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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 11:04

Un article de Madame Anne-Marie Teysseire.

En préambule, un détour par un domaine qui apparemment n'a rien à voir avec l'écologie.  

Les professionnels du soin psychique ainsi que ceux de l'enfance, constatent d'une façon assez unanime dans le public reçu, un changement de la façon d'être au monde. Certains parlent même de l'émergence « d'une nouvelle économie psychique » (1).

A l'école, en institutions, dans les cabinets ou centres de soins, les névroses et autres anciennes pathologies  résultant de la tension entre l'intériorisation des interdits et la force du désir, cèdent le pas à des troubles de type narcissique : impossibilité de supporter la frustration, agitation constante, difficultés d'apprentissages, incapacité à vivre avec les autres... Or, le fonctionnement des individus n'est pas indépendant du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent et des idéaux qu'elle véhicule.

Nos sociétés développées produisent  ainsi de plus en plus d'enfants et donc de jeunes adultes qui ne possèdent « qu'une boite à outils très restreinte » (2) pour  vivre en société.  Ils semblent être restés en deçà de l'étape atteinte chez le petit d'homme, ordinairement vers 6 ou 7 ans. Cette étape  qui permet le renoncement à la satisfaction immédiate, le consentement au manque et à la place de l'autre.

En bout de course du néo-libéralisme, nous voilà  devenus en (grande) partie, des êtres infantiles ne trouvant aucun tiers pour faire butée à leur désir de toute-puissance puisqu'au contraire tout est fait pour  nous éviter perte, frustration, contrainte. Des enfants aliénés à leurs pulsions puis des ayant-droits, de toujours plus de droits, au lieu de citoyens.

Nous sommes passés, grâce au génie technique et scientifique, du désir de repousser toujours plus loin les limites, au refus des limites. D'un mode de pensée intériorisant les interdits à celui qui met en avant le déni (3).

Ainsi donc, alors que nous croyons aller toujours plus vers la pointe ultime du progrès, de l'évolution, nous sommes à mon avis, dans des sociétés très régressives car ce qui fait « l'humus  humain » (4) c'est la capacité à sortir de la toute-puissance infantile et à accepter sa juste place .

Nous voilà donc bien conditionnés  dans nos sociétés occidentales, pour considérer au mieux  la  planète comme notre parc d'attraction et notre supermarché, pour espérer que la science trouve le vaccin contre la mort et en attendant, le moyen de donner la becquée à 12 ou 15 milliards d'humains.

Outre ce que cela sous-entend comme possibles totalitarismes - ne serait-ce  aujourd'hui, que celui du politiquement correct -, on peut se demander comment de telles sociétés pourraient accepter de restreindre leurs « besoins» , de perdre le droit au toujours plus, de cesser de considérer l'humain comme Etre Suprême qui « est la seule fin et tout le reste, les moyens » comme le pensent nombre de scientifiques ou philosophes et notamment Luc Ferry ? (5).

Humus, humain et humilité ont  pourtant racines communes.

Il serait faux de dire que le discours de l'humilité est absent des débats. En témoigne un article récent de Tristan Lecomte,  fondateur d'Alter Eco dans l'Express «  L'humilité est ce qui sauvera le monde », Gilles bœuf considère que les termes clefs de l'écologie sont « Humilité, harmonie et partage » Les discours de Pierre Rabhi sont tous empreints de ce sentiment envers la nature : « l'ère de la sobriété et de la frugalité heureuse a sonné ».

Effectivement la Terre n'est pas notre jardin, nous ne sommes qu'une des expressions du vivant et nous ne devrions nous autoriser à nous l'approprier que dans une mesure très modeste.

Mais le vœu de « vita povera » qui s'exprime de plus en plus dans les milieux écolos, s'il est nécessaire,  me paraît entaché de deux autres dénis essentiels: d'abord, celui de la réalité de la nature humaine. Nous ne serons jamais 10 milliards de Pierre Rabhi ou de François d'Assise ! Nous ne partagerons pas, et tant qu'elle le pourra, la majorité d'entre nous, cherchera à avoir toujours plus, quitte à éliminer l'autre partie.

L'autre déni,  témoignant de la résistance de notre orgueil humain démesuré, se niche dans le refus de limiter notre reproduction.

Comme si, après la mort des religions et des idéologies, le sacré s'était réfugié dans le corps de l'homme et l'extension de son espèce. Que ne fait-on pas pour le vénérer ce corps, le soigner, prolonger son existence, dépasser ses capacités, exalter ses plaisirs ! Peu, à part quelques religieux suspects, nous disent qu'il y a plus important que la survie d'un homme, que la continuation de la Vie est plus importante par exemple...

Et dans cette nouvelle déification de  l'humain - en tant que machine corporelle, pourrait-on dire - est inclus le respect absolu de sa reproduction sans limite. En témoignent les débats récurrents sur la faible natalité occidentale où les idées de déclin catastrophique voisinent avec le sentiment de  fierté virile des Français quant au nombre de bébés produits. Et cette «pédolâtrie» n'est pas synonyme d'amour des enfants, comme le montrait le préambule !  

Ceux qui sont préoccupés d'écologie  proclament : « le nombre d'humains n'est pas un problème, le problème c'est le nombre d'objets inutiles qu'ils traînent derrière eux » (6). Oui à la modestie de la consommation, non à celle de notre multiplication. Pierre Rabhi lui-même qui demande la déférence envers la Nature, traite les malthusiens d'imposteurs (7).

L'espèce humaine ne cesse donc jamais d'être ivre d'elle-même. Jusqu'au désastre.

Pourtant la véritable humilité, celle qui nous sauvera, sera celle du respect de la  juste place de l'homme dans le vivant et elle ne peut passer que par la diminution volontaire de notre nombre.  

Nous devons limiter notre droit à nous reproduire pour respecter le droit des autres  vivants. Nous qui sommes les responsables inconscients d'une nouvelle extinction des espèces et de la dévastation de la planète.

Adopter une position d'adulte humain, humble, «castré» de ses désirs infantiles de prédation sans limite, dessillé face à notre réalité de minuscule création au sein d'une immensité que  nous ne pourrons jamais  maîtriser. Conscient que notre capacité de nuisance se tient dans notre nombre, puisqu'elle est inhérente à notre nature.

Comme est inhérente à celle-ci notre plus belle qualité: celle de rendre par le langage et les arts, la beauté et la richesse de la Terre dont nous profitons et qui ne nous sont  pas dues.

________________________________________________________________________ 

(1)  C. Melman : La nouvelle économie psychique. Editions Erès, 2009, 238 p.

(2)  JP. Lebrun : La condition humaine n'est pas sans conditions. Editions Denoël, 2010, 205 p.

(3)  Déni du manque, de la différence, de la limite...

(4)  J. Lacan :  Note italienne.

(5)  Il défend cette thèse notamment dans Le nouvel ordre écologique. Editions Grasset, 1992.

(6)  R. Dubos, repris par N. Hulot.

(7)  Voir à ce sujet l'article de M. Sourrouille dans Biosphère.

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Published by Anne-Marie Teysseire - dans Société
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commentaires

teysseire 29/07/2014 14:40

Tout à fait d'accord avec ce que vous dites à propos des limites de notre corps. Heureusement pour la continuation de la vie et malheureusement pour nous et les animaux, les limites de la Terre ne
pourront être repoussées et niées comme nous l'avons fait pour le corps humain. Notre folie nous conduira vers des catastrophes qui nous rendront plus humbles, malgré nous!

France 28/07/2014 15:15

La technique nous a permis de reculer nos limites jusqu'à les perdre de vue. Tout ce qui devient possible devient un droit, et même notre caractère sexué, qui fait de nous des êtres incomplets
nécessitant l'association avec un être complémentaire, est remise en cause aujourd'hui avec la théorie du genre : tout le monde a désormais le droit de choisir son sexe, d'avoir des enfants en
s'affranchissant des contraintes biologiques de la complémentarité des sexes et des obstacles posés par la nature lorsque les conditions de santé ne sont pas suffisantes. Le corps devient un objet
qui peut et doit se plier à nos désirs, qui peut s'acheter pour une gestation pour autrui, qu'on fait taire en camouflant des symptômes gênants avec des pilules chimiques, et doit continuer à subir
sans se plaindre tous nos excès : alcool, drogue, malbouffe, tabac, qui provoquent des plaisirs immédiats mais des dégâts profonds.
Un plus grand respect du corps, de ses limites, de ses besoins réels devrait nous conduire à plus de respect pour notre environnement, pour les autres êtres vivants, nos frères, dont la présence
sur terre nous est indispensable, à plus de respect pour les générations futures pour leur léguer une terre vivable, et un espace suffisant préservé de la surpopulation. Même si on met l'homme au
centre de nos préoccupations (et c'est difficile de faire autrement puisque nous sommes humains), cela ne nous autorise pas à nous multiplier au delà du seuil de viabilité et d'équilibre avec le
reste du monde vivant.

Didier BARTHES 19/04/2014 14:35

Ce texte me semble en parfaite harmonie avec une citation d'Alain Gras que je trouve très juste : "L'avenir de l'humanité passe par l'établissement d'un rapport plus humble avec la planète".

teysseire 12/03/2014 07:28

A Pije: tout d'abord, je vous remercie de votre commentaire.La pensée soixante huitarde a marqué la fin d'une époque heureuse économiquement, inconsciente des enjeux pour la planète d'une
croissance économique et démographique sans frein. Il y avait à ce moment le besoin de sortir d'une société figée qui ne prenait pas en compte les désirs et paroles des plus jeunes et leur
aspiration à "changer la vie". A postériori, nous voyons bien la désillusion qui a suivi...bien sûr, ces discours ne sont plus vraiment audibles mais parallèlement, nous foncions alors dans une
autre illusion celle qui sous-entendait que le génie humain ,la technologie et le progrès infini résoudraient tous les problèmes et nous assureraient la maîtrise totale du vivant. C'est pour cela(
et non contre la curiosité scientifique)que je parle d'un nécessaire retour à l'humilité.

Pije 11/03/2014 15:44

Je suis d'accord avec vous sur le constat, mais pas tout à fait sur la cause. Ce n'est pas le génie technique et scientifique qui amène à cet état, mais plutôt le courant de pensée
soixantehuitarde. Il est interdit d'interdire et tous ses corrollaires. Le progrès est le progrès et la curiosité scientifique n'est pas a remettre en cause, mais il faut que l'homme utilise le
coté de la lame pour couper son pain et non sa main.

teysseire 06/03/2014 11:55

A Claudec. Merci de votre commentaire. Vous avez raison sur le fond de la question: l'homme serait-il capable d'humilité? la réponse est "non". Dans sa plus grande majorité, l'humain n'est pas près
d'abdiquer sa place de maître du monde! Oui, il vaut mieux compter sur le pragmatisme et la lucidité( qualités cependant guère plus en vogue au sujet de la démographie!). J'ai écrit ce texte un peu
en réaction à une certaine modestie prônée...en matière de consommation, agricultureetc... Il y a un mouvement notable en faveur d'une vie plus pauvre. C'est très bien, mais pas suffisant bien sûr.
Et puis, il me semblait bon de rappeler, de temps en temps, à plus de modestie, les proportions de notre place dans le monde vivant.
Croire que l'humanité va aller vers l'humilité n'est pas dans mes capacités! je suis même plutôt très pessimiste. Il ne nous reste plus qu'à espérer de sa part, une réaction de bon sens avant qu'il
ne soit trop tard!
Bien cordialement.

Claudec 05/03/2014 21:45

Salutations respectueuses à Anne-Marie Teysseire, et merci pour cette analyse qui dévoile la nature humaine sous un jour que peu d'auteurs osent aborder.
Qu'il me soit toutefois permis de douter de la pertinence d'un recours à l'humilité – quelles qu'en soient la forme et les domaines d'applications – pour changer les comportements dans une mesure
et des délais satisfaisants :
Si l'infantilisme dont sont effectivement empreints de nombreux discours et actes écologistes, est une infirmité entretenue et développée par la pensée unique, est-il judicieux de faire appel à
l'humilité de l'être humain pour y remédier ? L'humilité, n'est-elle pas le dernier de ses traits de caractère dont l'homme saura se départir ? Dès lors, n'y-a-t-il pas davantage de raisons de s'en
méfier que de vouloir y faire appel ? Les religions et les idéologies, responsables de la prolifération insensée de l'espèce, l'ont bien compris, elles dont la domination est précisément fondée sur
l'irréductible vanité humaine.

Davantage qu'à une humilité tellement contraire à sa nature que son abdication ne saurait-être qu'une hypocrisie de plus, ne faut-il pas plutôt tout faire pour pousser l'homme à la lucidité et au
pragmatisme ? La peur aidant, ces sentiments n'ont-ils pas davantage de chances, à défaut d'en obtenir l'humilité, d'amener l'homme à comprendre que son nombre est dorénavant son pire ennemi ?

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