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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 09:04

J'ai bien conscience du caractère choquant de cette proposition. Comment l'entendre ? L'idée est de relier la catastrophe vécue à Auschwitz, ce point où l'Europe est tombée comme un corps céleste avalée par un trou noir, à la catastrophe écologique déja commencée et qui va être à vivre à l'échelle de la planète dans un siècle qui s'annonce interminable.

Dans la perception globale de ces deux catastrophes, il y a un élément qui pourrait sembler rassurant : l’homme a commencé par se détruire d’abord lui-même, s’appliquant en premier les techniques industrielles de la mort de masse en testant sur lui leur efficacité dans la nocivité. C’est seulement en second lieu, dans la généralisation de l’industrie aux moindres gestes de la vie de tous les jours et sur tous les continents, que l’homme a pu, comme dans un effet secondaire dû à l’insouciance qu’il porte à ce qui l’entoure et l’accompagne depuis toujours, commencer à provoquer la disparition de milliers d’espèces et le basculement dans un inconnu dangereux d’écosystèmes qui lui étaient favorables. D’une certaine façon, nous traitons les autres espèces comme nous nous sommes traités nous-mêmes, peut-être peut-on aller jusqu’à dire que le loup, le requin, le tigre ou le panda est aussi un homme pour l’homme et qu’alors nous savons l’exterminer. Au moins ne peut-on nous accuser d’égoïsme d’espèce.  

Dépasser Auschwitz, est-ce le surpasser ? En nombre de morts, disons-le, ceux qui ont détesté le XXème siècle pourront abhorrer le XXIème … Comment imaginer sérieusement qu’un monde de dix milliards d’humains, dont l’objectif grosso modo est de vivre au moins comme on vit aujourd’hui dans les pays économiquement développés, pourra tenir sur une planète où les énergies faciles et autres ressources se seront raréfiées, où les biens essentiels comme l’eau ou l’air verront leur qualité dégradée, et où les conséquences écologiques de nos pollutions accumulées se feront sentir tant dans le rendement des terres agricoles que dans les maladies qui nous frapperont ? Ne nous dirigeons-nous pas vers des effondrements de sociétés entières et vers des affrontements ? Comment ne pas être pessimiste quand force est de constater que tous les sommets internationaux pour infléchir nos modèles de développement depuis trente ans se soldent de facto par une accentuation des tendances qui nous mènent à la ruine ?

Dépasser Auschwitz, c’est peut-être tenter de voir ce qui unit la banalité du mal portée par les nazis à cette insouciance partagée par des millions de citoyens-consommateurs à l’égard de ce qui nous entoure, cette capacité à ne pas voir, que ce soit la logique des camps appliquée aux animaux d’élevage ou simplement les conséquences directes de nos choix de tous les jours : de l’huile de palme pas chère qui in fine élimine en Asie les grands singes, au recours aux intrants chimiques dont la nocivité est avérée pour nous même mais qui fait si bien baisser les coûts de revient.

Il y a comme un piège terrible contenu dans notre monde. Au-delà des canons, au-delà des bombes qui font si mal, au-delà des mines qui tuent, il y a notre confort construit sur la mort des autres, sur ce pourcentage accepté de dégâts collatéraux, sur ce risque infime mais toléré de la catastrophe possible. Dépasser Auschwitz, c’est sentir que chacun de nous est devenu un homo sacer, un de ces hommes qu’on peut tuer sans commettre d’homicide, et deviner l’ombre portée des camps dans l’actuel ordre biopolitique de la planète, à la manière de Giorgio Agamben.

Dépasser Auschwitz, c’est sentir que nous devons sortir du piège, c’est casser la carapace qui nous empêche de vivre et d’écouter la vie en nous comme autour de nous, c’est revoir notre histoire et nous interroger sur l’incapacité que nous avons eu de respecter les sociétés humaines d’Amérique ou d’Océanie lors des Grandes Découvertes comme sur les failles qui nous ont permis de penser une partie des hommes de nos propres sociétés comme des ennemis à éliminer. Dépasser Auschwitz c’est tout en poursuivant la recherche spatiale à la rencontre d’autres vies comprendre que l’homme n’est pas seul sur cette terre et commencer à dialoguer et à jouer avec ces animaux et ces plantes si différents de nous et qui partagent avec nous cette même planète, aller enfin au-delà de notre orgueilleuse solitude. Dépasser Auschwitz, c’est regarder en face les impossibilités de nos sociétés d’aujourd’hui et s’orienter sans tarder dans une façon de vivre légère sobre et attentive aux autres. A tous les autres.

Aujourd’hui, le combat pour l’écologie n’est qu’un combat pour la vie … il ne sort pas de nulle part ; je pense à François d’Assise, je pense à Hannah Arendt, je pense à ceux qui se sont battus pour que la vie soit plus belle tout simplement. Le combat pour l’écologie n’est pas réductible à la défense des petits oiseaux ou à la gestion serrée d’un développement rendu durable, le combat pour l’écologie s’inscrit dans une histoire, dans notre histoire, dans l’histoire de ceux qui ont résisté à l’oppression, pour continuer à tisser les brins d’une guirlande qu’on voudrait éternelle.

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Published by Jean Bruguier - dans Billets d'humeur
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commentaires

teysseire 26/10/2012 22:18

Magnifique plaidoyer que je découvre avec retard.Merci pour François d'Assise et son cantique des créatures : communion perdue entre les hommes et leur terre.

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