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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 13:32

Quand on pense à deux France aujourd'hui, on pense d'une part à une France aisée, adaptée au nouveau cours des choses, vivant le monde global que ce soit pour son travail ou ses vacances, diplômée et plurilingue, et d'autre part à une France appauvrie, vivant au mois le mois sans perspective, traînant son ennui en banlieue, loin des leviers de décision.

C'est oublier que ces deux France-là, malgré leurs différences, partagent bien des choses, et d'abord une vie urbaine avec embouteillage, transport en commun, habitat dense, et consommation effectuée dans des réseaux de chalandise assez semblables. Et elles sont toutes deux autant branchées l'une que l'autre sur l'économie-monde, les banlieues n'étant plus un cul-de-sac d'où l'on ne sort pas mais une zone ouverte alimentée par des échanges constants notamment avec l'Afrique et l'Asie. Elles vivent aussi, ces deux France, souvent le même statut de salarié, même si les conditions sont différentes entre un cadre supérieur et un simple opérateur, avec ce que cela implique au fond de précarité et de dépendances à l'égard de centres de décisions fonctionnant avec des logiques hors de prise (1).

Il y a pourtant une autre France, une France un peu oubliée, qui vient en contrepoint de cette France des grandes villes et des banlieues dont le tête-à-tête occulte tout le reste. Cette autre France, cette France des villes moyennes qui occupe le territoire hors Paris et les grandes métropoles régionales, cette France qui vit en campagne, ou plutôt de ce qui en reste après l'essorage d'un siècle forcené d'exode rural, cette France qui vit dans les petites villes (2), ces chefs-lieux entre 5.000 et 30.000 habitants ... eh bien cette France-là, malgré ses efforts d'équipements pour offrir un confort de vie et d'habitat identique sinon supérieur aux grandes agglomérations, malgré les promesses de l'internet qui déterritorialise l'accès à l'information et aux échanges, malgré un réseau routier remarquable qui font que ses villes et villages ne sont plus au bout du monde, cette France-là est en train de mourir, de sortir de la vie, doucement, sûrement, à bas bruit comme toujours avec les changements profonds.

Loin des entreprises du CAC 40, loin des facultés, cette France n'attire plus et ne retient plus ses jeunes. Regardez l'âge moyen des médecins, essayez de remplacer un dentiste partant en retraite, et vous saisissez d'un coup que ces villes sortent de l'histoire. Il ne reste que des petits commerçants, des agriculteurs rescapés du génocide paysan, toujours endettés et toujours courants entre leur exploitation, la vente à la ferme et un ou deux gîtes ruraux, quelques usines sérieusement mises à mal par la concurrence des pays à bas coût de production, des retraités, et un secteur public (Hôpitaux, Police) durement touché par le redéploiement au profit des banlieues et le dégraissage des fonctions d'état (Tribunaux). Comment voulez-vous alors que cette France là, cette France héritière d'un maillage urbain datant souvent de l'époque romaine, ne soit pas perçue comme sans avenir, sans passion, comme à côté de l'histoire du monde? Juste sauvée parfois par son attrait touristique, et ainsi réduite au rang de décor pour citoyens urbains en mal de nature et d'espace.

A l'heure où le maire de Paris poursuit consciencieusement son projet d'entassement de bipèdes élevés hors sol (3), c'est pourtant cette France des villes et des campagnes qui a un avenir. Avec ses habitants proches de la nature sachant encore ce que sont un champ une vache et un ruisseau, capables de se mobiliser car se connaissant (4) et pouvant se penser comme une entité à l'échelle humaine (c'est-à-dire proche du nombre de membres constatés dans les concentrations connues dans notre histoire d'hommes depuis des millénaires). Avec ses sources d'approvisionnement alimentaire et énergétique à proximité (5), avec de l'espace à disposition et un mode d'organisation peu complexe, cette France-là a les moyens de survivre à un effondrement systémique provoqué par une crise des ressources probable dans un monde de 10 milliards d'humains confronté à la fois à une dégradation rapide de notre biotope et à une rareté croissante de l'énergie bon marché sur laquelle nous avons fondé notre life model.

Après l'âge industriel, notre renaissance ne pourra venir que de ce réseau-là, de ce maillage-là, de cette occupation raisonnée du territoire ; évidemment pas de la France « urbano-banlieurdisée » qui ne sera pas sauvée par ses tours écolo, bio-bidules au milieu d'agglomérations de plusieurs millions d'habitants tellement habitués à ne vivre qu'avec leurs semblables que leur nombrilisme d'espèce les empêche de comprendre les signaux pourtant clairs d'une crise à venir.

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1 : Ces logiques hors de prise ne sont pas seulement des logiques hors d'atteinte comme on le voit souvent lors de luttes ouvrières pour sauver l'emploi d'une vie de travail et qui se finissent souvent sur un constat d'échec. Elles sont aussi des logiques incompréhensibles pour les acteurs économiques qui font vivre ces entreprises : comment comprendre l'intérêt économique consistant à fermer un site rentable, ou à sacrifier un business pérenne pour des profits de très court terme ?

2 : Cette France décrite encore récemment par cet élève de Jacques Ellul qu'est Denis Tillinac dans son Dictionnaire amoureux de la France, Plon, 2008.

3 : Le 16 novembre 2010, les élus de Paris ont révisé le règlement d'urbanisme afin de pouvoir construire des tours d'habitation de 50 m. de hauteur et de bureaux jusqu'à 180 m. pour une 'ville dense, durable' selon Anne Hidalgo première adjointe PS en charge de l'urbanisme ; voir aussi 'Feu vert pour les grandes tours dans Paris' in Le Monde.fr avec A.F.P. le 17.11.2010

4 : Il se passe aussi des choses intéressantes de l'autre côté des Alpes, avec le réseau Citta slow des villes moyennes italiennes, puis allemandes ou anglaises, et leurs projets à taille humaine contre les métropoles et leur gigantisme.

5 : Même si la concentration de puissance de l'énergie est souvent faible, n'oublions pas la biomasse, l'hydraulique, ainsi que l'éolien ou le solaire.

 

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Société
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