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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 13:04

Le président du Comité National des Pêches Maritimes et des Elevages Marins (CNPMEM), M. Gérard Romiti  vient de faire publier dans le Monde du 10 décembre dernier, sous la forme d'une lettre au Président de la République, une publicité surréaliste dans laquelle il prétend que les pêcheurs sont les vrais écologistes de la mer. C’est écrit en gras pour que nous en soyons bien convaincus. On tombe à la renverse devant une telle affirmation !      

Les pêcheurs sont là dans une défense syndicale de leurs intérêts de court terme, mais ils sont à mille lieues de l’écologie. Tous les grands cétacés ont failli disparaître et il a fallu les combats de beaucoup d'écologistes, contre les pêcheurs justement, pour sauver le peu qui a pu l’être. Au Japon, en Norvège et en Islande quelques-uns mènent encore ce combat d’arrière-garde pour maintenir le droit de chasser jusqu’au dernier ces extraordinaires animaux. En 50 ans nous avons exterminé selon les espèces entre 50 et 90 % des grands poissons. La morue dont la mer regorgeait est maintenant réduite à presque rien et les rares prises sont de plus en plus petites, ce phénomène touche d'ailleurs beaucoup d'autres espèces. La défense des systèmes écologiques des grands fonds dont une bataille vient d’être récemment perdue suite au rejet par le parlement européen de l’interdiction du chalutage (1) dans ces zones illustre une fois de plus notre impuissance et notre marche vers l’abîme. Le sabre, l’empereur et le grenadier, (2) habitants de ces lieux fragiles subiront le même sort que les autres malgré le combat mené par Claire Nouvian et quelques associations comme Bloom.    

Cette récupération corporatiste de l’écologie n’est pas propre aux marins pêcheurs. Les agriculteurs parfois et les forestiers aussi prétendre être les vrais acteurs de la protection de la nature (par opposition à l’urbain « bobo » dont la caricature est sous-jacente à ces affirmations). Pourtant nos sols sont détruits (voir par exemple les explications de Claude Bourguignon), nos forêts sont maintenant des lieux de monoculture où on privilégie le rendement, où les arbres morts (pourtant essentiels au cycle de la forêt) sont éliminés, où l’on plante au lieu de laisser la sélection naturelle faire son terrible, mais si nécessaire, rôle d’adaptation du vivant, bref ce sont des lieux de productions économiques et non plus des espaces naturels.

Que les marins ou les agriculteurs veuillent vivre et défendre leur métiers, on doit l'admettre, qu’ils affirment nourrir les hommes et qu’il faille bien en passer par là, on peut le comprendre. Ces professions ont de vrais arguments à faire valoir, comme les routiers d’ailleurs qui rappellent que pour que nous puissions consommer il faut bien qu’un camion ait amené les produits jusqu’à leurs distributeurs ; mais qu’ils prétendent agir au nom de l’écologie, voilà qui relève du mensonge.

Cela n’exonère pas le consommateur de sa responsabilité. Il va de soi que toutes ces activités (pêche, agriculture intensive, bétonisation générale du territoire au nom du transport…) n’existent que parce qu’en face se trouve une demande. In fine la responsabilité incombe à la terrible multiplication de notre nombre par notre appétit de consommer, à laquelle les différentes professions ne font que répondre. Il ne s’agit donc pas de les ostraciser, tout le tissu économique est responsable.

C’est un problème de fond que des écologistes comme James Lovelock avaient bien compris. Quel est le rôle de l’homme ? Voulons-nous nous substituer à la nature et devenir les gestionnaires de la planète ?  Cela serait un pari bien audacieux ! La nature a préservé la vie sur Terre pendant 3,8 milliards d’années et en quelques siècles nous avons mis à bas la plupart des grands équilibres tout en éliminant presque toute la mégafaune. Au vu de ce bilan nous réclamons le droit d’aller plus avant et d’êtres les écologistes de notre Terre ! Allons donc, quelle indécence !

Les véritables écologistes sont ceux du « non agir », ce sont ceux qui ont pour seul objectif de laisser de l’espace et du temps pour que la nature retrouve ses droits et ses règles de fonctionnement qui ont depuis tous temps à la fois fait leurs preuves et sculpté la magnificence de la planète. Le seul combat écologiste qui vaille est de redonner à la nature la maîtrise de ses équilibres, il n’est pas de nous y substituer, il n’est pas de nous en réclamer quand, au contraire, nous la détruisons.

Concernant la pêche, sans doute ne pourrons-nous nous passer d’une réflexion sur la pertinence d’une économie de prédation dans un monde de sept milliards d’humains. D’ailleurs sur la terre ferme depuis longtemps ce type d’économie s’est évidemment révélé intenable. Un prédateur de 50 kg comme l’Homme a besoin de plusieurs kilomètres carrés par individu. Nous sommes environ mille fois trop nombreux pour maintenir ce mode de fonctionnement. On ne parle plus de poissons d’ailleurs mais de réserves halieutiques. Ce choix des mots exprime au mieux notre chosification de la nature et le peu de considération que nous portons au vivant.

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(1) Voir aussi cet article du Figaro ainsi que celui-ci du site Biosphère.

(2) Sur ces trois poissons voir également ce site.

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Published by Didier Barthès - dans Biodiversité
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commentaires

Claudec 19/12/2013 09:28

@ Michel Barthes - (suite à réponse de ce jour à commentaire N° 2) Merci de cette précision. J'avais noté ce titre, tel que vous l'annonciez dans votre article "NOUVELLE DONNE ET VIEUX MACHIN", et
j'attends avec intérêt sa sortie en librairie.

teysseire 13/12/2013 20:21

Vous avez raison quand vous dites que le choix des mots exprime au mieux notre chosification de la nature.Que ce soit pour les protéines sur pattes ou à nageoires ou les espaces agricoles, l'humain
ne voit la terre que comme un gigantesque garde-manger à son entière disposition.
Par ailleurs, à force de vouloir sauvegarder les "droits" de toutes les corporations et communautés,au nom de la justice ou de l'égalité,on voit bien que rien ne peut aller vers la préservation de
ce qui reste de la planète. En n'oeuvrant que pour la justice,l'égalité,le respect, la santé des hommes et rien que des hommes, nous avons oeuvré pour leur déshumanisation.

Claudec 13/12/2013 08:37

Ce n'est pas le blog "Economie durable" qui est mis en cause, mais un article dont il faut bien admettre qu'il oubliait quelque peu la dimension démographique de la situation évoquée.
Que le blog lui-même considère la surpopulation comme un risque majeur dans l'avenir de l'homme est précisément la raison pour laquelle je l'apprécie parmi ceux qui traitent d'écologie, au point de
m'y être abonné.

Didier BARTHES 19/12/2013 09:12



Prochaïnement devrait sortir aux éditions Sang de la Terre le livre  "Moins Nombreux plus heureux", un ouvrage coordonné par Michel Sourrouille et regroupant
sur cette question treize points de vue d'approches différentes mais de conclusions convergentes qui devrait conforter vos convictions. Vous verrez que c'est évidemment un sujet que les auteurs
de ce blog ont particulièrement à coeur.



Claudec 12/12/2013 19:32

« Les pêcheurs sont là dans une défense syndicale de leurs intérêts de court terme, mais ils sont à mille lieues de l’écologie. »
Mais l'écologie elle-même n'est-elle pas à mille lieues du problème qui est avant tout de nature démographique ?

« La nature a préservé la vie sur Terre pendant 3,8 milliards d’années et en quelques siècles nous avons mis à bas la plupart des grands équilibres... ».
Parce qu'en seulement 20 siècles la population de prédateurs que nous sommes est passée de 250 millions à 7 milliards. Comme cette population promet de passer à 9 milliards en 2050 puis à plus de
11 milliards au début du prochain siècle, facile de deviner la suite, avec ou sans les pêcheurs ... et l'écologie.

« In fine la responsabilité incombe à la terrible multiplication de notre nombre par notre appétit de consommer, ... ».
Formule coupablement réductrice, car évoquer la multiplication de notre appétit par notre nombre à un instant "t" ne suffit pas. Il faut aussi, et surtout, tenir compte de la multiplication de
notre nombre lui-même. S'il demeure envisageable de restreindre notre appétit, l'est-il d'enrayer notre propre prolifération, quand nul n'ose seulement aborder cette question pourtant fondamentale
?

« Les véritables écologistes sont ceux du « non agir », ce sont ceux qui ont pour seul objectif de laisser de l’espace et du temps pour que la nature retrouve ses droits et ses règles de
fonctionnement qui ont depuis tous temps à la fois fait leurs preuves et sculpté la magnificence de la planète. » Des mots ... quand chacun sait que la nature n'a aucune chance de retrouver "ses
droits et ses règles de fonctionnement". Si comme l'annonçait Albert Jacquard, le temps du monde fini est en cours, la question est dorénavant, comment et combien de temps pourrons-nous jouer les
prolongations ?
Ce n'est assurément pas en continuant d'augmenter le nombre des premiers prédateurs de la planète.

Pour approfondir cette réaction, voir :
http://claudec-abominablepyramidesociale.blogspot.com

Didier BARTHES - Jean-Christophe VIGNAL 12/12/2013 20:59



Il est très rare qu'on reproche à ce blog de ne pas accorder suffisamment d'importance au facteur démographique. Rassurez-vous, la qualité de porte parole de
l'association Démographie Responsable de l'auteur de cet article doit vous garantir qu'il en est parfaitement conscient.


Si j'ajoute le nombre d'articles que vous trouverez dans la rubrique Démographie de ce blog vous serez tout à fait convaincu que nous vous suivons pleinement dans
vos remarques.



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