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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 16:04

Depuis 40 ans au moins, il n’y a plus rien de bien original à rappeler que la société de consommation est une société de frustration. Cette frustration est inhérente à toute progression matérielle continue. La comparaison de nos possessions avec celles des autres mais aussi avec nos  futures et potentielles acquisitions engendre une insatisfaction permanente. Ce manque est d’ailleurs au cœur de l’équilibre économique de nos sociétés, il nous pousse vers le « toujours plus » et constitue le moteur principal de la croissance. Le prix à payer est toutefois assez lourd. D’une part nous détruisons la planète, d’autre part nous nous trouvons condamnés à supporter cette contradiction d’être à la fois riches et insatisfaits, deux handicaps inacceptables pour une économie pérenne.

Mais une seconde forme d’insatisfaction, peut-être encore plus violente et trop peu médiatisée, sans doute parce qu'encore au futur pour l'essentiel, vient désormais s’ajouter à la première : l’obligation de brimer nos potentialités matérielles pour les rendre compatibles à la fois avec la finitude de la planète et avec la vie en société.

L’automobile nous fournit l’exemple le plus évident. Nous savons désormais fabriquer des voitures puissantes et confortables (1), capables pour la plupart de rouler durablement à 150 ou 160 kilomètres à l’heure. Cependant, des impératifs de sécurité (2) et plus encore les embouteillages du fait du caractère urbain de nos déplacements, font que concrètement, nous roulons le plus souvent à moins de 50 kilomètres à l’heure. Nos potentialités technologiques se heurtent là aux limites de la planète. Nous ne pouvons aller vite, non parce que c’est techniquement impossible, mais parce que ce n’est pas raisonnable et parce que de toute façon, notre densité de peuplement nous l’interdit. Nous devons donc établir et respecter des lois destinées à limiter administrativement les performances réelles de nos machines.

Cette limitation touche maintenant presque toutes nos productions. Nous pouvons construire des centrales nucléaires développant une puissance faramineuse. Le défi n’est plus aujourd’hui seulement de produire cette puissance, il est, et de plus en plus,  de pouvoir la mettre à disposition en toute sécurité dans un espace densément peuplé où tout accident aurait de graves conséquences. De manière plus générale, les coûts liés à la sécurité ainsi qu’à l’acceptabilité des technologies représentent une proportion croissante des dépenses de construction et de fonctionnement de nos outils.

Un tel blocage ne se cantonne pas à l’utilisation directe d’objets toujours plus efficaces et plus puissants, il résulte parfois de leur usage indirect et multiple. Il n’est ainsi pas exclu, du fait de notre démographie et de notre consommation individuelle, que nous devions cesser de brûler le charbon avant qu’il ne soit épuisé, parce que l’atmosphère terrestre ne supportera plus l’enrichissement en CO2 et en polluants divers que cela suppose. Nous devrons aussi cesser la pêche pour la même raison, non que nous ne sachions plus faire, mais parce que la planète ne le supportera plus.

Il en est de même de la question démographique souvent évoquée sur ce blog. La richesse de nos sociétés et la disponibilité en énergie abondante et bon marché ont favorisé le développement et l’utilisation de technologies permettant un confort matériel et un système de santé réduisant à presque rien la mortalité infantile et allongeant durablement la vie de la plupart d’entre nous. Ce qui apparait comme un bienfait impose en retour de limiter fortement notre fécondité faute de quoi, la Terre va bientôt se trouver submergée. Cette diminution est bien entamée puisque depuis 1950, le nombre d’enfants par femme a été divisé par deux, passant de 5 à 2,5 au niveau mondial. Pourtant cette diminution n’est pas suffisante; dans le même temps la planète a vu son nombre d’habitants multiplié par presque trois (passant de 2,5 à 7,1 milliards en 63 ans) Nous devons donc nous limiter et donc, là aussi, admettre une certaine frustration par confrontation aux limites de la planète. Dans les faits et dans de nombreux pays, à court terme le nombre d’enfants ne sera plus libre. C’est une conséquence surprenante, apparemment contradictoire mais en vérité obligée de notre toute puissance technologique, une forme particulière d’externalité négative.

Plus indirecte encore, se pose la question de l’éducation. La richesse globale de nos sociétés nous a permis de développer un vaste système éducatif donnant au plus grand nombre un minimum de culture générale et préparant les individus à des professions plus ou moins considérées comme intellectuelles, et par là plus « prestigieuses », basées sur la manipulation d’informations plus que de matière et ne supposant pas l’usage de nos muscles. Malgré une tertiarisation galopante, notre économie ne peut fournir les emplois correspondants. Cela  génère et entretient une frustration de nombre de diplômés qui se retrouvent sans aucun rôle et se voient déçus dans leurs ambitions. Cette frustration-là n’est pas la moindre, même si l'on peut probablement y remédier dans le temps en réorientant les formations et en revalorisant la profession d’artisan. On peut, il est vrai  y trouver aussi un autre intérêt : Redonner à l’éducation son véritable sens, favoriser l’intelligence et la culture  et non préparer les gens à un métier. Les mathématiques, la physique, la philosophie, la littérature sont de vraies richesses qui ne doivent pas être mesurées à leur seul usage professionnel. Les hommes sont des êtres pensants avant d’être des employés.

Aux frustrations d’ordre psychologique liées à la seule confrontation entre nos désirs et de nos moyens financiers personnels, va s’ajouter une frustration plus fondamentale et plus collective liée à l’incapacité de notre omnipuissance à s’épanouir dans un monde fini. Cette frustration-là sera plus grave parce qu’un mouvement de recul est toujours plus difficile à supporter et parce qu’elle s’adressera à l’ensemble de l’humanité, pauvres compris. Elle brisera le rêve du « toujours plus » ce à quoi nous ne sommes absolument pas préparés. Concevoir l’avenir dans la décroissance nécessite une véritable révolution des esprits.

Aux différents qualificatifs déjà attribués au 21ème siècle ajoutons celui-ci : Le 21ème siècle sera celui du repli et de l’acceptation de la décroissance. Nous trouverons là la condition d’une société durable, heureusement, à terme, une contrainte acceptée ne constitue plus une frustration.

_________________________________________________________(1) Beaucoup d'automobiles affichent désormais des puissances de l’ordre de 100 kilowatts. Pour mémoire un (fort)champion cycliste ne développe durablement que 400 watts soit 250 fois moins, concrètement une voiture d’une vingtaine de kilowatts suffirait à assurer la quasi-totalité de nos besoins.

(2) Limitation de vitesse qu’en aucun cas je ne veux ici remettre en cause. Les odes à la vitesse s’écroulent d’elles-mêmes au regard d’une vie perdue ou brisée.

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Published by Didier Barthès - dans Société
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commentaires

teysseire 04/09/2013 17:50

Le repli(espéré en ce qui me concerne)sera peut-être l'occasion d'appliquer les ressources-infinies- de l'intelligence humaine non aux technologies de plus en plus sophistiquées comme on le fait
depuis le début de l'ère industrielle, mais à la réflexion sur soi et le monde...et comme l'article l'indique, à la philosophie, la littérature, la musique... Richesses partageables qui ne génèrent
aucun effet de serre

Didier BARTHES 07/10/2013 16:59



Peut-être oui, peut-être... ce repli serait alors aussi un redéploiement sur d'autres territoires moins matériels. Cela est-il concevable ? L'Homme a-t-il jamais
marqué une réelle tentation en ce sens ? Ce n'est pas gagné, mais nous n'avons guère le choix, le monde est fini et seul l'esprit nous offre encore un peu d'espace.



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