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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 14:24

Selon les sources, entre 25 et 40 % de la nourriture aujourd’hui produite dans le monde seraient perdus. Il s’agit là d’un problème récurrent. Malgré la chaîne du froid, malgré des outils logistiques toujours plus sophistiqués, nous semblons incapables de diminuer sensiblement ces déperditions. Si chacun les dénonce, un vif débat oppose néanmoins les différents acteurs : producteurs, intermédiaires, distributeurs, consommateurs, se renvoient mutuellement l’essentiel de la responsabilité.

Le sujet vient d’être replacé dans l’actualité puisque les récents amendements proposés dans le cadre de la loi sur la transition énergétique visant à dissuader la grande distribution de détruire les invendus alimentaires en l’obligeant à les reverser à des associations caritatives ont fait l’unanimité. Ils ont d’ailleurs été votés ainsi par l’ensemble des députés. Certes, de telles dispositions relèvent du bon sens et il ne s’agit pas de les mettre en cause. Cependant, dans la masse des commentaires quasi unanimement favorables qui ont accompagné cette mesure, un problème a été passé sous silence. Il s’agit du lien indissoluble entre production de masse à bas coût et gaspillage.

Que dans un monde où des gens peinent à se nourrir, une aussi grande proportion d’aliments soit détruite est évidemment choquant. Pourtant, la dénonciation du gaspillage ne peut faire l’économie d’une réflexion sur ses causes. Le gaspillage n’est pas le fruit du hasard ni de l’incurie ou de l’irresponsabilité de quelques-uns. Ce gaspillage s’ancre dans un ensemble de contraintes économiques que nous ne desserrerons pas facilement en dépit des bonnes intentions. Son maintien durable à un aussi haut niveau est d’ailleurs gage de cette difficulté. Il va de soi que si les différents acteurs trouvaient un intérêt économique conséquent à ne pas gaspiller, il y a longtemps que la question serait résolue. Elle ne l’est pas pour de sérieuses raisons.

Rappelons d’abord une évidence : la plupart des aliments sont périssables, certains comme la viande ou le poisson, très rapidement. Par nature donc, la perte de produits alimentaires est une menace constante qui a accompagné toute l’histoire de l’humanité et la lutte pour la minimiser suppose une attention permanente au maintien des conditions de conservation et au respect des délais d’acheminement, de vente et de consommation. Cette attention a un coût. Sauf à vivre dans un monde parfait, ce qui relève de l’improbable, le « zéro perte » n’existera jamais, les vraies questions sont donc: Peut-on aller vers le « beaucoup moins de pertes » ? Mais aussi, et c’est évidemment plus dérangeant : Y a-t-on intérêt ?

Quitte à choquer, je n’en suis pas sûr ou plus exactement il me semble que le coût du « presque zéro perte » pourrait-être prohibitif.

En effet, ce qui est généralement passé sous silence – sinon incompris - dans ce débat est que les conditions qui permettent la production de nourriture à très grande échelle, c’est-à-dire l’industrialisation de l’agriculture et de l’ensemble de la chaîne de distribution sont les mêmes que celles qui génèrent un certain nombre de pertes. Les deux sont indissociables. La même cause permet à la fois de nourrir plus de sept milliards de personnes et conduit à jeter une proportion importante de ce qui est produit.

Pourquoi ?

Le progrès technique permet certes de limiter les pertes au niveau de la fabrication, du stockage (surtout) et du transport, mais il a aussi une autre conséquence : La baisse des prix (c’est d’ailleurs une des raisons d’être du progrès dans tous les secteurs de l’économie, mais il y a là parfaitement réussi). Jamais la nourriture n’a couté aussi peu cher dans nos pays développés. La part de l’alimentation représente aujourd’hui 13 % du budget des ménages, un chiffre historiquement bas, mais qui a sa contrepartie. Une nourriture de peu de valeur marchande ne vaut pas la peine de dépenser des sommes importantes pour la conserver.

Cela vaut au niveau du producteur, comme à ceux du distributeur et du consommateur.

Prenons l’exemple de ce dernier, c’est-à-dire de nous-mêmes. Il nous arrive à presque tous, de jeter un steak, un yaourt, quelques fruits périmés ou un plat préparé dont nous avons laissé passer la fameuse date limite de consommation recommandée. Sommes-nous des criminels pour autant ou de dangereux inconscients ? Non. Tout d’abord quand le problème survient, la gravité potentielle d’une intoxication alimentaire impose de jeter les aliments. D’autre part, ce choix, justement dans le cadre d’une nourriture peu coûteuse, peut parfaitement se justifier. Le temps est contraint et les courses nécessitent le plus souvent un déplacement en voiture au coût et aux inconvénients très supérieurs à deux ou trois pourcents de la valeur des produits achetés. Il est donc économiquement tout à fait logique que les consommateurs préfèrent grouper leurs achats quitte à prendre le risque d’en jeter une petite partie. En tant qu’agents économiques, ils ont là une conduite parfaitement rationnelle. Ecologiquement même ce n’est pas forcément irréaliste, le transport ayant lui-même un coût en la matière. Cela choque parce que si les poubelles pleines sont visibles, l’énergie dépensée à titre privé et le CO2 dégagé à cette occasion ne sont repérés par personne.

Il en est de même au niveau des distributeurs. Un supermarché pourrait parfaitement n’avoir à jamais jeter un seul yaourt, il suffirait pour cela qu’il les commande, sinon un par un, du moins en toutes petites quantités, de façon à n’avoir aucun stock. Mais alors, la frustration des clients (il y aurait souvent des ruptures), mais surtout la gestion administrative et les coûts de transport et de livraison (on ne va pas détourner un camion de 44 tonnes pour livrer 12 yaourts) seraient tels que le prix du yaourt serait prohibitif et conduirait de fait à le rendre inabordable. L’alimentation de la population n’en serait pas mieux assurée malgré des poubelles alors effectivement vides. Dans une société industrielle, les coûts de la manutention et de la distribution des produits sont très supérieurs à celui de leur fabrication, telle est la réalité économique que les pourfendeurs, pourtant bien intentionnés du gaspillage, tendent à ignorer.

Les mêmes effets de masses et de manutention jouent évidemment au niveau de la production, l’agriculteur moderne ne passera pas des heures à sauver quelques kilogrammes de graines perdus si cela doit ralentir sensiblement l’ensemble du processus.

Enfin, au-delà de ces raisons techniques une autre question de société se pose. Par ces dispositions ne sommes-nous pas en train d’accepter et de valider la mise en place d’une société à deux vitesses, avec d’un côté des gens qui vivront de leur ressources et de l’autre une fraction non négligeable qui ne vivra que d’une aumône organisée ? Cette dichotomie est lourde de menaces et d’oppositions futures. Les uns se sentiront toujours plus taxés, les autres toujours plus dépendants. La lutte néanmoins bienvenue contre le gaspillage alimentaire nous donne une fois de plus l’occasion d’illustrer les dérives d’une société incapable d’offrir à tous un rôle et un revenu.

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Published by Didier BARTHES - dans Economie
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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 18:04

La récente application de la circulation alternée (1) à Paris et dans les communes limitrophes s’est accompagnée de la gratuité des transports en commun. Ce n’est pas la première fois qu’une telle mesure est prise et que la gratuité nous est présentée simultanément comme une solution pour limiter la pollution et comme un cadeau aux usagers. Certains réclament d’ailleurs la gratuité permanente d’un certain nombre de services considérés comme « de base » : éducation, santé, transports, voire culture malgré toute l’imprécision sur ce qui peut-y être rattaché...

Au-delà de la mesure ponctuelle plus médiatique que durablement efficace, est-ce une bonne idée en matière de transport ? Probablement pas.

Tout d’abord la gratuité n’existe pas. Dès lors qu’un bien ou un service a nécessité du travail humain, et c’est en fait toujours le cas, ce dernier doit être rémunéré d’une façon ou d’une autre. Ce que l’on appelle gratuité est tout simplement le transfert de la charge de l’usager ou du consommateur au contribuable. Notons que pour les transports publics, c’est déjà largement la norme.  Même hors épisode de pollution, nul ne paye son ticket de métro, son  pass Navigo  ou le plus souvent son billet de train à son véritable coût. L’avion lui-même est fréquemment subventionné permettant des prix totalement déconnectés des coûts réels.

On pourrait penser qu’à Paris l’affaire est neutre, puisque touristes et personnes de passage mis à part, presque tous les foyers fiscaux sont à la fois usagers des transports en communs et contribuables. Mais cette fausse gratuité possède hélas un inconvénient rédhibitoire : masquer la réalité des coûts : réalité des coûts économiques, mais aussi des coûts écologiques.  Parfois d’ailleurs, ce masquage va jusqu’au remboursement par l’employeur qui donne sous cette forme de « remboursement transport » ce qu’il pourrait donner sous forme de salaire, cela contribue plus encore à rendre aux yeux de l’usager le transport en apparence complètement gratuit et économiquement « transparent ».

Or, dès lors qu’une chose est « gratuite » on oublie qu’elle doit être produite, que cela suppose non seulement des frais en espèces sonnantes et trébuchantes, mais aussi et c’est plus rarement souligné, une empreinte écologique : consommation de matière et d’énergie pour la fabrication des infrastructures et du matériel roulant, consommation d’énergie pour l’usage proprement dit, consommation d’espace définitivement retiré à  la nature… L’élargissement progressif du champ géographique de la  carte orange  puis du  pass Navigo  et surtout la généralisation de tarifs de uniques indépendamment de la distance empêche l’usager de percevoir le lien entre le coût, -empreinte écologique comprise - et les kilomètres parcourus (2). Elle laisse presque entendre que prendre le métro est bon pour la planète, non c’est juste moins mauvais que la voiture (3). La gratuité est une mesure qui éloigne le citoyen de la conscience et de la compréhension des enjeux.

Que faire alors ?  Car bien sûr, il ne s’agit pas à l’inverse de favoriser à tout crin l’automobile, sur ce point nous sommes d’accord. Deux pistes me semblent devoir servir de guide. Tout d’abord facturer les transports à l’usager (c’est une règle générale) et le faire au plus près des coûts réels tout en communiquant sur ceux-ci. Un avantage partiel peut être donné aux transports en commun mais il doit être clairement identifié. Les prix des carburants aussi doivent être augmentés car on ne mènera jamais de politique d’économie d’énergie dans un contexte d’énergie bon marché. L’usager doit avoir intérêt à économiser et non y être forcé par une multitude de règles complexes et contraignantes, règles vers lesquelles hélas il semble que nous nous dirigions. Notons que globalement nul ne sera perdant, le contribuable récupérant le surplus alors demandé à l’usager. L’autre piste est évidemment de tenter de diminuer le besoin de transport, essayer de rapprocher les zones d’activité des zones d’habitat et développer le télétravail dans la mesure du possible. C’est là une question plus vaste et de longue haleine, mais à terme la relocalisation, c’est-à-dire le regroupement des lieux de production, de consommation et d’habitat constitue sans doute avec l’allègement de la pression démographique et une lutte serrée contre l’érosion de la biodiversité, la colonne vertébrale de toute politique écologiste digne de ce nom.

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(1) Il est bien difficile de ne pas souligner ici l’extraordinaire timing de cette mesure qui, visant un problème s’étant posé dans les jours précédents aura vu son application reportée au lundi 23 mars,  jour où les choses s’arrangeaient naturellement mais lendemain des élections. Ainsi les conducteurs sanctionnés (ceux de la banlieue, car ceux de Paris ne votaient pas) ne risquaient en aucun cas de traduire leur mécontentement dans les urnes. Joli tour de passe-passe !

(2) Cette mesure n’est pas le fait de la seule RATP, en Languedoc Roussillon, l’expérience, limitée certes, du TER à un euro a également beaucoup fait parler d’elle. Les mêmes critiques peuvent lui être adressées.

(3) Rappelons que le métro ne transforme pas le CO2 en oxygène, pour cela on a encore rien trouvé de mieux que l’arbre.

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Published by Didier BARTHES - dans Economie
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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 14:04

Quel rapport entre l'augmentation régulière de la population en France, clairement énoncée comme un phénomène positif par tous nos responsables politiques de droite comme de gauche, et la nouvelle taxe foncière sur les terrains constructibles ? A priori rien … sauf que cette taxe a été conçue par les Pouvoirs publics comme une incitation pour les propriétaires à vendre leur bien afin que nous disposions collectivement de plus d'espace pour construire les logements rendus nécessaires du fait d'un nombre croissant de personnes vivant sur nos territoires.

C'est une manière de contourner le signal prix émis par le marché qui valorise à la hausse ce qui devient moins disponible … Ce qui est rare est cher : autrement dit, le marché par le jeu de l'offre et de la demande nous fait comprendre, en faisant de telle sorte que les prix des terrains deviennent inaccessibles pour la plupart d'entre nous, qu'il y a une inadéquation entre notre espace, notre nombre et notre façon d'occuper les territoires . Que font alors les Pouvoirs publics ? Ils cassent le thermomètre en amenant les propriétaires à céder leurs parcelles de terrains dans un délai très court aux fins de créer une baisse artificielle et provisoire du prix du foncier.

La manœuvre a un coût, et c'est le droit de propriété qui en fait d'abord les frais. Car comment ne pas voir qu'une taxe foncière, à payer chaque année, qui sera multipliée par plus de 30 selon les calculs du fiscaliste Florent Belon (1) aboutit à obliger beaucoup de propriétaires à mettre leur bien sur le marché. Une sorte de communisme 2.0 … qui illustre à son tour que lorsque la population augmente, nos droits diminuent ! (2).

Mais il y a encore plus grave que cette remise en question subreptice du droit de la propriété. C'est la volonté d'ignorer absolument le signal qu'envoie le marché quand ce dernier nous fait sentir que nous touchons aux limites de notre biotope. Alors que la prise en compte du signal prix pourrait nous amener à envisager de diminuer notre nombre et d'arrêter de nous entasser dans des villes tentaculaires ingérables écologiquement, des bidouilles – comment les qualifier autrement ? -  sont mises en place pour que momentanément nous ayons l'illusion de pouvoir être toujours plus nombreux dans des zones urbanisées toujours plus gigantesques sans en payer le prix. Bref la croissance des biens et des hommes est la priorité, la seule priorité, quitte à oublier les vieilles valeurs juridiques de nos sociétés, quitte à contourner les règles d'un marché libre et non faussé.

Mais il est vrai, et peut-être un peu dommage, que la culture politique des écologistes (3) ne les portent pas à utiliser le marché ou le droit de propriété comme des instruments pour endiguer l'hubris de notre société de croissance.

_________________________________________________________________________________ 1 : « Prenons l'exemple d'un terrain de 1 000 m2, dont la valeur locative est actuellement de 300 euros. En 2015, la valeur locative sera de 300 + 300 x 25 %  + 1 000 x 5 euros, soit 5 375 euros. La loi prévoit aussi qu'à partir de 2017, la majoration sera de 25 % + 10 euros par m2. Soit dans notre exemple une valeur locative de 10 375 euros. "Sur ces bases, en prenant un taux de taxe foncière non bâtie de 40 %, ce qui se pratique couramment, la taxe qui était de 120 euros en 2013, grimpera à 2 150 euros en 2014 et 2015 et 4 150 euros en 2016", calcule Florent Belon fiscaliste chez Fidroit. » In « Un nouveau sujet de grogne fiscale monte dans les campagnes » ( Le Monde.fr du 07.11.2013.) Voir aussi « Taxe foncière : les terrains constructibles en zone tendue surtaxés en 2015 » sur Le particulier.fr 

2 : Sur ce thème, voir  l'article de Didier Barthès  « Un droit contre tous les autres »  paru dans le récent livre « Moins nombreux Plus heureux » Ed. Sang de la Terre , 2014.

3 : Il convient de noter que cet artifice, construit autour d'une modification de la valeur locative des terrains constructibles, a été imaginé et élaboré par un gouvernement socialiste avec un ministre du Logement se réclamant de l'écologie politique, à savoir Cécile Duflot.

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Published by Jean Bruguier - dans Economie
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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 12:24

Depuis sa création en 2009, ce statut dérange. Sa simplicité et sa souplesse prennent à rebours nos traditions, où une entreprise est une entreprise et un emploi un emploi, avec tout ce que cela implique en matière administrative. Être auto-entrepreneur, c'est pouvoir disposer de sa structure en toute autonomie tout en y travaillant à son gré en fonction de ses possibilités et de ses contraintes, le tout sans être écrasé par les soucis administratifs et par des charges fiscales et sociales décorrélées des revenus générés. Comme le dit cet handicapé devenu auto-entrepreneur : « Parce qu'aucune entreprise ne recrute de personnes dans ma situation, ce statut m'a permis d'une part de retrouver une place réelle dans la société, d'avoir une activité, sans nécessité d'avoir un capital de départ fondant dans des charges injustifiées avant même de pouvoir commencer à travailler, et par ailleurs de pouvoir m'arrêter périodiquement lors de mes phases de soins me maintenant à domicile dans la plus complète indisponibilité physique sans avoir à payer encore des charges pour entretenir un système capable de vous faire payer des impôts quand vous n'avez pas ou plus de revenus. C'est aussi simple que cela. »  

On le voit, ce statut n'est pas seulement un statut transitoire pour favoriser l'éclosion de nouvelles entreprises, une structure-couveuse en somme, un outil d'amorçage économique qui fait que certains auto-entrepreneurs se qualifient eux-mêmes de poussins, mais aussi un moyen de participer à la vie économique et sociale pour bien des particuliers qui ne rentrent pas dans les cadres classiques, que ceux-ci soient ceux du salariat ou de l'entreprise. Parce que ces particuliers ne disposent pas du temps de travail disponible nécessaire pour faire tourner régulièrement une structure artisanale ou commerciale standard, c'est-à-dire 50 ou 60 heures par semaine, bien loin des 35 heures des salariés ; parce que ces particuliers n'ont pas pu trouver leur place sur le marché du travail salarié et ne voient pas d'embellie à l'horizon ; ou parce que ceux-ci n'ont pas et n'auront jamais les moyens d'investir suffisamment dans une structure entrepreneuriale solide, et que l'équilibre économique de leur activité suppose de n'employer au mieux que les moyens dont ils disposent déjà dans leur vie privée, souvent un simple bureau ou un garage et un ordinateur connecté.

Bref, le statut d'auto-entrepreneur est un statut pérenne pour nombre de particuliers, quelque chose d'un peu bricolé et léger dans un monde verrouillé, et qui leur permet de vivoter économiquement sans être une charge pour la collectivité. Le statut d'auto-entrepreneur, en fait, c'est le pendant du micro-crédit lancé par Muhamad Yunus dans les pays pauvres, mais adapté à nos sociétés économiques avancées. Pourquoi ce qui est tant encensé par nos élites  pour les pays pauvres ou en développement ne serait chez nous qu'un sous-statut à réduire au plus vite, uniquement perçu comme un facteur potentiel de concurrence déloyale vis à vis d'acteurs mieux installés ? D'abord la comparaison entre un pays riche avec une économie reconnue comme appartenant au petit cercle des pays dominants la scène mondiale depuis plusieurs siècles, et des pays pauvres considérés comme arriérés économiquement n'est pas flatteuse, et surtout cette comparaison trouble les belles âmes qui croient encore à la capacité de notre société industrielle avancée à offrir un travail payé correctement et encadré par un droit social protecteur à tous ceux qui le veulent vraiment. Reconnaître un statut pérenne d'auto-entrepreneur pour une activité principale durable, c'est de fait admettre que notre société ne peut plus proposer pour tous ses agents économiques un statut normal comme la société de progrès l'a longtemps porté, et que le temps de la débrouille individuelle est advenu. Un aveu d'échec en somme, au moins pour tous ceux qui ont soutenu et soutiennent encore que « nos enfants vivront mieux que leurs parents », dans la logique de la société de croissance à laquelle ils adhèrent idéologiquement. Dans ce cadre, la révolte des auto-entrepreneurs contre la réforme envisagée par Sylvia Pinel, la ministre de l'Artisanat, sonne comme une irruption du réel brisant leur croyance : comment admettre que des gens se battent pour défendre durablement un sous-statut peu protecteur alors que des lendemains toujours meilleurs les attendent à condition de faire preuve d'un peu de patience ?

Derrière ce débat qui peut sembler idéologique, n'oublions pas qu'il y a des hommes et des femmes qui ont pu choisir ce statut pour exercer par exemple un métier de service lié au secteur du bâtiment (1), après s'être retrouvés au chômage à la suite d'une longue expérience salariale. Et qui demain devrons arrêter leur activité après deux années d’exercice comme le prévoit la réforme,  sans pour autant retrouver leurs anciens droits de chômeur. Des femmes et des hommes 'plantés' par la réforme prévue et que les dispositifs mis en place par l'actuel gouvernement comme les emplois d'avenir (pour les jeunes) ou les contrats de génération (pour aider les seniors à rester en place) ne concernent pas. Comme si le fait de se débrouiller soi-même en comptant sur son propre travail, sans se rendre dépendant d'aides distribuées par la collectivité, constituait une audace qui devait être punie.  

Il y a plus grave encore. Ceux qui pensent que notre société de croissance n'a pas d'avenir et devrait opérer très vite un sévère virage vers une société matériellement pauvre et culturellement riche, se doutent bien que cette transition ne pourra se faire sans soubresauts sociaux et économiques d'une ampleur difficile à imaginer. Soubresauts d'autant plus forts que ce choix de la sobriété n'a pas été fait dans les années soixante-dix à un moment où ladite transition eut été plus facile à opérer avec une population moins nombreuse, moins urbanisée et moins addicte aux facilités de la consommation industrielle, et sur une planète moins abimée. Dans le cadre de ce virage nécessaire bien que rempli de fortes incertitudes, tout ce qui peut encourager la résilience des individus et de leur famille ou de leur cercle proche, au plus près de leurs capacités d'auto-organisation, sans surcharger des structures centralisées qui risquent vraisemblablement d'être saturées jusqu'à en disparaître ou à s'effondrer, doit être protégé et amplifié. C'est pourquoi il faut aujourd'hui défendre et même améliorer ce statut d'auto-entrepreneur, ce statut qui peut être demain un outil petit mais bien utile dans la migration écologique qui nous attend.  

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1: Le projet de réforme est de facto difficile à suivre ; si l'idée initiale était semble-t-il de limiter le statut à 2 ans en faisant objectivement le choix d'un outil non pérenne seulement utile au démarrage d'entreprises, les déclarations de Jean-Marc Ayrault le 31 mai 2013 laissent entendre qu'il s'agirait de seulement circonscrire le principe d'une durée limitée à 2 ans aux seules auto-entreprises du bâtiment afin d'éviter une concurrence dénoncée par les syndicats d'artisans. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit là d'une restriction importante, ce secteur étant privilégié par les auto-entrepreneurs. Restriction d'autant moins comprise que les "67 000 auto-entreprises actives dans la construction génèrent un chiffre d'affaires de 847,5 millions d'euros, soit 0,7 % du chiffre d'affaires des entreprises du bâtiment de moins de 20 salariés, ou 1,1 % des entreprises artisanales du bâtiment", énonce le rapport publié en avril 2013 de l'inspection générale des finances et de l'inspection générale des affaires sociales. Dans quelle mesure ce choix de s'attaquer aux auto-entreprises du bâtiment n'est-il pas aussi retenu afin d'éviter de s'interroger sur les mesures à prendre pour donner aux artisans du secteur de la construction-rénovation les conditions d'un exercice serein de leurs métiers ?

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Published by Jean Bruguier - dans Economie
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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 09:04

Un mal étrange semble frapper la plupart des écologistes et des gens de tous bords politiques par ailleurs tout à fait conscients des enjeux de la lutte pour la planète.

Il a la forme d’un déni de la réalité. Réalité pourtant vieille comme l’humanité et transparente à tout individu ayant dépassé les enthousiasmes de l’adolescence. Je viens d’en trouver une nouvelle illustration  dans une interview d’Isabelle Autissier, présidente du WWF.

Cette femme remarquable par son parcours et ses engagements, tient pourtant un discours sidérant de naïveté : quand on la questionne sur les solutions à trouver à ce qu’elle qualifie d'état d’urgence de la terre, elle entonne, elle aussi, l’« air du partage ».

Partager son bateau entre plaisanciers, sa machine à laver entre locataires d’un même immeuble, son taille-haies entre habitants d’une même rue…

Partager est une solution récurrente et comme magique dans le discours de ceux qui, refusant d’être affolés par le défi de nourrir toujours plus d’humains, dépensent des trésors d’imagination pour établir  des listes de solutions. Bien sûr, ces solutions sont toutes intéressantes. Il est vrai qu’il faudra améliorer les cultures par l’agroécologie, privilégier la production et la consommation locales, réduire le gaspillage, réduire la consommation de viande, la consommation tout court, dessaler l’eau des océans, cultiver des légumes sur les toits de la ville. Partager nos ressources entre nous, partager mieux surtout entre Nord et Sud.

Partager ? C’est une forme idéale du rapport à l’autre basée sur la réciprocité et l’altruisme. C’est aussi une valeur chrétienne qui a imprégné notre culture. Saint Basile au IVème siècle disait «  Si chacun ne prenait que selon ses besoins, laissant le reste aux autres, il n’y aurait ni riches ni pauvres » Voilà une parole de saint qui fut vite oubliée !

Depuis Platon et sa République, depuis  les premières communautés « communistes » chrétiennes en passant par les saint -simoniens , les fouriéristes et leurs phalanstères, jusqu’à la catastrophe des régimes marxistes, sans parler des désillusions des communautés soixante-huitardes et du non-avènement de l’an 01 de Gébé, on sait que le penchant naturel de l’homme n’est pas l’altruisme et qu’on ne conduit pas une société par une utopie.

Comment se fait-il donc que des gens intelligents, de bonne volonté soient à ce point aveuglés pour parler de partage à l’échelle de la planète. Ce qui est possible au niveau d’un petit groupe de personnes soutenant les mêmes valeurs n’est évidemment pas transposable à l’humanité entière ! d’autant que les années qui viennent s’annoncent très difficiles écologiquement, économiquement, socialement. Les possédants protégeront  âprement leurs biens, et les pauvres seront encore plus pauvres surtout au Sud !

Lire l’histoire humaine et vivre tout simplement nous apprend que l’homme ne partage pas, c’est tout ! 

Dans la proposition «  Partager pour nourrir 9 milliards d’humains » on voit bien le désir coûte que coûte de se cramponner au 1er terme pour surtout ne pas voir le 2ème : « 9 milliards » qui brûle les yeux. Effet toujours étonnant du tabou sur la démographie !

Comme si la croissance infinie de l’humanité, ou plutôt la sacralité de la liberté de se reproduire, était une donnée aussi inéluctable que la rotation de la Terre sur elle-même.

Puisque nous en sommes à partager entre défenseurs de la biodiversité, va-t-on accepter de partager notre territoire avec les autres espèces ? Un décret récent nous donne la réponse : autorisation est donnée d’abattre annuellement 24 loups sur les 250 féroces canidés qui menacent nos 65 millions de concitoyens et leur bétail. Quand il y aura 73 millions de français en 2050, combien restera-t-il de loups ?

Mais que tout cela ne nous empêche pas d’imaginer un monde sur lequel la grâce est tombée et qui partage équitablement entre Nord et Sud, entre riches et pauvres. Cela permettra -t-il une vie décente à tous les humains dans un monde dont la richesse, la beauté, l’espace et la biodiversité seront préservés ?

Nourrir, loger, vêtir, soigner, transporter etc…même vertueusement du point de vue écologique, 9 milliards d’humains aboutit aux mêmes résultats catastrophiques que faire la même chose dans la plus parfaite inconscience des années d’après-guerre, avec 3 milliards de nos congénères. On ne peut rien contre les contraintes physiques du monde et le caractère exponentiel de ce qui a été mis en œuvre .    

L’utopie du partage vient masquer l’urgence d’une décroissance démographique choisie avant la décroissance subie ou imposée par des catastrophes humanitaires ou des régimes autoritaires qui balaieront les bons sentiments et ceux qui les prônent.

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Published by Anne-Marie Teysseire - dans Economie
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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 06:04

 

Loi de Gresham – produit-ersatz – société de croissance – process industriels nocifs – réglementation sanitaire – principe de précaution – économie mondialisée – relocalisation – boucle de rétroactions – illusion industrialiste – rétraction de la consommation –

   

Non, ce n’est pas la loi dite de Gresham dont Nicole Oresme (1) présentait déjà le mécanisme en plein quatorzième siècle qui s’appliquerait à la banane, c’est juste une histoire d’écologie et de marché faussé.

Prenons les faits. Qu’est ce qui ressemble le plus à une banane cultivée sainement sinon une banane à régime forcé (2) produite à grand coup de pesticides ? Or le rendement n’est pas le même quand on utilise jusqu’à 70 kg de pesticide par hectare et par an, ou dix fois moins selon le président de l’UGPBAN (3). Et que dire alors des bananes produites en agriculture biologique et respectant la charte du commerce équitable ?  Résultat, la banane distribuée par le géant Chiquita peut être vendue autour de 1.20 euro/kg quand la banane ‘européenne’ se trouve entre 50 et 100 % plus chère et pèse moins de 20 % du marché. Sans parler de la part du bio et équitable qui ne représente guère plus que 1 % du marché français.

Ainsi produire mieux en respectant socialement les acteurs de l’ensemble de la filière aboutit à ne pas être compétitif sur le marché mondial, et donc à perdre à terme des parts de marché dans un monde où les dirigeants sont toujours prêts à faire gagner du pouvoir d’achat à leurs concitoyens : conclusion, la mauvaise banane finit par chasser la bonne.

Si la banane illustre cet article, c’est qu’elle est le fruit le plus produit, le plus exporté et le plus consommé au monde (4). Mais elle n’est qu’un exemple possible parmi des milliers. En fait tout se passe comme si une bonne part de la consommation depuis 50 ans s’était construite autour de produits similaires ou semblables aux produits dont nos grands-parents avaient l’habitude mais dont la nature même a changé du fait de leur composition ou de leur mode de fabrication.

L’œuf d’aujourd’hui ressemble à celui d’hier, en bien moins coûteux. Mais la différence est grande entre œuf d’une poule élevée en batterie et œuf d’une poule vivant au grand air et ayant une nourriture variée. Idem entre un saumon sauvage et un saumon issu d’une ferme norvégienne nourri aux farines animales. De même, les meubles d’aujourd’hui sont aussi beaux que ceux d’hier, il faut juste regarder plus avant pour s’apercevoir que l’aggloméré plein de colle et de formaldéhyde a remplacé le bois massif. Dans tous les domaines ou presque de notre vie quotidienne, les objets que nous utilisons, les nourritures que nous mangeons, les locaux que nous habitons, tout cela n’est plus que l’ersatz du produit que nous croyons consommer.

Un ersatz qui ne fait que des gagnants, du moins en apparence. C’est le consommateur qui achète moins cher et qui connaît enfin le plaisir de disposer d’un bien autrefois l’apanage des riches ou des puissants. C’est l’entrepreneur qui voit son marché exploser et ses frais de production diminuer. C’est le politique qui a sous la main des preuves tangibles et mesurables de la société de progrès qu’il défend. L’ersatz n’est plus un ersatz mais la condition du bonheur, et les anciens produits ne sont plus qu’à inscrire dans le temps passé des vieilles techniques devenus obsolètes.

Dans nos têtes comme dans l’économie de marché qui irrigue la société de croissance, les produits-ersatz, les produits Canada Dry, gagnent et ne laissent qu’une place marginale aux produits qui refusent les facilités de l’industrie chimique actuelle ou du génie génétique.

Mais après tout, est-ce si grave ?

Malheureusement la réponse est oui.  Car l’immense majorité des produits d’aujourd’hui n’est pas la résultante d’une évolution générée par l’inventivité et l’intelligence des hommes mais est la résultante du recours à des techniques faisant l’impasse sur la nocivité des process industriels utilisés et sur le recours sans limite à des ressources rares et non renouvelables, comme sur la destruction de l’équilibre séculaire de sociétés entières.

Le recours à ces techniques déloyales dans le cadre d’un marché ouvert a pour effet de détruire globalement la part des produits sains en les limitant à quelques consommateurs aisés et avertis.

Comment casser cette spirale destructrice ?

Le premier réflexe est de penser que nous souffrons d’un déficit de règles. Interdire les intrants de produits nocifs à tous les stades de production semble évident ; mais dans les faits c’est une autre affaire d’appliquer cela quand le marché est mondial. Sans compter qu’il faut à chaque fois apporter la charge formelle de la preuve de la nocivité d’un produit ou d’une pratique. Et que celle-ci est longue coûteuse et parfois incertaine à démontrer. Une solution, le principe de précaution ? Avouons que ce dernier n’est pas encore réellement reconnu dans le droit international et ne pèse pas lourd face aux enjeux économiques bien concrets défendus par les grandes compagnies. Bref il y a là un long combat citoyen à mener.

Promouvoir une production locale est une autre forme de réponse. Car d’abord il est plus facile de peser sur la réglementation de son propre pays et de contrôler son application. Il y a ensuite le fait que les boucles de rétroactions étant plus petites, la perception des problèmes, de leurs causes et de leurs conséquences, est plus facile à appréhender. Reprenons l’exemple de la banane. Quand l’emploi des pesticides, et notamment du chlordécone, a empoisonné les sols des plantations, quel était l’effet pour le consommateur européen ? Nul, si ce n’est qu’il pouvait disposer concrètement d’un fruit à bas prix ; comment et pourquoi ce consommateur se révolterait-il alors contre ces conditions de production ? De même ce fameux consommateur, client en bout de chaîne des grandes sociétés importatrices, n’est jamais confronté en face à face à la misère sociale que le prix d’achat qu’il pratique génère ; comment regimberait-il alors qu’il ignore de façon concrète les conséquences de ses actes ? L’éloignement a du bon pour la banane-ersatz ! A l’inverse, on peut espérer que le consommateur se révolterait et refuserait de cautionner le produit dont la production polluerait gravement le territoire de son canton ou qui mettrait gravement en cause la santé de son petit cousin. Il verrait en tout cas très vite les effets négatifs d’un choix basé sur l’intérêt à court terme.

Casser la spirale destructrice qui chasse les bons produits, c’est aussi arrêter de confondre l’amélioration de la productivité et le saccage de la planète. Si notre pouvoir d’achat a augmenté de façon exponentielle depuis 50 ans, ce n’est pas parce que nous sommes aussi malins que nous le croyons, c’est parce que nous avons utilisé le stock que la planète met à notre disposition (notez l’image si anthropocentrique, ndlc (5) !)  comme s’il s’agissait d’un flux ; c’est aussi parce que nous n’avons pas hésité à employer des intrants toxiques en faisant l’impasse quant à leurs effets sur le biotope comme sur nous-mêmes. Autrement dit, l’abondance matérielle d’aujourd’hui a été construite sur trois piliers : le pillage accéléré des ressources de la planète, le jeu - alimenté par le mésusage du pétrole dans les transports - d’une économie mondialisée permettant d’utiliser la main d’œuvre à bas coût des pays pauvres , et enfin le recours à des techniques de fabrication industrielles méconnaissant les principes de qualité et de sûreté qui présidaient auparavant à leur réalisation. En clair, nous n’avons pu avoir tous ces biens et services que parce que nous avons triché en ne payant jamais le juste prix. Et payer le juste prix signifie que nous ne pourrons pas disposer d’autant de biens et de services : intégrer la juste rémunération de la main d’œuvre, utiliser des ressources renouvelables, ne plus recourir aux produits chimiques facilitant la production industrielle de masse, ça rend impossible pour l’immense majorité de nos citoyens l’accès à tous ces biens qui se sont ‘démocratisés’. Finie la banane Cavendish pas chère, terminés les week-ends en avion à l’autre bout du continent pour un dixième d’un smic mensuel, oubliés les canapés à 300 euros, et les pizzas surgelées à 4 euros !

La facture pour une société respectant l’écologie de notre planète, c’est sans aucun doute le retour à un budget familial dans lequel les postes liés à la nourriture et au logement seront largement majoritaires, c’est la fin de l’idée que demain sera toujours mieux avec toujours plus, c’est un coup de bambou sur notre mode de consommation comme de production, c’est une interrogation sur notre nombre, c’est en finir avec l’illusion industrialiste du progrès, c’est arrêter de croire au Père Noël, ce sentiment qui est une drogue dure.

C’est une longue traque que la chasse à la mauvaise banane …

________________________________________________________________________________________________   

1. Traducteur d’ Aristote, ce savant né en 1325 publie en 1366 le Traité des monnaies : De origine, natura, jure et mutationibus monetarum, Cf. Claude Dupuy, Frédéric Chartrain, Traité des monnaies et autres écrits monétaires du XIVème siècle (Jean Buridan, Bartole de Sassoferrato), La Manufacture, 1989  

2. Bananes à régime forcé, film de Didier Fassio et de Franck Seuret, 2008.  

3. Union des Groupements de Producteurs de Bananes de Guadeloupe et de Martinique. Sur ce thème, cf. Louise Allavoine, De la Martinique au supermarché : voyage avec la banane, in Terra Eco, 08.02.2009. Voir aussi Florian Martin, Les antilles ont la banane...durable  in durable.com, 23.12.2009.

4. Avec une production de l'ordre de 100 millions de tonnes produites par an.

5. ndlc = note de la claviste. Ceci est un clin d'oeil à la technique journalistique popularisé par Libération dans les années 70, période où les clavistes n'hésitaient pas à insérer des commentaires dans les articles des journalistes.    

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Published by Jean Bruguier - dans Economie
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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 15:04

 

Bruxelles a masqué Durban. Tandis que la conférence sur le climat s'achevait modestement sur une reconduction temporaire du protocole de Kyoto et sur la promesse de négociations futures, les médias ont surtout parlé dettes et équilibres budgétaires. Dans le long terme pourtant, nous savons bien que ce sont les équilibres écologiques qui seront déterminants. Demain, sur une Terre dévastée, devenue presque inhabitable, plus aucune autre question n’aura de sens que celle du rétablissement à minima des équilibres écologiques. La préférence de l’Humanité pour le court terme pourrait bien-être ce qui la condamnera.  

Bruxelles a masqué Durban, cependant, ce serait une erreur que d’opposer crise financière et crise écologique. Il s’agit bien du seul et même problème ou plutôt des conséquences diverses d’une même propension.  

Les difficultés rencontrées à Durban tiennent au fait que limiter sérieusement les émissions de CO2 revient en réalité à mettre en cause notre modèle économique basé sur une croissance continue à la fois du nombre de consommateurs et de la consommation de chacun.  

Aux conséquences de cette fuite en avant vers toujours plus de croissance, certains proposent de répondre par une autre fuite en avant vers toujours plus de technologie. N’accordons pas trop de crédit à ce type de solution. Globalement et jusqu’à nos jours, les dégâts occasionnés à la planète ont été une fonction directe de notre puissance technologique, il serait étonnant que la corrélation change de signe ou même simplement d’ordre de grandeur. Le sociologue Alain Gras déclarait en 2008 au mensuel Science et Vie : « Aujourd’hui la seule condition de survie réside dans l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète ». Nous n’échapperons pas à cette obligation.

Briser le cercle infernal de nos émissions suppose de briser notre élan vers le « toujours plus » qui constitue le moteur et le facteur d'équilibre de nos sociétés. Cette remise en cause volontaire relève presque de l’impossible. Le récent abandon du protocole de Kyoto par le Canada l’illustre à merveille. Les Canadiens ne sont pas plus indifférents que les autres à l’environnement (au mètre carré ils polluent même plutôt moins compte tenu de leur faible densité démographique, un facteur trop souvent négligé) mais ils se trouvent tous simplement incapables de faire face aux engagements financiers d’un tel protocole (il est vrai que leur climat et leur implication dans l’exploitation de pétroles non conventionnels ne facilitent pas les choses). Le retrait du Canada, ne doit donc pas être interprété comme une trahison mais bien comme le signe qu’aucune solution ne pourra faire l’impasse sur la nécessité d’un processus de décroissance. Mieux vaut qu’il soit plus ou moins organisé que subi.

Pas d’illusion donc, l’expression développement durable est un oxymore. La durabilité de nos sociétés suppose l’arrêt du développement au sens que l’on donne généralement à ce terme, c’est à dire la mise à disposition d'une quantité toujours plus importante de biens matériels. La destruction de l’environnement est une conséquence de la réalisation de notre désir de croissance permanente. Ne l’attribuons pas de façon trop facile à tel ou tel type d’organisation économique. Dans un monde clos, tout système qui se donnera la progression matérielle pour objectif et pour moteur, se heurtera in fine à de semblables difficultés.

La crise de la dette puise à la même source. Cette crise, qui touche de la plupart des nations, résulte de l’accumulation de nombreuses années de déficits budgétaires. Nous voulions consommer et dépenser plus que ce que nous produisions et que ce que nous permettaient nos ressources. Les Etats eux-mêmes, sensibles à la demande de leur population pour toujours plus de services et d’équipements publics, ont cédé aux sirènes de l’endettement. Cette relance permanente par la dépense publique constituait d’ailleurs une manière de tirer la croissance en avant. Nous avons tous voulus être keynésiens, nous sommes tous endettés.  

La course à la croissance coûte que coûte a effectivement fini par coûter. La partie financière se réglera peut-être au détriment des créanciers (encore que l’imbrication des économies rend la frontière créanciers-débiteurs plus imprécise), la partie écologique risque d’être plus difficile à solder, les ressources de la Terre ne sont pas infinies et les comptes sont sans doute plus bas que nous ne le pensons. Certains de ses aspects, la perte de biodiversité notamment, ne peuvent trouver de solution que sur des échelles de temps qui échappent aux échéances d'actions et de réflexion habituelles des sociétés humaines. 

Cette unicité des causes, ces multiples visages pour un même probème s’illustrent particulièrement dans le domaine de l’énergie et entraîne nos économies dans un ensemble de cycles dont il parait bien difficile de sortir. 

Notre monde consomme de plus en plus d’énergie. Ceci conduit à une hausse tendancielle de son prix défavorable à la croissance économique. Ainsi, chaque « crise du pétrole » (1973, 1979, 2008...) se trouve suivie d’un ralentissement économique. Celui-ci  provoque à son tour une baisse de la demande en énergie  et corrélativement une baisse du prix de cette dernière. La croissance économique peut alors repartir entraînant cette fois une hausse de la demande en énergie et une  élévation de son prix enclenchant un nouveau cycle. Ce mécanisme a été précisément décrit par Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean (*) Nous sommes dans la situation d’un patient dont le seul médicament qui le soulage est celui qui, peu après, le rendra plus malade encore : Triste perspective !

De façon plus générale et vis à vis de la Terre dans son ensemble, James Lovelock et Daniell Quin avaient très bien exprimé ce processus de fuite en avant et de cycles infernaux en écrivant respectivement : « Vous êtes prisonniers d’un système de civilisation qui vous pousse à détruire le monde pour survivre » et « Notre civilisation se trouve dans la situation de celui que la drogue tuera qu’il continue ou qu’il cesse brusquement d’en consommer ».

 

* Voir en particulier cet article extrait du site Manicore

 

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Published by Didier BARTHES - dans Economie
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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 14:44

Souvent les débats sur l’environnement conduisent à une mise en cause radicale du système capitaliste accusé de tous les maux. A croire que cette forme d’organisation économique s’est donné pour objectif le saccage de la nature et y réussit particulièrement bien.

Les choses sont-elles aussi simples ? Probablement pas.

Pour une part cette responsabilité résulte d’un automatisme. Tout système politique ou économique dominant peut-être considéré comme responsable des dysfonctionnements constatés. Cette responsabilité « obligatoire » suffit-elle à discréditer le capitalisme sur ce plan et peut-on le déclarer coupable de tous nos malheurs environnementaux ?

De toutes les organisations sociales qu’a connu l’Histoire (1), le capitalisme s’est montré la plus apte à favoriser l’expansion des productions matérielles et commerciales. Plus généralement, elle s’est montrée la plus efficace dans la création de richesses au sens que les économistes donnent à ce terme c’est à dire comprises comme le produits du travail des hommes (2 et 3). Or, c’est cette explosion de nos productions et celle de la démographie (qui en est à la fois une conséquence et partiellement une cause), qui provoque à son tour une pression sur la biosphère aujourd’hui devenue insupportable.

Inévitablement une question vient à l’esprit : Si un autre système économique se montrait capable de fournir autant de biens matériels aux hommes, ce système pourrait-il, dans le même temps, se montrer plus respectueux pour l’environnement ? A cette question, la réponse est probablement non. Attention, une telle réponse condamne à jamais notre tant aimé « développement durable » à rester dans la catégorie des oxymores.

Prenons quelques exemples :

Les océans se vident ! Nous pêchons environ 100 millions de tonnes de poissons par an. Pourrait-on nourrir 7 milliards d’hommes en pêchant 10 fois moins ? Non.

Nous déforestons à tout va pour nous fournir en bois, pour accueillir de nouvelles cultures ou pour loger de nouveaux habitants. Un autre système pourrait-il inventer du bois « ex nihilo » ? Non. Des terres arables ? Non. Des mètres carrés supplémentaires pour la planète ? Non.

Un autre système que le capitalisme permettrait-il de transporter les hommes sans infrastructures ? De faire rouler les autos en brûlant du  CO2 pour leur faire dégager de l’oxygène ? De donner à une éolienne la puissance d’une centrale nucléaire ? Non non et non !

Un système politique inspiré d’humanisme et de générosité permettrait-il aux tigres et aux lions de se promener en liberté au milieu de foules radieuses et aimantes ? Non, il faut laisser aux animaux sauvages des espaces vierges d’hommes. Si plusieurs milliards d’humains peuplent durablement la Terre, alors les autres espèces disparaîtront. Il n’existe pas d’alternative à cette réalité qu’avec une rare constance, les mouvements écologistes préfèrent ne pas évoquer.

La prise de conscience de la finitude du monde, la juste mesure des lois physiques et des contraintes matérielles, la compréhension des dangers encourus dans cette fuite en avant que constituent la recherche et le maintien d’une croissance perpétuelle ont inspiré les courants économiques de la décroissance. Pour une raison étrange relevant probablement du politique ou du sociologique, ces mouvements ont presque toujours refusé d’étendre leur pensée à la question démographique, comme si celle-ci, par une magie quelconque, pouvait se jouer de la problématique quantitative.  Alors que le discours écologique se place presque exclusivement sur le plan qualitatif, il faut  rappeler qu’il est impossible d’échapper à cette contrainte . Au-dessus de tout il y a le nombre ! (4)

D’une façon générale, les dégradations que l’homme fera subir à son environnement seront proportionnelles à l’importance de ses activités, elles-mêmes liées à ses effectifs et aux quantités consommées par chacun. La façon de s’y prendre n’est pas neutre mais le « combien » reste largement déterminant.

Les systèmes alternatifs (en fait pour les grandes sociétés seuls le socialisme ou ses avatars ont été réellement expérimentés) ne se sont pas montré plus respectueux. Les sociétés plus douces envers la nature  (on pense aux sociétés tribales)  étaient beaucoup plus petites, dépendaient de façon très directe des ressources naturelles de proximité. Elles se sont aussi révélées beaucoup moins productives (toujours au sens que l’économie donne à ce concept) et  du fait de cette moindre productivité, ne se trouvaient pas engagées dans un processus de croissance continue (voir les analyses de Jared Diamond dans son ouvrage "Effondrement "). Ajoutons, et ce n'est pas le moindre, que ces sociétés n'ont jamais connues des densités de peuplement comparables à celles d'aujourd'hui. 

Le capitalisme a été l’outil qui nous a permis d’accéder à notre nombre et à notre mode de vie. Par leurs excès, ce nombre et ce mode de vie sont devenus insupportables et en conséquence non durables. C’est une facilité à laquelle cèdent trop d’écologistes que d’accuser l’outil plutôt que la volonté qui le porte. La véritable révolution consiste à accepter de mettre en cause le concept de croissance permanente de nos effectifs et de nos consommations, ensuite seulement peut venir le débat sur le type d’organisation économique le mieux à même de satisfaire, dans le cadre des contraintes naturelles du monde, les aspirations qui sont les nôtres (alimentation et confort minimum, accès à l’éducation, temps de travail, répartition des biens…)

____________________________________________________________________________________________  

(1) Il faudrait ici engager une réflexion détaillée sur ce que l’on entend par « capitalisme » ainsi que sur le rôle du progrès technique, cela nous éloignerait toutefois du reste du propos. Notons cependant que si l’on parle de système capitaliste dominant, la réalité est plus nuancée et toute l’activité économique est loin de se soumettre aux seules lois du marché. En France mais aussi dans la plupart des pays développés dont les structures économiques sont comparables, les prélèvements obligatoires résultant soit de la fiscalité soit des prélèvement sociaux représentent une part très importante de la production totale (souvent de l’ordre de 50 % du PIB). Nous sommes de fait dans des économies semi-étatiques.

(2) Les « richesses gratuites », l’air, la beauté des paysages, la biodiversité, la fertilité naturelle des sols, les ressources de la Terre indépendamment du travail que fournit l’homme pour se les approprier, ne font pas partie du champ de l’économique. Pourtant, au 17ème siècle déjà, l’économiste anglais William Petty attribuait aux produits un père : le travail et une mère : la Terre. Nous avons oublié la seconde. On voit que cette exclusion pose aujourd’hui un problème. N’étant jamais prise en compte, la destruction de ces « richesses gratuites » n’est pas inscrite au passif de nos économies. Le PIB n’est jamais défalqué des espèces et des forêts disparues pas plus qu’il ne l’est du pétrole consommé qui ne sera plus à disposition des générations futures. Nous établissons une comptabilité de flux quand il faudrait également concevoir une comptabilité de stocks. A force d’accumuler des PIB monstrueux, la planète a quand même réussi à s’appauvrir. L’incohérence est flagrante.

(3). En guise d’héritage sinon de richesse le capitalisme nous a surtout donné le travail comme valeur suprême. Nous travaillons tout le temps et le non-travaill se vit comme une honte. Ce n’est pas un hasard si en réaction la société capitaliste de la fin du 19ème siècle (1880) a aussi connu la publication du célèbre Droit à la paresse de Paul Lafargue.

(4) Voir cet extrait significatif du film : Le déclin de l’empire américain.

 

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