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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 13:44

 

Je reverrai la route blanche
Les pieds devant
Mais je chant'rai d'en d'ssous mes planch's
Merde à Vauban

Léo Ferré

 

Mariage pour tous - Logique du droit - PMA - GPA - Caserne libertaire - Société anthropocentrée - Société urbaine - Acceptation des noeuds de dépendances - Ecologie - Génocide du vivant - Ordonnateur et victime - Perte des repères - Tout est possible.

 

Homme, j’ai connu un temps où des femmes m’expliquaient sérieusement que le soutien-gorge était un instrument d’oppression. Puis j’ai connu, trente ans après et toujours à l’extrême-gauche, au nom du droit à la différence, des femmes qui défendaient avec le même sérieux le droit à porter le tchador dans la rue … Les valeurs d’une société changent en trente ans et leur évolution garde toujours une part d’imprévu. Alors pourquoi ne pas imaginer une évolution du code civil avec des couples d’hommes ou de femmes mariés, ce qui aurait été pourtant proprement impensables pour nos grands-parents ?

Et le droit a sa logique : si le mariage est toujours le cadre de référence promu pour concevoir et élever des enfants, si deux femmes ou deux hommes peuvent se marier entre eux, alors non seulement l’adoption doit être permise à ces couples homo, mais la procréation médicale assistée doit aussi être accordée aux couples de femmes et la gestation pour autrui aux hommes pour enfin contourner par la technique ce que la nature interdit.

A partir du moment où le droit n’est plus qu’une machine à enregistrer des pratiques sociales, pour reprendre l’expression de Pierre Legendre, on perçoit mal quel serait le problème et d’où viendraient les oppositions si ce n’est de la part de groupes en retard sur le mouvement de l’histoire. Et c’est souvent ainsi que les partisans du ‘mariage pour tous’ voient le combat des ‘anti’, opposants incompréhensibles à l’extension d’un droit à de nouvelles catégories de citoyens. Seule une homophobie au moins latente et/ou une perception passéiste d’un rôle particulier attribuable à l’homme et la femme, traduction d’un sexisme inacceptable, pourraient expliquer leur position.

De leur côté les partisans du statut quo voient dans cette évolution un bouleversement des structures de la parenté mettant en cause les fondements de notre civilisation et le dessein d’un monde dans lequel ils ne veulent pas entrer.

Il y a dans cet affrontement, au-delà du dialogue de sourds que l’on peut constater, une lutte à mort qui ne pourra se solder que par la défaite de l’un ou de l’autre camp. Même si le combat dure plusieurs années ou décennies, avec des compromis bricolés traduisant momentanément un rapport de force.

Comment en est on arrivé là ? Ou comment tout cela a-t-il été rendu possible ?

Les lecteurs de Pierre Legendre chercheront du côté de la logique hédoniste, qui refuse la dimension sacrificielle de la vie, pour deviner à travers la débâcle normative occidentale une démocratie retournée en caserne libertaire. Avec dans cet affaire un Etat qui se dessaisit de ses fonctions de garant de la raison, le mariage pour tous ne serait qu’un palier dans l’escalade de l’obscurantisme auquel nous assistons (1).

En complément de cette analyse, on peut aussi questionner la société de croissance. Car, c’est ma thèse, celle-ci porte en elle-même de quoi corroder ce sur quoi nous avons construit notre monde.

La société de croissance en surfant sur cet héritage culturel qui met l’homme au centre de tout et en instituant la technè (2) comme un horizon indépassable nous amène à vivre dans des environnements urbains artificiels qui nous éloignent des contraintes naturelles et développent en nous un nombrilisme d’espèce où nous ne voyons plus que nos problèmes. Il suffit de regarder des émissions de téléréalité comme ‘les ch’tis à Mykonos’ ou ‘les marseillais à Miami’ pour saisir cette tendance grandissante à ne plus ne nous occuper que de nous-mêmes. Bouillie télévisuelle pour jeunes décervelés dont il serait imprudent de tirer une signification? Peut-être, mais alors comment expliquer l’attitude somme toute similaire de nos meilleurs économistes et démographes, évitant par exemple de penser la croissance démographique au-delà de la question alimentaire ? Car il s’agit bien de cela, de ne voir que les besoins et les envies des hommes, sans s’occuper sérieusement des conséquences sur le reste du vivant qui partage cette planète avec nous. Qui s’interroge encore sur la place laissée à la faune sauvage dans un monde de dix milliards d’hommes ? Pas plus ‘les marseillais à Miami’ que nos économistes qui donnent une priorité systématique à l’homme (3)

Avec la société de croissance, nous vivons majoritairement dans un monde de béton et de bitume, habitués à échanger une activité économique précise que nous assurons contre une multitude de biens et de services qui nous sont proposés. Par là nous avons pris l’habitude d’être dépendants pour tout : pour notre nourriture que nous sommes de plus en plus juste capables de réchauffer, pour notre habitat que nous ne maîtrisons en rien concrètement, pour nos vêtements que nous achetons tout prêts, pour nos loisirs que des professionnels organisent, pour notre futur que les professionnels de l’Etat-providence nous prépare en gérant nos retraites. Et cette dépendance acceptée, il faut le reconnaître, nous permet d’évoluer dans un monde immédiatement plus confortable que celui de nos grands-parents. Bref, nous nous sommes collectivement habitués à vivre dans des nœuds de dépendances, et cela ne nous fait pas peur, cela nous paraît même une condition du progrès.

Mais ce qui nous paraît comme une condition du progrès impose en contrepartie une sérieuse division du travail, avec à la clé une explosion des normes pour compenser le fait qu’on ne travaille plus pour soi, dans le souci de soi et de ses proches. Des normes qui ont toujours au moins un train de retard pour mettre un frein au n’importe quoi. Et puis, comme il faut bien vivre et produire toujours moins cher pour ne pas sombrer dans le jeu d‘une concurrence toujours un peu faussée quelque part, chaque profession fait sa tambouille dans l’opacité des pratiques, dans ces zones grises où on joue sur les contraintes techniques pour optimiser ses gains à coup d’externalités négatives, de magouilles dans les commissions règlementaires, de prises de risque inconsidérée, et où l’amour ouvrier du travail bien fait décrit dans l’Argent par Péguy devient une incongruité. Avec à la sortie, une société de confiance basée sur du vent … Résultat : il y a notre confort construit sur la mort des autres ou de nous-mêmes, sur ce pourcentage accepté de dégâts collatéraux, sur ce risque infime mais toléré de la catastrophe possible, où chacun de nous est devenu à la fois un homo sacer, un de ces hommes qu’on peut tuer sans commettre d’homicide, et un homo faber dangereux mais moralement et juridiquement bien à l’abri dans l’entrelacs des normes et la complexité des choses. Avec de temps en temps un vertige qui nous saisit, un vertige comme un mal écho de la société industrielle avancée, et qui nous vrille dans la poitrine quand la réalité se dévoile : et c’est le pcb qui nous empoisonne parce qu’on ne s’est occupé de rien, les particules qui tuent les plus faibles dans nos villes en sacrifice à notre soif de mouvement, des territoires gelés par les radiations avec leur cortège de souffrances autour de Fukushima parce qu’on n’a pas voulu voir la question de l’énergie en face, le malheur des porcs d’élevage coincés dans leurs boxes hors sol afin qu’on puisse manger toujours plus de viande à meilleur prix, ou ces animaux marins qui s’échouent misérablement, troublés qu’ils sont par le bruit de nos machines dans leurs océans … je soutiens que ce vertige, qui nous saisit quand on sent que l’on ne peut plus se regarder dans la glace face à de tels malheurs dont nous sommes à la fois auteurs et victimes, atteint le sentiment qu’on peut porter sur notre humaine condition. Comment se sentir homme ? Comment encore trouver sa place dans la longue chaîne de l’humanité ? Comment ne pas avoir alors la tentation de fermer les yeux et de se laisser porter en laissant aller les choses au fil de l’eau tout en s’occupant aux mieux de nos immédiats désirs ?

   

Où l’on recolle les morceaux en parlant de coupure

La division du travail, la fragmentation de nos activités, l’émiettement de nos vies, tout cela produit sans cesse de la séparation, de la coupure.

C’est ainsi que la nourriture que nous mangeons ne vient plus d’une nature travaillée par des paysans mais est produite par des firmes agroalimentaires dans des immenses zones agricoles et des entrepôts que nous ne visitons jamais. La nature, celle que nous aimons, que nous croyons aimer, que nous fantasmons, c’est celle qui nous sert de décor et d’espace de jeux où s’ébattre le temps des vacances ou d’un week-end, pour recharger nos batteries usées par le rythme de nos mégalopoles. Une nature rêvée, exempt de violence, en contrepoint de nos villes stressées, et tout autant artificielle.

Et si la nature est désormais un décor et un espace de jeux et non plus l’endroit où l’on produit notre nourriture, le couple fantasmé est devenu amour et espace de plaisir et non plus le lieu de notre reproduction. La nourriture n’est plus dans le pré, elle est faite à coup de pétrole et d’intrants chimiques, et les enfants sont faits avec des éprouvettes, et non plus dans le corps-à-corps amoureux et incertain d’un homme et d’une femme. Science-fiction que tout ceci ?

Notons que tous les ingrédients sont là, fournis par la société de croissance.

- Elle nous a habitués à dépendre de techno-organisations complexes et à y voir les conditions du progrès. Pourquoi alors ne pas se remettre à la techno-science pour concevoir les enfants ? Il n’y a pas de raisons que cette techno-science ne fasse pas mieux que nous ou avec moins d’efforts. Après tout nous avons abandonné la fabrication des yaourts dans un cadre d’économie domestique et nous ne nous en portons que mieux avec des gains de temps et d’argent. Alors pourquoi ne pas appliquer ‘la règle du yaourt’ à notre procréation ?

 - En nous plongeant dans un univers urbain artificialisé, elle a renforcé notre sentiment d’être au centre de tout et accru l’importance que nous portons à l’écoute de nos propres désirs., quitte à passer par-dessus les contraintes biologiques. Dans ce cadre il devient logique qu’un sentiment de toute puissance nous habite et qui, mêlé à notre passion pour l’égalité et notre difficulté à supporter l’altérité de l’autre sexe et l’inconnu de la procréation naturelle, nous amène à refuser notre statut sexué d’homme ou de femme pour imaginer la possibilité de couples de même sexe pouvant enfanter.

- La société de croissance, d’après bien des veilleurs et autres lanceurs d’alerte, place notre humanité dans une orbite morte de l'histoire, et individuellement nous assigne dans le même temps un rôle de victime sans qualité et de complice d’un génocide du vivant. Comment imaginer que nous puissions supporter cela sans un trouble infini nous mettant en situation de faire n’importe quoi ?  

Dangereux Homo faber, homo sacer et homo sans père ni mère, il n’y aura pas que les tropiques à être tristes. Merde à Vauban !

 __________________________________________________________________________________________________    

1 : Cf. Entretien avec Pierre Legendre :’Nous assistons à une escalade de l’obscurantisme’ Propos recueillis par Antoine Spire, in Le Monde du 23.10.2001, p 21.    

2 : Du grec τέχνη. La technè désigne la production ou fabrication matérielle, l’action efficace, chez les Grecs de l’Antiquité. (source wikipedia)

3: Au-delà d’une phrase polémique, se noue un vrai débat sur la priorité à donner à l’homme telle que la défend Sylvie Brunel ou à penser l’homme comme un élément d’un tout, comme Arne Naess. Sur ce thème, voir par exemple le livre très engagé de Pascal Bruckner, Le Fanatisme de l'apocalypse. Sauver la Terre, punir l'Homme, Grasset-Fascelle, Paris 2011.        

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Published by Jean Bruguier - dans Société
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Bernadette 25/01/2013 14:20

Désolée, j'ai cru que c'était un article qui défendait réellement tout cela. Ca m'apprendra à lire vite. Cela dit, dans les années à venir, les livres de science-fiction vont proliférer....

Merci pour votre article bien écrit.

Bernadette 25/01/2013 14:05

"Seule une homophobie au moins latente et/ou une perception passéiste d’un rôle particulier attribuable à l’homme et la femme, traduction d’un sexisme inacceptable, pourraient expliquer leur
position." C'est bien ce que je pensais. Si je dis qu'un homme n'est pas pareil biologiquement qu'une femme, qu'il est plus fort et plus grand en moyenne, je suis une "sexiste." Mon dieu, quel
drôle de totalitarisme m'entoure... Je ne peux nier mon évidence:depuis ma naissance, j'ai des règles, mes frères non, et ça a un impact important sur ma vie. Quand je désire un homme, je n'ai pas
mon sexe qui se dresse... C'est pourquoi j'adore parler sexe avec toute sorte d'hommes, car je vois bien qu'ils ont des points de vue différents des miens... Et qui me fascinent, puisque leur
sexualité est différente (et complémentaire de la mienne).
Je crie haut et fort qu'une femme est différente d'un homme, un couple homosexuel différent d'un couple hétérosexuel, et qu'il faut légitimement reconnaître cette différence pour donner leur vraie
place aux homosexuels. Heureusement que la société toute entière reconnait encore, pour l'instant, au moment de la maternité, les différences homme-femme.

Vous dîtes qu'on devrait légaliser les mères porteuses , mais: savez vous ce qu'est être enceinte? Ce sont des contraintes pendant neuf mois, on est malade, irritable, fatiguée, on peut avoir mal à
divers endroits, on a plus de mal à gérer le quotidien (travail, ménage), bonjour les fausses couches ! Baisse de tension brutale, se vider de sang un jour complet violemment, devoir vérifier que
tout est parti... Echographies, gynéco, sautes d'humeur... combien vaut le prix de tout ça ? On fait un bilan quand c'est mené à terme et on quantifie les désagréments pour fixer le prix ? Donc,
celui qui paie ne sait pas combien ça va lui coûter dès le départ?
Si malformation du foetus en cours de route, pourra-t-on demander une enquête pour être sûr que la femme n'a jamais fumé ni bu d'alcool ni stressé ? Ou faut-il que la femme soit simplement
hospitalisée et gérée médicalement pendant neuf mois pour être sûrs d'éviter tout travers ? Bonjour la note. Mais c'est sans-doute la sécu qui paiera.
Si malformation à la naissance grave non détectée avant, j'espère qu'on forcera le géniteur homme à récupérer l'enfant et s'en occuper.

De toute façon, partir du principe qu'un parent biologique va abandonner volontairement l'enfant au profit d'un parent adoptif, en sachant avant même la conception qu'il va le faire... Avez vous
lu, Monsieur, des articles sur la constitution de l'identité de l'enfant adopté?

Que les homosexuels, comme beaucoup le font actuellement, procréent leur enfant par des voies naturelles, et que la société légifère pour donner un statut à l'enfant ainsi né, qui le lie, par des
droits et devoirs réciproques, aux parents qui souhaitent le prendre en charge.

teysseire 18/01/2013 10:20

A propos de la fin du travail, je me permets de vous indiquer le livre de M Cornaton" Pourquoi travaillons-nous?"( l'harmattan) qui analyse l'advenue d'un monde ss travail comme une destruction du
sujet humain , ce que les pires tyrannies du XXème n'avaient pas réussi...
Effectivement nos sociétés ont fabriqué non des ensembles de citoyens mais des conglomérats d'ayants-droits( donc de potentielles victimes), oisillons bec-ouvert, réclamantle droit d'être nourris,
protégés..;et de plus en plus de droits. Nous nous comportons comme des enfants tout-puissants et tyranniques, cad comme on décrivait en psycho, des enfants de 2 ans quand on croyait encore que
l'humain mâturait jusqu'à l'âge adulte. Derrière cette revendication du mariage- qu'au nom des "droits " et de la "repentance" envers les homos encore ostracisés il y a peu- il y a effectivement le
sentiment que tout est acquis à l'homme, que la limite n'existe pas et au fond que nous nous créons nous-mêmes (c'est bien ce qu'il y a en filigrane dans la notion de "genre").Dans cet esprit vous
citez fort justement Legendre dans ses écrits sur la notion de Père et de désymbolisation de nos cultures.Nous pourrions dire que nous avons régressé d'une société névrotique à des sociétés
beaucoup plus archaïques, mélasses où règnent l'indifférenciation, le non-castré, l'émotionnel non élaboré ( il suffit de parler d'amour pour que les portes du légitime s'ouvrent) et la confusion
entre envies( désir est plus élaboré)et besoins qui doivent être immédiatement comblés. Dans les établissements de soins, nous constatons la recrudescence d'enfants non structurés, perdus dans
l'agitation, l'agir pulsionnel qui ne sont que le produit de notre nouveau mode de vie(et, hélas, nous y répondons par la violence de l'administration même aux tout-petits, de plus en plus de
psychotropes)
Tout cela concerne aussi bien les revendications de certains homos( "on veut vos droits pas votre avis")que notre aveuglement face à la démographie et la destruction de la nature et du vivant. Et
d'ailleurs plus la catastrophe s'annonce imminente, plus nous devenons myopes!

Jean bruguier 19/01/2013 17:37



Il était déjà question de cet aveuglement dont vous parlez dans un article précédent de ce blog à propos 'des indignés ou les enfants d'une histoire incomprise' ; et c'est bien tout le paradoxe
de notre situation : nous n'avons collectivement jamais tant parlé d'écologie et dès qu'on gratte un peu au-delà des discours et des postures il est aisé de s'apercevoir qu'une grande partie de
notre population est très mal outillée, dans ses savoirs comme dans ses représentations mentales, pour vivre le changement dont nous aurions besoin. La crise des limites que nous vivons cohabite
mal avec le sentiment ou l'exigence de toute puissance ... Les travaux menés par Pierre Legendre (l'Anthropologie dogmatique) peuvent à mon sens se révéler plus qu'utiles pour essayer d'agir à
bon escient.



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