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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 14:04

Sous le titre « Des corrélations à la causalité » et sous la plume d’Isabelle Drouet, la revue  Pour la science publie dans son numéro de juin 2014 un article sur ce sujet délicat. C’est probablement l’une des fautes les plus courantes des médias, et parfois des scientifiques peu rigoureux, que de déduire automatiquement un lien de cause à effet à partir de l’établissement d’une corrélation statistique.

Combien de fois a-t-on lu que les gens qui mangeaient ceci ou cela, pratiquaient tel ou tel sport étaient moins touchés par telle ou telle maladie ? De cette corrélation l’on déduit trop hâtivement l’effet protecteur, ou au contraire destructeur, de telle substance ou de telle pratique.

Parfois, dénoncer le simplisme du raisonnement relève de l’évidence. Constatant par exemple que les parachutistes négligents dans le pliage de leur voile meurent moins souvent d’un cancer que les autres, il ne viendrait à l’esprit à personne d’en déduire pour autant que la négligence entrave la prolifération des cellules malignes. Un fait bien facile à deviner vient bouleverser la donne.

Bien souvent hélas, la situation est un peu plus compliquée et Isabelle Drouet en détaille les difficultés.

Tout d’abord même si l’existence d’une corrélation se trouve liée à une relation causale effective, le sens de cette causalité : quelle est la cause, quelle est la conséquence ? n’est pas toujours clair. Mais le problème principal relève bien sûr de la réalité même de la causalité, et la raison la plus fréquente qui vient troubler le raisonnement est l’existence d’une cause commune à deux phénomènes entraînant une corrélation purement statistique entre les évènements alors que ceux-ci sont causalement indépendants.

Comme le dit l’auteur : «  C’est là un fait général, quand une cause C a deux effets, E1 et E2, l’occurrence de E1 (ou de E2) augmente la probabilité de E2 (ou de E1) même si E1 ne cause pas E2, (ou inversement) ».

Les deux effets peuvent être liés par une même cause ou alors la cause et l’effet peuvent eux-mêmes être liés par un autre facteur influent.

Plusieurs exemples viennent illustrer ce propos.

Ainsi la consommation de chocolat par habitant est statistiquement corrélée au nombre de prix Nobel obtenus par un pays. Doit-on en conclure que la consommation de chocolat aiguise le cerveau ? Pas forcément (quoique certains le prétendent, mais c’est une autre question), bien entendu on peut imaginer que la consommation de chocolat est elle-même liée au niveau de vie général d’un pays et que ce niveau de vie est lui-même corrélé aux dépenses que ce pays peut se permettre en matière de recherche scientifique.

De même Isabelle Drouet cite la corrélation entre le prénom Irène et l’obtention d’une mention « très bien » au baccalauréat. Là aussi, inutile peut être de prénommer votre fille Irène pour lui donner plus de chances; simplement ce prénom se trouve statistiquement plus fréquemment dans les familles aisées disposant d’un solide bagage culturel, situation favorisant les bons résultats scolaires.

A l’inverse, il arrive qu’une causalité réelle ne se traduise pas par une corrélation statistique facile à mettre en évidence. Une absence apparente de corrélation peut laisser entendre qu’il n’y a aucun lien de causalité entre deux phénomènes alors que celui-ci se trouve masqué par un facteur perturbant venant annuler les conséquences de la cause étudiée. Madame Drouet cite le cas de l’amélioration de l’état des routes. Celle-ci doit logiquement constituer un facteur d’amélioration de la sécurité et donc de baisse du nombre des accidents. Malheureusement une route mieux entretenue pousse les conducteurs à rouler plus vite et le taux d’accident remonte. Doit-on en conclure que le bon état des routes n’est pas un facteur de sécurité ?  Difficile à dire, au premier abord, c’en est un (on dérape moins, on voit mieux etc.) mais si l’on prend l’ensemble des phénomènes et facteurs associés, alors cette corrélation disparaît ou pour le moins s’estompe.

L’article est donc plutôt rassurant puisqu’il montre que de simples outils mathématiques ne peuvent autoriser l’économie d’un raisonnement ni nous dispenser d’un effort pour la connaissance des choses. L’intelligence garde la main sur la stricte application des formules statistiques.

Les raisonnements évoqués dans cette étude concernent directement l’écologie.  Souvent des écologistes aussi militants que bien intentionnés démontrent, ou croient démontrer les effets bénéfiques de la consommation de tel ou tel produit « naturel » sur la santé. Ils oublient généralement que la consommation de ce produit est elle-même corrélée à un mode de vie différent où l’on pourrait détecter plusieurs cofacteurs influents sur les conséquences étudiées. L’exemple des accidents non évités par l’amélioration des routes s’applique aussi aux économies d’énergie. Concevoir des moteurs et plus généralement des voitures plus économes au kilomètre ne conduit pas à une économie globale de carburant. En effet, la baisse de la consommation individuelle se traduit par un abaissement du coût d’usage de l’automobile et indirectement par un renforcement de son utilisation, en nombre de véhicules comme en nombre de kilomètres parcourus par chacun, bref à une explosion du trafic routier, synonyme de consommation accrue d’énergie fossile.

On ne doit pas pour autant rejeter toute analyse statistique, les corrélations, si elles ne doivent pas induire de conclusions trop immédiates peuvent quand même mettre la puce à l’oreille et inciter à quelques réflexions. Ainsi les énergies dites renouvelables (vent et solaire dans le cas qui nous préoccupe) sont censées, à consommation égale, limiter l’émission de gaz à effet de serre. Or en Europe, l’un des pays qui a fait le plus d’efforts est l’Allemagne dont les émissions de CO2 sont sensiblement supérieures à celles de la France (voir ici l’analyse sur le site Manicore de Jean-Marc Jancovici). Cela doit nous conduire à réfléchir à l’ensemble du processus, ici par exemple à l’effet de la diminution de la part de l’énergie nucléaire et aussi au fait que ces énergies renouvelables, et a priori sympathiques, étant intermittentes, elles nécessitent, pour adapter en temps réel la production à la consommation, l’emploi sur grande échelle de moyens de productions électriques conventionnels généralement à base de charbon ou de gaz, le pétrole est désormais très peu utilisé pour cet usage. En écologie comme ailleurs, méthodologie et réflexions sont de mise, une approche globale est toujours nécessaire.  

 

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« Des corrélations à la causalité », par Isabelle Drouet, maître de conférences à l’université Paris Sorbonne. Dans  « Pour la science », numéro 440, juin 2014, pages 54 à 61.  Pour les passionnés du côté technique de cette réflexion, Isabelle Drouet cite les travaux du philosophe Hans Reichenbach.

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Published by Didier BARTHES - dans Méthodologie
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