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13 juin 2009 6 13 /06 /juin /2009 07:37

 

 

Darwin et le poisson rouge, ou l’histoire d’un monde pas durable.

 

 

   Vous aimez les sushis ? Vous êtes allés récemment à Monaco ? Alors vous connaissez la leçon du thon rouge…

 

   Là-bas ce poisson est interdit à la vente et plus aucun restaurant de la Principauté ne pourra vous en servir, ordre du Prince. Ici, en France, en Italie ou au Japon, ou dans le reste du monde, vous pouvez en manger, il suffit de payer, mais c’est de plus en plus cher et il va vous falloir devenir riche très vite pour continuer à le déguster.

 

   Comment en est-on arrivé là ? C’est notre histoire depuis un demi-siècle qu’il faut résumer.


   Au tout début, seuls les riches japonais en consommaient vraiment ; puis le Japon s’est enrichi avec le boom économique d’après la seconde guerre mondiale et c’est toute la société japonaise qui s’est mise à aimer mettre du thon rouge au bout de ses baguettes, et les économistes ont appelé ce phénomène la démocratisation : enfin les classes moyennes pouvaient manger comme les riches et les puissants d’avant ; et puis cette pratique s’est étendue au reste de l’Asie : d’abord les classes sociales aisées, puis les autres. Et puis vint ce que les économistes ont appelé la mondialisation, et les classes aisées et moyennes d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs ont mis les sushis au thon rouge à leur menu.

 

   Et tout s’est bien passé : les moins aisés ont pu manger, avec juste quelques années de retard, comme les plus aisés ; et nous nous sommes mieux compris en partageant des habitudes alimentaires de l’autre bout du monde, ainsi avons-nous pu, comme on dit si bien, nous enrichir de nos différences. Bref, que du bonheur. Et les pêcheurs pêchaient, tous les ans un peu plus, tous les ans encore un peu plus, et les pêcheurs pêchaient … et le thon rouge mourrait. Tous les ans un peu plus.

 

   Alors les écologistes ont bougé. Alors les gestionnaires ont bougé. Alors il y a eu des quotas. Alors il y a eu des tricheurs. Et le thon rouge mourrait.

 

   Alors les prix ont vraiment commencé à monter, et Monaco a interdit le thon rouge dans les assiettes.

 

   Alors entendons les leçons du thon rouge.

 

  La première leçon du thon rouge, c’est que pour sortir de la crise écologique dans laquelle nous nous sommes fourrés, nous avons deux et seulement deux méthodes efficaces de régulation de la consommation à notre disposition : la réglementation par la loi, qui concerne tous les citoyens et va jusqu’à l’interdiction, et la régulation par le marché, c'est-à-dire par le prix, et seuls ceux qui peuvent et veulent payer ont accès à ladite consommation. A priori, la réglementation paraît plus efficace, car plus claire, plus juste socialement et plus radicale ; mais n'oublions pas que la vie est toujours plus complexe que la loi l'imagine généralement et à ce moment une régulation par le prix permet aux acteurs économiques d'arbitrer au plus fin de leurs besoins et de leurs contraintes.

   Prenons l'exemple du débat qui existe aujourd'hui en France quant à la meilleure méthode pour obtenir en 2050 un parc immobilier bien isolé et peu consommateur d'énergie : soit une obligation de mise aux normes qui s'appliquerait au moment de la vente d'un bien, les statistiques de fréquence de vente montrant que l'objectif serait alors tenu, soit une augmentation des prix de l'énergie taxe carbone comprise qui motiverait les acteurs économiques. Dans le premier cas, le risque est grand de gêner les acteurs économiques à un moment inopportun, le vendeur pouvant réaliser son bien pour raisons financières et l'acheteur étant au moment de l'achat le plus démuni pour faire un second investissement de long terme ; de plus quel serait l'intérêt d'obliger à isoler une maison de vacances utilisée seulement à la belle saison ? Bref la lourdeur et l'inefficacité bureaucratique...

   Les deux méthodes ont donc leurs vertus et leurs inconvénients, elles ne s’excluent pas obligatoirement l’une l’autre*, et on peut imaginer que le génie et la tradition des peuples fera la part des choses en y recourant, mais nous n’échapperons vraisemblablement ni à l’une ni à l’autre. Ni au contrôle social que cela implique.

 

 

   L’autre leçon du thon rouge, c’est que la généralisation à l’échelle mondiale d’une consommation historiquement réduite et adaptée à la rareté de la ressource ne peut se faire qu’en détruisant la ressource. Dans un premier temps tout va bien, l’homme tape dans le stock de la ressource ; celui-ci décroît mais la mécanisation permet de passer outre, sans augmentation insupportable des coûts de prélèvement … jusqu’au moment où la faiblesse du stock fragilise la ressource et la met en danger de disparaître définitivement**.

 

  Mais poursuivons la leçon. Nous sommes devenus des sociétés démocratiques, suite à de grands combats politiques et sociaux, suite à des convulsions terribles que nos parents ont vécues dans leurs âmes et dans leurs chairs, et nous en sommes fiers. Alors le mal peut-il venir de la démocratisation ? La question même dérange, la poser nous heurte, elle laisse soupçonner sur celui qui l’ose comme un regret de l’ordre ancien, comme un rejet de l’esprit des lumières et d’un minimum d’égalité entre les hommes. Comme si poser la question n’était qu’une instrumentalisation du thon rouge, un prétexte pour défendre un apartheid social.

 

   Et si nous prenions le problème autrement ? En nous rappelant que nous les hommes sommes une espèce parmi d’autres sur Terre, que les autres formes du vivant sont elles aussi le produit d’une évolution aussi ancienne que la notre, que toutes ont leur place sur notre planète et qu’il faut donc partager notre biotope, apprendre à vivre ensemble avec le reste du vivant. 
  Abandonner une vision de l’humanité centrée sur elle-même, qui fonderait un droit absolu à la domination et à l’exploitation du vivant. Digérer Darwin enfin, après Copernic.

 

  Alors il faut laisser vivre le thon rouge, alors il ne faut prélever les ressources qu’avec intelligence et mesure. Alors il faut des sociétés humaines construites sur le principe de sobriété, des sociétés humaines qui s’auto-limitent, des sociétés humaines qui ne vont pas chercher dans la destruction des autres les ressources nécessaires au maintien de leur propre équilibre social. Le secret de notre mal est là, dans nos sociétés qui ont sans cesse besoin d'agrandir la taille du gâteau que les hommes se partagent, afin qu'elles gardent un minimum de paix sociale. Et les pauvres d'Occident ont pu accéder à la consommation, et puis le tiers monde, et ce n'est que justice ... sauf que le thon rouge en disparaissant nous alerte : ce monde-là n'est pas possible.

   Alors il nous reste à faire évoluer nos sociétés pour qu'elles trouvent un point d'équilibre social et politique sans avoir à faire grossir toujours plus le gâteau de la consommation. Alors il nous faut vivre demain dans des sociétés qui sachent gérer l'envie et le mimétisme hors le matérialisme, des sociétés beaucoup plus égalitaires dans la vie de tous les jours, des sociétés capables d'affronter leurs propres déficits de cohérence sociale sans pratiquer la fuite en avant, sans jouer sur les ressources des autres sociétés humaines ou des générations futures, sans casser, sans détruire leur biotope.

 

   Il faut, il faut, cela pourrait ressembler à la célèbre formule il n’y a qu’à, ce n’est pas cela, pas du tout cela, c’est juste quelque chose qui s’impose à nous, un principe supérieur, une logique de nécessité pensée dans la durée, quelque chose qui nous oblige à faire avec. A nous d’imaginer, de rêver, de penser, d’établir un monde humain ouvert compatible avec la vie, avec l’évolution des autres espèces. Et vite, très vite.

 

 

   Allons plus loin encore. Dans l’ensemble nous les hommes nous consommons trop, nous nous agitons trop, nous allons trop souvent au bout de la ressource que nous avons sous la main, sans prudence, sans réflexion, et cela ne date pas d’aujourd’hui. ‘Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent’ n’est pas chose nouvelle, ‘Collapse’*** est rempli d’histoires de sociétés humaines n’ayant pas su gérer leur biotope. Peut-être n’est ce pas un hasard si l’espèce qui met en risque le biotope Terre est issue de l’ordre des mammifères, ordre grandement dissipateur d’énergie. Beaucoup d’agitation, peu de pauses, une chaleur, un rythme interne à maintenir constamment, notre économie ressemble à notre espèce. Peut-être est-il temps de se méfier de nous-mêmes, de prendre du recul ? 

  Pourquoi ne pas se benchmarker avec d'autres formes de vie sur la façon de se fondre dans un biotope ? Peut-être est-il temps de s’inspirer d’autres formes du vivant, du lézard par exemple qui à masse égale consomme 10 fois moins d’énergie**** ?

  Car aujourd’hui avec la mécanisation du monde, avec son corollaire la mondialisation, nous n’avons plus qu’un seul biotope, la Terre. Nous n’avons pas droit à l’erreur et pourtant la catastrophe a déjà commencé.
  Demandez donc au thon rouge !

 

 

 

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* la réglementation sur la consommation de tabac conjugue en France à la fois l’interdiction totale dans certains lieux et des taxes élevées fixées pour dissuader de fumer. L’exemple du tabac montre qu’il y a aussi une troisième méthode de régulation employée, c’est l’information. Mais de l’avis de la majorité des experts, l’effet ‘Fumer tue’ est largement insuffisant. En fait l'information est employée pour légitimer les mesures contraignantes.

 

** Au-delà des espèces vivantes, le raisonnement fonctionne même pour le pétrole ou les autres ressources fossiles avec quelques ajustements, la renouvelabilité de celles-ci n’étant pas mesurable à l’échelle humaine…

 

*** Le livre est paru en France sous le titre :

     Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond, traduction d'Agnès Botz et Jean-Luc Fidel : mai 2006, éditions Gallimard NRF Essais.

**** Tout lien avec l’expression ‘lézarder’ qui pourrait par ailleurs évoquer un quelconque ‘droit à la paresse’ écrit par Paul Lafargue à la fin du XIXème siècle n’est pas complètement fortuit.


source du graphique : Wikipedia

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Published by J Bruguier - dans Biodiversité
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