Société

Lundi 3 mars 2014 1 03 /03 /Mars /2014 12:04

Un article de Madame Anne-Marie Teysseire.

En préambule, un détour par un domaine qui apparemment n'a rien à voir avec l'écologie.  

Les professionnels du soin psychique ainsi que ceux de l'enfance, constatent d'une façon assez unanime dans le public reçu, un changement de la façon d'être au monde. Certains parlent même de l'émergence « d'une nouvelle économie psychique » (1).

A l'école, en institutions, dans les cabinets ou centres de soins, les névroses et autres anciennes pathologies  résultant de la tension entre l'intériorisation des interdits et la force du désir, cèdent le pas à des troubles de type narcissique : impossibilité de supporter la frustration, agitation constante, difficultés d'apprentissages, incapacité à vivre avec les autres... Or, le fonctionnement des individus n'est pas indépendant du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent et des idéaux qu'elle véhicule.

Nos sociétés développées produisent  ainsi de plus en plus d'enfants et donc de jeunes adultes qui ne possèdent « qu'une boite à outils très restreinte » (2) pour  vivre en société.  Ils semblent être restés en deçà de l'étape atteinte chez le petit d'homme, ordinairement vers 6 ou 7 ans. Cette étape  qui permet le renoncement à la satisfaction immédiate, le consentement au manque et à la place de l'autre.

En bout de course du néo-libéralisme, nous voilà  devenus en (grande) partie, des êtres infantiles ne trouvant aucun tiers pour faire butée à leur désir de toute-puissance puisqu'au contraire tout est fait pour  nous éviter perte, frustration, contrainte. Des enfants aliénés à leurs pulsions puis des ayant-droits, de toujours plus de droits, au lieu de citoyens.

Nous sommes passés, grâce au génie technique et scientifique, du désir de repousser toujours plus loin les limites, au refus des limites. D'un mode de pensée intériorisant les interdits à celui qui met en avant le déni (3).

Ainsi donc, alors que nous croyons aller toujours plus vers la pointe ultime du progrès, de l'évolution, nous sommes à mon avis, dans des sociétés très régressives car ce qui fait « l'humus  humain » (4) c'est la capacité à sortir de la toute-puissance infantile et à accepter sa juste place .

Nous voilà donc bien conditionnés  dans nos sociétés occidentales, pour considérer au mieux  la  planète comme notre parc d'attraction et notre supermarché, pour espérer que la science trouve le vaccin contre la mort et en attendant, le moyen de donner la becquée à 12 ou 15 milliards d'humains.

Outre ce que cela sous-entend comme possibles totalitarismes - ne serait-ce  aujourd'hui, que celui du politiquement correct -, on peut se demander comment de telles sociétés pourraient accepter de restreindre leurs « besoins» , de perdre le droit au toujours plus, de cesser de considérer l'humain comme Etre Suprême qui « est la seule fin et tout le reste, les moyens » comme le pensent nombre de scientifiques ou philosophes et notamment Luc Ferry ? (5).

Humus, humain et humilité ont  pourtant racines communes.

Il serait faux de dire que le discours de l'humilité est absent des débats. En témoigne un article récent de Tristan Lecomte,  fondateur d'Alter Eco dans l'Express «  L'humilité est ce qui sauvera le monde », Gilles bœuf considère que les termes clefs de l'écologie sont « Humilité, harmonie et partage » Les discours de Pierre Rabhi sont tous empreints de ce sentiment envers la nature : « l'ère de la sobriété et de la frugalité heureuse a sonné ».

Effectivement la Terre n'est pas notre jardin, nous ne sommes qu'une des expressions du vivant et nous ne devrions nous autoriser à nous l'approprier que dans une mesure très modeste.

Mais le vœu de « vita povera » qui s'exprime de plus en plus dans les milieux écolos, s'il est nécessaire,  me paraît entaché de deux autres dénis essentiels: d'abord, celui de la réalité de la nature humaine. Nous ne serons jamais 10 milliards de Pierre Rabhi ou de François d'Assise ! Nous ne partagerons pas, et tant qu'elle le pourra, la majorité d'entre nous, cherchera à avoir toujours plus, quitte à éliminer l'autre partie.

L'autre déni,  témoignant de la résistance de notre orgueil humain démesuré, se niche dans le refus de limiter notre reproduction.

Comme si, après la mort des religions et des idéologies, le sacré s'était réfugié dans le corps de l'homme et l'extension de son espèce. Que ne fait-on pas pour le vénérer ce corps, le soigner, prolonger son existence, dépasser ses capacités, exalter ses plaisirs ! Peu, à part quelques religieux suspects, nous disent qu'il y a plus important que la survie d'un homme, que la continuation de la Vie est plus importante par exemple...

Et dans cette nouvelle déification de  l'humain - en tant que machine corporelle, pourrait-on dire - est inclus le respect absolu de sa reproduction sans limite. En témoignent les débats récurrents sur la faible natalité occidentale où les idées de déclin catastrophique voisinent avec le sentiment de  fierté virile des Français quant au nombre de bébés produits. Et cette «pédolâtrie» n'est pas synonyme d'amour des enfants, comme le montrait le préambule !  

Ceux qui sont préoccupés d'écologie  proclament : « le nombre d'humains n'est pas un problème, le problème c'est le nombre d'objets inutiles qu'ils traînent derrière eux » (6). Oui à la modestie de la consommation, non à celle de notre multiplication. Pierre Rabhi lui-même qui demande la déférence envers la Nature, traite les malthusiens d'imposteurs (7).

L'espèce humaine ne cesse donc jamais d'être ivre d'elle-même. Jusqu'au désastre.

Pourtant la véritable humilité, celle qui nous sauvera, sera celle du respect de la  juste place de l'homme dans le vivant et elle ne peut passer que par la diminution volontaire de notre nombre.  

Nous devons limiter notre droit à nous reproduire pour respecter le droit des autres  vivants. Nous qui sommes les responsables inconscients d'une nouvelle extinction des espèces et de la dévastation de la planète.

Adopter une position d'adulte humain, humble, «castré» de ses désirs infantiles de prédation sans limite, dessillé face à notre réalité de minuscule création au sein d'une immensité que  nous ne pourrons jamais  maîtriser. Conscient que notre capacité de nuisance se tient dans notre nombre, puisqu'elle est inhérente à notre nature.

Comme est inhérente à celle-ci notre plus belle qualité: celle de rendre par le langage et les arts, la beauté et la richesse de la Terre dont nous profitons et qui ne nous sont  pas dues.

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(1)  C. Melman : La nouvelle économie psychique. Editions Erès, 2009, 238 p.

(2)  JP. Lebrun : La condition humaine n'est pas sans conditions. Editions Denoël, 2010, 205 p.

(3)  Déni du manque, de la différence, de la limite...

(4)  J. Lacan :  Note italienne.

(5)  Il défend cette thèse notamment dans Le nouvel ordre écologique. Editions Grasset, 1992.

(6)  R. Dubos, repris par N. Hulot.

(7)  Voir à ce sujet l'article de M. Sourrouille dans Biosphère.

Par Anne-Marie Teysseire - Publié dans : Société
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Lundi 7 octobre 2013 1 07 /10 /Oct /2013 14:44

En matière d'écologie et d'économie durable, l'habitude a été prise de commenter les faits importants, comme pour ce mois de septembre 2013, la décision prise par les Pouvoirs Publics lors de la Conférence Environnementale de favoriser la rénovation thermique des bâtiments en ramenant la tva payée sur ces travaux de 10 à 5 %. De même glose-t-on à l'infini sur la transition énergétique et la décision de fermer ou pas la centrale nucléaire de Fessenheim. D'autres faits pendant ce temps passent inaperçus, bien qu'ils soient eux aussi lourds d'impacts ou de questionnements sur la problématique écologique. Je voudrais dans cette "chronique des petits faits" pour le mois de septembre dernier évoquer deux éléments bien peu commentés et analysés.

D'abord l'encouragement à une généralisation de la garde partagée des enfants après divorce, encouragement venu de notre assemblée des sages qu'est le Sénat. La promotion de ce mode de garde répond bien évidemment à une logique d'égalité entre les sexes, et prend notamment en compte les demandes des pères divorcés, en lutte contre ce qu'ils considèrent comme une forme d'exclusion.  Evolution souhaitable pour un monde plus juste, la messe semble dite et les commentaires inutiles. C'est pourtant oublier son impact, déjà bien repéré et connu des professionnels de l'immobilier. A savoir que le divorce d'un couple avec enfant(s) accompagné d'une garde partagée, c'est concrètement une consommation immobilière multipliée par deux, chaque parent devant être capable de loger à titre permanent son ou ses enfants en plus de lui-même et de son éventuel nouveau conjoint. C'est donc à terme plus de constructions nécessaires, plus de béton à produire, plus d'espaces consommés, plus de mètres carrés à chauffer, plus de meubles à fabriquer. Et aussi plus de transports et autres mouvements incessants pour les enfants et leurs parents. Toute cette consommation matérielle, si elle se révèle un facteur positif pour les tenants de la croissance à tout prix, peut aussi être perçue comme un gaspillage de biens rares impactant négativement sur notre biotope. En fait, là encore, l'impression domine que notre espèce se soucie d'abord de résoudre ses problèmes comme cela l'arrange, au mieux de ses intérêts directs, sans réellement s'occuper de leur impact pour la planète.  L'objet de cette réflexion n'est évidemment pas de stigmatiser les parents divorcés, mais plutôt d'ouvrir une brèche, un questionnement sur l'évolution du couple en Occident. Autrement dit, le couple fondé sur le sentiment amoureux, couple forcément plus fragile que l'alliance de raison qui a si longtemps prévalu dans nos sociétés, n'est-il pas la conséquence de la société de croissance et de la richesse momentanée et un peu illusoire qu'elle a apportée ?  Sans cette richesse bâtie sur le pillage des ressources et la pollution généralisée, comment financer les doublons économiques nécessités, générés par notre présente conception du couple et de la famille ? Le retour à une simplicité volontaire, à une vita povera, à une économie des moyens, ne contient-il pas aussi le retour à un couple et une famille plus fondée sur des intérêts bien compris que sur un sentiment amoureux si difficile à gérer dans le temps ? Quand l'écologie devient susceptible de heurter ce que nous finissions par considérer comme notre liberté, la réflexion devient difficile mais elle n'en est que plus nécessaire.

L'autre fait 'invisible'  est la persistance, pour ne pas dire l'aggravation, des dégradations enregistrées pour le Vélib. Voilà une solution écologique de transport basée sur une collectivisation des moyens qui pouvait sembler faire progresser notre adaptation à une vie plus simple et moins dévoreuse de ressources, dans un territoire densément peuplé. Qu'apprend-on ? Que cette solution est sans cesse l'objet de dégradations volontaires et coûteuses, à tel point que l'intérêt économique de l'offre proposée ne peut se maintenir qu'avec le soutien de subventions de plus en plus financées par le contribuable. Première constatation : la solution collective - le principe du Vélib - entraîne une déresponsabilisation des acteurs qui génère à son tour un gaspillage de ressources tant en main d'œuvre qu'en matériaux. Seconde observation : le délitement social est financièrement coûteux à tous du fait des gaspillages qu'il entraîne, et négatif quant à l'impact sur la nature par les prélèvements supplémentaires que ces gaspillages génèrent. Une société construite sur la simplicité et la sobriété est-elle compatible avec des logiques collectives qui favorisent la déresponsabilisation ? Et peut-elle tolérer longtemps les désordres provoqués par un délitement social qui touche des parties entières de la population ? Une société écologiquement responsable ne risque-telle pas de promouvoir outrageusement le principe de responsabilité généralement à l'œuvre dans les sociétés libérales, et de gérer autoritairement le délitement social à travers la promotion de normes culturelles contraignantes, bien loin de la tolérance actuelle ?

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Société
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Lundi 2 septembre 2013 1 02 /09 /Sep /2013 18:04

Depuis 40 ans au moins, il n’y a plus rien de bien original à rappeler que la société de consommation est une société de frustration. Cette frustration est inhérente à toute progression matérielle continue. La comparaison de nos possessions avec celles des autres mais aussi avec nos  futures et potentielles acquisitions engendre une insatisfaction permanente. Ce manque est d’ailleurs au cœur de l’équilibre économique de nos sociétés, il nous pousse vers le « toujours plus » et constitue le moteur principal de la croissance. Le prix à payer est toutefois assez lourd. D’une part nous détruisons la planète, d’autre part nous nous trouvons condamnés à supporter cette contradiction d’être à la fois riches et insatisfaits, deux handicaps inacceptables pour une économie pérenne.

Mais une seconde forme d’insatisfaction, peut-être encore plus violente et trop peu médiatisée, sans doute parce qu'encore au futur pour l'essentiel, vient désormais s’ajouter à la première : l’obligation de brimer nos potentialités matérielles pour les rendre compatibles à la fois avec la finitude de la planète et avec la vie en société.

L’automobile nous fournit l’exemple le plus évident. Nous savons désormais fabriquer des voitures puissantes et confortables (1), capables pour la plupart de rouler durablement à 150 ou 160 kilomètres à l’heure. Cependant, des impératifs de sécurité (2) et plus encore les embouteillages du fait du caractère urbain de nos déplacements, font que concrètement, nous roulons le plus souvent à moins de 50 kilomètres à l’heure. Nos potentialités technologiques se heurtent là aux limites de la planète. Nous ne pouvons aller vite, non parce que c’est techniquement impossible, mais parce que ce n’est pas raisonnable et parce que de toute façon, notre densité de peuplement nous l’interdit. Nous devons donc établir et respecter des lois destinées à limiter administrativement les performances réelles de nos machines.

Cette limitation touche maintenant presque toutes nos productions. Nous pouvons construire des centrales nucléaires développant une puissance faramineuse. Le défi n’est plus aujourd’hui seulement de produire cette puissance, il est, et de plus en plus,  de pouvoir la mettre à disposition en toute sécurité dans un espace densément peuplé où tout accident aurait de graves conséquences. De manière plus générale, les coûts liés à la sécurité ainsi qu’à l’acceptabilité des technologies représentent une proportion croissante des dépenses de construction et de fonctionnement de nos outils.

Un tel blocage ne se cantonne pas à l’utilisation directe d’objets toujours plus efficaces et plus puissants, il résulte parfois de leur usage indirect et multiple. Il n’est ainsi pas exclu, du fait de notre démographie et de notre consommation individuelle, que nous devions cesser de brûler le charbon avant qu’il ne soit épuisé, parce que l’atmosphère terrestre ne supportera plus l’enrichissement en CO2 et en polluants divers que cela suppose. Nous devrons aussi cesser la pêche pour la même raison, non que nous ne sachions plus faire, mais parce que la planète ne le supportera plus.

Il en est de même de la question démographique souvent évoquée sur ce blog. La richesse de nos sociétés et la disponibilité en énergie abondante et bon marché ont favorisé le développement et l’utilisation de technologies permettant un confort matériel et un système de santé réduisant à presque rien la mortalité infantile et allongeant durablement la vie de la plupart d’entre nous. Ce qui apparait comme un bienfait impose en retour de limiter fortement notre fécondité faute de quoi, la Terre va bientôt se trouver submergée. Cette diminution est bien entamée puisque depuis 1950, le nombre d’enfants par femme a été divisé par deux, passant de 5 à 2,5 au niveau mondial. Pourtant cette diminution n’est pas suffisante; dans le même temps la planète a vu son nombre d’habitants multiplié par presque trois (passant de 2,5 à 7,1 milliards en 63 ans) Nous devons donc nous limiter et donc, là aussi, admettre une certaine frustration par confrontation aux limites de la planète. Dans les faits et dans de nombreux pays, à court terme le nombre d’enfants ne sera plus libre. C’est une conséquence surprenante, apparemment contradictoire mais en vérité obligée de notre toute puissance technologique, une forme particulière d’externalité négative.

Plus indirecte encore, se pose la question de l’éducation. La richesse globale de nos sociétés nous a permis de développer un vaste système éducatif donnant au plus grand nombre un minimum de culture générale et préparant les individus à des professions plus ou moins considérées comme intellectuelles, et par là plus « prestigieuses », basées sur la manipulation d’informations plus que de matière et ne supposant pas l’usage de nos muscles. Malgré une tertiarisation galopante, notre économie ne peut fournir les emplois correspondants. Cela  génère et entretient une frustration de nombre de diplômés qui se retrouvent sans aucun rôle et se voient déçus dans leurs ambitions. Cette frustration-là n’est pas la moindre, même si l'on peut probablement y remédier dans le temps en réorientant les formations et en revalorisant la profession d’artisan. On peut, il est vrai  y trouver aussi un autre intérêt : Redonner à l’éducation son véritable sens, favoriser l’intelligence et la culture  et non préparer les gens à un métier. Les mathématiques, la physique, la philosophie, la littérature sont de vraies richesses qui ne doivent pas être mesurées à leur seul usage professionnel. Les hommes sont des êtres pensants avant d’être des employés.

Aux frustrations d’ordre psychologique liées à la seule confrontation entre nos désirs et de nos moyens financiers personnels, va s’ajouter une frustration plus fondamentale et plus collective liée à l’incapacité de notre omnipuissance à s’épanouir dans un monde fini. Cette frustration-là sera plus grave parce qu’un mouvement de recul est toujours plus difficile à supporter et parce qu’elle s’adressera à l’ensemble de l’humanité, pauvres compris. Elle brisera le rêve du « toujours plus » ce à quoi nous ne sommes absolument pas préparés. Concevoir l’avenir dans la décroissance nécessite une véritable révolution des esprits.

Aux différents qualificatifs déjà attribués au 21ème siècle ajoutons celui-ci : Le 21ème siècle sera celui du repli et de l’acceptation de la décroissance. Nous trouverons là la condition d’une société durable, heureusement, à terme, une contrainte acceptée ne constitue plus une frustration.

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(2) Limitation de vitesse qu’en aucun cas je ne veux ici remettre en cause. Les odes à la vitesse s’écroulent d’elles-mêmes au regard d’une vie perdue ou brisée.

Par Didier Barthès - Publié dans : Société
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Jeudi 21 février 2013 4 21 /02 /Fév /2013 14:04

En ces temps de difficultés financières exacerbées, les allocations familiales occupent le devant de la scène. Doit-on les taxer de façon particulière ? Doit-on, comme d’autres prestations, les intégrer à l’assiette de l’impôt sur le revenu ? Faut-il les soumettre à des conditions de ressources ? Les plafonner ?

Toutes ces interrogations sont légitimes, elles relèvent d’une double préoccupation sociale et budgétaire. Pourtant, on doit regretter que la question de fond, c’est-à-dire leur raison d’être, soit bien souvent absente des débats.

Les allocations familiales sont avant tout le principal outil d’une politique nataliste. Leur objet est de favoriser la fécondité en faisant en sorte que l’arrivée d’un, et surtout de plusieurs enfants, n’occasionne pas de telles difficultés financières pour les familles qu’elles hésitent à se lancer dans l’aventure.

L’incitation se révèle efficace, et la France, généreuse en la matière (1), est aussi l’un des pays d’Europe les plus féconds avec environ deux enfants par femme quand ses voisins italien, allemand ou espagnol sont très en dessous (2). Le monde politique et la presse en général s’en félicitent régulièrement sans une once de questionnement avec le même naturel qu’ils prétendraient préférer le beau temps à l’orage ou la bonne santé à la maladie. Sur ce sujet, le réjouissement est implicite et presque obligé.  

Mais le mécanisme n’est-il pas allé trop loin quand, pour certaines familles, les allocations constituent la première source de revenu (3) ? Comme si l’enfant devenait un moyen de vivre, une industrie comme une autre, alors même que les prélèvements obligatoires ne cessent de progresser.

La poursuite d’une politique aussi volontariste en faveur de la natalité peut être mise en cause du triple point de vue écologique, moral et économique.

Ecologique d’abord, car la planète ne supporte plus nos effectifs. Au niveau mondial, ceux-ci ont été multipliés par deux au cours des 45 dernières années et par quatre au cours du siècle précédent, les forêts et la mégafaune sont sur le point de disparaître du fait de notre omniprésence. En France, la population a augmenté de plus de 15 millions de personnes depuis 1970 et notre pays bétonne l’équivalent d’un département tous les 10 ans. Dans ce cadre-là, est-il nécessaire de consacrer des fonds publics à encourager toujours plus le phénomène ? 

 Problème moral ensuite, car avant d’être des prestations, les allocations familiales sont d’abord des prélèvements et ces prélèvements touchent ceux, qui, par leur relative retenue démographique se comportent de la façon la plus responsable et la plus écologique. Dans le monde surpeuplé de demain, nous nous apercevrons que nous avons financé la catastrophe en taxant les plus vertueux au profit de ceux qui l’étaient moins.

Economique enfin, car quelle est la logique de ce soutien inconditionnel à la natalité ? On nous dit souvent qu’il faut préserver l’avenir et notamment financer les retraites : C’est une triste plaisanterie.

Plaisanterie à long terme, car sur le fond, peut-on sérieusement compter sur une société qui, pour maintenir son équilibre exigerait que chaque génération soit plus nombreuse que la précédente ? Sur un monde de surface finie, il ne peut s’agir que d’une fuite en avant. Il faut bien envisager la stabilisation, et le plus tôt, et au plus bas niveau, sera le mieux.

Plaisanterie à court terme aussi, car cela fait 40 ans que les pays occidentaux, et la France tout particulièrement, sont minés par le chômage et se montrent incapables de fournir du travail à leur jeunesse. Manque-t-on de main d’œuvre ? Est-ce cela qui plombe l’économie ? Non, on manque d’emplois ! On ne financera pas les retraites avec les chômeurs. Bien au contraire, l’arrivée chaque année sur le marché du travail de classe d’âges plus nombreuses creuse plus encore les déficits des comptes publics, puisque, d’une façon ou d’une autre, la collectivité doit offrir à ses membres un minimum de ressources. Une des raisons des meilleurs résultats de l’Allemagne sur le volet de l’emploi est qu’elle n’a pas à fournir tous les ans un travail à des jeunes aux effectifs stables ou croissants.

 

Propositions :

On pourrait comme le suggère l’association Démographie Responsable imaginer une autre politique visant à réorienter ces prestations en faveur des familles moins nombreuses tout en permettant de substantielles économies.

On pourrait ainsi mettre en place une allocation (100 euros par exemple au lieu de 0 actuellement) dès le premier enfant, puisque celui-ci génère de facto des dépenses non négligeables pour une famille.

L'on pourrait également revaloriser les allocations pour deux enfants en les faisant passer à 150 ou 200 € (au lieu de 127,05 € aujourd’hui). Puis, de façon à ne pas favoriser l’accroissement de la population, garder ce même montant quel que soit le nombre d’enfants. Ainsi, tout couple souhaitant se reproduire plus qu’à l’identique, c’est-à-dire avoir plus de deux enfants, devrait, en connaissance de cause (ou plutôt, de conséquence) assumer la charge financière que cela suppose et non demander à la collectivité de le faire à sa place. Il va de soi que de telles mesures ne devraient pas être rétroactives afin de ne pas mettre en péril financier des familles non préparées. Elles ne devraient prendre effet que pour les enfants à naitre et à une date annoncée suffisamment longtemps à l’avance. Enfin, le montant de ces allocations pourrait être soumis à l’impôt sur le revenu dans un souci de justice sociale et d’égalité du traitement des ressources. Dans le même temps, la fiscalité et les multiples avantages donnés aux familles nombreuses devraient aussi être réorientés.

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(1) Montant mensuel des allocations familiales en France en février 2013.

- 1 enfant   : rien (23,35 € dans les Dom Tom)

- 2 enfants : 127,05

- 3 enfants : 287,82

- 4 enfants : 452,59

     Puis      : 162,78 € par enfant supplémentaire

Ces sommes sont majorées de 63,54 € par enfant quand celui-ci atteint 14 ans (pour les enfants nés après 1997).

Les allocations sont versées jusqu’au 20ème anniversaire des enfants à la condition qu’ils soient toujours à la charge de leurs parents.

A ces mesures s’ajoutent bien sûr l’avantage fiscal lié à l’existence du quotient familial, mais son montant ne peut être facilement évalué, car il  dépend du niveau de revenu des parents. Il peut s'avérer important, c’est d’ailleurs l’un des objets du débat actuel.

Les droits à la retraite constituent un autre avantage sensible. Ces droits sont majorés pour les femmes ayant eu de nombreux enfants. Il y a là également une forme d’injustice, puisque les personne n’ayant pas eu d’enfant seront dans leur vieillesse privées de toute solidarité familiale, or, ce sont pourtant elles qui toucheront le moins de la collectivité (qui par ailleurs récupérera l’essentiel de leur patrimoine).

(2) L’indice synthétique de fécondité était en 2011 de 1,6 pour l’ensemble de l’Europe, il était de 1,3 pour le Portugal, de 1,4 pour l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, de 1,5 pour la Suisse, 1,8 pour la Belgique et les Pays Bas et de 2,0 pour la France et le Royaume Uni.

(3) Il s’agit là, je l’admets bien volontiers de cas extrêmes, néanmoins l’incitation financière est loin d’être toujours marginale dans le choix d’enfanter et l’amour des enfants parfois évoqué par les défenseurs du natalisme doit être relativisé.

 

Voir sur ce thème des allocations familiales l'excellent article du site Biosphère Info 

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Société
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Jeudi 17 janvier 2013 4 17 /01 /Jan /2013 14:44

 

Je reverrai la route blanche
Les pieds devant
Mais je chant'rai d'en d'ssous mes planch's
Merde à Vauban

Léo Ferré

 

Mariage pour tous - Logique du droit - PMA - GPA - Caserne libertaire - Société anthropocentrée - Société urbaine - Acceptation des noeuds de dépendances - Ecologie - Génocide du vivant - Ordonnateur et victime - Perte des repères - Tout est possible.

 

Homme, j’ai connu un temps où des femmes m’expliquaient sérieusement que le soutien-gorge était un instrument d’oppression. Puis j’ai connu, trente ans après et toujours à l’extrême-gauche, au nom du droit à la différence, des femmes qui défendaient avec le même sérieux le droit à porter le tchador dans la rue … Les valeurs d’une société changent en trente ans et leur évolution garde toujours une part d’imprévu. Alors pourquoi ne pas imaginer une évolution du code civil avec des couples d’hommes ou de femmes mariés, ce qui aurait été pourtant proprement impensables pour nos grands-parents ?

Et le droit a sa logique : si le mariage est toujours le cadre de référence promu pour concevoir et élever des enfants, si deux femmes ou deux hommes peuvent se marier entre eux, alors non seulement l’adoption doit être permise à ces couples homo, mais la procréation médicale assistée doit aussi être accordée aux couples de femmes et la gestation pour autrui aux hommes pour enfin contourner par la technique ce que la nature interdit.

A partir du moment où le droit n’est plus qu’une machine à enregistrer des pratiques sociales, pour reprendre l’expression de Pierre Legendre, on perçoit mal quel serait le problème et d’où viendraient les oppositions si ce n’est de la part de groupes en retard sur le mouvement de l’histoire. Et c’est souvent ainsi que les partisans du ‘mariage pour tous’ voient le combat des ‘anti’, opposants incompréhensibles à l’extension d’un droit à de nouvelles catégories de citoyens. Seule une homophobie au moins latente et/ou une perception passéiste d’un rôle particulier attribuable à l’homme et la femme, traduction d’un sexisme inacceptable, pourraient expliquer leur position.

De leur côté les partisans du statut quo voient dans cette évolution un bouleversement des structures de la parenté mettant en cause les fondements de notre civilisation et le dessein d’un monde dans lequel ils ne veulent pas entrer.

Il y a dans cet affrontement, au-delà du dialogue de sourds que l’on peut constater, une lutte à mort qui ne pourra se solder que par la défaite de l’un ou de l’autre camp. Même si le combat dure plusieurs années ou décennies, avec des compromis bricolés traduisant momentanément un rapport de force.

Comment en est on arrivé là ? Ou comment tout cela a-t-il été rendu possible ?

Les lecteurs de Pierre Legendre chercheront du côté de la logique hédoniste, qui refuse la dimension sacrificielle de la vie, pour deviner à travers la débâcle normative occidentale une démocratie retournée en caserne libertaire. Avec dans cet affaire un Etat qui se dessaisit de ses fonctions de garant de la raison, le mariage pour tous ne serait qu’un palier dans l’escalade de l’obscurantisme auquel nous assistons (1).

En complément de cette analyse, on peut aussi questionner la société de croissance. Car, c’est ma thèse, celle-ci porte en elle-même de quoi corroder ce sur quoi nous avons construit notre monde.

La société de croissance en surfant sur cet héritage culturel qui met l’homme au centre de tout et en instituant la technè (2) comme un horizon indépassable nous amène à vivre dans des environnements urbains artificiels qui nous éloignent des contraintes naturelles et développent en nous un nombrilisme d’espèce où nous ne voyons plus que nos problèmes. Il suffit de regarder des émissions de téléréalité comme ‘les ch’tis à Mykonos’ ou ‘les marseillais à Miami’ pour saisir cette tendance grandissante à ne plus ne nous occuper que de nous-mêmes. Bouillie télévisuelle pour jeunes décervelés dont il serait imprudent de tirer une signification? Peut-être, mais alors comment expliquer l’attitude somme toute similaire de nos meilleurs économistes et démographes, évitant par exemple de penser la croissance démographique au-delà de la question alimentaire ? Car il s’agit bien de cela, de ne voir que les besoins et les envies des hommes, sans s’occuper sérieusement des conséquences sur le reste du vivant qui partage cette planète avec nous. Qui s’interroge encore sur la place laissée à la faune sauvage dans un monde de dix milliards d’hommes ? Pas plus ‘les marseillais à Miami’ que nos économistes qui donnent une priorité systématique à l’homme (3)

Avec la société de croissance, nous vivons majoritairement dans un monde de béton et de bitume, habitués à échanger une activité économique précise que nous assurons contre une multitude de biens et de services qui nous sont proposés. Par là nous avons pris l’habitude d’être dépendants pour tout : pour notre nourriture que nous sommes de plus en plus juste capables de réchauffer, pour notre habitat que nous ne maîtrisons en rien concrètement, pour nos vêtements que nous achetons tout prêts, pour nos loisirs que des professionnels organisent, pour notre futur que les professionnels de l’Etat-providence nous prépare en gérant nos retraites. Et cette dépendance acceptée, il faut le reconnaître, nous permet d’évoluer dans un monde immédiatement plus confortable que celui de nos grands-parents. Bref, nous nous sommes collectivement habitués à vivre dans des nœuds de dépendances, et cela ne nous fait pas peur, cela nous paraît même une condition du progrès.

Mais ce qui nous paraît comme une condition du progrès impose en contrepartie une sérieuse division du travail, avec à la clé une explosion des normes pour compenser le fait qu’on ne travaille plus pour soi, dans le souci de soi et de ses proches. Des normes qui ont toujours au moins un train de retard pour mettre un frein au n’importe quoi. Et puis, comme il faut bien vivre et produire toujours moins cher pour ne pas sombrer dans le jeu d‘une concurrence toujours un peu faussée quelque part, chaque profession fait sa tambouille dans l’opacité des pratiques, dans ces zones grises où on joue sur les contraintes techniques pour optimiser ses gains à coup d’externalités négatives, de magouilles dans les commissions règlementaires, de prises de risque inconsidérée, et où l’amour ouvrier du travail bien fait décrit dans l’Argent par Péguy devient une incongruité. Avec à la sortie, une société de confiance basée sur du vent … Résultat : il y a notre confort construit sur la mort des autres ou de nous-mêmes, sur ce pourcentage accepté de dégâts collatéraux, sur ce risque infime mais toléré de la catastrophe possible, où chacun de nous est devenu à la fois un homo sacer, un de ces hommes qu’on peut tuer sans commettre d’homicide, et un homo faber dangereux mais moralement et juridiquement bien à l’abri dans l’entrelacs des normes et la complexité des choses. Avec de temps en temps un vertige qui nous saisit, un vertige comme un mal écho de la société industrielle avancée, et qui nous vrille dans la poitrine quand la réalité se dévoile : et c’est le pcb qui nous empoisonne parce qu’on ne s’est occupé de rien, les particules qui tuent les plus faibles dans nos villes en sacrifice à notre soif de mouvement, des territoires gelés par les radiations avec leur cortège de souffrances autour de Fukushima parce qu’on n’a pas voulu voir la question de l’énergie en face, le malheur des porcs d’élevage coincés dans leurs boxes hors sol afin qu’on puisse manger toujours plus de viande à meilleur prix, ou ces animaux marins qui s’échouent misérablement, troublés qu’ils sont par le bruit de nos machines dans leurs océans … je soutiens que ce vertige, qui nous saisit quand on sent que l’on ne peut plus se regarder dans la glace face à de tels malheurs dont nous sommes à la fois auteurs et victimes, atteint le sentiment qu’on peut porter sur notre humaine condition. Comment se sentir homme ? Comment encore trouver sa place dans la longue chaîne de l’humanité ? Comment ne pas avoir alors la tentation de fermer les yeux et de se laisser porter en laissant aller les choses au fil de l’eau tout en s’occupant aux mieux de nos immédiats désirs ?

   

Où l’on recolle les morceaux en parlant de coupure

La division du travail, la fragmentation de nos activités, l’émiettement de nos vies, tout cela produit sans cesse de la séparation, de la coupure.

C’est ainsi que la nourriture que nous mangeons ne vient plus d’une nature travaillée par des paysans mais est produite par des firmes agroalimentaires dans des immenses zones agricoles et des entrepôts que nous ne visitons jamais. La nature, celle que nous aimons, que nous croyons aimer, que nous fantasmons, c’est celle qui nous sert de décor et d’espace de jeux où s’ébattre le temps des vacances ou d’un week-end, pour recharger nos batteries usées par le rythme de nos mégalopoles. Une nature rêvée, exempt de violence, en contrepoint de nos villes stressées, et tout autant artificielle.

Et si la nature est désormais un décor et un espace de jeux et non plus l’endroit où l’on produit notre nourriture, le couple fantasmé est devenu amour et espace de plaisir et non plus le lieu de notre reproduction. La nourriture n’est plus dans le pré, elle est faite à coup de pétrole et d’intrants chimiques, et les enfants sont faits avec des éprouvettes, et non plus dans le corps-à-corps amoureux et incertain d’un homme et d’une femme. Science-fiction que tout ceci ?

Notons que tous les ingrédients sont là, fournis par la société de croissance.

- Elle nous a habitués à dépendre de techno-organisations complexes et à y voir les conditions du progrès. Pourquoi alors ne pas se remettre à la techno-science pour concevoir les enfants ? Il n’y a pas de raisons que cette techno-science ne fasse pas mieux que nous ou avec moins d’efforts. Après tout nous avons abandonné la fabrication des yaourts dans un cadre d’économie domestique et nous ne nous en portons que mieux avec des gains de temps et d’argent. Alors pourquoi ne pas appliquer ‘la règle du yaourt’ à notre procréation ?

 - En nous plongeant dans un univers urbain artificialisé, elle a renforcé notre sentiment d’être au centre de tout et accru l’importance que nous portons à l’écoute de nos propres désirs., quitte à passer par-dessus les contraintes biologiques. Dans ce cadre il devient logique qu’un sentiment de toute puissance nous habite et qui, mêlé à notre passion pour l’égalité et notre difficulté à supporter l’altérité de l’autre sexe et l’inconnu de la procréation naturelle, nous amène à refuser notre statut sexué d’homme ou de femme pour imaginer la possibilité de couples de même sexe pouvant enfanter.

- La société de croissance, d’après bien des veilleurs et autres lanceurs d’alerte, place notre humanité dans une orbite morte de l'histoire, et individuellement nous assigne dans le même temps un rôle de victime sans qualité et de complice d’un génocide du vivant. Comment imaginer que nous puissions supporter cela sans un trouble infini nous mettant en situation de faire n’importe quoi ?  

Dangereux Homo faber, homo sacer et homo sans père ni mère, il n’y aura pas que les tropiques à être tristes. Merde à Vauban !

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1 : Cf. Entretien avec Pierre Legendre :’Nous assistons à une escalade de l’obscurantisme’ Propos recueillis par Antoine Spire, in Le Monde du 23.10.2001, p 21.    

2 : Du grec τέχνη. La technè désigne la production ou fabrication matérielle, l’action efficace, chez les Grecs de l’Antiquité. (source wikipedia)

3: Au-delà d’une phrase polémique, se noue un vrai débat sur la priorité à donner à l’homme telle que la défend Sylvie Brunel ou à penser l’homme comme un élément d’un tout, comme Arne Naess. Sur ce thème, voir par exemple le livre très engagé de Pascal Bruckner, Le Fanatisme de l'apocalypse. Sauver la Terre, punir l'Homme, Grasset-Fascelle, Paris 2011.        

Par Jean Bruguier - Publié dans : Société
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Mercredi 26 décembre 2012 3 26 /12 /Déc /2012 16:04

C’est devenu une habitude d’énoncer que la transition écologique ne pourra se faire qu’en s’appuyant sur la recherche scientifique et la modernité (1) et non en se retournant vers le passé.

Cette affirmation est d’autant plus intéressante, outre qu’elle a une pertinence technique au moins partielle mais au sujet de laquelle il nous faudra revenir, qu’elle permet de rompre avec facilité avec une certaine idéologie écologique construite en partie sur des thèmes maurrasso-pétainistes.

Il y a d’abord l’idée d’une société toute entière qui aurait fauté en consommant trop et qui doit maintenant expier, à l’image de ‘l’esprit de jouissance’ dénoncé par Pétain dans un discours prononcé le 20 juin 1940 (2).

Il y a aussi la magnification d’une société enracinée dans la ruralité, avec la terre qui elle ne ment pas (3), se méfiant d’une culture urbaine ouverte au mouvement et au désordre.

Sans compter le thème récurrent d’une société souvent suspectée d’incapacité à prendre le virage nécessaire sans avoir recours à un homme providentiel autoritaire, traduisant ainsi une grande méfiance vis-à-vis des mécanismes de la démocratie élective que nous connaissons, reprenant en partie les critiques posées par Charles Maurras tout au long de son œuvre (4).

Refuser de retourner au passé, c’est aussi conjurer la vieille peur qui nous habite de se retrouver dans un monde où chaque homme est à la merci de la nature avec ses rigueurs immédiates et ses dangers, c’est refuser de se retrouver plonger dans le noir et le froid avec juste une bougie tremblotante pour s’éclairer. Et l’argument fonctionne bien depuis 40 ans, renvoyant souvent les écologistes dans les cordes … jusqu’à les amener eux aussi à ne jurer que par le progrès, la croissance verte et le développement durable. Position d’autant plus facile à prendre pour ces nouveaux politiques qu’elle leur permet de faire d’une pierre deux coups : promouvoir une transition écologique sans efforts plus facile à vendre électoralement, et s’éloigner de ces thèmes dont les relents pétainistes sont à leurs yeux d’autant plus nauséabonds que ces écolos patentés se revendiquent de gauche ou d’extrême-gauche. Et c’est d’ailleurs dans le même esprit qu’ils se refusent à tout examen de la question démographique, celle-ci sentant trop un malthusianisme insupportable à ces nouveaux thuriféraires du progrès économique social et écologique.

Alors, cette recherche scientifique au service de l’écologie ? Elle est évidemment indispensable, même si elle n’en est réellement qu’à ses débuts si on l’inscrit dans le cadre de la révolution technique mise en scène par l’Occident depuis quelques siècles.

Bien des choses peuvent se faire dans l’habitat, réduisant à la fois nos besoins en énergie tant lors de la construction que pendant l’occupation des locaux, en jouant notamment sur les biomatériaux comme sur une architecture bioclimatique limitant les pertes et améliorant notre capacité à capter simplement la chaleur du soleil.

Ou dans notre façon de produire, avec la biochimie et toutes les ressources de l’intelligence mise au service de l’économie de la production : recyclage, amélioration du rendement des moteurs, longévité accrue des produits, agrobiologie, etc.

Mais si cette recherche, fondamentale comme appliquée, est nécessaire, elle ne doit en aucun cas gommer les autres questions.

La Terre peut-elle supporter sans dommages écologiques de long terme une population humaine de 9 à 10 milliards prévue pour dans 40 ans ?

Ou un mode de production qui suppose des milliards de tonne/km pour jouer sur les disparités économiques et monétaires des différentes régions du monde ?

Ou une activité touristique intense et de long cours pratiquée aujourd’hui par un milliard d’individus ?

Ou même une organisation spatiale entre nos lieux de vie, de travail et de loisirs impliquant des déplacements de 100 km/jour par foyer ?

Croire que la solution à nos problèmes passe par la recherche, l’amélioration de l’efficience de nos systèmes, et quelques ajustements à la marge, comme évoluer du diesel à la voiture électrique, est une illusion dangereuse, retardant les mesures sérieuses qui doivent être prises pour sauver un biotope au bord du burn out.

Illusion car aucunes améliorations techniques telles que nous pouvons les envisager pour ce siècle ne nous permettront de faire vivre 10 milliards d’hommes comme vivent aujourd’hui les 30% d’américains les plus riches (5), et c’est pourtant ce que cherche une majorité des habitants de cette planète.

Illusion car cette dépendance addictive à la Recherche&Développement ne traduit que l’exacerbation de notre société technicienne décrite par Jacques Ellul, qui dans un même mouvement place l’homme au centre de tout et le rend soumis à la logique de la technique. Ce qui n’est pas pour rien dans la situation de catastrophe écologique vers laquelle nous nous dirigeons.

La solution passe, au-delà des progrès en efficience à mettre en œuvre, par une rupture de nos habitudes trop gourmandes en ressources ainsi que par une prise de recul sur les schèmes culturels qui nous animent. Et c’est là que le passé peut nous fournir des idées de solution. Car nos propres sociétés européennes étaient beaucoup plus économes jusqu’aux années 60, et étudier avec un œil neuf les solutions auxquelles elles avaient recours n’est pas inutile. Les potagers alimentaires près des habitations, elles connaissaient. La production et le commerce de proximité, elles connaissaient. L’unité spatiale entre le travail, le logement et les loisirs, elles connaissaient. La réflexion et la culture plutôt qu’une consommation abrutissante de masse, elles connaissaient.

Pourquoi ne pas s’inspirer de cette organisation-là ? Parce qu’elle nous rappelle le passé et un mode de vie moins urbain où les dépenses de logement et de nourriture étaient prépondérantes dans le budget des ménages, et que nous n’avons surtout pas envie de nous priver d’une bonne partie de tous ces nouveaux objets et services qui alimentent la croissance économique depuis un demi-siècle !

Nous n’avons cependant le choix qu’entre continuer comme aujourd’hui et voir l’état écologique de notre planète se dégrader inexorablement avec les conséquences négatives inévitables pour nos sociétés plus dépendantes que l’on croit vis à vis de la nature (6), ou opérer une rupture radicale. Rupture appuyée sur la recherche de l’efficience technique comme organisationnelle, mais rupture qui suppose aussi un changement en profondeur de nos modes de vie et l’abandon d’une consommation exagérée pour retrouver un fonctionnement plus proche de ce qu’ont connu nos grands-parents : des objets intégrants plus de valeur ajoutée et moins de produits toxiques ; avec moins de déplacements quotidiens et l’oubli des voyages lointains peu coûteux (7) ; avec des espaces urbains repensés et des métropoles en décroissance ; avec plus de maîtrise sur notre consommation quotidienne qui pourrait en partie être autoproduite (potager, cuisine à la maison, etc.) accompagnée par une réévaluation de l’économie domestique. Moins de consommation d’objets et de voyages, mais un monde moins pollué, avec une nourriture plus saine, avec une majorité de produits locaux et des loisirs plus simples, plus de culture et au total plus d’occupations à remplir, s’il faut une expression : une vita povera (8). Après tout, est-ce un monde moins attractif qu’aujourd’hui ?

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1 : Voir notamment l’argumentation développée dans l’émission C dans l’air intitulée:  La fin d’un monde du 24.12.2012 par Philippe Dessertine à la 43’ et.par Gérard-François Dumont à la 59’.  

2 : Discours rédigé par Emmanuel Berl, avec notamment la phrase suivante : Depuis la victoire [de 1918], l'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu'on a servi. On a voulu épargner l'effort ; on rencontre aujourd'hui le malheur. On retrouve notamment un écho de ce thème dans le titre provocateur d’un livre d’Yves Paccalet L’humanité disparaîtra, bon débarras sous-entendant la faute et annonçant le malheur suprême.

3 : La terre ne ment pas in discours de Pétain du 25.06.1940. A noter par ailleurs que cet intérêt pour l’agriculture se retrouvait dans l'Hebdomadaire de l'agriculture et de l'artisanat,  La Terre française contrôlé comme toute la presse française par le gouvernement du Maréchal Pétain  et prônant entre autres choses le corporatisme agricole ; revue dans laquelle écrivait René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France.

4 : C’est un thème récurrent dans la littérature écologisante d’insister sur le risque de la nécessité du recours à un régime autoritaire sinon dictatorial ; sur ce thème de l’homme providentiel, voir par exemple Jean-Marc Jancovici in C’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde. p.176, chapitre : Dictateur pas forcément.

Plus globalement, une réflexion sérieuse ne s’accommode pas de l’évacuation de ces 3 thèmes sous prétexte qu’ils auraient des relents maurassiens ou pétainistes. S’interroger sur la démocratie, l’urbanisation du monde ou la surconsommation sans entrave, et plus particulièrement de leurs rôles dans la crise écologique, est difficilement évitable.

5 : C’est en effet une absurdité de se caler sur l’empreinte moyenne des américains, déjà insupportable pour la planète si elle était généralisée, car le rêve consumériste est plutôt calé sur le mode de vie des américains les plus riches et oublie volontiers les américains pauvres.

6 : Sur ce thème et l’évolution négative prévisible du pouvoir d’achat dans le cadre de la poursuite d’une société de croissance, voir sur ce site l'article : Le pouvoir d'achat est-il soluble dans la croissance ?  

7 : La creation de l'aeroport de Notre Dame des Landes ne peut alors representer dans ce cadre que le symbole d'un Vieux Monde qui ne comprend rien aux questions écologiques.

8 : Vita Povera : l’expression est construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Mais ce concept de vita povera est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi. Il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer notre défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir. Cette définition est extraite de l’article Qui a tué l’écologie politique en France ? publié sur ce blog le 27.01.2012.   

Par Jean Bruguier - Publié dans : Société
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Mardi 10 juillet 2012 2 10 /07 /Juil /2012 16:04

Démographie, économie, pollution, amoindrissement de la biodiversité, climat… sur tous ces plans nous savons désormais que nous courrons à la catastrophe et que la poursuite des tendances adulées au XXème siècle conduit aussi inéluctablement que rapidement à une douloureuse impasse.

Si des Claude Allègre, des Jacques Attali et quelques autres imaginent encore une sortie par le haut à grands coups de croissance, de hautes technologies ou d’hypothétiques manifestations à venir du génie humain, la plupart des analystes rejettent désormais ce scénario.

Sauf en ce qui concerne la démographie, sujet encore largement tabou, nous voyons peu à peu naître l’idée que nous sauverons la Terre et notre avenir par un renversement de nos valeurs. C’est vers plus d’humilité, vers une restriction de nos consommations matérielles que nous devons nous diriger si nous voulons préserver la planète, si nous voulons tout simplement durer. En 2008, Alain Gras déclarait très justement  au magazine Science & Vie : « Aujourd’hui la seule condition de survie réside dans l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète. »

C’est en réalité une profonde remise en cause de la croissance. Beaucoup l’ont déjà dit, notre société se heurte au réel. Et dans le réel, finitude matérielle du monde et croissance permanente sont par nature incompatibles.

Mais n’y a-t-il pas derrière la triste litanie de nos atteintes à l’environnement, une seule et même cause : notre structurelle incapacité à gérer le long terme ?

Si l’on attend de l’intelligence la faculté d’anticiper, il est curieux de constater que l’espèce au cerveau le plus puissant (1) n’agisse que pour le court terme.

Incapacité à penser sur le long terme ou seulement incapacité à en imposer la perspective à la société ? Un peu de l’un et de l’autre sans doute !

L’humanité semble toujours agir pour les mois à venir, au mieux pour le prochain lustre, certainement pas pour les siècles futurs. Aujourd’hui, la recherche frénétique d’un retour de la croissance du PIB dont on sait parfaitement qu’il n’est pas adapté à la mesure de la véritable richesse du monde l’illustre à merveille (2).

Les difficultés à appréhender la question démographique constituent à la fois le symbole et le résultat de ce court-termisme.

Abaisser la natalité afin de réduire l’effectif de l’humanité et ainsi diminuer la pression anthropique sur l’environnement est une affaire de long terme par nature. Agir sur ce paramètre c’est accepter n’en recevoir les bénéfices que dans 40 ou 50 ans, (3).

Ce serait là un renversement porteur d'espoir que l'humanité puisse se donner des objectifs et attendre leurs profits sur de telles échéances. Comme nous le rappelions dans l'article précédent, Nicolas Hulot dénonçait récemment la dictature du court terme. L'aveuglement démographique qui nous conduit à vouloir être toujours plus et à en nier, contre toute raison, les funestes conséquences en constitue la meilleure illustration. La démographie un facteur déterminant mais sur lequel nous n'obtiendrons pas de résultats immédiats.

L'inertie des mécanismes démographiques, les placent d'entrée dans le long terme et, pour cela justement, agir sur ces questions serait un indice de  sagesse. Ce serait aussi un indice de courage et d'intelligence car, accepter de réfléchir et d'agir sur le long terme c'est se forcer à envisager la complexité du monde, la mutiplicité des interactions entre toutes ses composantes. Se donner une perspective de long terme, c'est refuser le simplisme et la démagogie. C'est une très belle voie, il serait temps de la prendre. 

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(1) Rappelons que certains cétacés ont néanmoins un cerveau plus volumineux que le nôtre.

(2) Les principaux reproches que l’on peut adresser au PIB sont de mesurer des flux et jamais l’évolution des stocks, en particulier celle des ressources naturelles considérées comme gratuites et infiniment renouvelables. La prise en compte de la seule activité marchande fausse également la mesure tant de l’activité que du bien-être. Rappelons cette horreur : si l’air devenait payant le PIB et donc la croissance ferait un bond. Y aurait quelqu’un d’autre qu’un économiste pour s’en réjouir ?

 (3) A l’exception des bénéfices que l’on peut attendre à plus court terme de la baisse des dépenses d’éducation.  

Par Didier BARTHES - Publié dans : Société
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Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 20:24

 

Vivre mieux que ses parents – rêve progressiste – dette souveraine – chute de l’Etat-providence – logique du bouc émissaire – négation du réel – dette écologique – échec du développement durable – une vita povera pour avenir    

Stéphane Hessel – Nassim Nicholas Taleb – Jean Jaurès – François Hollande

 

Les Indignés ? Ils protestent parce qu’ils veulent vivre mieux que leurs parents et que le monde ne tient pas cette promesse.  

Cette promesse (1), le grand rêve progressiste l’a portée et en a infiltré tous les discours sociaux, économiques, institutionnels : le progrès des sciences et des techniques, l’intelligence des hommes, la capacité toujours plus grande de l’ingénierie sociale, la croissance économique, les luttes sociales pour un monde plus juste, tout pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.  

Cette promesse d’un avenir meilleur a eu ses variantes. L’american dream, plus fondé sur la capacité de chacun à améliorer sa position dans une société perçue comme fluide et promouvant le self made man, le rêve français appuyé sur le mérite scolaire et l’évolution générale de la société, chaque société se bricolant, avec ses pesanteurs et ses profondeurs, son système de croyance dans un futur toujours plus agréable à vivre.  

Longtemps la promesse a été tenue. Sur plusieurs générations, et à un point tel qu’il est aujourd’hui inenvisageable que celle-ci se brise.    

Et pourtant la promesse d’un monde où les enfants vivraient mieux que leurs parents est en train de s’effondrer sous nos yeux.  

Nous vivons aujourd’hui la chute de l’Etat-providence. Sa crise a été annoncée depuis longtemps, nous assistons à son effondrement sous le poids des dettes accumulées pendant les décennies qui ont suivies les ‘trente glorieuses’. D’une part, le monde dit économiquement développé a financé son niveau de vie à crédit, ne voulant pas voir la nouvelle répartition des richesses qui a commencée à s’installer avec la crise pétrolière de 1973. D’autre part, les guichets sociaux de l’Etat-providence, activés au début avec parcimonie par des générations habituées à vivre à la dure, peu familières d’aides étatiques, capables de par un mode de vie plus campagnard d’auto-produire une partie de ses besoins (légumes au jardin et chauffage au bois), ont de plus en plus été sollicités par des urbains complètement dépendants dès lors qu’ils ne trouvaient plus une place économique pouvant répondre à leurs besoins.

Bref, la dette souveraine nous a permis de continuer à croire, de prolonger l’illusion, depuis 20 ans au moins, que demain serait meilleur qu’hier.

Cette chute de l’Etat-providence, cette impossibilité à continuer ainsi, les indignés la refusent. Ils accusent les marchés et l’argent-roi, ou les agences de notation, pour ne pas voir cette dette abyssale dont nous sommes collectivement responsables et dont ils ont aussi profité. Ce faisant, leur révolte n’ouvre pas l’avenir, elle se construit sur une logique d’exclusion à base de bouc émissaire (s’ils sont les 99 %, qui sont les 1 % et que deviennent-ils ? Qui sont les marchés ?), elle est juste un facteur de troubles contribuant à obscurcir un chemin difficile pour nos vieux pays ; elle est même inquiétante, s’il nous souvient des conséquences des révoltes des classes moyennes dans les années 20 et 30 du siècle dernier et de leur rapport aux mouvements fascistes.

Il y a plus grave encore. La dette souveraine est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt de la dette écologique. Car celle-ci est bien plus abyssale encore et impossible à effacer. En matière de biodiversité, il n’y a pas moyen de ‘prendre sa perte’ comme on dit en finance. Car le fait avéré majeur, c’est que notre planète est saturée. Déjà et vraiment. Il suffit d’écouter pendant une semaine des émissions de télévision grand-public pour apprendre là l’acidification des océans, ici la crise dans les deltas générée par les pollutions industrielles en amont et par la présence des barrages qui retiennent les sédiments, ailleurs le désert qui avance, ou encore la salinisation des sols qui progresse, sans oublier la croissance des gaz à effet de serre qui s’accentue malgré nos beaux discours. Ce ne sont plus des faits isolés que l’on peut combattre ponctuellement en agissant pour sauver une espèce en danger, c’est une pluie de cygnes noirs pour reprendre l’expression de Nassim Nicholas Taleb et parler comme les spécialistes des théories des catastrophes.

La dette écologique longtemps a été niée. Si elle est reconnue aujourd’hui, son importance reste méconnue. Et c’est cet oubli ou cette méconnaissance qui nous ont laissé croire qu’une grande partie des progrès économiques et sociaux dont nous avons  notamment bénéficiés tout au long du vingtième siècle était due au génie humain, à notre maîtrise technologique et à notre capacité à nous battre collectivement pour répartir au mieux les richesses.

Quel lien me direz-vous entre dette souveraine et dette écologique ? Simplement que l’Etat-providence a pour fonctionner nécessairement besoin d’une croissance économique forte (et c’est d’ailleurs les perspectives d’une baisse de la  croissance du PIB qui rendent incertain le remboursement de la dette). Et que cette croissance économique suppose une pression toujours plus forte sur notre biotope et les ressources qu’il contient. Le développement durable, dernière tentative en date pour concilier les choses, nous montre chaque jour son oxymoresque aspect au vu de la dégradation continue des équilibres écologiques de notre Terre.

Les Indignés ne sont pas seulement les enfants de Stéphane Hessel, ils sont surtout les enfants de cette histoire, de ce rêve progressiste traduit en biens sonnant et trébuchant par une génération consumériste et ignorante de l’état réel de la planète. Quand les Indignés d’aujourd’hui, dans leur lutte pour plus de démocratie aux fins de vivre mieux que leurs parents et de poursuivre ce rêve progressiste, veulent remettre la politique au centre de commandement, ils oublient la dette souveraine, ils oublient la dette écologique, ils s’affranchissent du réel pour aller à l’idéal. Ce n’était pas la leçon de Jaurès.

Que faut-il faire pour qu’ils comprennent enfin ? Pour qu’ils perçoivent que le modèle économique et social dont leurs parents ont bénéficié n’est ni durable ni souhaitable, que l’avenir est à un mode de vie bien plus sobre, à une consommation d’objets réduite, à une vie sociale riche d’échanges proches et oublieuse des voyages en avion à l’autre bout de la planète, à une vita povera assumée et voulue, désirée même.

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(1) : Aujourd’hui, François Hollande en fait le thème majeur de sa campagne présidentielle.

 

Par Jean Bruguier - Publié dans : Société
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Mardi 22 mars 2011 2 22 /03 /Mars /2011 16:44

Sous les pavés il n'y a plus la plage

 Il y a l'enfer et la Sécurité  

                                                                                                  Léo Ferré, «Il n’y a plus rien»

 

Vie sécurisée – Société industrielle – Principe de précaution – Cas théorique le pire – Elimination de l’improbable –Valeurs de sécurité – Risque technologique majeur – Théorie des catastrophes – Pollution chimique –Accident nucléaire – Fukushima – Société de croissance – Société du risque démesuré – La contre-vie

 

Longtemps on a pu croire que notre société nous protégeait du risque. Mieux chauffé, mieux soigné, mieux nourri, l’homo industrialis a bénéficié de progrès constants. Avec la sécurité qui a envahi d’abord avec succès la logique réglementaire, et a gagné ensuite l’esprit même de nos choix quotidiens. Jusqu’à intégrer le principe de précaution dans notre ordre juridique au plus haut niveau. Jusqu’à accepter en contrepartie un accroissement notable de la contrainte sociale, un mode très encadré de nos comportements, un enfermement de nos vies pour ne pas reprendre la formule de Ferré.

Longtemps on a pu croire qu’on avait échangé la plage, l’aventure, la liberté, contre la sécurité. On s’est trompé. Nous nous sommes trompés.

La société de croissance, cette société qui met en mouvement la civilisation industrielle, fonctionne à coup de paris fous.

Comment qualifier autrement la logique qui a présidée à la dissémination dans la nature de 100.000 substances chimiques dans les soixante dernières années alors qu’il est impossible de mesurer leurs interactions et leurs effets (1) ?

Comment qualifier le choix qui a été fait d’utiliser à grande ampleur le PCB (ou polychlorobiphényle), au point de ne plus trouver une rivière un tant soit peu importante vierge de cette pollution, alors qu’on ne mesurait pas l’impact négatif et sans appel de ce produit ?

Comment encore qualifier la décision prise par le Japon d’installer sur un territoire connu pour sa sismicité violente des centrales nucléaires (2) sinon de pari fou ?

Il y a enfin un méta-pari fou, qui est bien plus qu’un rêve prométhéen : celui qui a consisté à penser le monde comme illimité. Et maintenant que notre société mondialisée touche aux limites de notre Terre qui n’en peut mais, un nouveau pari sur l’intelligence de la recherche&développement nous est proposé (3). Grâce à la technique et à un développement devenu durable, nous pourrions demain continuer à nous déplacer toujours plus loin toujours plus vite, à vivre toujours plus intensément et à manger toujours plus nombreux.

Demain nous serons entre neuf et dix milliards d’hommes sur la Terre à vouloir vivre selon des standards proches de l’occidental moyen actuel. Et plutôt que de changer drastiquement nos habitudes, on nous propose de faire ce pari bricolé (4) du développement durable. Qui est prêt à prendre ce risque ? Ne serait-il pas plus sûr de s’orienter sans délai vers une société modeste et sobre où une vita povera nous libérerait d’un matérialisme étouffant et sans saveur ?

Qu’avons-nous de plus cher au monde ? Si nous voulons donner la priorité à la vie et sortir de la société du risque fou, alors il nous faut sortir de la société de croissance.

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1 : L’effet cocktail complique grandement les choses ; trois substances chimiques peuvent chacune ne pas générer de problème à l’homme mais leur combinaison peut se révéler désastreuse. Le principe dose-effet posé par Paracelse est lui aussi battu en brèche, notamment au sujet des hormones ; c’est plutôt un effet faible dose que l’on peut constater, une sorte d’effet papillon en quelque sorte. Les perturbateurs endocriniens ne sont pas un fantasme, et les valeurs de sécurité utilisées pour déterminer les DJA (dose journalière admissible) et les LMR (limite maximale de résidus de pesticides) sont à tout le moins discutables. Tout ceci pour dire que le recours massif et sans précaution véritable à la chimie dans nos process peut atteindre assez vite un seuil de contre-productivité, concept cher à Illich, pour se transformer ensuite en élément destructeur. Nous sommes ici dans l’au-delà de la contre-productivité, nous sommes dans la contre-vie. Sur ce sujet, cf. Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin, coll. Cahiers Libres, Arte Edition, mars 2011 ou Le livre noir de l’agriculture, Isabelle Saporta, coll. Documents, Ed. Fayard, février 2011.

 

2 : L’accident nucléaire majeur de Fukushima est le résultat exemplaire d’un raisonnement immodeste et irresponsable (a). On part d’un besoin en énergie d’un archipel pauvre en énergies fossiles, on calcule le risque de sismicité en regardant dans un passé de quelques siècles seulement alors que les spécialistes savent pertinemment que le temps de la géologie se calcule sur des milliers d’années, bref on élimine l’improbable pour raisonner sur le cas théorique le pire et lancer une opération industrielle qui ne supporte pas d’aléas majeurs et dont les effets négatifs peuvent se révéler immenses. Quand l’accident se produit, le ratio bénéfice-risque paraît alors hors de proportion et le risque technologique majeur pris apparaît inacceptable ; c’est alors seulement que la question du besoin en énergie du Japon est à nouveau posée, ou plus fondamentalement la façon dont les hommes occupent ce territoire. Sur ce thème, voir P. Lagadec, Le risque technologique majeur. Politique, risque et processus de développement. Paris-Oxford, Pergamon Press, 1981.

a ) Que dire de la position d’Ankara de maintenir sa décision de construire une centrale nucléaire sur le site d’Akkuyu à 25 km d’une faille sismique, après Fukushima ? Décidément le nucléaire est aussi le paradis des externalités négatives, le bénéfice immédiat étant pour la Turquie et le risque de contre-vie pesant sur l’ensemble des pays de la zone.

 

3 : L’idée de sortir de l’impasse environnementale dans laquelle la société mondialisée semble s’être engagée, par un ensemble de sauts techno-scientifiques et une exacerbation des logiques d’efficacité, s’inscrit dans la culture des Lumières, et par là se trouve à la fois rassurante et séduisante. Ainsi dix milliards d’humains pourraient vivre selon un mode de vie construit sur nos standards actuels écologiquement optimisés. Nulle rupture ici, les thuriféraires du développement durable et du cradle to cradle (a) sont bien les petits-enfants des zélateurs du Progrès et les enfants des managers de l’efficiency décrits notamment par Pierre Legendre (in Leçons II. L'Empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels, Ed. Fayard, 1983).

Mais derrière les mots, il s’agit simplement de repousser les limites d’un monde perçu comme un environnement qui nous fait défaut, aux fins de poursuivre dans une orgueilleuse solitude (b) nos vies de consommateurs, sans remettre en cause l’expansion démographique de notre espèce.

a) Cradle to cradle : Littéralement « du berceau au berceau » l’expression faisant référence à la conception de produits autorisant un recyclage permanent. Cradle to cradle , Créer et recycler à l'infini. William McDonough (Auteur), Michael Braungart (Auteur), Alexandra Maillard (Traduction)  Etude (broché). Paru en 03/2011. Coll. Manifestô, Alternatives (Editions).

b) Sur ce thème, cf. Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, Olivier Rey, Le seuil, 2006.

  

4 : Bricolé, le développement durable ? Bien sûr il est nécessaire d’améliorer nos installations et nos processus, et ces changements peuvent faire l’objet d’un consensus avec les tenants de la croissance verte, mais il y a aussi des limites physiques sur lesquelles on bute inévitablement (a). Comment nourrir, de façon saine et sans épuiser les sols, dix milliards d’hommes tout en exploitant la biomasse et en laissant suffisamment d’espace à la vie sauvage? Comment penser que l’éco-conception et le recyclage généralisé permettront, de façon durable et pérenne, à l’ensemble des populations du monde de vivre un peu comme nous avec quelques règles environnementalistes en plus ? Comment imaginer de pouvoir vivre en partageant une mobilité importante avec l’ensemble des hommes, tout en faisant l’impasse à la fois sur les technologies dangereuses comme le nucléaire et sur les énergies carbonées ? On ne saurait jouer le futur de notre monde sur l’invention prochaine du tapis volant… aujourd’hui le pari du développement durable ressemble plus à une ruse pour échapper à la nécessaire remise en question de nos grandes options sociétales qu’à une solution sérieuse. Or le temps nous est compté au vu de la rapide dégradation de l’état de notre planète. Les illusions de la techno-science, bases de la croyance dans le développement durable et la croissance verte, sont les ingrédients d’un pari fou dont nous sommes l’enjeu et ne font que retarder la mise en place des solutions radicales nécessaires.

a) Voir sur ce sujet l’équation dite de Kaya in Manicore - Qu'est-ce que l'équation de Kaya ? Jean-Marc Jancovici, décembre 2007. A la fin de son raisonnement Jancovici conclut : « avec les indicateurs que nous utilisons, la décroissance sera très difficile à éviter, non par idéologie, mais parce que, hélas pour nous, le monde est fini ».

 

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Société
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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 12:04

Mondialisation – Sept milliards et demi d’hommes en 2020 – Dégâts du progrès – Choc en retour des externalités négatives – Hausse généralisée des prix et des charges – Stagnation des revenus – Crise de l’Etat providence – Pouvoir d’achat en forte baisse – Crise de la société de croissance – Interrogation sur la résilience d’une société urbanisée.

 

On subodore souvent qu’avec une politique économique prenant sérieusement en compte les contraintes écologiques, le pouvoir d’achat des Français et leur niveau de vie baisseraient. Mais peut-être faut-il aussi s’intéresser au devenir du pouvoir d’achat dans le cadre actuel de l’économie mondiale de croissance : comment celui-ci va-t-il vraisemblablement évoluer pour les Français dans les années Dix de ce siècle ?

Il ne s’agit évidemment pas de tenter de faire des prédictions aussi précises qu’incertaines mais de regarder quels impacts auront sur nos vies quotidiennes l’approfondissement des tendances déjà à l’œuvre dans nos sociétés.

Quelles sont-elles ?

La première de ces tendances, c’est la mondialisation, ce phénomène de généralisation de l’économie capitaliste basée sur une prédation sauvage des ressources de la planète, née en Occident, et qui par un mouvement formidable se déploie dans le monde entier jusqu’à prendre à contre-pied les vieux pays riches, organisant avec sa loi d’airain d’un marché implacable le déclassement de pans entiers du système productif construit au XXème siècle (1).

Et cette mondialisation a pour effet de faire passer brutalement l’écologiquement coûteux life model, connu en Occident depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de 1 à 3 milliards de pratiquants environ, et ce avec un effet, petit mais certain, d’entraînement pour les 4 milliards d’humains pauvres restant (2). Or ce life model est très demandeur de matières premières pour fonctionner : terres rares, minerais divers, charbon, gaz ou pétrole, mais aussi bois et céréales, et la liste n’est pas limitative (3). Cela se traduit et se traduira nécessairement par une tension accrue sur les marchés de matières premières (4): rien n’empêchera une hausse sensible des cours mondiaux dans les années qui viennent.

La seconde de ces tendances, c’est l’encore fort accroissement démographique prévisible de nombreux pays comme la Turquie, l’Egypte, l’Algérie, l’Iran, le Pakistan, le Bengladesh ou l’Inde, sans oublier de nombreux pays de l’Afrique subsaharienne. Bref, et même si des zones entières vont voir leur population se stabiliser ou même un peu décroître comme le Japon, la Russie ou l’Allemagne, le solde positif à l’échelle du monde devrait être approximativement de 800 millions d’habitants pour la décennie 2010-2020. Ce qui, même s’il s’agit de populations dans l’ensemble pauvres, donc très sobres, qui seront plus nombreuses, pèsera sur la demande de nourriture, se traduira par des crises alimentaires et renforcera les tendances haussières.

La troisième tendance, c’est une France plus en plus polluée et cassée, où nous allons commencer à percevoir de façon sensible les effets négatifs de nos choix productivistes et consuméristes. Si ceux-ci nous ont dans un premier temps apporté un confort inconnu dans l’histoire, avec des bâtiments bien clairs et bien chauffés, avec des facilités techniques qui ont épargné la dure peine physique des hommes dans la plupart des métiers, avec une nourriture abondante riche et variée, avec des possibilités de transport inimaginables pour l’immense majorité d’entre nous il y a seulement cinquante ans, eh bien nous commençons à sentir le revers de la médaille. Faut-il alors parler de la pollution urbaine et de ses pics qui se traduisent en centaines de morts ? Ou plutôt évoquer la croissance des cancers sans doute en partie liée à la soupe chimique dans laquelle nous baignons en permanence, que ce soit en respirant ou en mangeant (5) ? Peut-être peut-on regarder aussi les courbes en baisse des rendements agricoles dans les terres saturées d’intrants chimiques ? Ou les factures de plus en plus fortes du nettoyage des plages bretonnes envahies par les algues vertes ? Ou la pêche de moins en moins rentable du fait de la raréfaction de la ressource (6) ? Bref des coûts de santé croissants pour nous et des rendements décroissants pour ce qui a trait à l’exploitation du vivant. En d’autres termes, les externalités négatives trop longtemps négligées finissent toujours par provoquer un choc en retour auquel la société toute entière est confrontée.

La quatrième tendance, c’est l’urbanisation de nos vies, et en contrepartie, des campagnes expulsées de l’histoire (7). C’est un mouvement lent, ancien, qui continue, mais dont nous ne percevons que peu à peu les conséquences délétères. Avec une vie quotidienne dans les mégalopoles zonées en quartiers et banlieues divers, une majorité de nos concitoyens vivent hors sol et ne perçoivent plus la nature que comme un terrain de jeux où se ressourcer en de brèves périodes. Ceux-ci n’ont point perçu les dégradations faites à notre biotope depuis les années 1950 : dans les cités rien n'a changé en apparence, on ne voit pas les abeilles de moins en moins nombreuses, on ne voit pas la morue décimée, on ne perçoit concrètement aucun des signaux d’alerte que tous les reportages sur la nature égrènent sans cesse.

Au-delà de cette coupure avec la nature qui empêche bon nombre d’entre nous de sentir l’urgence à agir, l’artificialisation de nos vies via un milieu entièrement contrôlé par l’homme modifie en profondeur toute une part de notre culture. A la confrontation incessante avec un milieu difficile se substitue une logique d’ingénierie sociale uniquement centrée sur nos problèmes humains.

Prenons l’exemple de la mobilité : nous sommes prêts à investir des centaines de millions d’euros et de bouleverser des milliers d’hectares de cultures de prairies et de forêts pour gagner quelques dizaines de minutes sur un trajet en train (8) ; plus drôle, nous disons faire cela au nom du développement durable, en comparant le TGV au mode encore plus énergivore et polluant qu’est le transport par avion.

Prenons l’exemple de l’école : quand un enfant de la troisième république avait en permanence le sentiment que le temps de l’école était un temps presque volé à la nécessaire production, un enfant d’aujourd’hui traînera souvent des années en classe et demandera à 18 ou 20 ans le droit à une deuxième chance (9) ; il ne s’agit après tout que d’une question d’allocation de ressources pour laquelle il est prêt à manifester.

Dans cet univers artificiel, l’erreur est diluée et presque toujours perçue comme rattrapable ou maîtrisable : nous voyons rarement et supportons encore moins les conséquences brutales de nos fautes, à la fois englués et pris en charge que nous sommes, par un Etat appuyé sur des ressources dont on ne pense pas l’épuisement, par un Etat qu’on pense Providence.

Ces tendances dites, comment peut-on imaginer vivre ces dix prochaines années si ce n’est avec :

- des pertes d’emploi, que ceux-ci soient peu qualifiés ou qualifiés, avec la montée en puissance, en nombre comme en qualité, des étudiants chinois ou indiens,

- des hausses de salaires très faibles, afin de ne pas accroître le gap avec les économies dites émergentes,

- une hausse des prix assez forte, concernant tous les types de produits, des objets manufacturés à la nourriture ou l’énergie, liée à la tension sur les marchés mais aussi aux normes environnementales édictées pour limiter un tant soit peu notre empreinte écologique,

- des coûts de santé croissants, dus à la fois aux effets de la pollution et au vieillissement de notre population, lui-même généré par la moindre croissance démographique prévisible (10) ,

- des impôts sans doute augmentés pour faire face à la demande de prise en charge par une population assaillie par les difficultés sus énoncées.

En une phrase, vivre avec plus de chômage et des salaires stagnants côté ressources, et côté dépenses, des prix tendanciellement à la hausse accompagnés de charges sociales et fiscales toujours plus élevées : juste de quoi être pris dans un effet ciseau. Sans doute atteindra-t-on des points de rupture pour des franges importantes de la population française. Et tout ceci risque d’être vécu d’autant plus durement que la société de croissance a créé une addiction à la consommation individuelle devenue indispensable à l’estime de soi ; un sevrage brutal sous l’empire de la nécessité pourrait se révéler lourd de violences.

Nous voilà bien loin de l’idée d’un demain toujours et forcément meilleur, paradigme de la société de croissance. Même vu de façon cynique, il est peut-être temps de changer et de tourner le dos aux fausses promesses de cette société là. Le paradoxe est que le moment où cela devient le plus nécessaire de le faire est aussi le moment où notre population dans sa grande majorité ne sait plus vivre que dans un monde artificiel. Saura-t-on alors changer de cap ?

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1 : La solution à ce déménagement du tissu économique vers les pays à bas coût de main d’œuvre, ce qu’on appelle la délocalisation, a paru être l’instauration d’une société de la connaissance. Mais l’idée d’un partage du travail entre zones de conception des produits et de leur commercialisation et zones de fabrication se révèle concrètement inapplicable. Outre que ce concept ressemble fort à l’avatar d’un sentiment de supériorité à accent post colonial assez marqué, il a aussi l’inconvénient de faire fi des savoirs et savoir-faire bien présents dans les sociétés européennes des XIXème et XXème siècles. Le paysan, agriculteur bio sans le savoir, qui jonglait entre une dizaine d’espèces de pommiers pour optimiser leur production et les renforcer mutuellement n’avait donc pas de connaissances ? Le menuisier qui jouait avec intelligence sur les propriétés différentes du chêne, du châtaignier, du frêne et du mélèze pour faire des constructions durables sans recours à la chimie était-il lui aussi sans connaissances véritables ? Qui, du maraîcher d’hier n’utilisant aucun produit phytosanitaire et sachant organiser ses cultures en pilotant habilement leur rotation et leur positionnement afin que les espèces se soutiennent entre elles dans une bio-dynamie, ou du jeune cadre en marketing d’aujourd’hui matchant des fichiers clients, est-il le plus représentatif d’une société de connaissance ? Il serait aussi temps d’arrêter ce mépris pour le passé de notre société et de renouer avec l’humilité et la lucidité.

Sur ce thème, cf. l’article de Natacha Polony, La société de connaissance a fait pschitt, 14 septembre 2010.

2 : Les 4 milliards d’hommes restant vivent dans les pays pauvres souvent à l’écart de l’économie-monde, ou dans les zones reculées des pays à économie dite émergente. Mais par effet tache d’huile ils ont accès à certains produits du monde industriel dont la pénétration a d’ailleurs souvent un impact déstructurant sur les économies locales. Ces hommes participent de façon significative à un mouvement d’exode rural pour renforcer l’habitat urbain dans les mégalopoles du tiers monde ; ce qui a pour effet de renforcer la marchandisation de biens précédemment libres d’accès ou dépendant surtout d’une auto production, comme l’eau du puits ou les cultures vivrières de leurs villages abandonnés.

3 : N’oublions tout simplement pas l’eau ou les terres agricoles.

4 : Si l’on prend l’exemple du pétrole, la déplétion pétrolière a sans doute commencé avec cette décennie 2010-2020 ; et son effet sur les prix sera d’autant plus fort qu’il ne s’agit plus seulement d’engager une extraction toujours plus complexe et plus coûteuse comme le croient les économistes de la terre plate : le sentiment réel d’approcher de la fin d’une énergie formidable, sans concurrence par ses qualités, ne pourra que renchérir sa valeur aux yeux des pays producteurs et du marché. La crise des ressources, la crise écologique et l’inflation ont désormais partie liée, et ce thème sera sans doute une des leçons majeures de la décennie 2010.

5 : Voir à ce sujet le documentaire Manger peut-il nuire à la santé ? réalisé par Eric Guéret, diffusé sur FR3 Mercredi 16 février 2011 à 22h55 ; voir aussi Notre poison quotidien, Comment l’industrie chimique empoisonne notre assiette, Marie-Monique Robin, La Découverte, Coll. Cahiers libres, 10 mars 2011

6 : Des bateaux de pêche plus gros pour aller plus loin, donc d’autant plus consommateurs de pétrole, pour moins de poissons : la surpêche et la pollution des océans ont un coût vraiment perceptible, sans parler des effets à plus long terme.

7 : Voir sur ce thème, l’article de l’auteur, Deux France et un avenir, 22 novembre 2010.

8 : Voir notamment les questions posées autour des nouvelles lignes à grande vitesse(LGV) au Pays Basque et les oppositions suscitées.

9 : Sur le même thème il peut sembler incompréhensible qu’il faille dorénavant prévoir des cours d’orthographe dans les universités françaises à destination d’étudiants dont le français est la langue native.

10 : Le net ralentissement de la croissance démographique française, ajoutée à l’augmentation pour l’instant enregistrée de l’espérance de vie, entraîne mécaniquement pour les années qui viennent un vieillissement de la population. Il ne faudrait cependant pas en conclure que les choses iraient mieux si la France maintenait son taux de croissance démographique, les taux enregistrés depuis la fin de la seconde guerre mondiale ne pouvant se maintenir sans créer une surpopulation inévitable dans un délai rapproché et ce même dans le cadre oublieux des contraintes écologique qu’est la société de croissance (rappelons que le pays a enregistré une croissance démographique de 44 % en 50 ans après la seconde guerre mondiale).

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Société
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