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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 07:44

Alors même que les nuages s’amoncellent sur le futur de l’humanité et notamment sur sa capacité à assurer sa subsistance au cours du siècle présent, une solution fait  de plus en plus parler d’elle : L’agrobiologie.

Voilà qu’après lui avoir radicalement tourné le dos, les hommes redécouvrent les vertus d’une agriculture respectueuse des sols et des cycles naturels. D’une agriculture mois agressive qui se passerait de produits chimiques comme de labours profonds ainsi que plus généralement de tout excès de machinisme. D’une agriculture complexe sachant tirer profit de la multiplicité et de la complémentarité des cultures comme de leur habile rotation. D’une agriculture s’organisant en unités peu ou prou autosuffisantes, qui viserait  une production locale et privilégierait les circuits courts. Bref, d’une agriculture écolo, efficace et susceptible de redonner dans le même temps sa richesse et sa fierté à la profession de paysan.

Les arguments en sa faveur semblent fort convaincants.

Tout d’abord, l’agrobiologie s’oppose à une évolution dont nous voyons bien qu’elle mène à l’impossible. L’agriculture industrielle, que l’on peut désormais, par un amusant retour des choses, qualifier de traditionnelle, se voit doublement mise en question :

D’une part les menaces qu’elle fait peser sur l’environnement sont maintenant clairement mises en évidence : la déforestation, l’arrachage des haies, la diffusion dans l’environnement en quantité et en variétés toujours croissantes de substances chimiques dont une partie, les pesticides et les herbicides, sont par nature des poisons, ne laisse pas d’inquiéter. Les effets potentiels sur notre santé ne sont guère moins effrayants. Beaucoup s’interrogent sur le futur état sanitaire de populations qui, leur vie durant, auront été nourries avec des aliments ainsi traités. Le débat sur les OGM  illustre à merveille ces inquiétudes.

D’autre part, la boulimie énergétique de l'agriculture industrielle la met en bien mauvaise posture dans un monde qui s’annonce sans pétrole à l’échéance de cinquante ans et même sans plus aucune énergie fossile moins d’un siècle plus tard.

Rappelons que le pétrole constitue l’un des facteurs déterminants de la productivité de l’agriculture « moderne ». Il est nécessaire pour la fabrication et la mise à disposition des engrais, il est évidemment essentiel au fonctionnement de toutes les machines agricoles et il s’avère indispensable pour la distribution des produits finis puisque désormais, les zones de production et de consommation sont largement distinctes. Il joue un rôle tout aussi important dans les processus de transformation et de conditionnement de la nourriture telle que nous l’achetons aujourd'hui.

Par ailleurs, en terme de productivité, l’agrobiologie semble maintenant faire jeu égal, ou presque, avec les méthodes industrielles, c’est du moins ce qu’affirment des agronomes comme Marc Dufumier (1),  Jacques Caplat (2) et beaucoup d’autres.

Plus écologique, plus respectueuse de la nature (3) plus économe en énergie et dans le même temps demandeuse de main d’œuvre, dans un monde qui connait un chômage endémique (4) l’agriculture biologique, couplée avec une alimentation moins carnée parait disposer de tous les atouts pour constituer la solution à l’alimentation des dix milliards d’hommes qui devraient peupler la Terre à l’horizon 2100 ! (5)

 Le succès auprès du public du récent documentaire de Marie-Monique Robin « Les moissons du futur » (6) illustre bien l’engouement que suscite une telle vision des choses.

Mais le monde est-il noir et blanc ? Cette avalanche de vertus supposées ne masque-t-elle pas quelques vices cachés ?

L’agrobiologie proprement dite, peut-être pas. Mais sa capacité à se substituer à l’agriculture industrielle pour nourrir dix milliards de personnes paraît douteuse et beaucoup de questions restent sans réponse.

 

La première remarque est d’ordre général. Quand ils en font la promotion, les partisans de ce nouveau type d’agriculture comparent un système réel (et donc avec toutes ses imperfections concrètes) à un système virtuel ou du moins si peu généralisé que beaucoup de ses inconvénients n’apparaissent pas ou pas encore. Cela ne condamne pas l’agriculture biologique mais incite à la prudence. Nul ne peut jurer qu’à grande échelle le système ne génèrera pas à son tour de graves problèmes. Plusieurs questions viennent à l’esprit : quelle sera la résistance de ces cultures à de nouvelles maladies ou à des successions de conditions climatiques difficiles ? Cette agriculture sera-t-elle adaptable à une grande variété de végétaux ? Comment réagiront les consommateurs à une relocalisation qui les privera d'une partie des produits auxquels ils sont habitués ?

En second lieu, constatons que l'agriculture bio ressemble pour une large part à l’agriculture du passé, disons à celle d’avant le 20ème siècle, et que curieusement cette agriculture-là n’a jamais été capable de nourrir plus d’un milliard et demi de personnes. Or, le défi de demain est d’en nourrir neuf ou dix. A ceci, les partisans de l’agrobiologie répondent par une connaissance plus fine des mécanismes biologiques et par une sélection mieux adaptée des plantes cultivées. Nous voulons bien les croire, mais néanmoins, ces progrès seront-ils suffisants pour se montrer plus efficace d’un facteur 6 par rapport à la productivité de nos grands-parents paysans ? Nous serons en effet dix milliards en 2100 quand nous n’étions que 1,6 milliards en 1900 soit 6 fois moins. Ajoutons à cette interrogation que depuis les années 1900, du fait de la croissance démographique, de l’étalement urbain et du développement du réseau routier, beaucoup de terres, souvent les meilleures, ont été perdues, notamment à proximité des villes. Dans ce contexte, de tels gains de production ne paraissent pas garantis.

La troisième réserve concerne les possibilités de généralisation. Les exemples cités sont souvent, au moins pour ceux permettant de satisfaire à l’alimentation de zones densément peuplées, des exemples pris dans des pays chauds et humides c’est-à-dire au climat favorisant à l’extrême la pousse de la végétation. Qu’en est-il dans les pays froids et dans les pays secs ? L’agriculture biologique y est également possible et intéressante, certes, mais sera-t-elle capable de répondre aux besoins liées aux densités de peuplement attendues demain ? Il se pose également le problème de la compétence des agriculteurs. Aujourd’hui les agriculteurs bio font partie d’une élite de gens décidés, compétents et fortement impliqués. Cette compétence, car c’est compliqué d’être agriculteur bio, sera-t-elle raisonnablement généralisable à la grande majorité de la population agricole du monde ? D’autant que probablement une partie de la population urbaine, aujourd’hui coupée des campagnes, devra y retourner au cours du 21ème siècle et donc se  réapproprier tout un savoir-faire. Cela ne sera pas une mince entreprise. Cette question des compétences n’est pas un argument contre l’agriculture biologique, mais elle constitue une difficulté génératrice de délais dont nous devons prendre conscience.

Plutôt qu'une critique, la quatrième remarque enfin est une mise en garde contre une interprétation selon laquelle l’agrobiologie offrirait une solution à tous nos problèmes.  Même en acceptant l’hypothèse que nous pourrions grâce à elle nourrir toute l’humanité,  nous serions loin, écologiquement parlant, d’être sortis d’affaire. Il ne s’agit pas en réalité de simplement nourrir les hommes, l’alimentation n’est qu’un des volets de nos problèmes futurs. Le vrai défi est évidemment de faire vivre durablement l’humanité en harmonie avec son environnement. Dans un monde surpeuplé ce serait impossible, car le reste du vivant en serait mécaniquement exclu. Cette ignorance de la de la problématique démographique est particulièrement bien illustrée dans un passage du film « les moissons du futur ». Un agriculteur dit avoir grâce à l’agrobiologie multiplié ses rendements par deux. Cet agriculteur a six enfants ! Les choses sont claires ! Même avec l’agrobiologie et ses rendements doubles, la situation sera pire demain qu’aujourd’hui (avoir six enfants revient à multiplier la population par trois en une génération). Curieusement, le reportage pourtant riche en réflexions, reste absolument muet sur cette évidence. En négligeant d’évoquer cet aspect de la question, on laisse espérer une fausse solution ou, pour le moins, une solution si incomplète qu’elle conduira à une impasse aussi grave que celle où nous mène l’agriculture industrielle.

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(1) Marc Dufumier : Famine au Sud, malbouffe au Nord : Nil Editions, 2012. Voir par exemple cet entretien.  

(2) Jacques Caplat : L’agriculture Biologique pour nourrir l’humanité : Editions Actes Sud, 2012.

(3) Sur ce point je ne puis que recommander les nombreuses interventions de l’agronome Claude Bourguignon qui dénonce avec autant de talent que de raison la dégradation des sols et la nécessité de les préserver par une agriculture plus respectueuse voir par exemple ce document.        

(4) Notons quand même que sur ce point, «agriculture demandeuse de main d’œuvre » signifie certainement des produits un peu plus chers. Si les prix de produits agricoles ont fortement diminué au point qu’en France, l’alimentation ne représente plus que 13 % du budget des ménages, c’est avant tout à cause de la formidable explosion de la productivité de ce domaine. Aujourd’hui 2 % de la population active suffit à nourrir le pays. Dans un contexte de retour des emplois à la Terre, le prix des produits alimentaires augmentera mécaniquement car ces emplois devront bien être rémunérés, on reviendra là pour une part à une structure d’allocation des dépenses plus proches de celles des décennies passées.

(5) Voir ici les prévisions de l’Onu pour 2050 et 2100 (à la fin de l’article).

(6) Les moissons du futur un film de Marie-Monique Robin, diffusé sur Arte en octobre 2012. Ce film est très intéressant, on peut toutefois lui reprocher l’absence de réels contradicteurs.  Marie-Monique Robin est également la réalisatrice des documentaires : « Le monde selon Monsanto »  et : « Notre poison quotidien ». 

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Published by Didier BARTHES - dans Alimentation
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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 15:52

La presse s’en est largement fait l’écho (1): Nous allons, nous devrons manger des insectes !  

Cela se pratique ici et là depuis fort longtemps, aussi n'est-ce pas la dernière idée à la mode,  non, il s’agit, hélas, de bien plus encore. C'est une des solutions, sinon la solution pour nourrir les probables neuf milliards d’humains qui peupleront la planète à la moitié de ce siècle.

C’est qu’ils présentent mille avantages les insectes :

Foisonnants, appartenant à des espèces variées, faciles à accommoder, ils seraient, dit-on, emplis de protéines qu’ils auraient la bonté de produire avec un rendement supérieur à la plupart des autres animaux.

Disons le tout net : cela ne me met guère en appétit. - Simple a priori culturel - me répondra-t-on, tant il est vrai qu’en matière gustative l’apprentissage est déterminant. Pourtant, deux petits inconvénients me semblent devoir être soulignés.

Une difficulté diététique en premier lieu, si les insectes sont riches en protéines, ils sont généralement  consommés frits dans l’huile (de mauvaises langues suggéreront qu’il s’agit-là de masquer une saveur qui n’égalerait pas celle de l’entrecôte). Est-il vraiment certain que manger de l’huile ou toute autre matière grasse grillée à longueur de repas constitue le fin du fin en matière d’équilibre alimentaire ?

Une étrangeté culturelle ensuite : Alors même qu’il est de bon ton de vanter et de considérer comme égales toutes les cultures, il est amusant de constater combien nous sommes prêts à piétiner la nôtre et à changer de mode d’alimentation (il ne s'agit que d'intentions, il est vrai).

Cependant, au-delà de ces deux remarques, et aussi, je le confesse, d’un certain dégoût personnel que j’ai la faiblesse de croire partagé, il existe quelque chose de beaucoup plus grave dans ce projet entomophage : Manger des insectes est une fuite en avant !

Nous serons bientôt neuf milliards ; c’est la panique alimentaire. Les sept milliards déja présents peuvent être nourris (pas toujours, d'ailleurs) parce que nous avons transformé la plus grande part de la planète en terres agricoles au mépris absolu de tous les espaces naturels mais aussi parce que nous utilisons largement (pour les engrais, la mécanisation et le transport) une énergie fossile dont nous savons pourtant qu’elle est amenée à disparaître à brève échéance.

Alors, tout est bon. Après avoir vidé les continents et les océans de leur faune sauvage, après avoir poussé l’élevage à ses limites, nous allons nous jeter sur la dernière fraction du monde animal encore disponible.

Quelle sera l’étape suivante ? Le steak de bactérie ? Allons-nous tous devenir végétariens, non par goût ou par compassion envers le monde animal, ce qui serait respectable, mais bien par contrainte ?

Pourquoi toujours cet aveuglement ? Pourquoi toujours cette fuite en avant ? Nous voulons à toute force adapter la Terre à notre nombre,  ne serait-il pas plus sage d’adapter notre nombre à la Terre ?

 "Le mode de vie américain n’est pas négociable" avait affirmé en 1992 Georges Bush (père). Le monde entier, écologistes en tête, l’avait fustigé pour cette prétention.

Hélas, ne voyons nous pas que nous faisons démographiquement preuve de la même arrogance ? Nos effectifs nous apparaîssent non négociables, il faudra bien qu’ils le soient pourtant, avant que la nature ne nous impose ses règles. Une fois encore, plus nous attendons plus le tribut sera lourd.

En Provence, à Serignan du Comtat, Jean-Henri Fabre doit se retourner dans sa tombe. En ses chers insectes, l’humanité ne sait plus voir qu’une ressource.

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(1) Voir en particulier les articles suivants et leurs commentaires, sur les sites :

  "Le Monde" et  "Développement Durable"

 

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Published by Didier BARTHES - dans Alimentation
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  • : Site de réflexion sur l'écologie pour une société durable. Auteurs : Didier Barthès et Jean-Christophe Vignal.
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