Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 19:24

Pic de consommation – Energie nucléaire – Confort magique – Risque d’accident – Prix minoré du kWh – Retard sur les énergies renouvelables – Compétitivité des entreprises – Immobilier ‘passoire thermique’ – Fin du rêve nucléaire – Renouvellement du modèle de consommation –


Après le conte des 1001 nuits, nous vivons le conte des 101 000 mégawatts (1) : en effet quoi de plus miraculeux que d’avoir chaud dans une France entre – 10° C et – 20° C sans avoir à faire plus d’effort que de régler le thermostat et sans aggraver outre mesure les rejets en CO2 ; sans non plus avoir pris la peine d’isoler correctement nos maisons et appartements. Il y a bien là quelque chose de magique.

L’auteur de ce conte a un nom, c’est le nucléaire (2) et on a envie de lui dire merci.

Et puis on se rappelle Fukushima, 10 mois à peine, là où le conte japonais s’est mué en cauchemar. Et puis on doute à la vue de la glace qui commence à prendre nos rivières en se rappelant d’un coup que nos chères centrales fonctionnent aussi à l’eau qui court … L’accident n’est pas certain, il faudrait juste quelque chose de plus fort que ce qui a été prévu dans les longues séries statistiques qui ont présidées à l’élaboration des critères de sûreté de ces nœuds de dépendance qui ne supportent pas l’aléa imprévu, et le rêve peut basculer. Le rêve nucléaire a sa rançon, ce risque infime et permanent d’une catastrophe possible. Une épée de Damoclès sur un rêve prométhéen en somme (3). S’expliquer sur ce risque, c’est le premier compte qu’on peut lui demander.

Le nucléaire en France a eu un effet. Par la grâce d’une comptabilité qui a joué pleinement son rôle, à savoir qu’elle a produit un prix du kWh largement déterminé par des contraintes politiques en oubliant les coûts cachés (4), les Français, particuliers comme entreprises, ont bénéficié de tarifs forts avantageux par rapport à leurs voisins non-biberonnés à l’énergie nucléaire d’Etat. Et ce prix minoré a lui-même provoqué des effets en cascade.

Une moindre appétence pour les énergies renouvelables, toujours susceptibles de provoquer au moins à court terme une hausse des coûts énergétiques, et qui nous laisse fort dépourvu quand le monde développé, Allemagne et Japon en tête, met la filière nucléaire à l’index. Le retard en matière d’énergies nouvelles, c’est encore un compte qu’on peut demander à l’énergie nucléaire.

L’électricité bon marché a aussi contribué, pour les industriels consommateurs d’icelle, à compenser et donc à masquer un coût du travail excessif vis-à-vis de nos voisins. Maintenant qu’il nous faut prévoir une hausse à court terme d’au moins 30 % pour tenir compte des coûts d’une sécurité renforcée après le traumatisme fukushimien, quelle politique adoptée pour maintenir la compétitivité des industries énergivores sans une remise en cause difficile ? Avoir facilité la dérive des coûts sociaux, c’est un autre compte qu’on peut demander au nucléaire.

La facilité d’installation et de maintenance du chauffage électrique comme son coût de fonctionnement ont convaincu depuis 40 ans un nombre de particuliers sans équivalent en Europe, et c’est ainsi que nous nous sommes habitués à un mode de chauffage simple sans nous soucier de faire des efforts significatifs pour faire passer notre habitat en mode très basse consommation (5), en isolant sérieusement les constructions comme en développant la captation de l’énergie solaire (6). Hériter aujourd’hui d’un parc immobilier construit comme une passoire thermique, c’est aussi un effet de la politique nucléaire suivie (qui a longtemps préféré jouer la carte de la croissance de la consommation plutôt que celle des économies d’énergie) et un compte à lui demander.

On ne récrit pas l’histoire, mais comment oublier que les écologistes des années 70 criaient casse-cou quand EDF promouvait le chauffage électrique (7) et annonçait avec gourmandise des courbes de croissance impressionnantes ? Pour 40 ans après demander aux Français d’éteindre les lumières et mettre en avant une impossibilité à démanteler les vieilles centrales, prisonniers que nous sommes d’un besoin immaîtrisé.

Il y a une bonne nouvelle dans tout ça. En ces temps d’une mondialisation qui semble nous priver du contrôle de notre avenir, nous pouvons constater que le pic de consommation se fait le soir à 19 h 00 et ne dépend que de nous-mêmes.

Après avoir demandé des comptes au conte que le nucléaire a cru nous faire vivre, nous pouvons rentrer dans la réalité, adapter à marche forcée nos maisons nos bureaux nos appartements, promouvoir une économie drastique de l’énergie sous toutes ses formes et jouer la carte des énergies renouvelables comme nous interroger sur notre nombre de consommateurs (8).

Toutefois, s’adapter vite, c’est s’adapter avec d’autant plus d’efforts à fournir. Transformer nos constructions va supposer des investissements lourds et se traduira par un coût croissant du logement, s’exonérer des énergies fossiles (9) et du nucléaire à terme commande là aussi des investissements qui se reflèteront dans les prix comme dans les usages de l’énergie. En fait, et il faut le dire et le répéter, changer de modèle énergétique suppose une rétraction du niveau de vie, avec une part croissante du budget des ménages affectée au logement et à la dépense énergétique qui y est associée. Sans compter une remise en cause à la hausse du coût des déplacements des hommes et des choses, qui impactera nos modes de vie et notre urbanisme au premier chef. Si l’on ajoute à ces changements la modification de notre mode d’alimentation vers une agriculture biologique plus saine mais plus coûteuse elle aussi, c’est tout le modèle occidental de consommation qui doit se renouveler.  

Un conte est passé et le réveil est difficile, mais il fait si bon vivre ! alors à nous de jouer.

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1. Le pic de consommation électrique instantanée en France a passé pour la première fois le cap des 100 500 mégawatts mardi 07 février 2012.

2. L’électricité d’origine nucléaire représente grosso modo 75 % de l’électricité consommée en France.

3. C’est ce rêve que des scientifiques comme Louis Leprince-Ringuet mettaient en avant à l’époque où la France du Président Pompidou sous le ministère de Pierre Messmer fit le choix du tout-nucléaire.  

4. Au premier chef de ces coûts, la surveillance des déchets à long terme et le démantèlement des centrales.

5. Sur ce sujet d’un habitat faiblement consommateur, rappelons simplement que les Suisses ou les Allemands ont été les premiers à émettre des normes sévères type Passivhaus et à imaginer la construction de maisons passives quasi non-consommatrices d’énergie extérieure. Toutefois, si la politique pro-nucléaire a eu un rôle dans cette absence de politique sur l’habitat, il faut reconnaître que le coût relativement bas du gaz ou du fioul domestique a aussi encouragé les Français à ne rien faire.

6. On pense d’abord aux capteurs solaires et ceux-ci peuvent être assez aisément ajoutés ; mais il y a aussi la conception de la maison, avec des baies plein sud notamment et une inertie calculée, qui permet un chauffage solaire dit passif très économe. Bien évidemment ce mode de construction doit être prévu au départ ou se révèle coûteux ensuite, d’où l’intérêt d’anticiper. Quand on pense à l’importance du parc immobilier construit depuis 40 ans, on ne peut que déplorer l’absence d’une politique prévoyante.

7. A quelque 40 ans de distance, il n'est pas forcément illégitime de se demander si le lobby nucléaire français ne tente pas une opération similaire en présentant la voiture électrique comme l'avenir de l'automobile. Avec la complicité de bobos écologisants pour qui l'important est de déplacer la pollution hors de leur sphère d'évolution, comme ils l'ont déjà fait à moult reprises, en s'opposant par exemple à la centrale nucléaire de Plogoff ou plus récemment aux recherches de gaz de schiste au Larzac sans pour autant promouvoir une vita povera seule à même de ne pas déporter vers des voisins moins adroits et moins introduits les conséquences d'un mode de vie gaspilleur et destructeur. Sur ce sujet,cf. Le coup de Plogoff, in le blog Economie durable

8. La question du nombre de consommateurs a aussi été mise en avant par les experts énergétiques pour expliquer la tendance à la croissance de notre consommation énergétique. On ne peut donc exclure qu’il faudra se poser la question aujourd’hui taboue du nombre acceptable de consommateurs sur notre territoire si nous voulons préserver à la fois une cohérence sociale et un équilibre écologique.

9. Il ne s'agit évidemment pas d'avoir à choisir entre la peste et le choléra, comme nous y mène si volontiers la société de croissance. Le pétrole le charbon ou le gaz ne doivent pas être des substituts au nucléaire. D'une part parce que la raréfaction de la ressource oblige à aller chercher toujours plus loin avec toujours plus de risques (voir les forages pétroliers à 5000 m de profondeur) ou toujours plus difficile avec la pollution y afférente (voir les gaz de schiste ou assimilés). D'autre part parce que la planète commence à plus que saturer en matière de rejets de CO2. In fine la solution écologiquement viable consiste à miser dans un même mouvement vers les économies d'énergie et les renouvelables.


Sur ce sujet du pic de consommation voir également l'article : 100 500 Mégawatts : Record de consommation électrique.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Energie
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