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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 21:16

Monde complexe – Causes multifactorielles – Interactions industrie/planète – Facteurs dérangeants –Traitement simpliste – Illusion politique – Crise écologique - Nécessité d’agir en profondeur – Crise de la démocratie

 

Nous vivons dans un monde complexe, constitué par des interactions multiples, avec des enchaînements de causes et d’effets très rarement unifactoriels. Dans ces conditions il est toujours facile de trouver une part de responsabilité à un acteur ou un groupe d’opérateurs dont les objectifs ne recouvrent pas l’intérêt général ou qui ne sont pas suffisamment impliqués dans la résolution des difficultés et problèmes qui nous touchent collectivement. Il suffit ensuite de se focaliser sur cette part là de responsabilité pour minorer et souvent finir par oublier ou laisser dans l’ombre tous les autres facteurs qui mènent à une situation négative pour la collectivité. Or ces facteurs oubliés sont souvent ceux qui dérangent le plus l’ordre établi et notre vision du monde. C’est ainsi que trop souvent la complexité du monde dans lequel nous vivons constitue un terreau propre à l’activation du phénomène bien connu du bouc émissaire, concentrant sur un seul groupe la responsabilité des choses négatives qui adviennent ou se profilent.

Des exemples ?

Le rôle de la spéculation dans l’augmentation des prix alimentaires mondiaux revient régulièrement sur le devant de la scène. Et même assourdie, l’imprécation contre les spéculateurs a toujours quelque chose de Marat criant à la mort contre les accapareurs. Oubliant la règle bien connue qu’un spéculateur ne peut aller longtemps contre la tendance dominante. Oubliant surtout qu’aujourd’hui l’augmentation des prix alimentaires se nourrit d’un triple mouvement. D’une part d’une demande croissante en céréales pour faire face à l’alimentation du bétail, les pays dits émergents calquant de plus en plus leur consommation de produits carnés sur celle de l’Occident. D’autre part du constat d’accidents climatiques plus forts et plus nombreux sur des cultures de plus en plus spécialisées supportant moins bien qu’auparavant les aléas. Et surtout d’une demande de nourriture liée à l’augmentation de la population humaine : faut-il rappeler que l’apport supplémentaire prévisible d’hommes entre 2000 et 2050 est égal à la population terrestre en 1960, soit 3 milliards d’humains ?

Mais il est évidemment plus facile et moins dérangeant d’accuser quelques spéculateurs que de questionner les mérites à long terme de la Révolution Verte, de remettre en cause notre mode alimentaire pour aller vers moins de viande ou de poisson, de s’interroger sur nos rejets industriels et de leurs impacts sur l’atmosphère terrestre et le climat, et aussi de limiter la croissance démographique de notre espèce dans les pays riches comme dans les pays pauvres (1).

La récente campagne de Greenpeace ‘Petrol Addict’ est à cet égard subtilement intéressante ; dans son énoncé elle dénonce notre addiction au pétrole et nous pouvons penser que nous sommes dans la situation d’un drogué qui va devoir faire de sérieux efforts pour se désintoxiquer. Très vite pourtant c’est le jeu des pétroliers dans notre addiction aux énergies fossiles qui est pointé du doigt, ceux-ci étant en quelque sorte assimilés aux mauvais dealers. Et pour continuer dans cette attitude de déresponsabilisation de nous, pauvres citoyens-consommateurs, c’est ensuite l’absence d’une politique volontariste des états qui est soulignée (2). Mais sommes-nous si innocents de nos pratiques ? Peut-on raisonnablement accuser les pétroliers avides et les états incapables de nos envies de voyages by air ? Est-ce aussi la seule théorie appliquée du complot qui peut expliquer que nous avons choisi de construire à faible coût des maisons ‘passoire thermique’ ou n’est-ce pas plutôt notre soif de consommation qui nous a amené à réduire la part du budget consacré au logement, l’investissement initial dans une maison passive étant bien plus élevé ? Qui encore nous pousse à consommer des fraises en hiver si ce n’est d’abord nos propres envies ? Nous sommes aussi des consomm’acteurs, et pour le pire.

Mais il est plus aisé de mettre en question les compagnies pétrolières et l’impéritie des états que de s’en prendre frontalement à notre life model et aux choix de consommation que l’immense majorité d’entre nous ont fait.

Il est pourtant indéniable que les spéculateurs, les compagnies pétrolières et les états avec leurs politiques écologiques inexistantes ou timorées ont façonné et façonnent le monde dans lequel nous vivons : ils ont leur part de responsabilité dans le monde tel qu’il est. Ce que nous voulons dire ici c’est seulement que le contrôle ou la réorientation de leurs activités seront très loin d’être suffisants, que la dénonciation du rôle de ces acteurs ne doit pas cacher que d’autres facteurs bien plus significatifs doivent être remis en question.

Le risque ici est de tomber dans le piège de l’illusion politique (3), en circonscrivant le problème à l’action de quelques-uns uns que l’on peut contrôler et infléchir. Dans un premier temps ou sur un territoire précis, les choses peuvent s’améliorer ou se maintenir en l’état : on peut alors oublier l’exploitation de gaz de schistes au Larzac comme on a pu éviter aux bretons de Plogoff le voisinage d’une centrale nucléaire tout en ne remettant pas en cause nos besoins profonds en énergie … et tout le monde est content. Sauf que cette attitude va se répercuter sur d’autres ailleurs sur la planète, et qu’en plus le problème se reposera plus tard de façon encore plus aiguë. On peut de même casser ou à tout le moins contenir la spéculation sur les denrées alimentaires et les prix augmenteront un peu moins haut un peu moins vite ; mais ils continueront à terme d’augmenter jusqu’à devenir insupportables pour beaucoup si l’on ne s’attaque pas aux causes structurelles.

Dans la complexité des interactions entre un monde dominé par l’industrie et une planète aux équilibres fragiles, il y a toujours des éléments critiques plus faciles à percevoir et plus aisés à combattre. Et la complexité du réel devient alors, dans nos sociétés de masse basées sur le consentement de chacun (4), le prétexte à un traitement simpliste aussi perceptible à court terme qu’inefficace dans le temps long, comme en écho à cette trop humaine tradition du bouc émissaire.

La réponse à cela : l’honnêteté rigoureuse et la volonté d’aborder frontalement les difficultés. Car il y a une urgence de la situation, une urgence à agir efficace. Nous sommes en train de rencontrer les limites de notre planète, le temps de la ruse, de l’évitement, et du bouc émissaire se termine, il s’agit désormais d’agir sur les causes profondes, même et surtout quand les changements à mettre en place impactent durement l’immense majorité des acteurs.

 

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(1) A côté de la spéculation, sont souvent dénoncés les conflits armés, les politiques inadaptées et surtout un partage des revenus inique. Tous ces éléments ont effectivement un rôle dans les cas de malnutrition, mais ils ne doivent surtout pas masquer les problèmes majeurs que nous risquons de rencontrer si nous ne traitons pas les éléments structurants de la question alimentaire.

(2) Avec sa campagne ‘Petrol Addict’ Greenpeace invente le citoyen responsable mais pas coupable. En mettant en avant « les pétroliers qui entretiennent cette dépendance » et en demandant aux « états d’offrir d’autres choix aux citoyens » Greenpeace nous lave plus blanc, aurait pu dire Coluche. Bien loin en tout cas des théories de Marsile de Padoue, ce défricheur de l’Etat laïque (voir à ce sujet Gérard Mairet, « La Genèse de l'État laïque, de Marsile de Padoue à Louis XIV », publié in Histoire des idéologies, sous la dir. de François Chatelet, t2, Hachette, 1978). Oubliant quelque peu au passage que ces états ne sont, dans nos pays démocratiques, que l’expression des volontés citoyennes. Et que le travail des écologistes devrait alors s’articuler d’une part en un modèle de consommation pauvre pour eux-mêmes et d’autre part en une action d’entraînement de leurs concitoyens pour formaliser, avec tous les moyens de la Puissance Publique, une vita povera collective. A contrario de cette attitude externalisant les responsabilités et attendant la solution de l’Etat, la Fédération des végétariens d'Allemagne (VEBU) propose aux Allemands, secoués récemment par un nouveau scandale de viande contaminée à la dioxine, de devenir « végétarien à mi-temps » : L'idée est simple : deux partenaires décident de former un tandem, diminuent chacun de moitié leur consommation de viande et de poisson et parviennent ainsi à l'effet positif d'un végétarien", a expliqué Katharina Rimpler, initiatrice du projet.

(3) Référence est faite ici à Jacques Ellul, L’illusion politique, Paris, Ed. Robert Laffont, 1965.

(4) Le consentement de chacun s’exprime en démocratie par le vote, généralement structuré par deux partis antagonistes. La difficulté provient du besoin de simplification des enjeux politiques rarement adapté aux problématiques complexes ; de plus le système concurrentiel auquel sont soumises les équipes politiques dirigeantes ne les incite pas à promouvoir des politiques rigoureuses dont les résultats ne seront perceptibles que bien au-delà de leur mandat électoral. Rappelons que notre système politique s’est construit en même temps que la société de croissance : est-il capable de piloter une société en transition rapide vers une faible empreinte écologique et devenue parcimonieuse ? Sur ce thème les réflexions de Tocqueville sur les risques de la société démocratique rencontrent les questionnements de l’écologie politique d’aujourd’hui.

 

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Société
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commentaires

Philippe 14/02/2011 11:22


Merci pour votre réponse.
Quand je mange, à Grenoble, un artichaud de Bretagne, alors c'est mal aussi, car il a traversé la France en camion.
Si je pousse votre raisonnement à l'extrème(voir à l'absurde!), je ne doit plus manger que ce que je cultive dans mes pots de fleurs(je n 'ai pas de jardin).


Jean-Christophe VIGNAL 15/02/2011 07:45



Quand on pousse un raisonnement à l'extrême, on a souvent un résultat qui n'a pas grand sens. L'écologie, c'est aussi garder le sens pratique. Et l'impact, pour l'assiette d'un grenoblois, d'un
kg d'artichauds bretons est tout de même bien inférieur à un kg de fraises argentines. Rappelons nous toutefois que la cuisine française tant vantée est d'abord une cuisine faite avec des
produits locaux, une cuisine fille de la spécificité de nos territoires ; bref trop de mouvement peut mettre en risque la diversité. Mais rassurez-vous j'aime bien boire un bon café ... et
celui-ci ne vient pas de Maubeuge!



philippe 13/02/2011 11:03


Je ne vois pas pourquoi c'est mal de manger des fraises en hiver!


Didier BARTHES - Jean-Christophe VIGNAL 14/02/2011 10:50



J'ai parlé de fraises, j'aurais pu parler de cerises. Même Alain Juppé, venu sur le tard à l'écologie, a déclaré 'je ne mangerai plus de cerises en hiver'. Pourquoi ? Parce que manger des fruits
à contre-saison, c'est faire venir par avion des produits de l'hémisphère sud, c'est dépenser beaucoup d'énergie pour rien, c'est par caprice avoir une action insupportable pour le bon
équilibre écologique de la planète. Cette phrase sur les fraises en hiver se voulait un symbole de nos pratiques consuméristes malvenues, et qui ne nous sont dictées par personne, ni par l'Etat
ni par les compagnies pétrolières. Etre citoyen, c'est être responsable ; arrêtons de penser que tout va mal à cause de quelques méchants et que l'Etat doit pourvoir à tout .



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