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19 août 2022 5 19 /08 /août /2022 10:04

Un article de Martin Rott

Le 3ème groupe de travail du GIEC a publié le 4 avril 2022 sa contribution au sixième rapport de l’IPC/GIEC. Ce rapport, écrit en anglais et intitulé  « mitigation report  » (*), propose une recension de la littérature scientifique récente sur le changement climatique et sur les tendances actuelles en termes d’émissions de gaz à effet de serre ainsi que sur les efforts pour les réduire. Dans son  rapport de synthèse des 3 groupes de travail, le GIEC fait des préconisations pour baisser  la demande en énergie  dans  le cadre du concept de développement durable - comme un mantra à la mode, l’acronyme SDG’s (Sustainable Development Goals) revient d’innombrables fois -, mais il  écarte l’hypothèse d’une vraie décroissance, qui entraînerait une baisse du PIB par  habitant, baisse apparemment jugée non acceptable politiquement.

Le grand absent de ce rapport de « mitigation » - et du rapport de synthèse - est la démographie. Cela n’apparaît pas à première vue, puisque le 3ème groupe de travail du GIEC ne conteste pas que la taille de la population a un effet direct sur la quantité des émissions de GES. Comme  les précédents   rapports, il s’appuie sur l’équation de Kaya qui relie les émissions anthropiques de CO2 à des paramètres économiques et énergétiques, mais aussi démographiques. Dans le paragraphe 2-4 du « mitigation report » les auteurs énoncent, en gros caractères, comme résultat de leurs recherches pour la période 2010-2019 :

« Sur un plan global, le PIB par tête et la croissance de la population sont restés les plus forts accélérateurs de la combustion de pétrole. »

Malheureusement, le rapport s’arrête à ce constat. On cherche en vain des préconisations pour maîtriser la croissance de la population. Comme dans ses travaux précédents, le GIEC traite les données démographiques comme des données exogènes dans les 5 scenarii d’évolution socio-économiques qu’il examine. Il n’évalue pas les possibilités de réduction des émissions qui résulteraient d’une croissance démographique plus réduite conséquences de mesures comme le contrôle des naissances, la suppression des incitations à la procréation, ou l’amélioration des régimes de pension. Cette attitude restrictive du  GIEC tranche avec la sienne concernant les autres facteurs de l’équation de Kaya, à savoir l’énergie et la consommation, pour lesquelles le rapport fait au contraire des préconisations très détaillées pour réduire leur impact sur les émissions.

Mais ce présent rapport du 3ème groupe de travail  va plus loin, sur la démographique ne vire-t-il pas à l’autocensure pure et simple ?

En effet, à côté du Rapport Complet de plus de 2707 pages (RC) le 3ème groupe  a édité  un «Résumé Technique» de 172 pages (RT) et un «Résumé à l’intention des décideurs» (Summary for Policy Makers, SPM) de 72 pages. Ce dernier document est toujours validé point par point par les scientifiques, qui eux-mêmes sont nommés et révocables par les gouvernements membres du GIEC, ce qui ouvre la voie pour une influence politique.

La phrase sus-citée du rapport complet concernant la croissance démographique, et reprise dans le Résumé Technique (p. TS-12), ne se retrouve plus dans le « Résumé pour les Décideurs ». Il est improbable qu’elle ait été omise faute de place ou parce que jugé secondaire puisque toutes les autres constations phares du chapitre 2-4 du RC, celles écrites en gros caractères, ont été reprises textuellement dans le SPM, sauf une justement, celle concernant la démographie.

Cette omission du facteur démographique n’est pas surprenante puisqu’elle s’inscrit dans la tradition des pratiques qui ont marqué les rapports finaux des différentes COP où, à la demande de certains États pro-natalistes, toute référence à la démographie a été éliminée. Comme elle a été couverte de silence  dans le débat politique sur l’écologie, en France et ailleurs en Europe. C’est le tabou démographique qui, en fin de compte, rend bancale  toute politique climatique.

On en arrive au paradoxe qu’un résumé à l’intention des décideurs politiques a été censuré par les politiciens eux-mêmes. Ils  se confortent ainsi eux-mêmes dans leurs préjugés. Plus grave, par ce procédé les citoyens sont tenus dans l’ignorance puisque ce n’est pas le Rapport Complet de 2707 pages, mais le SPM  qui sera retenu par le grand public, plus précisément les compte- rendus que les journalistes en font. Les premiers commentaires dans les journaux et sur la toile le confirment. 

L’emphase avec laquelle le rapport du GIEC a été accueilli, entre autres par le président Macron, est factice. Comment peut-on clamer haut et fort  l’urgence climatique et louer la  qualité du travail du GIEC, blâmer les gouvernements pour leur inaction, et en même temps mettre sous le boisseau  une cause essentielle de la souffrance de notre planète, la surpopulation ? En dépit de toutes les négations, autolimitations et censures le jugement de David Attenbourough est, à la lumière du dernier état des lieux climatique  du GIEC plus vrai que jamais : « Tous les problèmes environnementaux deviennent plus faciles à résoudre avec moins de gens, et plus difficiles – et en fin compte impossibles – à résoudre avec davantage de gens ».

Martin Rott, délégué régional de Démographie Responsable pour l’Occitanie.

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Note : Un article du professeur Philipp Cafaro m’a mis sur la piste de cette esquive.

 (*) En anglais « mitigation » signifie, adoucissement, atténuation.

 

 

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12 août 2022 5 12 /08 /août /2022 16:04

Un article de Stéphane Madaule

Le déséquilibre démographique mondial est toujours d’actualité. Telle pourrait être, ce qui n’est pas le cas, une des conclusions de la dernière livraison de juillet 2022 de l’ONU consacrée aux projections de la population mondiale réalisées par la Division de la population des Nations Unies (ONU) du Département des affaires économiques et sociales.
En 2022, nous passerons la barre des 8 milliards. En 2050, nous serons près de 9,7 milliards. Rappelons qu’en 1900, la population mondiale était estimée à 1,7 milliard.

A partir de 2050, comme le concède l’ONU, les projections demeurent très incertaines (p. 27). En effet, qui peut prévoir ce que seront à cette échéance, d’une part, la fertilité moyenne des femmes (nombre d’enfants par femme) dans les pays en développement, élément moteur de la croissance de la population mondiale et, d’autre part, l’ampleur de la baisse annoncée de la population dans les pays développés ? Cette incertitude ne dissuade pas l’ONU de réaliser des projections à l’horizon 2100 mais avec des écarts importants selon les scénarii : entre 8,9 et 12, 4 selon les hypothèses choisies. L’évolution de la population mondiale n’est guère certaine, n’est pas le fruit d’une tendance lourde qui se poursuivrait au-delà de 2050. Elle est plutôt la synthèse de situations particulières où émerge un antagonisme entre pays en développement en déséquilibre démographique et donc à croissance démographique forte, et pays développés en équilibre démographique.
Dans ce résumé, la Division population de l’ONU évite de faire référence à ses précédentes projections de long terme. En 2004, elle prévoyait pourtant une stabilisation de la population mondiale en 2050 à 9 milliards, ce qui n’est plus le cas. En 2013, cette Division ne communiquait plus sur une stabilisation de la population mondiale à 9 milliards mais plutôt à 11 milliards en 2100. Qu’il est difficile de prévoir au-delà de 2050, même en matière démographique ! La Division population de l’ONU le reconnait courageusement, sans toutefois renoncer à proposer des scénarii pour 2100.

En fait, nous ne savons toujours pas au juste quand et à quel niveau sera mis fin au déséquilibre démographique mondial qui voit la croissance démographique perdurer à un rythme élevé en valeur absolue (+ 89 millions d’individus chaque année) comme en pourcentage (près de 1 %/an), même si une décélération s’installe progressivement dont la lenteur est inversement proportionnelle à l’inertie de croissance forte, acquise par le passé dans les années 1950. La vitesse de décélération de la croissance de la population mondiale est à l’image du temps nécessaire pour stopper le mouvement d’un train lancé à grande vitesse dans les années 1950 qui ne disposerait pas véritablement de système de freinage.

S’agissant des conséquences sociales, économiques et environnementales de ce déséquilibre démographique prolongé, l’ONU reste muette en se gardant bien de tout commentaire. Elle réitère simplement, sans vraiment convaincre, la vision d’un possible dividende démographique pour les pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne, à la population très jeune où le ratio d’actifs par rapport aux inactifs est plutôt bien orienté. Mais pour que cet effet positif se réalise vraiment, encore faudrait-il que ces actifs en nombre trouvent à s’employer, ce qui est loin d’être le cas. Encore faudrait-il que les dépenses de santé et d’éducation liées à une population de moins de 20 ans qui pèse pour la moitié de la population globale en Afrique soient supportables pour ces pays pauvres en mal de développement.

Car l’ONU, dans sa lecture générale des principales évolutions démographiques proposées préfère souffler le chaud plutôt que le froid. Le pic démographique mondial, nous dit-on, serait aujourd’hui en vue, même si nous ne savons toujours pas s’il se situera avant ou après la fin du XXIème siècle, même si ce pic prévu intervient au cours d’une période où l’ONU elle-même indique pourtant que les prévisions demeurent « très incertaines ». Nous échapperons donc à l’explosion démographique, sans dire toutefois si l’évolution démographique, la population actuelle et son accroissement au moins jusqu’en 2050, est réellement compatible avec les grands équilibres mondiaux de notre planète : environnement bien sûr mais également enjeux géopolitiques liés aux migrations, déséquilibres Nord-Sud- dus à la croissance toujours très rapide de la population dans les pays à faible revenu d’Afrique, ce qui se traduit par un creusement des inégalités. L’ONU nous présente des statistiques qui soulignent que depuis 1950 une baisse rapide du taux de fertilité des femmes (p.14), principal moteur de la hausse de la population mondiale, est à l’œuvre. L’ONU omet d’indiquer que le retour souhaitable à l’équilibre entre taux de natalité et taux de mortalité n’est toujours pas pour demain dans la plupart des pays en développement dont la transition démographique s’éternise (plus de cent ans déjà) sans que l’on sache au juste quand elle se terminera. Selon l’ONU, 61 pays développés pourraient connaître un déclin démographique à l’horizon 2050 (p.6), non totalement compensé par des flux migratoires, mais du même coup présentés comme nécessaires aux bilans démographiques des pays développés. Pourtant, le déclin annoncé sur le plan démographique du monde développé est quelque peu anticipé. D’après les prévisions contenues dans le document (p. 5), la population de l’Europe et de l’Amérique du Nord serait plutôt en phase de stabilisation durant les 30 prochaines années : 1,120 milliard en 2022 contre 1,125 milliard en 2050. Pourquoi donc insister sur le fait que de plus en plus de pays auraient nous dit-on déjà commencé une expérience de déclin démographique (ii messages clefs), sans citer ni leur nombre, ni leur importance relative dans l’évolution de la démographie mondiale, alors que ce type d’évolution (baisse réelle de la population depuis dix ans) est très peu partagé ? Faut-il absolument anticiper et faire comme si un équilibre s’instaurerait peu à peu entre pays à croissance démographique élevée d’un côté et pays à déclin démographique prononcé de l’autre dont la variable d’ajustement nécessaire serait les migrations ? Or, nous vivons toujours et au moins jusqu’à 2050, sous un régime de déséquilibre démographique important, vecteur d’une croissance démographique soutenue.

N’est-il pas temps de briser les tabous, d’oser faire le lien entre évolution démographique et préservation des grands équilibres de notre terre sur le plan environnemental, social, économique mais également géopolitique ? N’est-il pas temps d’indiquer que l’accès d’une population de plus en plus nombreuse à un système économique basé sur la consommation de masse et les énergies fossiles n’est pas compatible avec la préservation de notre environnement ? N’est-il pas temps enfin de changer notre regard et donc notre vocabulaire sur les évolutions démographiques en cours ? Pourquoi continuer à parler de croissance démographique, de dynamisme démographique voire de dividende démographique comme s’il s’agissait d’évolutions positives et porteuses d’avenir ? Pourquoi employer le terme de déclin démographique, de vieillissement de la population, là où il faudrait plutôt évoquer une salutaire stabilisation démographique dans les pays du Nord ?

Il faudrait accepter de faire entrer de plain-pied la démographie dans les Objectifs de développement durable (ODD) en mettant peut-être en exergue un nouveau concept, celui de démographie verte qui implique à la fois un changement drastique de notre modèle économique et un retour rapide à l’équilibre démographique mondial ?

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Article préalablement publié le 11 août 2022 sur le site de Monsieur Stéphane Madaule, "Le développement en partage" (sur les blogs du journal La Croix). Merci à Monsieur Madaule pour son accord quant à la reprise de son texte.

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4 juillet 2022 1 04 /07 /juillet /2022 14:04

Quand la sixième extinction n’est plus discutable, quand c’est l’équilibre entier de la biosphère qui se trouve menacé, il n’est plus possible de passer sous silence la question du nombre des hommes.

Parce que nos effectifs toujours croissants nous conduisent à occuper tous les territoires du vivant, parce que, sauf à imposer la pauvreté aux plus riches qui ne veulent pas y revenir et aux plus pauvres qui veulent y échapper, notre nombre est et sera toujours un facteur multiplicatif de toutes les pollutions, de toutes les empreintes de l’homme sur la Terre.

C'est un défi colossal que de maîtriser notre démographie, que d'assurer en douceur un retournement des tendances, c'est à dire la stabilisation de nos effectifs puis leur décrue. Économiquement comme démographiquement, l'équilibre de nos sociétés s'appuie sur la croissance, or c'est une option qui n'est désormais plus envisageable: La Terre est saturée. Par nos activités comme par notre notre nombre nous devons nous faire plus modeste sur la planète " Voici venu le temps du monde fini " disait Albert Jacquard.

Certes, le Giec lui-même, comme  la grande majorité du monde politique, Verts compris, continuent à accorder bien peu d’importance à la démographie, mais c’est pourtant la maîtrise de nos effectifs qui conditionne nos chances de lutter efficacement contre l’effondrement qui s’annonce.

Après avoir montré combien notre niveau démographique constitue une exception, un pic forcément non durable dans l’histoire de notre espèce et avoir détaillé la diversité des situations, Antoine Waechter et Didier Barthès explorent les principaux volets de la question.

Le volet écologique d’abord par l’analyse de la capacité de charge de la planète et des contraintes qui pèsent sur les espèces au fur et à mesure de leur évolution démographique.

Le volet de l’alimentation ensuite.  Pourra-t-on nourrir toujours plus d’humains ? Les solutions généralement mises en avant (limiter les gaspillages, devenir végétarien, se mettre partout à l’agroécologie…) sont-elles suffisantes ? 

Le volet économique aussi, en réfutant l’éternelle objection : « Mais qui va payer nos retraites si nous faisons moins d’enfants ? » Les auteurs montrent que la réponse est loin d’être en faveur d’une forte natalité. D’une part, parce qu’il faut étudier les choses dans la durée (les jeunes d’aujourd’hui sont aussi les vieux de demain), d’autre part parce qu’il faut envisager l’ensemble des comptes sociaux et donc prendre également en compte les lourdes charges liées à l’éducation.

Les influences religieuses et politiques sont aussi explorées en mettant en parallèle les discours et les faits. On découvre que les réponses sont plus subtiles qu’on ne le croit. Il est intéressant également de noter l’écart entre les discours des institutions diverses (États, partis politiques, Églises…) qui sont tous natalistes et celui des citoyens beaucoup plus ouverts à l’évocation du sujet et finalement beaucoup plus conscients de son importance.

L’ouvrage évoque enfin les pistes qui pourraient nous amener à accélérer la baisse de la fécondité. Il est urgent que la régulation relève de notre propre volonté plutôt que de la confrontation forcément brutale aux limites de notre planète.

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Fondateur d’Écologie et Survie, co-fondateur des Verts puis fondateur du Mouvement Écologiste Indépendant (MEI), Antoine Waechter fut candidat à la Présidence de la République, puis député européen et vice-président du conseil régional d’Alsace, il est aujourd’hui chef d’entreprise et codirige le MEI. Il est notamment l’auteur du Scandale Éolien (éd. Baudelaire) et, avec Fabien Niezgoda, du  Sens de l’Écologie Politique (éd. Sang de la Terre).

Didier Barthès est porte-parole de l’association écologiste Démographie Responsable et coprésident du MEI, il est également le fondateur du site Économie Durable et co-auteur de l’ouvrage Moins Nombreux plus Heureux (éd. Sang de la Terre).

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Le Défi du Nombre, Antoine Waechter et Didier Barthès

Editions Baudelaire, 2022, 136 pages, 14 €

ISBN 979-10-203-4683-4

L'ouvrage peut être commandé chez votre libraire ou bien sur les plateformes suivantes : CulturaDecitrePlace des librairesFnacFuret du NordGallimardEyrolles,  Amazon.

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4 juillet 2022 1 04 /07 /juillet /2022 08:31

On ne soulignera jamais assez combien, en matière de démographie, - en réalité en toute situation relevant de progressions géométriques -, de petites différences initiales dans les taux de croissance conduisent avec le temps à des situations tout à fait divergentes. La chose est connue mais toujours surprenante.

Ainsi, regardons les deux équations suivantes

1,01100 = 2,70

0,99100 = 0,37

La première peut décrire l’évolution d’une population qui croîtrait de 1 % par an pendant 100 ans. A l’issue la population initiale se verrait multipliée par 2,7.

La seconde, décrit l’évolution d’une population qui, au contraire, décroîtrait de 1 % toujours pendant un siècle. A l’échéance la population se verrait réduite à 37 % de son effectif de départ (soit une division par 2,7).

Appliquons ces données à la situation présente.

Si la population mondiale (8 milliards) augmente annuellement de 1 % pendant un siècle (c’est-à-dire à son rythme actuel), nous serons entre 21 et 22 milliards  d’habitants sur la planète en l’an 2122 (8 x 2,7 = 21,6).

Si, à l’inverse, elle décroît annuellement de 1 %, nos effectifs seront ramenés à un peu moins de 3 milliards à la même époque (8 x 0.37 = 2,9), soit approximativement à leur niveau de1960.

A chacun d’imaginer combien, sur le plan écologique  comme sur le plan de la qualité de vie, les deux situations offriront un contraste absolu et combien la seconde hypothèse est infiniment plus enviable et plus durable.

Cet exemple souligne deux choses

 - De petites différences conduisent avec le temps (et un temps relativement court, à peine plus d’une vie humaine) à des situations incomparables.

- L’effort à faire pour nous rendre à des effectifs beaucoup plus supportables n’est pas important : il suffit de décroître de 1 % par an ce qui est absolument insensible (nous trouvons bien insensible de croître aujourd’hui de 1 %)  et n’interdirait en rien aux gens d’avoir des enfants : à peine moins de deux par couple en moyenne et sur le long terme.

Certes, ces équations ne sont pas tout à fait fidèles   puisqu’elles supposent un taux constant, hypothèse improbable dans la réalité. Ainsi, au cours du 20e siècle, le taux de croissance annuel a fluctué, passant de +, 0,4 % en 1900 à + 2,1 % au cours de la  décennie 1960-70, pour redescendre à 1,4 % en 2000. Elles gardent toutefois leur intérêt pédagogique en soulignant à la fois la sensibilité à d’infimes différences et la nécessité de regarder à moyen terme.

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 17:04

La France ainsi qu’une vaste partie de l’Europe viennent de connaître une canicule intense et précoce. Dans le sud-ouest de notre pays de nombreux records de températures ont été battus.

La réalité du réchauffement climatique comme son origine anthropique ne peuvent plus être niées. L’excellente corrélation entre la hausse des températures et les émissions de gaz à effet de serre ainsi que la très bonne connaissance des interactions entre ces mêmes gaz et le rayonnement infrarouge reflété par la surface de la planète ne laissent aucun doute: le climat se réchauffe rapidement et c’est de notre fait ! Les conséquences en termes d’aridité et de hausse du niveau marin mettant en péril de vastes zones côtières fortement urbanisées sont également bien documentées.

La responsabilité en incombe pour l’essentiel à une forte consommation énergétique dans les pays les plus riches ainsi qu’à celle des classes les plus aisées de toutes les nations du monde. De ce constat, d’aucuns déduisent que seul doit être mis en cause le niveau de vie des plus favorisés (comprenant de facto la quasi-totalité des habitants des pays développés) et que le nombre des hommes ne constitue qu’un facteur négligeable. C’est ainsi que raisonne par exemple le GIEC qui consacre très peu de ses travaux à la démographie et ne propose pas de mesures en la matière, nos effectifs étant considérés comme une donnée exogène sur laquelle on ne saurait agir.

Séduisant, le raisonnement est hélas doublement fallacieux.

- Il néglige le fait que si les plus pauvres polluent moins, c’est justement du fait de la pauvreté. Veut-on maintenir à un faible niveau de vie la grande majorité de la population mondiale ou veut-on aller vers une plus juste répartition des richesses ?

- Il fait bon marché de l’évolution comparée des émissions de CO2 et de la démographie. Ainsi par exemple entre 1960 et 2016 les émissions de CO2 ont été multipliées par 3,8 (passant de 9,4 à 36,2 milliards de tonnes ). Dans le même temps, la population a été multipliée par 2,5 passant de 3,0 à 7,4 milliards. Les émissions globales étant le produit des émissions individuelles par le nombre d’individus, on voit que les émissions par personne ont été multipliées par 1,5 (rapport  3,8/2,5). Le facteur « évolution de la population » (2,5) a donc été plus déterminant que le facteur « évolution du niveau de vie » (1,5) !  Aujourd’hui d’ailleurs les émissions mondiales de CO2 tendent à se stabiliser tandis que la croissance démographique est toujours de l’ordre de 1 % par an.

La reconnaissance de l’impact de la démographie dans l’évolution du réchauffement climatique devient donc urgente, le Giec mais aussi tous les mouvements écologistes doivent s’emparer du sujet. Cela est d’autant plus nécessaire qu’au-delà du climat, la croissance de nos effectifs a des conséquences négatives en de nombreux autres domaines, la biodiversité en premier lieu mais aussi la pollution, les paysages et de manière générale, l’empreinte sur la biosphère.

 

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20 janvier 2022 4 20 /01 /janvier /2022 15:04

Depuis quelques mois fleurissent dans la presse nombre d’articles retournant l’inquiétude démographique et nous mettant en garde contre un risque de dépopulation massive menaçant nos sociétés et même, à terme, l’existence de notre espèce (1).

Étrange inquiétude quand l’humanité vient encore, en 2021, de gagner plus de 80 millions de représentants, quand le seuil des 8 milliards devrait être franchi au début de l’an prochain, quand la population a été multipliée par 5 depuis 1900 et quand nous constatons que la Terre a gagné plus d’habitants au cours des seules 50 dernières années qu’au cours des 50 000 précédentes !

Plusieurs facteurs expliquent ce retournement médiatique.

Nous vivons depuis 50 ans dans un contexte de baisse du taux de croissance démographique et du taux de fécondité : 2,1 % de croissance annuelle au cours de la décennie 1960-1970, environ la moitié aujourd’hui, 5 enfants par femme en 1950 au niveau mondial, la moitié aussi, ou même un peu moins désormais. La poursuite anticipée (mais non certaine) de cette tendance fournit le cadre général de ces inquiétudes. Notons toutefois que si ces taux diminuent, comme ils s’appliquent à des populations beaucoup plus importantes, nos effectifs augmentent plus en nombre en 2022 que dans les années 1960 et que les naissances sont plus nombreuses.

Trois éléments conjoncturels renforcent ce sentiment de possible décrue démographique.

- D’une part, la publication récente de quelques études (celle de l’IHME est la plus connue) qui, si elles reprennent à peu près les mêmes anticipations que l’Onu et l’Ined pour 2050, envisagent une stabilisation plus rapide ensuite avec un pic à 9,7 milliards en 2064 suivi d’une redescente dans la seconde partie du siècle pour atteindre un peu moins de 8,8 milliards en 2100, échéance pour laquelle l’Onu prévoit 10,9 milliards d’habitants dans le cadre de son estimation moyenne. Curieusement cette projection de l'IHME correspond à peu près à la projection basse de l'ONU (voir ici l’infographie de l’IHME).

- D’autre part, l’épidémie de covid qui a légèrement augmenté la mortalité et surtout, semble avoir affecté à la baisse la fécondité dans les pays développés.

- Enfin, nous portons un regard prioritaire sur les pays les plus riches où la fécondité est généralement désormais inférieure au seuil de renouvellement, promesse à terme d’une certaine stabilisation démographique, voire d’une décrue si le processus se poursuivait (phénomènes migratoires mis à part). Ce regard n’est évidemment que très partiel, d’autres parties du monde, certains pays d’Asie et l’Afrique en premier lieu, sont toujours en pleine explosion, la baisse de la fécondité tardant à suivre l’écroulement de la mortalité infantile.

La convergence de ces facteurs conduit de nombreux éditorialistes à titrer sur ce retournement de perspective et à surfer sur des inquiétudes inverses : Qu’allons-nous devenir ?  Qui va payer les retraites ?  Quid d’une Terre dépeuplée ?

Ces analyses font bon marché d’éléments contraires qu’ils passent largement sous silence.

- Comme toutes les projections, celles qui envisagent une baisse de la population s’appuient sur des hypothèses plus ou moins arbitraires : ici une baisse continue de la fécondité dans la poursuite de la tendance connue ces dernières décennies. Or, rien n’est acquis en la matière. Plusieurs nations, les pays de l’Est européen, le Maghreb par exemple ont, au contraire, connu des hausses récentes de leur fécondité, montrant que la tendance n’était ni forcément durable, ni générale.

- L’épidémie de covid est évidemment trop récente pour que l’on puisse en tirer des conclusions solides en matière d’impact démographique. Rien n’indique que la baisse récente de fécondité qu’on lui attribue se prolonge. De plus, elle semble ne pas (ou peu) avoir affecté les pays où justement on a déjà le plus d’enfants par femme.  En ce sens le covid pourrait accentuer l’écart déjà important entre nations selon leur niveau de développement (voir cet article ).

- L’inquiétude sur l’équilibre des comptes publics et sociaux (les retraites notamment) est surfaite. Une population en croissance n’assure pas un meilleur équilibre : Les jeunes sont dans un premier temps des charges, et le restent d’ailleurs longtemps dans un contexte de chômage endémique comme c’est le cas dans de nombreux pays.  Surtout, ils sont aussi les personnes âgées de demain. Compter sur une forte natalité pour résoudre ce problème revient à entrer dans un mécanisme de pyramide de Ponzi.

- Enfin, il est très étonnant de voir des experts s’inquiéter d’une baisse de la population dans certains pays. Oui, il est fort possible que le Japon ou la Corée du Sud voient leur population diminuer, mais est-ce un mal ? Dans une nation comme le Japon, la densité de peuplement est de 330 habitants par kilomètre carré et une véritable conurbation recouvre l’essentiel de la partie non montagneuse de l’archipel, réduisant à rien le monde sauvage. Est-ce aussi un mal au niveau mondial, alors que nous connaissons un véritable effondrement de la biodiversité, au point que le concept de sixième extinction fait presque l’unanimité et que cette extinction est pour l’essentiel le fruit de l’extension continue de la présence humaine et donc de notre nombre ? Rappelons que presque toute l’histoire de l’humanité s’est déroulée dans un monde où le nombre d’habitants était de l’ordre du millième de ce qu’il est aujourd’hui et que ce nombre a assuré la durabilité de notre espèce puisqu’il lui permettait d’avoir un impact plus limité sur les écosystèmes, laissant de vastes zones à la nature.

Cette perspective d’une éventuelle stabilisation, puis peut-être d’une décrue, devrait être perçue non comme une menace, mais comme une des très rares raisons d’espérer. Souhaitons qu’elle se réalise.

(1) Ici sur Novethic, un article parmi beaucoup d’autres, mais presque tous les grands journaux ont repris les mêmes analyses.

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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 07:04

 Estimation de la population mondiale au 1er janvier 2022

Selon différents compteurs, en millions d'habitants et en début d'année

Sources                                          2021              2022            Progression

                                                                                                                    en nombre           en %

 

Countrymeters                                7851              7 948          +   96  soit  + 1,2 %

Earth Clock                                     7844            7 934          +   90  soit  + 1,3 %  

INED                                               7 835           7 816          +   81  soit  + 1,0 %

Overpopulation awareness             7 755           7 830          +   75  soit  + 1,0 %      

PopulationCity.world                         7 807           7 890          +   82   soit  + 1,1 %  

Population.io                                   7 798           7 876          +   78   soit  + 1,0 %      

Population mondiale.com               7 778           7 863          +   85   soit  + 1,1 %

Terriens.com                                   7 768           7 842          +   74   soit  + 1,0 %

US Census Bureau                         7 733           7 869          +  136  soit  + 1,8 %

Worldometers                                 7 836           7 917           +    81  soit  + 1,0 %

 

 

________________________________________________________________________________

Moyenne :                                      7 800            7 888       +  88   soit  + 1,1 % 

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A en croire les principaux compteurs disponibles sur internet, les effectifs de la population mondiale atteindraient en ce 1er janvier 2022 près de 7,9 milliards et il y aurait sur Terre 88 millions de personnes de plus qu’il y a un an, soit une augmentation légèrement supérieure à 1 %. Précisons toutefois que cette estimation est entachée d'une forte et récente réévaluation du compteur de l'US Census bureau, sans cette réévaluation, la moyenne de la croissance serait plutôt d'environ 83 millions (*).

Mais au-delà de ces estimations, ce qui marque l’année sur le plan démographique est évidemment l’impact potentiel de l’épidémie de covid.

Pour la première fois depuis le début des années 2000, l'ONU et l'INED n'ont pas publié les statistiques et projections qu'elles éditaient régulièrement tous les deux ans à la fin du printemps et au début de l'automne. La pandémie perturbe les travaux statistiques dans de nombreux pays mais aussi le choix des hypothèses de fécondité qui sont à la base des projections. Il est particulièrement difficile aujourd'hui d'anticiper les conséquences démographiques de cette maladie.

Le Covid est doublement impliqué dans la démographie.

Il l’est en tant que conséquence de la surpopulation, mais il l’est aussi en tant que facteur puisqu’il impacte la mortalité comme la fécondité. 

Sur le covid comme conséquence de la surpopulation voyez notamment la vidéo proposée par Denis Garnier, président de l’association Démographie Responsable. Il semble probable que l’empiétement croissant sur la nature du fait de notre nombre et donc le contact forcé avec des espèces animales éventuellement porteuses de germes pathogènes favorise les pandémies. Il en est sans doute plus encore de la promiscuité qu’impose l’actuelle densité de population. D’ailleurs, nombre de mesures de protection anti covid visent à limiter les regroupements, c’est hélas de plus en plus difficile dans un monde de 8 milliards de personnes où se multiplient les mégapoles.

Sur le covid en tant que déterminant démographique, il faut distinguer les effets sur la mortalité de ceux affectant la natalité.

Bien que l’on dispose d’une estimation du nombre de décès liés au covid dans le monde, - ils seraient entre 5 et 6 millions aujourd’hui - ses conséquences sur la mortalité ne sont pas évidentes. La maladie est-elle réellement la cause (ou la cause principale) de tous les décès qui lui sont attribués ? On sait en effet qu’elle touche majoritairement des personnes par ailleurs fragilisées, soit par l’âge, soit par d’autres pathologies. A l’inverse, a-t-elle tué des gens sans qu'on lui rattache leur décès ? L’impact du covid sur la mortalité ne saura être valablement estimé qu’après quelques années, quand pourra être mise en évidence une inflexion notable (ou pas) et durable (ou pas) des courbes de mortalité.

Deux éléments permettent toutefois de limiter la portée de cet « effet mortalité ».

Tout d'abord, la maladie, dans ses formes graves, touchant prioritairement des personnes âgées, retire moins « d’années-hommes » à la planète qu’une affection touchant  toutes les générations. En second lieu, l’âge des victimes fait que celles-ci n'auraient de toute façons plus eu d'enfants, donc, à terme, l’impact de la mortalité liée au covid sur le volume de la population est négligeable (dans l’état actuel de la maladie en tout cas). Cette pandémie diffère en cela de celle de la grippe espagnole qui frappa le monde à l’issue de la première guerre mondiale (même si l’impact de la grippe espagnole sur la natalité fut également limité du fait qu’elle affectait majoritairement les hommes).  Le covid n’a évidemment rien à voir non plus avec la peste noire de la fin des années 1340 du fait de la différence de létalité entre les deux maladies. En France, l’augmentation du nombre des décès en 2020 par rapport à 2019 serait d’environ 9%. C’est loin d’être négligeable même s’il faut défalquer de cette estimation l’augmentation mécanique de la mortalité liée au vieillissement de la population. Là aussi, tout dépendra de la durabilité du phénomène.

Concernant la fécondité, il est d’usage de considérer que les périodes difficiles, guerres et épidémies en particulier, angoissent la population qui tend alors à repousser les naissances. Le covid ayant été médiatisé début 2020, les premiers effets n’ont pu se faire sentir qu’à la fin de cette même année  et dans le courant de l’année 2021. Il est donc encore bien tôt pour en tirer des conséquences définitives. Les premiers résultats dans les pays développés semblent toutefois marquer une influence assez forte mais non durable.

Sur l'ensemble de l'année 2020 les naissances auraient baissé en France de 17 000 (soit - 2,2 % environ) et le nombre total de naissances serait de 736 000 soit le plus bas depuis 1945. Il faut toutefois avoir à l'esprit que cette variation s'inscrit dans une tendance générale à la baisse, donc là aussi, il faut pouvoir isoler la "cause covid". Y a-t-il eu juste une amplification ou un véritable saut ? Dans les deux cas les conséquences du phénomène dépendront de sa durée et d’un éventuel effet rebond comme beaucoup de pays en connaissent après les périodes de conflits : Y aura-t-il un baby-boom post-covid et si oui, de quelle ampleur et de quelle durée ? (voir cet article du Monde reprenant les analyse de l'INED)  En France, la baisse de la fécondité aurait également été plus forte dans les classes les plus pauvres (voir le graphique ci-dessous).

 

La Chine et les Etats-Unis paraissent avoir connu une évolution comparable. Il faudra avoir des statistiques sur l’ensemble du monde et sur plus de deux ans pour tenter une analyse globale

Le covid ayant semble-t-il  touché plus durement les pays les riches que les pays plus pauvres (pour la mortalité, sans doute en partie du fait que la population y est plus âgée et donc plus fragile), on peut penser que l’effet sur le moral des couples y a aussi été plus sensible. Une conséquence inquiétante, mais hélas plausible, est que le covid accentuerait encore l’écart de fécondité entre les différents pays du monde. Les pays pauvres faisant le plus d’enfants seraient ceux où la fécondité serait le moins affectée, tandis que les pays riches à la fécondité déjà en-dessous du seuil de renouvellement, verraient leur naissances s’effondrer plus encore. Bref ce fameux décalage qui inquiète tant les démographes serait en voie d’élargissement. Ce serait peut-être là la principale conséquence démographique du covid.

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Tous les articles précédents intitulés : La population mondiale au 1er janvier :

2009 (6,759 milliards), 2010 (6,838 milliards), 2011 (6,914 milliards),

2012 (7,003 milliards), 2013 (7,082 milliards), 2014 (7,162 milliards),

2015 (7,260 milliards), 2016 (7,358 milliards), 2017 (7,440 milliards),

2018 (7,534 milliards), 2019 (7,637 milliards). 2020 (7,703 milliards)

2021 (7,800 milliards)

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Les noms des compteurs constituent des liens hypertextes et vous pouvez, en cliquant sur chacun d'eux, accéder directement au site en question.

(*) Depuis plusieurs années l'US Census Bureau propose des estimations des effectifs mondiaux sensiblement plus basses que celles des autres organismes. En attribuant (artificiellement de toute évidence), une forte croissance démographique ( + 136 millions !) à l'année 2021, ce compteur se rapproche ainsi de l'estimation moyenne pour nos effectifs en cours d'année. (7,869 milliards contre 7,888 pour la moyenne générale).

 

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14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 13:04

Un article de Marc Gillet (*)

Depuis son premier rapport d’évaluation publié en 1990, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) présente des descriptions de ce que pourraient être les changements climatiques, leurs causes et leurs conséquences, généralement jusqu’à l’année 2100, sous forme de scénarios, c’est-à-dire de courbes illustrant l’évolution de tel ou tel paramètre, comme les émissions de gaz carbonique ou la température moyenne à la surface du Globe.

A partir de quelques hypothèses qualitatives, décrivant les principales caractéristiques démographiques et socio-économiques possibles du monde futur, des modèles macroéconomiques, dits modèles d'évaluation intégrée (MEI) peuvent calculer divers scénarios d’évolution des émissions de gaz à effet de serre en fonction du temps, ainsi que d’autres paramètres influant sur le climat, comme l’utilisation des sols et la pollution atmosphérique(1). Les modèles globaux de simulation du climat, qui reproduisent le comportement de l’atmosphère et des océans, peuvent déduire de ces émissions le niveau de réchauffement global et un grand nombre de conséquences locales.

La première partie du sixième rapport d'évaluation du GIEC, sur les aspects scientifiques du changement climatique, a été présentée en août 2021. En mars 2022, le GIEC présentera la partie relative à l'atténuation de l'effet de serre, qui analyse l’efficacité de différentes politiques et mesures susceptibles de freiner le réchauffement climatique. Mais comme ce fut le cas pour les cycles d’évaluation précédents, on s'attend à ce qu’aucune évaluation ne soit faite de l’intérêt pour le climat des mesures susceptibles de ralentir la croissance démographique dans le monde.

En effet, les centaines de modèles socio-économiques de type MEI utilisés pour évaluer les politiques et mesures d'atténuation du changement climatique, qui ont été développés par la "communauté" d'économistes en lien avec le GIEC, et surtout avec le Groupe de travail 3 du GIEC qui est spécifiquement chargé de ces questions, sont basés sur cinq profils d'évolution démographique convenus à l'avance, associés aux cinq familles de scénarios socio-économiques qui décrivent des futurs possibles. Ces cinq scénarios démographiques ont été établis par le centre Wittgenstein situé en Autriche (2) en consultation avec plus de 550 experts en démographie. Ils sont identifiés par le nom de la famille de scénarios socio-économiques (dits Shared Socioeconomic Pathways) à laquelle ils correspondent, soit SSP1 à SSP5, dont les grandes caractéristiques apparaissent dans le Tableau 1. Ceux-ci vont d’un scénario « développement durable » SSP1 très respectueux de l’environnement et du progrès social, présentant un profil d’émissions très modéré, à deux scénarios présentant de forts profils d’émissions, le scénario SSP3 correspondant à un monde fragmenté et le scénario SSP5, avec un marché totalement mondialisé et faisant appel à une utilisation décomplexée des combustibles fossiles.

Tableau 1 :  Quelques caractéristiques générales des cinq canevas sous-tendant les scénarios SSP.

Canevas

Caractère principal

Prospérité générale

Développement des pays à faible revenu

SSP1

Durabilité

Elevée et convergente

Rapide

SSP2

Poursuite des tendances actuelles

Moyenne

Moyen

SSP3

Rivalités entre pays, régions et fragmentation

Faible

Faible

SSP4

Inégalités entre classes et entre régions

Faible

Moyen

SSP5

Développement basé sur les combustibles fossiles

Très forte

Rapide

 

Les scénarios démographiques à la base des scénarios SSP, représentés Figure 1, sont accessibles à tous les publics. Ils sont très détaillés, puisqu’ils sont produits quantitativement pour 195 pays, les populations étant classées selon l’âge, le sexe et le niveau d’éducation.

 

Fig 1 : Evolution de la population selon les cinq scénarii du GIEC


L’éventail des possibilités de croissance démographique couvert par les SSP est bien plus large que celui des projections publiées en 2019 par les Nations-Unies, qui se situent en 2100 entre 9,5 et 12,5 milliards d’habitants. Ce sont surtout les deux scénarios SSP1 et SSP5 qui sortent des estimations faites par l’ONU, avec une population très inférieure en 2100, se situant à peu près au niveau de 2010.  Ces deux scénarios apparaissent tout à fait en ligne avec les visions politiques généralement mises en avant respectivement par l’Union Européenne et certaines ONG, d’une part, et par les Etats-Unis, d’autre part.

La fécondité future et donc la croissance démographique sont déterminées principalement par le niveau d’éducation, qui influence à la fois la mortalité et la natalité. Les données empiriques disponibles indiquent en effet que pour pratiquement toutes les populations la fertilité féminine décroît quand le niveau d’éducation s’élève. De même, il a été établi empiriquement que la croissance économique est principalement déterminée par le niveau d’éducation des personnes en âge de travailler. Pour les auteurs des scénarios, l’éducation est censée progresser davantage dans les sociétés mondialisées (canevas SSP1 et SSP5) que dans les sociétés plus fragmentées (canevas SSP3 et SSP4), ce qui conduit aux résultats de la Figure 1. Les scénarios font aussi souvent l’hypothèse d’une convergence générale des revenus par habitant, mais ceci constituerait un autre sujet de réflexion.

Le GIEC émet par ailleurs des hypothèses sur le degré d’urbanisation et sur l’occupation des sols, qui peuvent varier fortement selon les scénarios. Par exemple, dans le cas du scénario SSP3, on arriverait en 2100 à une perte de surface forestière et d’autres milieux naturels de près de 1.100 millions d’hectares au total, avec une extension des terres cultivées de près de 800 millions d’hectares, la différence correspondant à l’augmentation des superficies pâturées. Cette particularité du SSP3 est attribuée principalement à l’accroissement de la population propre à ce scénario et à sa présence importante dans les campagnes, ainsi qu’à son faible niveau d’éducation. Dans le cas du scénario « durable » SSP1, au contraire, la surface forestière et naturelle s’accroîtrait d’environ 700 millions d’hectares, avec un maintien des surfaces cultivées au niveau actuel, grâce à une forte productivité agricole, et une diminution les surfaces pâturées de près de 800 millions d’hectares grâce à une population très inférieure (6,9 milliards d’habitants au lieu de 12,6), des régimes alimentaires « sains », un moindre gaspillage de la nourriture et une meilleure productivité agricole. Les autres scénarios, y compris le scénario hypermondialisé et technologique SSP5, conservent grosso modo la répartition actuelle des terres.

Les hypothèses sur la démographie ont été élaborées sur la base de consensus d’experts issus des milieux académiques, gouvernementaux et associatifs, qui se sont assurés de leur cohérence avec les publications relevant des sciences sociales et économiques. Les écoles de pensée dominantes dans ces milieux pourraient s’avérer surreprésentées dans ces consensus. On peut donc se poser légitimement des questions sur la possibilité de voir des évolutions non prévues se produire dans la réalité.

Les hypothèses conduisant à des croissances démographiques aussi différentes d’un scénario à l’autre peuvent poser question. Mais un autre point important, et rarement mis en avant, est que les données démographiques sont traitées par les modélisations socioéconomiques dites MEI comme des données « exogènes », c’est à dire immuables. Le GIEC n’a donc pas évalué les possibilités de réduction des émissions qui résulteraient d’une évolution démographique plus réduite due à de mesures comme l’encouragement au contrôle des naissances, la suppression des incitations à la procréation ou l’amélioration des régimes de pensions de retraite.

Au vu des projections (Figure 1) adoptées par les 550 experts en démographie mentionnés ci-dessus, il ne serait pas irréaliste de voir la population mondiale toucher à un maximum un peu en dessous de de 9 milliards d’habitants vers 2050-2060, ce qui représenterait près de 1 milliard d’habitants en moins que ce que prévoit l’ONU en moyenne. Considéré proportionnellement, cela pourrait signifier une réduction de 10 % des émissions de GES par an. En 2100, la différence entre le scénario SSP1 et la projection moyenne de l’ONU pourrait-être beaucoup plus importante, de l’ordre de 4 milliards d’habitants. Si les gains en émissions et en occupation des sols liés à une réduction du nombre de naissances seraient faibles au début, ils deviendraient significatifs dès 2040-2050, pour croître ensuite et devenir considérables avant la fin du siècle.

Des études récentes indiquent qu’une diminution du taux d’accroissement de la population pourrait en outre avoir un effet positif sur le PIB par habitant, tout en réduisant les émissions de GES, et suggèrent de prendre en compte les politiques de contrôle des naissances parmi les politiques d’atténuation. Il semble donc que la définition partagée des politiques et mesures d’atténuation SSP continue à faire l’objet d’un débat parmi les experts.

On pourra trouver des exemples de politiques et mesures susceptibles d’agir sur la population sur le site de l’ONG Démographie Responsable. Il s’agit notamment du développement de l’éducation des femmes, de la réduction des allocations familiales et des avantages aux familles nombreuses, de la prise en charge sociale de la contraception et des interruptions de grossesse, etc. D’autres possibilités pourraient aussi été considérées, comme le développement de régimes de retraite fiables. Si la natalité dépend beaucoup de l’éducation des femmes, elle dépend aussi de la vision de l’avenir qu’a tout individu ; quand une pension de retraite décente est garantie par la société, il n’est plus nécessaire de faire appel à ses enfants pour subvenir à ses besoins.

Certaines données présentées ici indiquent qu’une diminution rapide dès aujourd’hui du nombre de naissances pourrait avoir des effets très positifs sur l’évolution du climat à partir de la deuxième moitié du présent siècle, c’est-à-dire dans 20-30 ans. Or, dans les scénarios actuels du GIEC, les hypothèses démographiques sont définies par consensus d’experts. Ceux-ci s’appuient sur des relations statistiques entre mondialisation, augmentation du PIB par habitant, éducation des femmes et baisse de la natalité. Mais par la suite la courbe démographique est utilisée dans chaque scénario comme une donnée exogène fixée au départ. Il apparaît donc que les politiques et mesures susceptibles d’être appliquées dans le domaine de la démographie ne sont pas évaluées ni par les modèles MEI et ni par le GIEC. Comme l’indique son nom, le GIEC est un groupe intergouvernemental, et la plupart des gouvernements attendent tout naturellement qu’il réponde aux questions qu’ils posent, sans s’égarer sur d’autre sujets. Or la démographie est souvent considérée comme une question potentiellement explosive pour l’ordre intérieur comme pour l’ordre international. C’est sans aucun doute pour cette raison que de nombreux gouvernements sont susceptibles de ne pas souhaiter que la possibilité d’agir sur la démographie soit examinée par le GIEC.

Peut-être le Groupe III dans son 6ème rapport d’évaluation apportera-t-il des éléments nouveaux sur les questions que nous nous évoquons ici.

Pour plus d’informations et des références plus détaillées, le lecteur intéressé pourra se reporter au site Internet de l’Encyclopédie du développement durable

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(1) Riahi, K. et al., The Shared Socioeconomic Pathways and their energy, land use, and greenhouse gas emissions implications : an overview, Glob. Environ. Change 42 (2017) 153–168.

(2) KC, S., Lutz, W., 2017 : The human core of the Shared Socioeconomic Pathways : population scenarios by age, sex and level of education for all countries to 2100. Global Environ. Change, Volume 42, January 2017, Pages 181-192.

(*) Ingénieur général des Ponts, des Eaux et des Forêts, Marc Gillet a travaillé à Météo France sur l’utilisation de techniques de télédétection pour l’observation et la prévision météorologiques. Au sein de la mission Interministérielle de l’Effet de Serre, il a participé aux négociations de la convention cadre des Nations-Unies sur le changement climatique et a été point focal du GIEC pour la France.  Il a contribué à la création de l’ONERC (Observatoire National sur les Effets du Réchauffement Climatique) et dirigé cet observatoire. Marc Gillet a contribué récemment à la conception et au suivi de projets de développement de services météorologique pour EuropeAid et la pour la Banque Mondiale.

 

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12 mars 2021 5 12 /03 /mars /2021 19:04

Il est bien rare que la télévision consacre une heure entière à la démographie et plus rare encore qu'elle donne la parole à ceux qui s'inquiètent de l'explosion de nos effectifs. 

C'est pourtant ce qu'a fait TV Libertés en invitant le porte-parole de l'association Démographie Responsable - Didier Barthès - dans une émission intitulée :  Sommes-nous trop nombreux sur Terre ? Interview par Olivier Pichon et Pierre Bergerault.

Accès à l'émission via ce lien

Sur le même thème voir également ce débat organisé par France Culture avec Paul Ariès, théoricien de la décroissance, Francis Ronsin : historien du malthusianisme et Didier Barthès.

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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 19:04

Une nouvelle fois, la démographie se trouve mise au cœur de la protection de l’environnement et tout simplement… de notre avenir. Par ce long - 554 pages - et dense ouvrage, Jean-Michel Favrot nous propose l’un des panoramas les plus complets sur la question.

Après une revue de l’état général de la planète puis un approfondissement sur la démographie proprement dite et sur les niveaux de consommation, l’auteur s’attache à montrer l’articulation entre le nombre des hommes et tous les autres éléments qui structurent nos sociétés. Ainsi, sont analysés les liens entre revenus et fécondité, entre démographie et énergie et plus généralement entre démographie et ressources. La problématique du réchauffement climatique est également étudiée sous cet éclairage, de même que celle des atteintes à la biodiversité.

Intéressant par cette multiplicité des approches, «Démographie, l’impasse évolutive» constitue une mine de renseignement, une véritable base de données pour chacun des thèmes abordés. Tableaux et graphiques pourront servir de référence à tous ceux qui souhaitent approfondir le sujet. Le chapitre 12 «La paille dans le cocktail du voisin» donne un aperçu des débats et des arguments souvent échangés autour de ces questions. A ces données « techniques » s’ajoutent des considérations plus sociologiques sur les motivations à avoir (ou pas) des enfants : un sujet à l’ordre du jour en ces périodes d’angoisse sanitaire, le covid est d’ailleurs évoqué en fin d’ouvrage.

Chaque chapitre est encadré d’une introduction et d’un résumé ce qui rend la lecture particulièrement aisé pour un livre de cette ampleur.

Ci-dessous, extrait de la quatrième de couverture

Et si tous les maux actuels de la Terre, catastrophes naturelles, réchauffement climatique avaient une cause originelle ?

Et si ce dénominateur commun était l’un des seuls leviers sur lequel il est encore possible d’agir pour atténuer les conséquences graves des crises environnementales et humaines qui ne manqueront pas d’émailler ce 21ème siècle ?

Après avoir décrit l’impasse évolutive dans laquelle l’humanité s’est engagée depuis des siècles, l’auteur propose une nouvelle vision de l’humanité, de son rôle, de sa place.

Ce chemin sur lequel l’auteur propose de s’engager est fondé sur une nouvelle philosophie moins anthropocentrée qui redonne toute sa place au vivant…

Une démographie maîtrisée, un nouvel espoir pour l’humanité et la biodiversité.

Voir également ici une vidéo de l'auteur de cet ouvrage

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Jean Michel Favrot : Démographie, l’impasse évolutive. Des clefs pour de nouvelles relations hommes-nature.

554 pages, 19,00 € (papier), 8,99 € (Ebook),

Editions, Books on Demand (BoD), Paris 2020.

ISBN : 978-2-3222-6485-8

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