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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 15:44

Sous les pavés il n'y a plus la plage

 Il y a l'enfer et la Sécurité  

                                                                                                  Léo Ferré, «Il n’y a plus rien»

 

Vie sécurisée – Société industrielle – Principe de précaution – Cas théorique le pire – Elimination de l’improbable –Valeurs de sécurité – Risque technologique majeur – Théorie des catastrophes – Pollution chimique –Accident nucléaire – Fukushima – Société de croissance – Société du risque démesuré – La contre-vie

 

Longtemps on a pu croire que notre société nous protégeait du risque. Mieux chauffé, mieux soigné, mieux nourri, l’homo industrialis a bénéficié de progrès constants. Avec la sécurité qui a envahi d’abord avec succès la logique réglementaire, et a gagné ensuite l’esprit même de nos choix quotidiens. Jusqu’à intégrer le principe de précaution dans notre ordre juridique au plus haut niveau. Jusqu’à accepter en contrepartie un accroissement notable de la contrainte sociale, un mode très encadré de nos comportements, un enfermement de nos vies pour ne pas reprendre la formule de Ferré.

Longtemps on a pu croire qu’on avait échangé la plage, l’aventure, la liberté, contre la sécurité. On s’est trompé. Nous nous sommes trompés.

La société de croissance, cette société qui met en mouvement la civilisation industrielle, fonctionne à coup de paris fous.

Comment qualifier autrement la logique qui a présidée à la dissémination dans la nature de 100.000 substances chimiques dans les soixante dernières années alors qu’il est impossible de mesurer leurs interactions et leurs effets (1) ?

Comment qualifier le choix qui a été fait d’utiliser à grande ampleur le PCB (ou polychlorobiphényle), au point de ne plus trouver une rivière un tant soit peu importante vierge de cette pollution, alors qu’on ne mesurait pas l’impact négatif et sans appel de ce produit ?

Comment encore qualifier la décision prise par le Japon d’installer sur un territoire connu pour sa sismicité violente des centrales nucléaires (2) sinon de pari fou ?

Il y a enfin un méta-pari fou, qui est bien plus qu’un rêve prométhéen : celui qui a consisté à penser le monde comme illimité. Et maintenant que notre société mondialisée touche aux limites de notre Terre qui n’en peut mais, un nouveau pari sur l’intelligence de la recherche&développement nous est proposé (3). Grâce à la technique et à un développement devenu durable, nous pourrions demain continuer à nous déplacer toujours plus loin toujours plus vite, à vivre toujours plus intensément et à manger toujours plus nombreux.

Demain nous serons entre neuf et dix milliards d’hommes sur la Terre à vouloir vivre selon des standards proches de l’occidental moyen actuel. Et plutôt que de changer drastiquement nos habitudes, on nous propose de faire ce pari bricolé (4) du développement durable. Qui est prêt à prendre ce risque ? Ne serait-il pas plus sûr de s’orienter sans délai vers une société modeste et sobre où une vita povera nous libérerait d’un matérialisme étouffant et sans saveur ?

Qu’avons-nous de plus cher au monde ? Si nous voulons donner la priorité à la vie et sortir de la société du risque fou, alors il nous faut sortir de la société de croissance.

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1 : L’effet cocktail complique grandement les choses ; trois substances chimiques peuvent chacune ne pas générer de problème à l’homme mais leur combinaison peut se révéler désastreuse. Le principe dose-effet posé par Paracelse est lui aussi battu en brèche, notamment au sujet des hormones ; c’est plutôt un effet faible dose que l’on peut constater, une sorte d’effet papillon en quelque sorte. Les perturbateurs endocriniens ne sont pas un fantasme, et les valeurs de sécurité utilisées pour déterminer les DJA (dose journalière admissible) et les LMR (limite maximale de résidus de pesticides) sont à tout le moins discutables. Tout ceci pour dire que le recours massif et sans précaution véritable à la chimie dans nos process peut atteindre assez vite un seuil de contre-productivité, concept cher à Illich, pour se transformer ensuite en élément destructeur. Nous sommes ici dans l’au-delà de la contre-productivité, nous sommes dans la contre-vie. Sur ce sujet, cf. Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin, coll. Cahiers Libres, Arte Edition, mars 2011 ou Le livre noir de l’agriculture, Isabelle Saporta, coll. Documents, Ed. Fayard, février 2011.

 

2 : L’accident nucléaire majeur de Fukushima est le résultat exemplaire d’un raisonnement immodeste et irresponsable (a). On part d’un besoin en énergie d’un archipel pauvre en énergies fossiles, on calcule le risque de sismicité en regardant dans un passé de quelques siècles seulement alors que les spécialistes savent pertinemment que le temps de la géologie se calcule sur des milliers d’années, bref on élimine l’improbable pour raisonner sur le cas théorique le pire et lancer une opération industrielle qui ne supporte pas d’aléas majeurs et dont les effets négatifs peuvent se révéler immenses. Quand l’accident se produit, le ratio bénéfice-risque paraît alors hors de proportion et le risque technologique majeur pris apparaît inacceptable ; c’est alors seulement que la question du besoin en énergie du Japon est à nouveau posée, ou plus fondamentalement la façon dont les hommes occupent ce territoire. Sur ce thème, voir P. Lagadec, Le risque technologique majeur. Politique, risque et processus de développement. Paris-Oxford, Pergamon Press, 1981.

a ) Que dire de la position d’Ankara de maintenir sa décision de construire une centrale nucléaire sur le site d’Akkuyu à 25 km d’une faille sismique, après Fukushima ? Décidément le nucléaire est aussi le paradis des externalités négatives, le bénéfice immédiat étant pour la Turquie et le risque de contre-vie pesant sur l’ensemble des pays de la zone.

 

3 : L’idée de sortir de l’impasse environnementale dans laquelle la société mondialisée semble s’être engagée, par un ensemble de sauts techno-scientifiques et une exacerbation des logiques d’efficacité, s’inscrit dans la culture des Lumières, et par là se trouve à la fois rassurante et séduisante. Ainsi dix milliards d’humains pourraient vivre selon un mode de vie construit sur nos standards actuels écologiquement optimisés. Nulle rupture ici, les thuriféraires du développement durable et du cradle to cradle (a) sont bien les petits-enfants des zélateurs du Progrès et les enfants des managers de l’efficiency décrits notamment par Pierre Legendre (in Leçons II. L'Empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels, Ed. Fayard, 1983).

Mais derrière les mots, il s’agit simplement de repousser les limites d’un monde perçu comme un environnement qui nous fait défaut, aux fins de poursuivre dans une orgueilleuse solitude (b) nos vies de consommateurs, sans remettre en cause l’expansion démographique de notre espèce.

a) Cradle to cradle : Littéralement « du berceau au berceau » l’expression faisant référence à la conception de produits autorisant un recyclage permanent. Cradle to cradle , Créer et recycler à l'infini. William McDonough (Auteur), Michael Braungart (Auteur), Alexandra Maillard (Traduction)  Etude (broché). Paru en 03/2011. Coll. Manifestô, Alternatives (Editions).

b) Sur ce thème, cf. Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, Olivier Rey, Le seuil, 2006.

  

4 : Bricolé, le développement durable ? Bien sûr il est nécessaire d’améliorer nos installations et nos processus, et ces changements peuvent faire l’objet d’un consensus avec les tenants de la croissance verte, mais il y a aussi des limites physiques sur lesquelles on bute inévitablement (a). Comment nourrir, de façon saine et sans épuiser les sols, dix milliards d’hommes tout en exploitant la biomasse et en laissant suffisamment d’espace à la vie sauvage? Comment penser que l’éco-conception et le recyclage généralisé permettront, de façon durable et pérenne, à l’ensemble des populations du monde de vivre un peu comme nous avec quelques règles environnementalistes en plus ? Comment imaginer de pouvoir vivre en partageant une mobilité importante avec l’ensemble des hommes, tout en faisant l’impasse à la fois sur les technologies dangereuses comme le nucléaire et sur les énergies carbonées ? On ne saurait jouer le futur de notre monde sur l’invention prochaine du tapis volant… aujourd’hui le pari du développement durable ressemble plus à une ruse pour échapper à la nécessaire remise en question de nos grandes options sociétales qu’à une solution sérieuse. Or le temps nous est compté au vu de la rapide dégradation de l’état de notre planète. Les illusions de la techno-science, bases de la croyance dans le développement durable et la croissance verte, sont les ingrédients d’un pari fou dont nous sommes l’enjeu et ne font que retarder la mise en place des solutions radicales nécessaires.

a) Voir sur ce sujet l’équation dite de Kaya in Manicore - Qu'est-ce que l'équation de Kaya ? Jean-Marc Jancovici, décembre 2007. A la fin de son raisonnement Jancovici conclut : « avec les indicateurs que nous utilisons, la décroissance sera très difficile à éviter, non par idéologie, mais parce que, hélas pour nous, le monde est fini ».

 

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Société
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