Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 21:44

Le recul du gouvernement sur le projet d’écotaxe illustre à merveille l’impossible dans lequel se trouvent nos sociétés face aux problèmes d’environnement. Cet impossible provient probablement de ce qu’il est trop tard pour agir (1). C’est dès les années 1950-1960, quand le monde s’est engagé dans une croissance économique et démographique effrénée qu’auraient dû être mis en place les garde-fous nécessaires. Il est vrai que cela n’était pas facile, comment en plein reconstruction et à une époque où les enjeux écologiques étaient bien loins de nos préoccupations aurait-on pu faire accepter de telles mesures ?

Il est aujourd’hui trop tard. Trop tard tout d’abord par l’ampleur des dégâts déjà occasionnés notamment envers la biodiversité, puisque la reconstitution des espèces disparues ou de leurs équivalents est une tâche qui se mesure en centaines de milliers ou en même en millions d’années. L’entrée de la Terre dans l’anthropocène est définitivement actée et la planète devra s’en accommoder comme elle s’est accommodée des grands chocs météoritiques qui tous les cent ou deux cent millions d’années bouleversent complètement les équilibres écologiques.

En outre, nous semblons condamnés non seulement à devoir supporter la dégradation de notre planète mais à la voir se poursuivre à un rythme soutenu. Nos sociétés n’ont pas seulement atteint un niveau de développement très élevé, elles se sont engagées dans un processus où la croissance permanente est presque seule garante de leur équilibre et où cette croissance suppose une ponction toujours plus importante sur les ressources, en termes de territoires comme en termes de matières premières.

La vie de chacun d’entre nous suppose la poursuite du processus. Il en est ainsi par exemple du financement des systèmes sociaux qui nécessite pour maintenir les équilibres que chaque génération d’actifs soit plus nombreuse et plus productive que la précédente (2). Il en est de même de la consommation d’énergie, pour les transports en particulier. Nous rendre au travail, mais aussi consommer et produire suppose aujourd’hui de nous déplacer et de transporter nos productions toujours plus vite, toujours plus souvent et à un coût toujours décroissant. L’écotaxe s’attaquait ainsi à ce qui fait le moteur de la société : la mobilité croissante des biens comme des hommes. Ralentir ce moteur c’est placer inévitablement tous les acteurs dans l’embarras et susciter toutes les frondes. Dès lors, comment faire ?

Dans un monde qui se dirige inéluctablement vers une pénurie d’énergie fossile, il n’est pas stupide de vouloir renchérir le coût de son utilisation. Notons d’ailleurs qu’il ne s’agit pas tant d’une mesure écologique que d’une mesure économique (3). En effet, nous allons sans doute brûler toutes ces réserves  fossiles et rejeter dans l’atmosphère le résultat de leur combustion. Dans ce cadre, il est probablement indifférent pour la nature que ces rejets s’étalent sur 100 plutôt que 120 ou 130 ans comme ils le feraient si nous réussissions à imposer de sévères mesures de restriction.

Par contre, économiser l'énergie pour se donner un délai plus long offrirait à nos sociétés plus de temps pour la mise en place de solutions alternatives. En soi donc, l’idée d’une écotaxe est bonne. Nous devrons de gré ou de force admettre le renchérissement du prix de l’énergie.

Sans doute ici, le projet était-il mal ficelé, trop brutal et arrivait-il à un moment où l’augmentation des prélèvements fiscaux est devenue insupportable. L’écotaxe (4) était censée être mise en place après le relèvement de l’impôt sur les sociétés, une hausse de la TVA sur certains services dont les transports (5) et bien entendu juste après de nouvelles taxations de l’épargne, dernier projet d’ailleurs lui aussi pour une part abandonné ou repoussé. De plus cette écotaxe est une lourde machine supposant des infrastructures nouvelles et une administration supplémentaire qui aurait  consommé pour elle-même une part non négligeable des sommes prélevées : On parle d’un ensemble de dépenses de gestion et d’entretien tournant autour de 250 millions d’euros par an. Le dédit lui-même en cas de non réalisation se chiffrerait à 800 millions, nous sommes là sur des montants très importants. L’élargissement aux plus petits des camions (jusqu’à 3,5 tonnes contrairement à ce qui se fait dans d'autres pays ciblant majoritairement les plus gros véhicules) n’allait pas non plus dans le sens d’une prime à la relocalisation des productions, les transports à grande distance se faisant majoritairement avec les véhicules les plus lourds.

Une taxation plus forte, mais progressive du gasoil  aurait sans doute été préférable. D’une part elle était provisoirement supportable, le pétrole n’étant pas à son cours le plus haut, d’autre part, elle aurait permis des prélèvements proportionnels au kilométrage parcouru et aurait donc concerné plus fortement les productions délocalisées. Elle n’aurait pas généré de frais administratifs supplémentaires et  aurait en outre donné un signe en faveur de la dé-diésélisation du parc automobile qui commence à devenir une urgence écologique, la France étant un très mauvais élève en la matière.

Ces suggestions ne changent rien à notre introduction, il est sans doute trop tard, nous sommes tous trop impliqués, trop dépendants de cette débauche énergétique et la régulation a désormais toutes les (mal)chances de s’accomplir par des crises aussi douloureuses que dangereuses.

______________________________________________________________________

(1) Sur ce thème voir également sur ce site l’article « C’est perdu ou l’ère des survivances ».

(2) Voir les articles : «  Retraites : Une fausse solution » et « Retraites : l’Equation impossible ».

(3) Le préfixe éco à la bonté, ou la malice, de s’adapter aussi bien au mot d’économie qu’à celui d’écologie.

(4) Voir ici quelques informations gouvernementales sur les détails du dispositif.

(5) Le passage d’un taux de TVA de 7 à 10 % représente une augmentation de 43 % de cet impôt.

Partager cet article

Repost 0
Published by Didier BARTHES - dans Fiscalité
commenter cet article

commentaires

farre fred 29/01/2014 13:48

Au plaisir d un prochain contact

FYI
http://www.theguardian.com/environment/2013/jul/09/stephen-emmott-population-book-misanthropic

carpe diem

Farré Fred

Cabinet de voyance 22/11/2013 09:55

Merci pour ces bons moments sur votre blog. Je suis souvent au poste pour regarder (encore et toujours) ces merveilleux articles que vous partagé. Vraiment très intéressant. Bonne continuation à
vous !

teysseire 01/11/2013 10:53

Un article pessimiste mais sans doute salutaire! le souci de l'environnement en pleine"30 glorieuses" était à des années-lumière: l'avenir était radieux, le Progrès et le plein emploi "faisaient
rage", la guerre était derrière nous etc...pourtant, personnellement( comme beaucoup) c'est à ce moment que j'ai commencé à me poser des questions sur ces transformations et disparitions au nom de
la modernité.
Bref, l'écotaxe était une bonne mesure mais elle est tombée au moment de la crise de l'élevage breton qui a largement misé( sur directives gouvernementales) sur l'élevage intensif au détriment de
l'environnement, de la qualité et surtout du respect de l'animal vivant.D Barthès a raison, tout est tellement intriqué que le détricotage ( s'il est possible) ne se fera que dans la douleur!

Didier BARTHES 01/11/2013 12:09



Oui, au fond nous retombons là sur la bien ancienne problématique du noeud gordien. Quant un problème est trop compliqué et les acteurs tous trop imbriqués, il est
impossible de défaire le noeud. La seule solution est de trancher la corde. C'est probablement la nature qui va s'en charger. Le heurt aux limites physiques de la planète risque de se traduire
par un effondrement cilivisationnel, c'est ce qu'on appelle trancher la corde, cela a toutes les chances d'être douloureux, peut-être effroyable.



Présentation

  • : ECONOMIE DURABLE
  • : Site de réflexion sur l'écologie pour une société durable. Auteurs : Didier Barthès et Jean-Christophe Vignal.
  • Contact

Recherche