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4 novembre 2014 2 04 /11 /novembre /2014 07:44

Qui veut faire l'homme, fait la bête

Depuis que l'homme a appris à faire société, à se différencier des autres animaux, il a entretenu la haine de ses origines.

Quand il essartait au cœur des forêts profondes, le futur occidental, avait pour obsession de tenir les bois et leurs hôtes en respect, de mettre des lisières à l'ensauvagement menaçant son âme et sa clairière. La Grèce Antique voyait la nature indomptée comme le domaine des forces femelles sauvages et irrationnelles. Notre civilisation n'a pu se concevoir que hors de et contre la nature. Nature dont l'homme pensait que le dessein était de le rendre, lui, être orgueilleux mais faible, à son ancien état d'animalité. D'où la dichotomie apprise comme une bible entre l'être doué d'esprit et l'être au ''naturel''. 

Pour Florence Burgat philosophe et auteur d'ouvrages sur la condition animale, '' c'est en tant qu'elle indique le sauvage dans l'homme que son appartenance à la nature lui est insupportable ''. Effacer la trace, la tache originelle.

Le rapport de dépendance au monde vivant s'est donc réduit pour l'homme à sa domination. Pour ne pas sombrer dans  l'horreur du ré-ensauvagement, il a dû se rendre  maître de tout ce qui était hors-champ de l'humain. Le réduire, le soumettre. Et sa compétence technique l'a superbement aidé à se de désolidariser des autres vivants, à se délier de son biotope. Il s'est pensé hors-sol. Et il y a si parfaitement réussi que la plupart de nos congénères considèrent comme légitime l'élevage industriel ou l'artificialisation de 165 hectares de terre par jour, en France.

La nature s'est réduite à devenir notre supermarché d'où le sauvage est exclu bien sûr, qui ne produit ni fraises en hiver ni maïs en suffisance pour nourrir nos troupes qui se multiplient sans retenue. Notre imaginaire s'est  habitué à considérer comme animaux, nos seuls chiens et chats, ceux des zoos ou des safaris-photos n'étant que des images divertissantes. Quant au dernier cercle de l'enfer, il est peuplé de nos repas à pattes ou nageoires à qui nous infligeons de sauvages abominations (ne parlons pas des chasseurs ''gérants ''de la nature et maîtres tout puissants de la faune, ou de ce qu'il en reste).

Nous pleurons à présent sur ce qu'est devenue la planète sans pour autant remettre en cause la légitimité de notre mainmise. Et pourtant, tout en refusant le sauvage, nous avons établi une sauvagerie planétaire sur tout le reste du vivant. Frères humains compris (voir à ce sujet   '' L'ensauvagement, le retour à la barbarie '' de Thérèse Delpech).

Préserver la ''nature naturelle''

En réponse au  sentiment naissant de la perte de la biodiversité, est né au XIXème siècle, un courant de préservation des espaces naturels. La première réalisation a été la création du Parc Naturel Yosémite aux Etats-Unis en 1864. En France les débuts furent timides dans la première moitié du XXème siècle : parcs nationaux, puis parcs régionaux dans les années 60. Ceux-ci étaient dans l'esprit de De Gaule des lieux de divertissements et de ressourcements pour les urbains.

Face à tout cela François Terrasson (écrivain et naturaliste), demeure réservé : la nature ne se gère pas, elle s'auto-entretient. Sans nier leur utilité, il dénonce le fait que les parcs servent souvent de paravent à notre désir de soumettre la nature à nos besoins et qu'ils cautionnent une large destruction autour des zones protégées.  

Par ailleurs, ces parcs ont une réglementation plutôt - et de plus en plus - souple : l'exploitation forestière, l'agriculture, l'élevage, la pêche ou la chasse peuvent y être autorisés. « La chasse est autorisée dans 70 % des réserves naturelles d'Etat et dans 100 % des nouvelles réserves de France » (source ASPAS). Quand ce n'est pas, comme dans le parc de Calanques, le déversement de boues toxiques provenant de l'usine d'alumine de Gardanne ! On peut y organiser des battues d'effarouchement du loup comme dans le Parc des Ecrins. La réglementation compose souvent avec la pression des lobbies de la chasse, de l'élevage ou du tourisme. L'urbanisation galopante menace toujours plus de zones naturelles.

Si l'on ajoute à cela  que '' l'engagement de l'Etat de doubler la surface des aires protégées en passant de 1 % du territoire à 2 %, est en panne sèche '' (source ASPAS), on peut être inquiet sur une véritable protection des milieux naturels.

Les Réserves de Vie Sauvage du Conservatoire Espace

Face à cet état de fait, l'Association  pour la  Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)  qui lutte depuis 30 ans pour le respect  de la nature, a déposé le label ''Réserves de Vie Sauvage'', ces réserves font partie  du Conservatoire Espace qui a pour but '' de rendre aux plantes et aux bêtes une part de la terre.''

L'ASPAS achète (grâce à des dons de particuliers, d'associations ou des legs) des terrains non-agricoles qui possèdent des caractéristiques intéressantes pour la flore ou la faune sauvage : vieilles forêts, éboulis, zones humides, gorges, falaises...  

Cette méthode de protection de sites naturels est encore peu développée en France, pourtant '' la maîtrise foncière constitue le moyen le plus sûr pour assurer une protection solide et pérenne des milieux naturels. Elle permet d'adapter au plus juste les modalités de gestion, dans le seul intérêt de la vie sauvage.''

D'ailleurs n'importe qui peut ainsi, en donnant 30 euros, permettre la création d'une parcelle de 200 m2 préservée, appelée '' part de vie sauvage'' et  participer activement à la protection du patrimoine naturel.

L'association a ainsi pu créer trois réserves :

Celle Grand Barry sur la commune de Véronne (26), 105 hectares de bois et landes avec des richesses en termes de flore (orchidées), invertébrés, reptiles, mammifères (cerfs, chamois, renards, blaireaux, etc. et la présence confirmée de loups et lynx à proximité).

Celle des Deux Lacs : 60 hectares de zones humides au confluent du Rhône et du vieux Rhône, à Châteauneuf du Rhône (26), correspondant à d'anciennes gravières où la vie reprend ses droits.

Celle du Trégor : 60 hectares de taillis et forêts dans les Côtes d'Armor, longés par un cours d'eau à saumons réputé.

Une autre réserve est en cours de création dans le Massif Central.

Ces espaces bénéficient d'une réglementation très restrictive: chasse, pêche, cueillette, exploitation agricole ou forestière... y sont interdites. La promenade à pieds y est permise dans les sentiers prévus, les chiens y sont tenus en laisse. Le Conservatoire veille à l'indépendance vis à vis  des contingences politiques ou économiques et ne  « transigera pas sur le respect de la faune, la flore et sur sa libre évolution (Naturalité) ».

La Réserve du Grand Barry a intégré le réseau européen Rewilding Europe qui espère bloquer la dégradation continue de la biodiversité et faire de l'Europe, un espace géographique plus favorable à la vie sauvage et aux processus naturels de la faune et de la flore.

Le comédien et réalisateur Jacques Perrin est le parrain de la réserve du Grand Barry, voici 2 extraits de son beau discours d'inauguration :

'' Nous puisons nos rêves dans la nature indomptée et rebelle. Elle éveille notre curiosité d'enfant et nous ressource en affichant une infinie diversité. Multiplier les réserves, c'est laisser aux hommes à venir des jardins secrets pour s'y perdre. ''

'' Chaque fois que nous avons su offrir à la nature un espace de liberté, elle s'est de nouveau épanouie dans toute son exubérance et sa diversité. La nature se débrouille très bien toute seule, elle n'a nul besoin que nous l'entretenions. ''

Ces réalisations uniques en France, témoignent de l'acceptation d'un nouveau rapport à la Terre, l'acceptation d'un hors-champ humain. La forêt n'a pas besoin de nous. Ceux qui la peuplent non plus. Nous ne sommes pas les jardiniers  de notre planète - tout au plus de notre potager - mais nous ne devons plus être ses prédateurs barbares.

Ceux qui ont eu la chance de passer leur enfance près des forêts, des ruisseaux, des près  savent quels trésors ils ont engrangés pour toute leur vie. Ils savent aussi quelles pertes terribles ils ont vécues et vivent encore, à cause des milliards d'humains avides et inconscients.

Que serait le monde sans jardin secret où se perdre, sans bois ou grève sauvage ?

La nature sauvage non seulement a nourri notre imaginaire mais elle a été la matrice de nos mythes fondateurs, de nos légendes humanisantes. F. Terrasson distinguait entre '' l'hominisation'' terminée depuis un demi-million d'années et l''humanisation '' encore en cours. Il s'agit d'échapper à la tyrannie de la violence, de la prédation, de trouver des règles de respect  et de coopération à l'intérieur de l’espèce, avec les autres espèces, la nature. Quel travail encore à faire !

Voilà pourquoi les Réserves de Vie Sauvage participent à notre humanisation, à l'écart de la sauvagerie de notre siècle !

'' L'homme est le fils de la forêt et le père du désert.'' R. Jeannel

'' L'homme, on dit qu'il est fait de cellules et de sang. Mais en réalité, il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc mais composé d'images éparses comme les feuilles des arbres et à travers desquelles  il faut que le vent passe pour que ça chante.'' J. Giono

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Published by Anne-Marie Teysseire - dans Biodiversité
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commentaires

teysseire 04/11/2014 19:54

A Claudec: le scandale est bien évidemment qu'il faille défendre la nature sauvage et qu"elle ne puisse subsister que dans des territoires minuscules plus mausolées que réalités naturelles . Mais
si ces initiatives n'existaient pas? Si nous refusions tous d'agir puisque tout est foutu? Il me semble qu'il faut saluer ce genre d'initiatives, les gens qui les pensent et tous ceux qui parlent
vrai bien sûr, en ce qui concerne le désastre de la démographie humaine.

Didier Barthès 04/11/2014 11:22

Je fais ce petit extrait de votre article tant je crois qu' il résume au mieux la philosophie - hélas si rare - qui devrait imprégner tout écologiste : "l'acceptation d'un hors-champ humain... nous
ne sommes pas les jardiniers de notre planète" en un mot le respect pour le reste du monde. Galilée et d'autres nous ont expulsés du centre de l'Univers, mais le sens profond de leur message ne
semble toujours pas avoir été compris et nous n'avons fait aucun pas vers l'humilité.
"Ces réalisations uniques en France, témoignent de l'acceptation d'un nouveau rapport à la Terre, l'acceptation d'un hors-champ humain. La forêt n'a pas besoin de nous. Ceux qui la peuplent non
plus. Nous ne sommes pas les jardiniers de notre planète - tout au plus de notre potager - mais nous ne devons plus être ses prédateurs barbares."

Claude COURTY (alias Claudec) 04/11/2014 09:58

Plaidoyer combien louable, mais bien timide. Si poésie et rêve sont des composantes essentielles de notre vie, ni celui-ci ni celle-là ne doivent nous faire méconnaître que les réserves
"naturelles" (insignifiantes en termes d'écosystèmes rapportés à la planète) sont promises à n'être que des enclaves condamnées à la raréfaction puis à la disparition, dans un monde que le premier
des prédateurs finira de saccager par le nombre, en dépit de toute la raison dont il serait capable de faire preuve.
Article à lire en se rappelant les propos de Alan WEISMAN cités sur ce blog (et ailleurs) : « Si l’espèce humaine continue [de proliférer], nous serons plus de 10 milliards en 2100.
Supposons cependant – de façon purement théorique – que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. A la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliards d’habitants. Le
chiffre de 1900. Nous libérerions ainsi des milliards d’hectares de terres que pourraient réinvestir les autres espèces vivantes – essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes (et à notre
place au sein de ces écosystèmes). »
C'est à ce titre que je reprochais récemment ici-même à Yves COCHET de nous distraire avec ce qui n'est pas l'essentiel, et de s'abstenir de prendre clairement position en matière de surpopulation
et surtout de dénatalité. Il n'est d'ailleurs pas seul dans son cas, tous les leaders écologistes, de DUMONT à DUFLOT en passant par WEACHTER et bien d'autres font de même. Même le grand
imprécateur de Bègles s'en abstient. Je viens de parcourir leurs blogs et sites : aucun n'aborde clairement ces questions, aussi précautionneusement que ce soit ; si je suis dans
l'erreur, merci de me démentir.
Ceci dit, cordiaux remerciements à Anne-Marie TEYSSEIRE pour s'être fendue d'un article qui est loin d'être inutile.

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