 %

 

 (*)   En 2012 pour Eva Joly et Corinne Lepage, il s'agit bien entendu des intentions de vote selon la majorité des sondages trois mois environ avant l'élection.

Les écologistes en quarante ans n’ont pas réussi à percer, alors que le mouvement pour l’écologie et la défense de la nature a immédiatement bénéficié, dès la seconde partie des années 70, d’un capital de sympathie dans l’électorat et que plusieurs de leurs thèses ont été confortées par les faits et par la recherche scientifique, comme le risque du nucléaire civil avec les accidents de Tchernobyl et de Fukushima, comme le réchauffement climatique et ses effets majeurs à en attendre dans ce siècle, ou comme l’épuisement du vivant à travers la disparition constatées d’espèces multiples ou la raréfaction de la ressource halieutique, sans compter les conséquences de mieux en mieux perçues et repérées d’un environnement pollué pour l’homme, que ce soit par les pesticides ou les métaux lourds ou d’autres substances encore directement générées par notre civilisation industrielle.

Les écologistes en quarante ans n’ont pas réussi à percer et pourtant, parmi les candidats écologistes précités, trois ont été ministres de la République, Brice Lalonde, Dominique Voynet, Corinne Lepage, et ont à ce titre bénéficié à la fois d’une exposition politico-médiatique importante et de la possibilité de se construire des relais dans la sphère politique.

Alors pourquoi cette constance dans l’échec ? Pourquoi cette incapacité à devenir un mouvement reconnu et incontournable, suffisamment crédible pour définir et poser au moment de l’élection principale pour les français, les axes d’une politique nationale à venir toute imprégnée d’écologie?

L’explication généralement avancée par les écologistes eux-mêmes est la double incompatibilité de l’élection au suffrage universel du Président de la République et du scrutin majoritaire pour l’élection des députés avec les valeurs profondes de leur mouvement. Cette thèse est notamment celle de Daniel Cohn-Bendit, qui en toute cohérence défend la non-candidature à la Présidentielle des écologistes et un accord de législature avec le parti dominant à gauche. Elle s’appuie sur le contraste évident entre les succès remportés par les écologistes aux élections municipales, régionales ou européennes, et les échecs systématiquement enregistrés aux élections législatives et présidentielles. Contraste qui semble se vérifier encore si l’on compare les 16,28 % des Verts lors des dernières élections européennes de 2009 aux scores attribués par les sondeurs à Eva Joly. En quelque sorte la culture politique des écologistes, marquée par un refus profond de toute personnalisation du pouvoir, ferait de ceux-ci des handicapés de l’élection présidentielle. Il n’y aurait donc rien à faire si ce n’est se battre pour passer à une Sixième République construite sur une logique parlementaire et appuyée sur un mode de scrutin proportionnel.

On peut toutefois s’interroger sur la validité de cette explication. Car les socialistes eux aussi ont été les défenseurs acharnés d’une république parlementaire, et dans la lignée de Pierre Mendès-France et de François Mitterrand, des opposants farouches au pouvoir personnel (2) et à la Cinquième République, et cela n’a pas empêché leur parti de devenir une pièce incontournable et majeur du jeu politique, ni l’un des leurs d’exercer la magistrature suprême pendant quatorze ans. En quarante ans, qui peut raisonnablement penser que les écologistes n’avaient pas les moyens de s’adapter à cette constitution, d’intégrer ses règles et de jouer leur carte ? Spéculer sur un éventuel changement de constitution pour faire son trou dans le paysage du pouvoir quand son propre programme met en avant la nécessité d’un changement urgent pour éviter des dégâts irréversibles à la planète qui nous abrite, ça ne fait quand même pas trop sérieux.

Une autre explication pourrait être avancée, qui consisterait à défendre l’idée qu’un nouveau mouvement qui a pour ambition de bouleverser le paradigme politique a besoin de temps pour être en mesure de prétendre à l’exercice du pouvoir central. Sans doute y a-t-il là une part de vérité, mais l’expérience historique nous enseigne que ni les radicaux dans la seconde partie du XIXème siècle, ni les socialistes au tournant du XXème n’ont mis quarante années pour devenir des partis majeurs en situation d’exercer le pouvoir, et pourtant eux aussi bouleversaient en profondeur les codes établis, avec en toile de fonds un paysage international pour le moins chahuté (3).

Ne faut-il pas alors continuer à chercher plus loin encore les raisons qui font que le mouvement de l’écologie reste un nain politique quand il s’agit de conquérir et d’exercer le pouvoir suprême, toujours dans la situation de la force d’appoint dépendant in fine d’un savant mélange entre sa capacité de nuisance en tant qu’allié et le bon vouloir de son partenaire ?

Certains ont pu pointer une certaine dérive gauchisante, et il est vrai que les positions publiques systématiquement prises contre l’expulsion des immigrés irréguliers, pour le droit de vote des étrangers à toutes les élections ou pour l’interdiction des expulsions des locataires défaillants, l’hypermédiatisation de la question du mariage des homosexuels (4), ont donné une coloration politique qui a effrayé une part importante de l’électorat et empêché de percevoir le mouvement écologique comme un parti de gouvernement potentiel.

Au-delà de ces points, le fait de rester à la surface des choses, en ne tentant jamais de mesurer les effets des mesures préconisées, en oubliant que la culture de l’écologie procède d’abord et avant tout d’une culture systémique capable de prendre en charge et de penser les rétroactions, ne peut pas ne pas jouer et ne pas affaiblir un mouvement qui renie de cette manière ses valeurs et les méthodes qui en découlent.

 

Les écologistes et la réforme du système institutionnel

Ainsi, la généralisation de la proportionnelle à tous les scrutins et l’instauration d’une république parlementaire sont clairement défendues par les écologistes afin de ‘vivifier la représentation politique’ (5) et de ‘protéger les droits fondamentaux’ (6).

C’est bien de vouloir ‘tenir le meilleur compte possible du poids politique réel des différentes forces’,c’est toutefois oublier un peu vite les leçons du philosophe Alain, cet homme soucieux ‘du citoyen contre les pouvoirs’ (7), et ce qu’apprennent aussi les étudiants en droit constitutionnel, à savoir que le scrutin proportionnel donne un poids sans précédent aux appareils des partis politiques dans le choix des représentants du peuple et n’offre ainsi aucun contrepoids aux risques de captation du pouvoir repérés par Robert Michels dès le début du siècle passé (8).

De même la République parlementaire est basée sur des coalitions de partis, c'est-à-dire sur des opérations politiciennes permettant de multiples combinaisons auxquelles le peuple n’assiste qu’en spectateur : rappelons-nous le Chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Le projet d’EELV, c’est grosso modo le retour à la Troisième ou à la Quatrième République, une république de notables s’arrangeant entre eux, où le lien entre l’électeur et l’élu est faible. Est-ce ainsi, comme le dit le programme d’EELV que ‘le système représentatif pourra contribuer à imaginer et à favoriser un autre mode de vie, plus économe en ressources, plus égal socialement, tourné vers le futur et non pas seulement vers le profit à court terme ou la consommation débridée’ ?

On peut penser que l’immense majorité des adhérents d’EELV sont sincèrement pour une rénovation de notre vie politique, et le propos ici n’est pas a contrario de défendre les institutions françaises actuelles. Si on perçoit aisément l’intérêt direct, sinon quasi-personnel, des instances dirigeantes et des élus d’EELV à proposer un tel système, on ne peut que s’interroger sur leur légèreté et leur insouciance quant aux effets des modifications constitutionnelles qu’ils proposent, en opposition complète avec le souci et le besoin d’une démocratie plus proche des gens, ignorant à toute force les leçons de notre histoire comme les réflexions menées au siècle dernier sur les rapports entre les citoyens et le pouvoir.

 

Les écologistes, le territoire et la population

Un point du programme des Verts en Ile de France, lors des dernières élections régionales en mars 2010, illustre cette tendance à proposer des mesures dont les effets sont structurellement contraires aux buts affichés. Les écologistes ont été les premiers dans le champ politique à dénoncer l’étalement urbain pour préconiser une densification seule à même (9) de réduire les besoins en transports, à la fois chronophages et énergétivores, et d’éviter une consommation excessive d’espace. Or ces mêmes politiciens écologistes, Cécile Duflot en tête (10), ont défendu une tarification unique des transports en commun, abandonnant la logique spatiale des zones concentriques bien connue des habitués de la carte orange et du pass navigo. Mais que signifie ce choix sinon une négation de la réalité géographique et de la physique – plus on parcourt de distance, plus on dépense d’énergie – au profit d’une construction volontariste qui nie le réel et aboutit in fine, en ne faisant pas payer le coût de l’éloignement, à encourager l’étalement urbain qu’on prétend combattre ? Sans compter que se couper de la réalité géographique pour privilégier uniquement des critères sociaux ou sociétaux, mettant encore une fois l’homme au centre de tout jusqu’au mépris de son biotope, n’est pas forcément le meilleur moyen de faire comprendre ce qu’est l’écologie.  

Il y a un autre point du programme d’EELV établi en décembre 2011 qui nous parle de la conception qu’ont les écologistes du territoire et de la façon dont celui est habité: c’est leur attitude, et c’est un point ô combien délicat, vis-à-vis de l’immigration.

Clairement ‘le projet écologiste prône une politique d'immigration ouverte et humaniste’ (11) en mettant en exergue le droit à la mobilité, et concrètement souhaite ‘un processus en continu de régularisation’ et la suppression d’une grande partie de l’arsenal répressif permettant de contrôler l’immigration clandestine (12). Cette position est sympathique mais elle aurait pour effet si les mesures préconisées étaient appliquées intégralement de faire perdre à la France la maîtrise effective de sa politique d’immigration, et par là à terme le contrôle de sa démographie. Cette affirmation peut paraître exagérée mais en matière de démographie il faut être prudent avec des chiffres qui semblent en apparence peu significatifs. 200 000 personnes qui rentrent sur un territoire de 65 millions d’habitants, cela ne semble pas en mesure de changer les équilibres globaux. Mais cela correspond à un accroissement supplémentaire de 0,3 % de la population sur un an, en 20 ans 6 % ou 4 millions de personnes. Or est-on certain que notre territoire est écologiquement capable de supporter une population toujours plus importante, si nous souhaitons instaurer une économie durable dans le cadre de nos connaissances scientifiques et techniques actuelles (13) ? Après tout, l’agriculture soucieuse de la terre, l’élevage respectueux des animaux, l’agrochimie, les hectares nécessaires à la production de biomasse, les zones sanctuarisées pour laisser vivre la vie sauvage, les terrains dédiés à la captation des énergies renouvelables, la place de nos villes, de nos routes et de nos usines, les zones de loisirs, tout ceci prend de l’espace. Avec la question écologique, la question des limites est vite posée. Et s’il est vrai que nous n’en avons pas l’habitude (14), il nous faut bien nous habituer à prendre la mesure du monde fini qui est le nôtre.

La vraie question posée par la position d’EELV est de savoir si nous tentons de piloter un certain équilibre écologique au niveau des pays, ce qui autorise une perception assez rapide de l’inadéquation éventuelle entre ce que peut offrir durablement un territoire et les besoins des hommes qui y vivent, ou si nous faisons le pari de la fluidité toujours plus forte des hommes et des marchandises, en poursuivant la logique de l'actuelle mondialisation, quitte à prendre le risque de laisser des déséquilibres écologiques s’installer si longtemps et si fortement qu’ils ne puissent être rattrapés, y compris avec une mobilisation mondiale ?

Quand on connaît les logiques de fuite en avant qui alimentent la société de croissance (15), ne pas tenter de freiner les mouvements de population affectant des pays incapables d’offrir une vie écologiquement responsable et digne à ses natifs revient à faire sauter les marqueurs et les alertes relatives à l’inadéquation entre ses territoires, leurs ressources durables, le mode de vie de ses habitants et leur démographie, et à les empêcher de prendre à temps les mesures nécessaires. C’est reporter le problème à plus tard et le rendre potentiellement insoluble, à tout le moins incroyablement coûteux pour les hommes et les femmes qui y seront confrontés. Derrière une générosité de façade, une inconscience coupable, car rappelons-le, gouverner c’est anticiper, gouverner c’est prévoir.

 

Un petit caillou dans la chaussure des écolos …  

Dans les deux cas précédemment entrevus, le système institutionnel et la démocratie d’une part et d’autre part les rapports que construisent les écologistes entre le territoire et la population qui l’occupe via la question du transport et de la politique de l’immigration, il est assez vite perceptible que les écologistes d’EELV n’ont pas vu ou pas voulu tenir compte des conséquences et des rétroactions que leurs positions impliquent. Une politique empreinte de facilité en quelque sorte, et que l’on retrouve sur le rapport qu’ils entretiennent aux conséquences d’une politique écologique suffisamment forte pour avoir un impact réel sur le devenir de nos sociétés et de leurs biotopes.

Ce qui ressort principalement du programme d’EELV, c’est la volonté d’opérer une transition énergétique vers les énergies renouvelables accompagnée d’une réduction sensible de nos besoins, le développement progressif d’une agriculture biologique, l’augmentation de l’offre de logement et une baisse de son coût, et l’introduction d’une fiscalité ‘verte’ avec la mise en place d’une contribution climat-énergie devant peser 9 milliards d’euros dès sa première année d’application et la taxation des activités polluantes. L’idée majeure est de provoquer par ces mesures une réorientation de notre société vers un mode de fonctionnement écocompatible.

Ce programme d’une transition douce pourrait être séduisant s’il ne faisait pas l’impasse sur une caractéristique majeure de notre société de croissance. Celle-ci s’est grandement construite sur une augmentation significative de la consommation des familles depuis 60 ans, que l’on parle de la taille des logements, des façons de se déplacer, de se meubler, de se nourrir ou de se vêtir. Sans compter l’accès à des services ou à des biens matériels complètement nouveaux et qui se sont répandus jusqu’à sembler devenir indispensables, comme tout ce qui touche aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais cette nouvelle offre a été construite sur trois piliers : le pillage accéléré des ressources de la planète, le jeu d’une économie mondialisée permettant d’utiliser la main d’œuvre à bas coût des pays pauvres, et enfin le recours à des techniques de fabrication industrielles méconnaissant le principe de qualité et de sureté qui présidait auparavant à leur réalisation (16). C’est ainsi que nous nous retrouvons avec une planète saturée des interventions humaines, avec un chômage structurel dans les économies des pays développés challengées par les pays émergents, et avec des produits polluant gravement l’intérieur de nos maisons et de nos appartements – Formaldéhyde mon amour ! – ou s’immisçant dans nos assiettes. Autrement dit, nous n'avons pu avoir tous ces biens et services que parce que nous avons triché en ne payant jamais le juste prix. Et ceci est assassin pour notre mode de vie actuel et pour la possibilité d’une écologisation tranquille de nos sociétés. Car payer le juste prix signifie que nous ne pourrons pas disposer d’autant de biens et de services. Intégrer la juste rémunération de la main d’œuvre, utiliser des ressources renouvelables, ne plus recourir aux produits chimiques facilitant la production industrielle de masse, ça rend impossible pour l’immense majorité de nos citoyens l’accès à tous ces biens qui se sont ‘démocratisés’ : terminés les week-ends en avion à l’autre bout du continent pour un dixième du smic, finis les canapés à 300 euros, et les pizzas surgelées toutes prêtes à 4 euros. La facture pour une société respectant l’écologie de notre planète, c’est sans aucun doute le retour à un budget familial dans lequel les postes liés à la nourriture et au logement seront largement majoritaires, c’est un coup de bambou majeur sur notre mode de consommation.

C’est cela, le petit caillou dans la chaussure des écologistes, ce qu’ils n’arrivent pas à nous dire ou peut-être pas même à penser. L’abandon réfléchi de notre mode de consommation et plus amplement de notre mode de travail et de vie, la fin de l’idée que demain sera toujours mieux avec toujours plus, sont des choix difficiles à assumer et à proposer, mais ne pas le faire et se dire écologiste, c’est se mettre dans une impasse, c’est tricher avec le réel.

Vouloir écologiser tout en restant à la surface des choses, cela a déjà été tenté dans notre pays, cela s’est appelé le Grenelle de l’Environnement. Et très vite on a pu voir que rajouter des contraintes posait vite des problèmes difficiles au sein de la société de croissance : ‘L’environnement ça commence à bien faire’. La formule de Nicolas Sarkozy est révélatrice de ce malaise et, plus grave, des problèmes incommensurables que pose l’introduction de l’écologie dans la société de croissance qui est la nôtre. L’écologie, très vite, peut être considérée comme un empêcheur de tourner en rond. Un exemple ? Le démantèlement des centrales nucléaires et la contribution climat-énergie vont sensiblement accroître le coût de l’énergie et la solution ne pourra venir de transferts sociaux massifs ; c’est dans la situation présente une solution difficile à accepter pour des millions de familles appartenant à la classe moyenne qui maîtrisent mal leurs charges et leurs déplacements. Si l’écologie c’est ce qui les empêche de financer leurs vacances, comment vont-ils le vivre ? Bref, la formule exprimant l’agacement du Président Sarkozy mérite d’être plus méditée que moquée. A dire vrai elle devrait déboucher pour les tenants d’une société durable sur le double choix assumé d’une rupture nécessaire d’avec la société de croissance et d’un redéploiement complet de nos économies, avec le travail politique qui doit l’accompagner pour convaincre nos concitoyens d’abandonner les facilités mortifères et provisoires qui ont été le moteur du développement économique depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Il est encore une raison de défendre un changement radical de notre façon de produire et de consommer. C’est l’Occident qui a inventé ce mode de vie si tentateur et c’est lui que les autres pays dans le monde veulent à tout prix imiter. Et même si la généralisation de l’american way of life est tout bonnement impossible au regard des ressources de la planète, l’Occident est mal placé pour intimer aux pays émergents ou en développement la prise en compte d’un souci écologique qu’il n’a lui-même découvert que tardivement. La seule chose que nous puissions faire, c’est de mettre en scène un changement radical de nos modes de fonctionnement : peut-être dans ces conditions les sociétés qu’on appelait auparavant du tiers monde infléchiront-elles à leur tour leur développement ? Un Occident abandonnant les facilités du transport aérien de masse, remplaçant systématiquement dans ses villes les voitures par des vélos, créant des millions d’emplois dans une agriculture biologique nécessitant une main d’œuvre importante, attentif enfin aux autres formes de vie sur terre, prêt à envisager une décroissance démographique, stoppant la croissance de ses propres mégalopoles et adoptant en quelques années un mode de vie privilégiant la sobriété, cela aurait du poids !


Face aux enjeux du monde à venir, il y a des citoyens qui ne peuvent se résoudre à jeter le manche après la cognée. L’échec présent de l’écologie politique doit avoir pour effet une reconstruction et une renaissance d’un mouvement écologique qui serait enfin subtil et rigoureux, prêt à se battre pour convaincre nos concitoyens d’abandonner la course folle de la société de croissance et d’aller vers une société qui utilisera le plus parcimonieusement possible toutes les ressources de notre terre, remettant en question beaucoup de nos pratiques pourtant confortables, pour se diriger vers une vita povera (17) construite autour des valeurs humanistes que nous avons su faire émerger au fil de notre histoire.  

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1. D’après le titre de l’ouvrage de Jean-Marc Jancovici, C’est maintenant, trois ans pour changer le monde, Le seuil, 2009.

2. François Mitterrand allait jusqu’à voir dans les institutions de la Vème République un coup d’Etat permanent, titre d’un de ses ouvrages les plus célèbres.

Le Coup d'État permanent, Plon, 1964. Republié avec une préface de Jean-Michel Guieu et Georges Saunier aux éditions Les Belles Lettres en 2010, publié par La Lettre de l'Institut François Mitterrand n°33-34.

3. Quelques événements de ces années-là : l’affirmation de l’Allemagne, les guerres coloniales, la première guerre mondiale, la révolution soviétique, l’effondrement des empires turc et austro-hongrois, la crise économique de 1929, l’arrivée de Mussolini et d’Hitler au pouvoir, bref, pour eux aussi le contexte était difficile.

4. Il ne s’agit pas ici de prendre position sur ce point très sociétal, d’ailleurs de mieux en mieux accepté par les français au fil des années, mais de remarquer que Noël Mamère, maire de Bègles, en n’hésitant pas à enfreindre la loi de la République pour célébrer un mariage homosexuel, avait mis sous les projecteurs et survalorisé un point somme toute mineur mais pourtant clivant pour une part significative de l’électorat.

5. La généralisation de la proportionnelle à tous les scrutins est inscrite mot pour mot dans le programme de EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une sixième république dans une Europe fédérale’/1.‘La 6e république pour la transformation écologique de la société’/ I ‘Revivifier la représentation politique’, p 80

6. ‘La 6e République des écologistes sera une République parlementaire où le Premier Ministre, leader du parti, ou de la coalition, ayant gagné les élections législatives, élu par l’Assemblée nationale, doit répondre entièrement et à tout moment, devant un Parlement renforcé, de l’ensemble des décisions de gouvernement (nominations, textes normatifs, choix budgétaires), s’agissant aussi bien de la politique intérieure, européenne et internationale, des politiques civiles ou militaires.’ Cette citation est extraire du programme de EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une sixième république dans une Europe fédérale’/1.‘La 6e république pour la transformation écologique de la société’/ II ‘Restaurer la responsabilité politique et protéger les droits fondamentaux : une République parlementaire’, p 81.

7. Émile Chartier dit Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, 1926, Ed. Paris-Genève, Collection Ressources. Statkine Reprints, 1979. Réimpression de l'édition de 1926, 237 pp.

8. Robert Michels, Les Partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1914, 341 pages.

9. Sauf si l’on admet que la démographie est aussi une variable sur laquelle il est possible de jouer à moyen et long terme, ce qui aurait aussi pour effet de réduire nos besoins de logement et la consommation à notre seul profit de toujours plus d’espace.

10. Extrait du discours de Cécile Duflot au meeting Europe-Ecologie à Montreuil le 16 janvier 2010 : "Je vais maintenant vous donner un exemple dans une région que je connais bien. Et vous m'autoriserez pour cela à reprendre quelques minutes ma casquette francilienne. Nous nous battrons pour mettre en place en Ile-de-France une "carte transports à tarif unique", sur l'ensemble de la région. Pour ses 11 millions d'habitants. Il s'agit à la fois d'un enjeu social, environnemental et citoyen. C'est un enjeu environnemental, parce qu'il invite à privilégier les transports collectifs, libérant ainsi les prisonniers de l'automobile, qui calculent toujours entre transports en commun et voiture, et finissent immanquablement prisonniers de ce grand parking à ciel ouvert que sont les routes d'Ile-de-France. C'est un enjeu social, parce qu'il est temps de cesser de faire payer plus à ceux qui ont le moins, que les transports ne coûtent pas plus cher à ceux qui y ont le plus faible accès.   C'est un enjeu citoyen. Pendant des années, cette région a connu les oppositions, les clivages, les frontières et les ruptures. Elle force ses habitants à choisir leur territoire d'appartenance, leur zone d'origine et à acheter leur liberté pour pouvoir se déplacer. Faire de l'Ile-de-France, un seul territoire, c'est une question de démocratie. Alors on va nous dire que cela coûte trop cher, que cela reporte trop de choses et bouscule trop d'équilibres et d'intérêts établis. On nous dira que c'est techniquement infaisable. Vous verrez, les forces d'inerties vont se déchaîner ! A l'ère des renoncements, des visions étriquées, nous préférons renouer avec l'idée que c'est le choix des citoyens qui peut changer la réalité."

11. In le programme d’EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une société ouverte, d’égalité, de droits et d’émancipation’/2.‘Une politique des migrations respectueuse des droits, p. 72.

12. La fin de la mainmise du ministère de l'Intérieur sur les directions ministérielles concernant les étrangers (travail, visas, nationalité…) ; la dépénalisation du séjour irrégulier ; le caractère suspensif des recours pour toute décision relative au séjour ; la fermeture des prisons administratives que sont les centres de rétention et zones d'attente ; l’abrogation du délit de solidarité ; la lutte contre les filières mafieuses et toutes les formes d'exploitation de la précarité, en particulier des immigré-e-s. Une réécriture du CESEDA, qui prévoit le rétablissement du droit de circulation avec l’unification des visas ; uniquement la délivrance de titres de résidents de longue durée (3 ans, 10 ans, puis permanent) renouvelables de plein droit ; la suppression des restrictions au droit à vivre en famille, à la vie privée et aux soins. La protection sur le long terme des mineurs isolés doit être garantie. L’accès à une citoyenneté de résidence et la facilitation de l'accès à la nationalité française, en particulier pour les personnes nées ou éduquées en France.      Extraits in p. 73 du programme d’EELV, précité.  

13. Sur ce thème, voir l’article de Jean-Christophe Vignal, La fausse querelle du quotient familial, 01.2012, in ‘Economie Durable’

14. Dans ce cadre, et au vu des dérèglements climatiques que nous pouvons malheureusement attendre dans ce siècle, il serait bon que nous prévoyions d’ores et déjà l’accueil de futurs réfugiés climatiques en n’exploitant pas la totalité des ressources de notre territoire et en adaptant notre nombre par une démographie enfin soucieuse de l’écologie.

15. Les exemples abondent, que ce soit en matière de pillage des ressources, de montages financiers multiples, d’obsolescence programmée de nos objets quotidiens, ou de dettes souveraines des états-providence.

16. Sur ce thème du travail bien fait que méconnait la production industrielle, les italiens de la Renaissance avaient une belle expression ‘Fecit fieri agelella’ que l’on peut traduite par ‘Fait avec fierté’, citée par John Saul, in Les bâtards de Voltaire, la dictature de la raison en Occident, Petite Bibliothèque Payot, 2000.

17. L’expression est construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Mais ce concept de vita povera est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ou de simplicité volontaire exprimé par Paul Aries. Il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer notre défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir.  

Par Jean Bruguier - Publié dans : Politique
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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 12:04

Politique familiale - Fiscalité - Quotient familial - Opposition Droite/Gauche - Accord sur l’enjeu démographique - Volonté de puissance - Adéquation territoire/population - Espace vital - Economie durable - De la place pour tous - Optimum démographique - Décroissance nécessaire ?

Un débat vif vient de s’ouvrir sur le quotient familial. Gauche contre Droite (1). Avec une gauche qui veut le remettre en question et limiter son impact sur les revenus des personnes aisés pour mieux aider les familles pauvres, et une droite qui se veut fidèle à l’esprit du Conseil National de la Résistance en voulant éviter que l’enfant ne soit source d’une baisse de niveau de vie pour sa famille. Mais la vivacité de ce débat ne peut masquer la profonde convergence qui anime ces deux familles dominantes de la vie politique française. Droite comme Gauche font leur une vision positive de la croissance démographique pour notre pays. Il y a là, dans cette sensible attention portée à l’augmentation du nombre de citoyens, sinon une volonté impérialiste ou guerrière qui s’est pourtant clairement affichée à plusieurs reprises de notre Histoire, au moins une volonté de puissance : qui en Europe aura la plus grosse population ? La France et ses dirigeants politiques ne se sont pas réellement remis de la perte de la prééminence démographique qui fut la nôtre jusqu’au XIXème siècle …

Et la volonté de puissance n’est pas la seule raison. Nos hommes politiques, de gauche comme de droite, défendent la poursuite du développement économique tel que nous le connaissons depuis la Libération et en appellent clairement à une relance de la croissance pour résoudre les problèmes auxquels le pays et les français sont confrontés. Dans ce cadre, plus de bébés c’est plus de consommation, plus de travailleurs ensuite, plus de moyens pour payer les retraites, plus de richesses pour tous. Comment alors ne pas être nataliste, comment ne pas défendre des mécanismes d’ingénierie sociale pour encourager les familles à avoir des enfants ?

Mais qui ne voit l’extrême simplisme de ce raisonnement qui constitue le fondement de leur politique en ce domaine ? C’est ici que la géographie, ou parlons moderne, l’écologie, s’invite au débat. Car un pays c’est d’abord une population et un territoire, une population qui vit sur un territoire, l’exploite et l’aménage. Et qui ne peut vivre bien, pour elle-même comme pour ses voisins, que si ce territoire et ses ressources lui permettent d’habiter sans s’entasser et de produire les biens nécessaires sans détruire le biotope qui la fait vivre (2). Il y a donc une limite au nombre d’hommes que notre territoire peut supporter, une limite d’autant plus forte que nous souhaitons vivre dans des conditions matérielles bien plus confortables que nos arrières grands-parents. Une limite à respecter si nous ne voulons pas devoir vivre aux dépens d’autres pays, si nous nous interdisons tout comportement économique semblable à l’exploitation coloniale et que nous préconisons des échanges équitables.  

Une population française de 65 millions d’habitants en 2012.

Au moment où la France atteint le seuil de 65 millions d’habitants, il est peut-être nécessaire, avant de décider de continuer à encourager sans retenue les naissances au prix d’une redistribution coûteuse en période de crise économique, que ce soit avec un quotient familial maintenu, rénové ou annulé (3), de s’interroger sur la capacité de notre territoire à accueillir toujours plus d’hommes et de femmes.

Quand l’écologie s’invite au débat, la question des limites est posée. Il est vrai que nous n’en avons pas l’habitude, et que ceci remet en cause la dynamique qui caractérise la façon dont nous avons de nous gérer. Car penser que nous avons besoin d’être toujours plus nombreux pour assurer l’équilibre économique et social de notre société, c’est nous inscrire dans une logique de fuite en avant qui ne peut que se révéler insoutenable à terme. Il est alors tentant de ratiociner sur le terme à venir et croire qu’il est loin. Mais est-il si loin (4) si nous voulons instaurer une économie durable dans le cadre de nos connaissances scientifiques et techniques actuelles ? L’agriculture soucieuse de la terre, l’élevage respectueux des animaux, l’agrochimie, les hectares nécessaires à la production de biomasse, les zones sanctuarisées pour laisser vivre la vie sauvage, les terrains dédiés à la captation des énergies renouvelables, la place de nos villes, de nos routes et de nos usines, les zones de loisirs, tout ceci prend de l’espace. Sans compter qu’il serait raisonnable de prévoir l’accueil trop prévisible de réfugiés climatiques dans ce siècle.

Il est plus que temps de s’interroger sur l’adéquation entre notre nombre, la façon dont nous voulons vivre et le territoire que nous avons à disposition. Quitte à déterminer que le moment où la population ne pourra plus croître est pour bientôt. Quitte, même, à s’apercevoir que nous sommes peut-être déjà trop nombreux en France et qu’une décroissance démographique est à envisager d’urgence. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, cet adage tant prisé des banquiers réalistes vaut aussi pour nous, et peut-être dans notre enthousiasme très prométhéen avons-nous même un peu dépassé le ciel.

Il ne faudrait pas alors, dans cette campagne présidentielle où la voix de l’écologie politique est si absente, que le débat de détail sur le quotient familial masque la nécessaire interrogation sur notre démographie et son adéquation à nous permettre de vivre de façon durable sur le territoire que l’histoire nous a imparti. Et donc sur l’intérêt que la collectivité pourrait trouver à maintenir une politique nataliste. En matière de démographie, oublier l’enjeu écologique, ça peut signer la mort d’un pays.

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1. Deux articles significatifs. Celui de Natacha Polony Quotient familial : oublier l’enjeu démographique, c’est signer la mort d’un pays, in son blog/Le Figaro 10.01.2012 ; et Politique familiale : le double jeu dangereux de la droite, in LeMonde.fr, 19.01.2012, par Dominique Gillot, ancienne secrétaire d’Etat chargée de la santé et de l’action sociale.    

2. Sur ce thème du ‘vivre bien’ relié à la question démographique, voir Les babas béats de Taddéï, in Le Sauvage, 02.11.2011 par Alain Hervé.

3. Il serait juste de rappeler que la politique fiscale basée sur le quotient familial n’est qu’un élément parmi d’autre de la politique nataliste de la France. C’est en fait toute la puissance publique, de l’Etat aux communes, qui aide les familles nombreuses : allocations familiales, crèches subventionnées, cantines scolaires facturées à prix d’ami, gratuité de l’école, mise à disposition d’équipements sportifs non-facturée au juste coût, tarifs spéciaux divers (SNCF), retraite majorée pour les mères ayant plusieurs enfants, etc.

4. Soyons franc, il n’y a pas aujourd’hui d’étude sérieuse qui mesurerait la capacité de notre territoire à accueillir 65 millions d’homme de façon durable, et cette absence est ô combien significative. Tout juste y a-t-il quelques études sur notre capacité à produire l’alimentation pour x millions d’habitants, et encore ! Il y a donc urgence à réfléchir à la question et à évaluer combien de millions d’hommes le territoire de la France peut abriter, nourrir, loger, habiller, soigner, transporter, distraire, le tout de façon confortable et pérenne, et dans une logique de commerce équitable avec le reste du monde. En tout état de cause, et dans le doute, un principe de précaution devrait s’appliquer : si ne nous sommes pas certains de pouvoir vivre aussi nombreux que nous le sommes sans dégrader notre biotope, alors il nous faut envisager de diminuer notre nombre. Pour raisonner en juriste, nous pourrions dire que la charge de la preuve, la viabilité à vivre à 65 millions d’habitants en France, à environ 120 personnes au km2, incombe aux natalistes.

 

Title : The false quarrel of the family quotient

Family Policy – Tax system – Family Quotient - Right / Left Opposition - Agreement on the demographic issue - Will to Power - Territory / Population Adequacy - Living Space - Sustainable Economy - Space for all - Optimum Population – Decrease needed ?  

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Démographie
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