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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 14:04

Science-et-vie-octobre-2012.jpgLe magazine Science & Vie revient dans son numéro d’octobre (1) sur un débat qui commence, hélas, à s’imposer au sein de la communauté scientifique : Quelles espèces allons-nous (tenter de) sauver ? Et son effroyable corollaire : Quelles espèces allons-nous délibérément sacrifier ?

Parce que oui, terrible constat d’échec, nous en sommes là ! Désormais, pour beaucoup de naturalistes, préserver la biodiversité est une tâche au-dessus de nos moyens : Nous n’y parviendrons pas !

Alors, plutôt que de se voiler la face et de tenter l’impossible, autant accepter la réalité et concentrer tous nos forces sur quelques espèces avec, espérons-le une chance raisonnable de succès.

Folie ? Cynisme ?  Réalisme ? Quoi qu’il en soit, le débat est lancé et il génère inévitablement une interrogation sur les règles de ce tri cornélien. Comment déterminer les animaux dignes d’être sauvés ? Selon quelles lois condamner les autres ?

Science & Vie recense quatre ensembles de critères.

- l’originalité des espèces (ex: Le cœlacanthe, l’ornithorynque).

- leur rôle déterminant dans un écosystème (ex : Le loup…)

- leur valeur symbolique (ex : Le tigre, l’éléphant…)

- leur utilité (au sens utilitariste pour l’humanité ?)

On s’en doute, chacun de ces critères laisse la place à l’arbitraire et ouvre la porte à mille débats indécidables. Ajoutons d’ailleurs des interrogations liées à la probabilité de succès. Science & Vie évoque ainsi le cas du Rhinocéros de Java. Passerait-il tous les examens d’entrée à cette « porte de Noé » cet animal, dont les effectifs, aujourd’hui réduits à 50 individus, et l’habitat quasi détruit est promis à une extinction presque certaine. Est-il alors raisonnable de tenter quelque chose avec des moyens qui pourraient être plus utiles ailleurs ? Le tigre non plus, n’est pas loin d’entrer dans cette catégorie.

Cette approche, et l'on aimerait pouvoir dire, heureusement,  ne fait pas l’unanimité (2).

Pour des raisons morales d’abord : C’est une façon d’acter l’échec et de reconnaître qu’en fin de compte la planète doit être réservée à l’Homme seul; point de vue sans doute aussi détestable qu'intenable, bien qu'encore largement partagé.

Mais on peut également lui opposer des raisons d’efficacité. Les équilibres écologiques sont tellement complexes et s’appuient sur tant d’interactions que l’idée d’un choix d’espèces à protéger n’a aucun sens. Ce qu’il faut protéger au contraire, ce sont de vastes espaces laissant à la nature toute liberté pour ces interactions.  Ce sont les écosystèmes qu’il faut protéger, les espèces qui les habitent le seront en conséquence. Cette approche est probablement plus raisonnable mais elle se heurte à un problème majeur : Comment dégager de l'espace dans un monde qui vient de doubler ses effectifs au cours des quarante dernières années et qui s’apprête encore à  rajouter 3 milliards d’habitants à la planète d'ici la fin de ce siècle ?

La protection du monde vivant heurte de front nos élans économiques et démographiques. Il faut avoir la lucidité et  courage de dire qu’il n’y aura pas d’échappatoire face à ces contraintes.

N’en déplaise à toute une branche de l’écologie bien-pensante et aux adeptes d’un miraculeux "développement durable", nous ne trouverons pas une façon intelligente de tout préserver. Il n’existe pas de comportement optimal pouvant biaiser avec les réalités quantitatives et qui permettrait de concilier les inconciliables. La nature se moque des idéologies et les règles du vivant supposent des espaces préservés. Si nous voulons sauver la nature, il nous faudra à la fois revenir à des effectifs plus modestes et accepter un mode de vie plus sobre. Bref, il nous faudra briser les tabous et pour une bonne part, aller à rebours de tout ce que nous avons fait. Vaste programme !

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(1) Le dilemme de Noé : Quelles espèces menacées faut-il sauver ?  Article de Vincent Nouyrigat : Science & Vie, numéro 1141, octobre 2012, p. 102 à 108.

Parmi les autres sujets en rapport avec l’écologie traités dans ce numéro voir en particulier :

- La fonte record des glaces de l’Arctique cet été, p. 34-35.

- Les prévisions du temps à 10 ans. Article de Boris Bellanger, p. 86 à 95.

- La réhabilitation des nitrates qui ne se révèleraient  pas aussi néfastes pour la santé que l’on ne l’imaginait.  Article d’Odile Capronnier, p. 96 à 101.    

 (2) Il existe d’ailleurs une Alliance pour l’extinction zéro qui refuse cette approche sélective. Voir son site en anglais.

Le choix de Sophie est un livre de William Styron racontant, entre autres, la culpabilité ressentie par une femme ayant été conduite à faire le choix entre la vie de deux de ses enfants. Sous le même titre l’histoire a été  portée à l’écran en 1982 par Alan Paluka. L’expression « choix de Sophie » est, depuis, restée synonyme des choix impossibles.

 

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Published by Didier BARTHES - dans Biodiversité
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commentaires

Manso 29/09/2012 08:40

Un de nos plus célèbres démographes, en la personne de Gilles Pison (INED), ne disait pas autre chose lors d'un "Téléphone sonne" sur France Inter l'an dernier (26/10/2011) : « Les Hommes vont
probablement devoir gérer l'avenir en décidant quelles espèces ils veulent à tout prix conserver.»
Maintenant, à la différence de Sophie, pour laquelle le choix de l'enfant à sauver posait un problème moral "quasi" insurmontable, je ne suis pas sûr qu'il en soit de même pour nos gouvernants ni
pour une majorité des personnes qui les ont élus...

Didier BARTHES 13/01/2013 16:12



En effet, et sous la pression  des circonstances, je crains bien que l'humanité ne se montre particulièment cruelle et sélective. A-t-elle d'ailleurs, tout au
long de son histoire, jamais vraiment fait preuve de tendresse pour les autres êtres vivants ?



teysseire 28/09/2012 07:09

Ce sujet, dont j'ai déjà entendu des protecteurs de la nature débattre( sur FC par ex) me met dans une angoisse et une colère noires! Comment des écolos qui dans cette affaire, en bons humains
modernes, se prennent pour Dieu, peuvent-ils ne pas se poser la question de notre nombre?! On veut sauver quoi? une vitrine de la nature pour en faire un musée Guimet? un grand zoo pédagogique?
Sauvons l'humanité- c'est à dire ce qui fait l'essence de l'humain et le sel de la vie- en réduisant ses effectifs à venir

Didier BARTHES 09/01/2013 15:25



Oui, nous sommes collectivement impardonnables.



Franck 27/09/2012 17:34

Je ne voudrais pas être pesimiste, mais il n'y aura plus rien de sauvage pesaant plus de 50 kg sous une à deux générations humaines.

Didier BARTHES 09/01/2013 15:24



C'est ce qui s'est passé quand une météorite heurta la Terre il y a 65 millions d'années. Tous les grands animaux qui avaient de grands besoins alimentaires et une fécondité moins dynamique que
celle des petites bêtes ont disparu. A l'échelle géologique, l'humanité est une météorite.



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