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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 06:04

Voir son patronyme ou ses déclinaisons entrer dans le dictionnaire des noms communs pourrait passer pour la consécration suprême. Pourtant, Thomas Robert Malthus, auteur en 1798 (1) du célèbre « Essai sur le principe de population » en ferait l’amère expérience s’il était encore de ce monde.

C’est que, grands dictateurs mis à part, le nom de Malthus est celui dont les substantifs dérivés, malthusien(ne) ou malthusianisme, se sont hissés au premier rang des outils de déconsidération, non seulement en démographie et en économie politique, mais aussi dans l’ensemble des sciences sociales. Qui veut noyer la théorie de son adversaire l'accuse de malthusianisme ! C’est là certainement une grande injustice et celle-ci prend plusieurs formes.

 

- La première, si commune qu’il est à peine nécessaire de s’y arrêter, est que 90 % des personnes qui manient l’adjectif malthusien n’ont évidemment jamais lu une ligne du Révérend (2). La banalité du fait ne doit pas faire oublier que la pensée d’un homme ne saurait se réduire à un seul concept, et surtout que celui-ci, fut-il percutant, est toujours plus complexe que sa caricature.

 

- La seconde, plus profonde, concerne la validité de la théorie malthusienne. Celle-ci prétend qu’à terme, la croissance de la population l’emportera inéluctablement (3) sur celle des ressources, conduisant le monde aux famines et aux désordres afférents.

Il est de bon ton de rappeler avec condescendance que Malthus se serait toujours trompé et qu’avec une rare obstination l’Histoire serait systématiquement venue contredire ses sombres prédictions. Malthus n'aurait pas pris la juste mesure du progrès technique et en aurait largement sous estimé les conséquences.

En effet depuis les années 1800, si la population mondiale n’a cessé d’augmenter (4), la production et même la production agricole a progressé plus fortement encore et si le nombre de personnes souffrant de faim n’a pas diminué, leur proportion a plutôt décru (en particulier dans les pays occidentaux principaux lieux d’étude de Malthus).

Le fait est incontestable, mais suffit-il à déconsidérer notre pasteur ? Certainement pas, car ce regard sur le progrès technique est un regard superficiel qui en discerne fort mal les imbrications dans l’économie.

L’extraordinaire croissance qui a suivi la révolution industrielle et a, bon an mal an, accompagné tout le 20ème siècle en dépit de deux guerres mondiales et de génocides particulièrement ravageurs doit tout à la mise à disposition d’une énergie, fossile pour l’essentielle, toujours moins chère et toujours plus abondante.

L’agriculture en a été la première bénéficiaire (5) puisque l’énergie (via les engrais, la mécanisation et le transport) lui a permis de multiplier ses rendements. Cette évolution a dans un premier temps repoussé les menaces évoquées par Malthus.

Pourtant, il faut être conscient que le progrès technique n’a pas « inventé » d’énergie (mettons pour l’instant le nucléaire à part). Il nous a permis d’accéder plus vite aux ressources fossiles que la nature avait mis plusieurs dizaines de millions d’années à constituer. Il nous a permis de consommer (de gaspiller ?) plus rapidement le capital de la planète. A l'épuisement (prochain) de ces réserves, la prédiction malthusienne retrouvera toute sa force. Les « émeutes de la faim » qui émaillent régulièrement l’actualité sont d’ailleurs les prémisses de notre confrontation à la finitude du monde.

C’est cela l’apport de Malthus et c’est en cela que sa pensée est d’actualité, il a compris avant les autres, la finitude de notre Terre qui est à la base de la crise écologique et économique qui nous menace. L’Histoire n’a pas donné tort à Malthus, c’est Malthus qui a eu raison trop tôt.

Les économistes, à force de ne comptabiliser la richesse que dans les produits du travail et de ne valoriser les ressources naturelles qu’au prorata des efforts réalisés pour les obtenir ont commis une grande erreur. Ils ont tout simplement négligé le monde réel (6).

 

- La troisième injustice dont Malthus est victime est plus subtile, il s’agit en vérité d’une malhonnêteté intellectuelle particulièrement répandue. Quoique progressiste par certains côtés, notamment en matière d'éducation, Malthus était sur d’autres points ce qu’avec les termes d’aujourd’hui on appellerait « un homme de droite ». Il avait assez peu confiance dans les aides sociales, non par une sorte de cruauté ou d’indifférence naturelle (bien au contraire, l’homme était plutôt considéré comme bon) mais parce qu’il les jugeaient inaptes à résoudre le problème de la pauvreté. Ce point de vue l’a conduit à s’opposer assez fermement à un ensemble de lois anglaises communément regroupées sous le terme de "poor laws"  visant à lutter contre l’extrême pauvreté.

Cette conception des choses qui existe encore de nos jours, peut être discutée et il est bien entendu parfaitement concevable de s’opposer à la vision de Malthus en la matière.

Mais ce qui n’est pas honnête, c’est d’utiliser ce désaccord ou la mauvaise image que véhicule l'opinion de Malthus sur ce point pour déconsidérer sa pensée sur le problème de la divergence entre taux de croissance de la population et taux de croissance des ressources. Malthus peut parfaitement avoir tort dans sa conception de la protection sociale sans que cela ne nuise en rien à la qualité et à la justesse de sa réflexion sur la démographie.

Or, cette confusion, encore une fois peu rigoureuse sur le plan de la pensée, est un grand classique des opposants à Malthus. On l’a vue souvent évoquée, notamment par les partisans de la décroissance, qui refusent d’élargir à la question de nos effectifs leur conception en faveur d’une modération de nos activités. Pour eux la question du nombre reste taboue comme elle l’est d’ailleurs pour d’autres tendances politiques qui leurs sont pourtant radicalement opposées.

 

- Il est un quatrième point sur lequel la pensée de Malthus est largement sous-estimée. Aujourd’hui, la notion de solution ou de politique malthusienne, expression là encore employée dans un sens déconsidérant, a vu son champ d’utilisation s’élargir et l’on qualifie ainsi toute pratique  ou toute méthode qui consiste non à s’attaquer à la racine causale d’un mal mais bien à son ampleur.

Ainsi, par exemple, résoudre les problèmes de circulation en interdisant à une voiture sur deux de circuler pourrait être qualifié de solution malthusienne (par opposition à des méthodes visant à optimiser les conditions du trafic par une meilleure information ou des réseaux conçus différemment).

La démarche malthusienne (au sens général du terme et pas seulement pour l’exemple cité) est mal perçue. Elle paraît peu subtile et semble éviter le cœur des problèmes.  Pourtant la nature même d’une difficulté n’est pas indépendante de son ordre de grandeur. Paracelse l’avait depuis longtemps compris, lui qui professait dès le 16ème siècle : « c’est la dose qui fait le poison ». Sur ce point aussi, les concepts que l'on rattache aujourd’hui à l’adjectif malthusien pourraient être utilement revalorisés.

Dans un sens plus général encore, la notion de malthusianisme évoque tout simplement la prudence. Le fameux principe de précaution dont l’essence est finalement malthusienne se trouve d’ailleurs souvent porté aux nues par ceux-là même qui vilipendent son véritable inspirateur.

 

Enfin, au-delà de la réfutation de ces différentes injustices, il est une réflexion générale qui devrait nous inciter à réhabiliter les analyses de Malthus. Selon une méthode assez féconde, poussons les choses sinon à leurs extrêmes, du moins en deux voies opposées.

Imaginons d’un coté un monde significativement moins peuplé, disons moins de un milliard d’habitants et de l’autre un monde significativement plus peuplé, disons 12 ou 15 milliards d’habitants (ce n’est pas absolument exclu).

Et maintenant, en toute bonne foi, demandons-nous dans lequel de ces deux mondes avons-nous le plus de chances de résoudre les grands problèmes que sont : la pollution, la déforestation, le changement climatique, la paix, la disparition des espèces, l’emprise urbaine sur les espaces vierges et la promiscuité permanente dans laquelle nous nous installons ?

Une pensée convenue, et finalement bien peu critique, transforme en repoussoir les inquiétudes de Malthus. Au vu de la réponse, que je crois simple, à l'interrogation précédente, il serait peut-être plus sage d'y prendre garde.

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(1) Il s’agit de la date de la première édition. D’autres suivront, généralement enrichies et avec quelques variantes.

(2) Bien que ses idées soient généralement combattues par une large majorité des autorités chrétiennes, Malthus était pasteur. C’est un phénomène courant. Copernic dont les vues mirent tant d’années à être admises par l’ Eglise était lui-même chanoine. Rien de plus normal, le clergé concentrait en ces temps une bonne part de l’humanité cultivée.

(3) Précisément Malthus estime que la croissance de la population suit une évolution géométrique : Cela signifie qu’elle est multipliée par un coefficient donné à chaque période de référence, par exemple si le coefficient est égal à 2, la population suit une croissance de type 4, 8, 16, 32, 64 … A l’inverse la croissance des ressources ne suivrait qu’une progression dite arithmétique. C’est à dire qu’à chaque période, les quantités en cause se trouvent augmentées d’une valeur fixe menant à une évolution de la forme : 100, 110, 120, 130….

Dés lors que le coefficient du premier type de progression est supérieur à un, celui-ci l’emporte à terme  inéluctablement sur le second et cela, quelle que soit la valeur de la quantité fixe ajoutée.

Il va de soi qu’il s’agit là d’un principe schématique que la réalité ne saurait reproduire à la lettre. La véritable pensée de Malthus est bien de dire que tendanciellement la croissance de la population l’emporte sur celle de la production. Discuter de l’exactitude mathématique du processus serait faire à Malthus un procès sur la forme plus que sur le fond.

(4) Il y avait moins d’un milliard de personnes en 1800, il y en a sept aujourd’hui et tout indique qu'il y en aura neuf  en 2050 et probablement dix à la fin du siècle comme viennent encore de le montrer de récentes prospectives de l'ONU. 

(5) Si l’agriculture (et indirectement les consommateurs et toute l'économie) en bénéficia, la situation des agriculteurs est plus ambiguë puisque ces gains de productivité ont conduit à réduire fortement leur nombre et leur proportion dans la population. Dans les pays développés, moins de 5 % de nos effectifs suffisent aujourd'hui à nourrir le reste.

(6) De même, l’économie a toujours négligé la biodiversité et le monde animal. Mais sur le fond les choses sont de même nature. N’est comptabilisé que le produit du travail, les « gratuités naturelles » sont exclues du champ de l’économique. Chacun sait que si l’air devenait payant le PIB ferait un bond malgré l’absurdité du concept et l’appauvrissement concret et général qui en résulterait.

Ps : Une très bonne analyse de la pensée Malthusienne et des débats qu'elle suscita et suscite encore est disponible dans l’ouvrage de Georges Minois : Le poids du nombre que nous avions commenté ici même.

 

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Published by Didier BARTHES - dans Démographie
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Christophe Vieren 10/10/2016 09:58

Barthes, je ne comprends pas votre réserve en écrivant : "on ne peut comparer un phénomène touchant quelques millions de personnes et un phénomène en touchant un ou plusieurs milliards, un facteur un à mille ça change tout. La nature d'un problème résulte en grande partie de son ordre de grandeur.".
C'est ce que sous tendait ma phrase : "Alors pourquoi ce qui s'est passé à l'échelle de différents pays, ne pourrait se produire à l'échelle mondiale, demain ou après demain ? ".
Car la question n'est pas la taille de la population ou la quantité d'aliments, mais le rapport entre les deux : production agricole irlandaise vs population irlandaise (au 19e). Aujourd'hui, eu égard à la mondialisation des échanges il faut donc bien comparer production alimentaire mondiale vs population mondiale.
Donc ce qui importe c'est l'ordre de grandeur du rapport surface cultivable mondiale finie (et quasi atteinte) vs population mondiale encore et toujours en croissance même si le rythme se réduit.

BARTHES 08/10/2016 12:32

Oui Christophe Vieren vos remarques sur les limites du progrès et son incapacité à générer des ressources infinies me semblent très justes. Pour l'essentiel le progrès technologique nous a permis d'exploiter plus vite les ressources de la Terre, certainement pas d'en inventer.
En ce qui concerne vos remarques sur les émigrations massives, bien sûr la différence entre hier et aujourd'hui est qu'entre 1846 et 1848 les irlandais disposaient d'un continent où aller, les milliards de personnes qui demain risquent à leur tour de souffrir de la faim n'auront plus de lieu de destination. D'ailleurs on ne peut comparer un phénomène touchant quelques millions de personnes et un phénomène en touchant un ou plusieurs milliards, un facteur un à mille ça change tout.
La nature d'un problème résulte en grande partie de son ordre de grandeur.

Christophe Vieren 04/10/2016 16:31

On pourrait, à titre de démonstration, montrer que si le manque de production alimentaire au niveau mondial ne s'est pas encore produit, il s'est déjà produit maintes fois dans certains pays et région.
Un des cas peut-être le plus parlant pour nous est l'émigration massive des Irlandais (plusieurs millions) en direction de l'Amérique, émigration accrue par les conséquences de la terrible famine qui sévit en Irlande entre 1846 et 1848.
On pourrait citer le cas de l'Ile de Paques. et probablement bien d'autres cas.
Alors pourquoi ce qui s'est passé à l'échelle de différents pays, ne pourrait se produire à l'échelle mondiale, demain ou après demain ? Une chose est certaine, plus la population est importante, plus les probabilités s'accroissent, si ce n'est pour satisfaire que ses seuls besoins alimentaires, pour satisfaire de nombreux autres besoins (avec ou sans guillemets) auxquels chacun d'entre-nous tient.

Christophe Vieren 04/10/2016 16:02

Superbe démonstration qui réhabilite l'idée forte de Malthus reprise par K. Boulding, président de l'association des Economie étasunien : "dans un monde fini, toute croissance infinie est impossible". C'est vrai pour la population et la finitude inéluctable de la production d'aliments, c'est d'autant plus vrai lorsque chaque individu qui peuple la planète aspire à ne pas se contenter d'amour et d'eau fraiche pour être heureux : habillement, logement, véhicule, santé, loisirs, ... La liste et longue de besoins qui sont loin d'être des besoins artificiels générés par le capitalisme, quand bien même la publicité les exacerberait.
Ce serait intéressant de poursuivre la démonstration par un autre article en montrant , chiffres incontestable à l'appui que, malgré de nombreux progrès (engrais, pesticides, mécanisation, ...) , voire saut (nucléaire, OGM, informatique, ...) technologiques*, particulièrement depuis 1945, n'a absolument pas rendu infinie une quelconque ressource. Bien au contraire !

Même l'énergie que l'on pensait rendre abondante (mais pas pour autant propre et sans danger ) de manière quasi infinie grâce à la fission nucléaire s'est révélée être une chimère. Pas pour 1 milliard d'humains privilégiés (OCDE), encore moins pour les 7 milliards de cette décennie. Alors pour les probables 10 milliards de 2050, n'y comptons pas trop.

* je dis bien progrès TECHNOLOGIQUES, pas progrès humains, car la bijection est loin d'être démontrée.

France 21/06/2011 22:40


Bravo pour cet article bien argumenté et courageux !


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