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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 11:04

Mondialisation – Sept milliards et demi d’hommes en 2020 – Dégâts du progrès – Choc en retour des externalités négatives – Hausse généralisée des prix et des charges – Stagnation des revenus – Crise de l’Etat providence – Pouvoir d’achat en forte baisse – Crise de la société de croissance – Interrogation sur la résilience d’une société urbanisée.

 

On subodore souvent qu’avec une politique économique prenant sérieusement en compte les contraintes écologiques, le pouvoir d’achat des Français et leur niveau de vie baisseraient. Mais peut-être faut-il aussi s’intéresser au devenir du pouvoir d’achat dans le cadre actuel de l’économie mondiale de croissance : comment celui-ci va-t-il vraisemblablement évoluer pour les Français dans les années Dix de ce siècle ?

Il ne s’agit évidemment pas de tenter de faire des prédictions aussi précises qu’incertaines mais de regarder quels impacts auront sur nos vies quotidiennes l’approfondissement des tendances déjà à l’œuvre dans nos sociétés.

Quelles sont-elles ?

La première de ces tendances, c’est la mondialisation, ce phénomène de généralisation de l’économie capitaliste basée sur une prédation sauvage des ressources de la planète, née en Occident, et qui par un mouvement formidable se déploie dans le monde entier jusqu’à prendre à contre-pied les vieux pays riches, organisant avec sa loi d’airain d’un marché implacable le déclassement de pans entiers du système productif construit au XXème siècle (1).

Et cette mondialisation a pour effet de faire passer brutalement l’écologiquement coûteux life model, connu en Occident depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de 1 à 3 milliards de pratiquants environ, et ce avec un effet, petit mais certain, d’entraînement pour les 4 milliards d’humains pauvres restant (2). Or ce life model est très demandeur de matières premières pour fonctionner : terres rares, minerais divers, charbon, gaz ou pétrole, mais aussi bois et céréales, et la liste n’est pas limitative (3). Cela se traduit et se traduira nécessairement par une tension accrue sur les marchés de matières premières (4): rien n’empêchera une hausse sensible des cours mondiaux dans les années qui viennent.

La seconde de ces tendances, c’est l’encore fort accroissement démographique prévisible de nombreux pays comme la Turquie, l’Egypte, l’Algérie, l’Iran, le Pakistan, le Bengladesh ou l’Inde, sans oublier de nombreux pays de l’Afrique subsaharienne. Bref, et même si des zones entières vont voir leur population se stabiliser ou même un peu décroître comme le Japon, la Russie ou l’Allemagne, le solde positif à l’échelle du monde devrait être approximativement de 800 millions d’habitants pour la décennie 2010-2020. Ce qui, même s’il s’agit de populations dans l’ensemble pauvres, donc très sobres, qui seront plus nombreuses, pèsera sur la demande de nourriture, se traduira par des crises alimentaires et renforcera les tendances haussières.

La troisième tendance, c’est une France plus en plus polluée et cassée, où nous allons commencer à percevoir de façon sensible les effets négatifs de nos choix productivistes et consuméristes. Si ceux-ci nous ont dans un premier temps apporté un confort inconnu dans l’histoire, avec des bâtiments bien clairs et bien chauffés, avec des facilités techniques qui ont épargné la dure peine physique des hommes dans la plupart des métiers, avec une nourriture abondante riche et variée, avec des possibilités de transport inimaginables pour l’immense majorité d’entre nous il y a seulement cinquante ans, eh bien nous commençons à sentir le revers de la médaille. Faut-il alors parler de la pollution urbaine et de ses pics qui se traduisent en centaines de morts ? Ou plutôt évoquer la croissance des cancers sans doute en partie liée à la soupe chimique dans laquelle nous baignons en permanence, que ce soit en respirant ou en mangeant (5) ? Peut-être peut-on regarder aussi les courbes en baisse des rendements agricoles dans les terres saturées d’intrants chimiques ? Ou les factures de plus en plus fortes du nettoyage des plages bretonnes envahies par les algues vertes ? Ou la pêche de moins en moins rentable du fait de la raréfaction de la ressource (6) ? Bref des coûts de santé croissants pour nous et des rendements décroissants pour ce qui a trait à l’exploitation du vivant. En d’autres termes, les externalités négatives trop longtemps négligées finissent toujours par provoquer un choc en retour auquel la société toute entière est confrontée.

La quatrième tendance, c’est l’urbanisation de nos vies, et en contrepartie, des campagnes expulsées de l’histoire (7). C’est un mouvement lent, ancien, qui continue, mais dont nous ne percevons que peu à peu les conséquences délétères. Avec une vie quotidienne dans les mégalopoles zonées en quartiers et banlieues divers, une majorité de nos concitoyens vivent hors sol et ne perçoivent plus la nature que comme un terrain de jeux où se ressourcer en de brèves périodes. Ceux-ci n’ont point perçu les dégradations faites à notre biotope depuis les années 1950 : dans les cités rien n'a changé en apparence, on ne voit pas les abeilles de moins en moins nombreuses, on ne voit pas la morue décimée, on ne perçoit concrètement aucun des signaux d’alerte que tous les reportages sur la nature égrènent sans cesse.

Au-delà de cette coupure avec la nature qui empêche bon nombre d’entre nous de sentir l’urgence à agir, l’artificialisation de nos vies via un milieu entièrement contrôlé par l’homme modifie en profondeur toute une part de notre culture. A la confrontation incessante avec un milieu difficile se substitue une logique d’ingénierie sociale uniquement centrée sur nos problèmes humains.

Prenons l’exemple de la mobilité : nous sommes prêts à investir des centaines de millions d’euros et de bouleverser des milliers d’hectares de cultures de prairies et de forêts pour gagner quelques dizaines de minutes sur un trajet en train (8) ; plus drôle, nous disons faire cela au nom du développement durable, en comparant le TGV au mode encore plus énergivore et polluant qu’est le transport par avion.

Prenons l’exemple de l’école : quand un enfant de la troisième république avait en permanence le sentiment que le temps de l’école était un temps presque volé à la nécessaire production, un enfant d’aujourd’hui traînera souvent des années en classe et demandera à 18 ou 20 ans le droit à une deuxième chance (9) ; il ne s’agit après tout que d’une question d’allocation de ressources pour laquelle il est prêt à manifester.

Dans cet univers artificiel, l’erreur est diluée et presque toujours perçue comme rattrapable ou maîtrisable : nous voyons rarement et supportons encore moins les conséquences brutales de nos fautes, à la fois englués et pris en charge que nous sommes, par un Etat appuyé sur des ressources dont on ne pense pas l’épuisement, par un Etat qu’on pense Providence.

Ces tendances dites, comment peut-on imaginer vivre ces dix prochaines années si ce n’est avec :

- des pertes d’emploi, que ceux-ci soient peu qualifiés ou qualifiés, avec la montée en puissance, en nombre comme en qualité, des étudiants chinois ou indiens,

- des hausses de salaires très faibles, afin de ne pas accroître le gap avec les économies dites émergentes,

- une hausse des prix assez forte, concernant tous les types de produits, des objets manufacturés à la nourriture ou l’énergie, liée à la tension sur les marchés mais aussi aux normes environnementales édictées pour limiter un tant soit peu notre empreinte écologique,

- des coûts de santé croissants, dus à la fois aux effets de la pollution et au vieillissement de notre population, lui-même généré par la moindre croissance démographique prévisible (10) ,

- des impôts sans doute augmentés pour faire face à la demande de prise en charge par une population assaillie par les difficultés sus énoncées.

En une phrase, vivre avec plus de chômage et des salaires stagnants côté ressources, et côté dépenses, des prix tendanciellement à la hausse accompagnés de charges sociales et fiscales toujours plus élevées : juste de quoi être pris dans un effet ciseau. Sans doute atteindra-t-on des points de rupture pour des franges importantes de la population française. Et tout ceci risque d’être vécu d’autant plus durement que la société de croissance a créé une addiction à la consommation individuelle devenue indispensable à l’estime de soi ; un sevrage brutal sous l’empire de la nécessité pourrait se révéler lourd de violences.

Nous voilà bien loin de l’idée d’un demain toujours et forcément meilleur, paradigme de la société de croissance. Même vu de façon cynique, il est peut-être temps de changer et de tourner le dos aux fausses promesses de cette société là. Le paradoxe est que le moment où cela devient le plus nécessaire de le faire est aussi le moment où notre population dans sa grande majorité ne sait plus vivre que dans un monde artificiel. Saura-t-on alors changer de cap ?

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1 : La solution à ce déménagement du tissu économique vers les pays à bas coût de main d’œuvre, ce qu’on appelle la délocalisation, a paru être l’instauration d’une société de la connaissance. Mais l’idée d’un partage du travail entre zones de conception des produits et de leur commercialisation et zones de fabrication se révèle concrètement inapplicable. Outre que ce concept ressemble fort à l’avatar d’un sentiment de supériorité à accent post colonial assez marqué, il a aussi l’inconvénient de faire fi des savoirs et savoir-faire bien présents dans les sociétés européennes des XIXème et XXème siècles. Le paysan, agriculteur bio sans le savoir, qui jonglait entre une dizaine d’espèces de pommiers pour optimiser leur production et les renforcer mutuellement n’avait donc pas de connaissances ? Le menuisier qui jouait avec intelligence sur les propriétés différentes du chêne, du châtaignier, du frêne et du mélèze pour faire des constructions durables sans recours à la chimie était-il lui aussi sans connaissances véritables ? Qui, du maraîcher d’hier n’utilisant aucun produit phytosanitaire et sachant organiser ses cultures en pilotant habilement leur rotation et leur positionnement afin que les espèces se soutiennent entre elles dans une bio-dynamie, ou du jeune cadre en marketing d’aujourd’hui matchant des fichiers clients, est-il le plus représentatif d’une société de connaissance ? Il serait aussi temps d’arrêter ce mépris pour le passé de notre société et de renouer avec l’humilité et la lucidité.

Sur ce thème, cf. l’article de Natacha Polony, La société de connaissance a fait pschitt, 14 septembre 2010.

2 : Les 4 milliards d’hommes restant vivent dans les pays pauvres souvent à l’écart de l’économie-monde, ou dans les zones reculées des pays à économie dite émergente. Mais par effet tache d’huile ils ont accès à certains produits du monde industriel dont la pénétration a d’ailleurs souvent un impact déstructurant sur les économies locales. Ces hommes participent de façon significative à un mouvement d’exode rural pour renforcer l’habitat urbain dans les mégalopoles du tiers monde ; ce qui a pour effet de renforcer la marchandisation de biens précédemment libres d’accès ou dépendant surtout d’une auto production, comme l’eau du puits ou les cultures vivrières de leurs villages abandonnés.

3 : N’oublions tout simplement pas l’eau ou les terres agricoles.

4 : Si l’on prend l’exemple du pétrole, la déplétion pétrolière a sans doute commencé avec cette décennie 2010-2020 ; et son effet sur les prix sera d’autant plus fort qu’il ne s’agit plus seulement d’engager une extraction toujours plus complexe et plus coûteuse comme le croient les économistes de la terre plate : le sentiment réel d’approcher de la fin d’une énergie formidable, sans concurrence par ses qualités, ne pourra que renchérir sa valeur aux yeux des pays producteurs et du marché. La crise des ressources, la crise écologique et l’inflation ont désormais partie liée, et ce thème sera sans doute une des leçons majeures de la décennie 2010.

5 : Voir à ce sujet le documentaire Manger peut-il nuire à la santé ? réalisé par Eric Guéret, diffusé sur FR3 Mercredi 16 février 2011 à 22h55 ; voir aussi Notre poison quotidien, Comment l’industrie chimique empoisonne notre assiette, Marie-Monique Robin, La Découverte, Coll. Cahiers libres, 10 mars 2011

6 : Des bateaux de pêche plus gros pour aller plus loin, donc d’autant plus consommateurs de pétrole, pour moins de poissons : la surpêche et la pollution des océans ont un coût vraiment perceptible, sans parler des effets à plus long terme.

7 : Voir sur ce thème, l’article de l’auteur, Deux France et un avenir, 22 novembre 2010.

8 : Voir notamment les questions posées autour des nouvelles lignes à grande vitesse(LGV) au Pays Basque et les oppositions suscitées.

9 : Sur le même thème il peut sembler incompréhensible qu’il faille dorénavant prévoir des cours d’orthographe dans les universités françaises à destination d’étudiants dont le français est la langue native.

10 : Le net ralentissement de la croissance démographique française, ajoutée à l’augmentation pour l’instant enregistrée de l’espérance de vie, entraîne mécaniquement pour les années qui viennent un vieillissement de la population. Il ne faudrait cependant pas en conclure que les choses iraient mieux si la France maintenait son taux de croissance démographique, les taux enregistrés depuis la fin de la seconde guerre mondiale ne pouvant se maintenir sans créer une surpopulation inévitable dans un délai rapproché et ce même dans le cadre oublieux des contraintes écologique qu’est la société de croissance (rappelons que le pays a enregistré une croissance démographique de 44 % en 50 ans après la seconde guerre mondiale).

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Société
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Franck PELLEGATTA 17/02/2011 13:33


Excellent article qui détermine les véritables enjeux avec beaucoup de simplicité et de réalisme.


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