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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 06:44

Alors que la campagne présidentielle s’ouvre sur la défection du candidat potentiel le plus emblématique, Nicolas Hulot, le livre de Michel Sourrouille : l’Ecologie à l’épreuve du pouvoir apparaît comme particulièrement bienvenu.

La présidentielle fait justement l’objet des deux premiers chapitres, l’auteur y retrace les enjeux écologiques de cette élection ainsi que son histoire du point de vue écologiste : positionnement et résultats des candidats « écolos » mais aussi engagements et réalisations écologiques (ou pas) des présidents effectivement élus. L’occasion de comprendre que l’histoire de l’écologie en politique commence à être assez longue - la candidature de René Dumont a désormais plus de 40 ans - mais aussi hélas que, dans le discours comme dans l’action, les progrès sont plutôt minces (à titre personnel je considère même que la compréhension des enjeux écologiques était très supérieure chez René Dumont que chez nombre de ses successeurs).

Le chapitre 3 analyse les positionnements écologistes des différents partis. Le moins que l’on puisse dire est que le constat est bien peu encourageant, Michel Sourrouille d’ailleurs n’hésite pas à qualifier les mouvements politiques de balbutiants en matière d’écologie. Il est vrai, et l’auteur le souligne avec raison, que la plupart des partis, de la gauche à la droite, sont largement croissancistes et productivistes, de quoi bien mal engager le combat nécessaire pour la planète.

A tous ceux qu’intéresse l’Histoire, le quatrième chapitre apportera un rappel exact de ce que furent les différents programmes des partis écologistes ou d’obédience proche depuis 1971;  de « La socialisation de la nature » de Philippe Saint Marc jusqu’à 2016. On y retrouvera par exemple les 8 points clefs défendus par Arne Næss qui constituent encore aujourd’hui une référence de l’écologie profonde.

L’une des originalités de l’ouvrage (cinquième chapitre) est de proposer l’organigramme d’un gouvernement écolo avec ses douze ministères, leurs attributions et la politique à mener par chacun. Notons que l’auteur considère que l’écologie étant un point essentiel et transversal, le premier ministre devrait lui-même être investi de la fonction de ministre de l’écologie et devrait arbitrer toutes les décisions au regard de cette responsabilité. Remarquons également que le Ministère du Travail s’appellerait Ministère du Travail et du Temps Partagé. Comment mieux souligner la priorité que l’auteur donne aux conditions du bonheur ?  Il est vrai qu’en tant qu’ancien professeur de sciences économiques et sociales, Michel Sourrouille n’oublie jamais ce second volet et met l’économie au service du bien être de chacun, un objectif bien souvent négligé. Autre exemple, le Ministère de l’Energie (appelé ici Ministère de l’Energie Durable en Adéquation avec les Besoins), aurait pour fonction non de fournir toujours plus d’énergie mais d’en assurer la pérennité tout en en faisant décroitre le besoin, voilà qui est aussi audacieux que nécessaire.

Après ce volet programmatique Michel Sourrouille laisse libre cours à sa réflexion personnelle dans un sixième chapitre intitulé : Perspectives pour le 21ème siècle, donner vie à l’utopie. Il revient ici sur de grands thèmes, tels la liberté, la solidarité et bien sûr la démographie, question qui lui est chère et sur laquelle il a le courage de défendre des positions en désaccord même avec la plupart des écologistes. Qui en France à aujourd’hui l’audace de défendre Malthus ? Hélas, bien peu.

Le livre se termine par une bibliothèque et un lexique très complets. Dans la bibliothèque  on mélangera avec plaisir les oeuvres d’auteurs familiers à tous ceux  qui s’intéressent à la question comme Ellul, Jonas, Lévi-Strauss, Malthus, Illich ou Thoreau mais aussi celles de personnages connus pour d’autres raisons comme Gandhi ou La Boétie.

Bref un ouvrage très exhaustif qui satisfera tous les partisans de l’écologie tant par la justesse de la réflexion que par la sincérité de l’auteur : Un livre à lire avant d’aller voter en 2017.

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Michel Sourrouille : L’écologie à l’épreuve du pouvoir, un avenir peint en vert pour la France. Editions Sang de la Terre, Paris, juin 2016, 366 pages, 19 €, ISBN 978-2-86985-330-0

Michel Sourrouille est également le coordonnateur de l’ouvrage « Moins nombreux plus heureux » (éditions Sang de la Terre).

L'écologie à l'épreuve du pouvoir, un livre de Michel Sourrouille
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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 08:48

« L’effondrement prochain de nos sociétés est désormais une certitude, il serait temps d’étudier la question », tel est le message que nous laissent  Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur dernier ouvrage : Comment tout peut s’effondrer où ils appellent au développement d’un nouveau domaine de recherche: La collapsologie. Leur livre se trouve d’ailleurs malicieusement sous-titré : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

Bien entendu les auteurs prennent longuement soin de montrer une fois encore toutes les impasses de nos sociétés. Ils rappellent par exemple le « tableau de bord de l’anthropocène »  (1) qui regroupe, en une vingtaine de graphiques, les évolutions quasi exponentielles d’un certain nombre de facteurs, évolutions dont on voit clairement qu’elles nous conduisent à l’impossible. Ils insistent à juste titre sur les effets de seuils qui mènent, sous couvert de trajectoires apparemment tranquilles, à d’irréversibles points de basculement. Ils nous remémorent combien, sous leurs dehors puissants, nos sociétés sont fragiles, dépendantes d’innombrables structures et  réseaux, supposant chacune et chacun le fonctionnement optimal de tous les autres. Qu’une difficulté surgisse et dépasse une certaine ampleur et tout peut s’écrouler sans espoir d’être réactivé. La stabilité de nos sociétés dépend de trop de rouages, la formation des ingénieurs par exemple, pour être durablement garantie.

Pablo Servigne et Raphaël Stevens admettent que l’on ne peut dire aujourd’hui d’où viendra l’étincelle, pas plus que l’on ne peut détailler l’enchaînement des évènements qui mèneront à l’effondrement. La multiplicité des facteurs en jeu rend la prévision aussi difficile que celle d’un lancer de dés ; et sans doute est-ce plus au hasard qu’au talent qu’une prédiction précise devrait aujourd’hui sa justesse.

On ne les prendra pas à ce piège grossier des prévisions ponctuelles dont les démentis réitérés font les choux gras des optimistes invétérés. Des analystes comme Paul Ehrlich (la bombe P), ou Dennis Meadows (rapport Meadows en relation avec les travaux du club de Rome) en sont d’ailleurs les victimes habituelles et se font régulièrement critiquer pour la non-survenue de telle ou telle catastrophe (2). Toutefois, comme le rappelle une citation de Ken Rogoff en début d’ouvrage « Les systèmes tiennent souvent plus longtemps qu’on ne le pense mais finissent par s’effondrer beaucoup  plus vite qu’on ne l’imagine ».

La collapsologie ce n’est pas la prévision du détail, c’est plutôt comprendre et accepter l’inévitable conclusion et essayer de voir comment réduire les souffrances qui en découleront et en particulier essayer d’imaginer l’attitude des hommes dans ce contexte.

Signalons aussi l’excellente postface d’Yves Cochet qui affirme qu’il s’agit là du plus important des sujets et discute de notre attitude face à cette perspective, à cet « évènement extraordinaire » qu’est « l’effondrement du monde ». Comment ne pas sombrer dans le déni et une fois actée l’acceptation de cet écroulement, comment se le représenter ? Comment agir aussi et, plus subtil, qu’est ce qui peut déclencher l’action ? Yves Cochet précise avec raison  les conditions de ce qui pourrait déterminer nos comportements face à la survenue de l’effondrement « Chacun étant placé dans la même situation que les autres, l’effondrement sera réduit non pas en fonction de la volonté de tous mais de leur représentations croisées, c’est-à-dire en fonction des anticipations que chacun effectuera sur la capacité effective de ceux qui l’entourent à changer leur vie ».  Il propose également un regard plus général sur cette nouvelle science « La collapsologie est une école de responsabilité, Elle conduit directement à une morale qui nous dépasse individuellement comme nous dépasse l’effondrement que nous explorons ».

Voici un bref extrait de l’ouvrage

" « Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparait bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaitre exactement le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes ."

Extrait de la conclusion titrée : « La faim n’est que le début ». les auteurs reprennent là un jeu de mot déjà présent dans le titre de l’excellent livre d’Hugues Stoeckel : La faim du monde.

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Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collasposlogie à l’usage des générations présentes.  Pablo Servigne et Raphaël Stevens : Editions du Seuil, collection Anthropocène, 296 pages, avril 2015. Pablo Servigne est également le co-auteur du livre : Moins nombreux plus heureux préfacé par Yves Cochet.

Vous trouverez ici un lien vers une conférence donnée par les deux auteurs sur ce thème de l’effondrement.

(1) Graphiques tirés de l’article de W Stevens et al.  The trajectory of the anthropocène : The Great Acceleration, dans The Antropocene Review, 2015 p 1-18.

(2) Critiques d’autant plus injustes que le rapport de Dennis Meadows n’a jamais eu d’intentions prédictives.

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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 07:44

Question-de-Taille.jpgArticle préalablement publié sur le site Biosphère Ouvaton

 

 

Olivier Rey connaît tous les intellectuels qui comptent, il les analyse tout au cours de son livre : Ernest Schumacher (Small is beautiful), Ivan Illich, Leopold Kohr, etc.

Tout est question de taille, ce livre le démontre abondamment. Par exemple en matière démographique. Dans son introduction, Olivier Rey cite Claude Lévi-Strauss : « Quand je suis né (en 1908), il y avait sur la terre un milliard et demi d’habitants. Après mes études, quand je suis entré dans la vie professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourd’hui (en 2002), 8 ou 9 demain. Ce n’est plus le monde que j’ai connu, aimé, ou que je peux concevoir. C’est pour moi un monde inconcevable. On nous dit qu’il y aura un palier, suivi d’une redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais les dégâts causés dans l’intervalle ne seront jamais rattrapés. » Voici quelques extraits de ce livre pour mieux en comprendre l’intérêt :

1 L’enseignement de Leopold Kohr

La thèse centrale de l’ouvrage de Leopold Kohr, The Breakdown of Nations (1957) est remarquablement simple : « Il semble qu’il n’y ait qu’une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » La mise en cause de la taille excessive s’applique en premier lieu à la taille des sociétés humaines. « Pour paraphraser le principe de population de Malthus, les problèmes sociaux ont la tendance malheureuse à croître exponentiellement avec la taille de l’organisme qui les porte, tandis que la capacité des hommes à y faire face, si tant est qu’elle puisse augmenter, croit seulement linéairement. Ce qui veut dire que si une société dépasse la taille optimale, les problèmes qu’elle rencontre doivent croître plus vite que les moyens humains qui seraient nécessaires pour les traiter. 

En même temps que la taille sociale augmente, décroît le sens de l’interdépendance, de l’appartenance et d’un intérêt commun qui est la meilleure garantie contre la criminalité. De sorte que « pour faire face au danger toujours présent d’une explosion de violence, les forces de police d’une communauté doivent croître en nombre plus vite que la population – non parce que les grandes villes comprennent proportionnellement plus de gens méchants que les petites, mais parce que, passé un certain seuil, la taille de la société devient elle-même la principale source de criminalité ». L’anonymat et le gigantisme, le gigantisme qui contraint à l’anonymat, mettent en échec une morale fondée sur l’attention à porter à autrui. Les habitants des grandes villes ne se souviennent plus qu’il y a quelques décennies, les gens pouvaient suffisamment se faire confiance pour que les immeubles d’habitation ne fussent protégés par aucun digicode ou interphone et que chacun pût y pénétrer librement. Mais plus on s’adapte à une situation dégradée, plus on permet la poursuite de la dégradation. « Pour en finir avec le taux de criminalité de Chicago, la solution n’est pas un grand programme d’éducation, ou le remplacement de la population par des membres de l’Armée du Salut. La solution est d’en finir avec les agglomérations de la taille de Chicago. » Lorsque les nations sont trop grandes, chacune d’elles est obsédée par son rang et son principal, voire unique objectif, est de préserver ses positions. « Par l’union ou l’unification qui augmente la masse, la taille et la puissance, rien ne peut être résolu… Pourtant tous nos efforts collectivisés semblent précisément dirigés vers ce but, l’unification. » L’Union Européenne est un bon exemple d’une pareille situation.

A quoi bon ces discussions à l’infini sur le bon gouvernement et les mesures à prendre pour sortir nos sociétés de leur marasme, si l’on évite soigneusement de poser la question préalable : quelle taille doivent avoir les sociétés pour être bien gouvernées ? Comme Bergson l’avait remarqué, à l’échelle des temps géologiques l’être humain a été façonné par et pour une vie en très petites sociétés. Une population n’a guère besoin de dépasser le nombre de 10 000 ou 20 000 à en juger par les cités-Etats de Grèce, d’Italie ou d’Allemagne. Platon prit grand soin de limiter le nombre de citoyens de sa cité idéale à 5 040. Aristote accordait aussi une grande attention à la question du nombre : « Si dix hommes ne sauraient constituer une cité, cent mille hommes ne sauraient non plus en former une. » A l’époque les cités prenaient des mesures concrètes afin de contrôler la taille de leur population, en fondant des colonies à même de les décharger de leurs excédents. Montesquieu a particulièrement insisté sur l’importance de la taille d’une société quant à la façon dont elle est susceptible de se gouverner. Il considération que la démocratie n’est viable que pour de petites populations.

2 L’enseignement d’Ivan Illich

L’essentiel des travaux d’Illich peut être regardé comme un affinement de la pensée de Kohr sur la notion d’échelle pertinente. : « En chacune de ses dimensions, l’équilibre de la vie humaine correspond à une certaine échelle naturelle. Lorsqu’une activité outillée dépasse un certain seuil, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier… Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu une figure nouvelle. La société devient une école, un hôpital, une prison… alors commence le grand enfermement. » Evoquant Kohr, Illich prend soin d’insister sur un point : ce qui importe n’est pas le plus petit, mais le proportionné. Schumacher prenait aussi soin de souligner qu’il n’existe pas de réponse univoque à la question de la taille, car la taille adéquate est chaque fois déterminée par le type d’activité qu’elle concerne, et déplorait la propension des hommes à vouloir faire appliquer les mêmes schémas de pensée en toutes circonstances. La frénésie médicale actuelle est une manifestation caractérisée de ce que les Grecs appelaient hubris : non pas seulement une transgression de la limite – ce qui serait encore, malgré tout, une façon de reconnaître l’existence de celle-ci -, mais une récusation de l’idée même de limite. Illich estimait que les citoyens d’un pays n’avaient pas besoin d’une politique nationale de « santé » organisée à leur intention, mais plutôt de faire face avec courage à certaines vérités, « nous ne guérirons pas toutes les maladies », « nous mourrons »... « Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles. » (Illich)

3 La démesure technologique

Pour la science et la technique à l’heure actuelle, toute borne est un défi à relever. Une limite n’est jamais rien d’autre que ce que l’on ne peut pas actuellement réaliser du point de vue technique. « La technique est en soi suppression des limites », remarquait Jacques Ellul. Orwell l’avait noté : « Tout effort visant à contrôler le développement de la machine nous apparaît comme une atteinte à la science, un blasphème. » Dans l’ancienne morale, la limite désignait ce que l’on ne doit pas faire ; selon la nouvelle, elle représente ce que l’on ne peut pas encore faire, et que l’on doit parvenir à faire. Les « comités d’éthique » sont surtout des comités de bienveillance à l’égard de l’essor technoscientifique. Mais il existe un seuil au-delà duquel le développement technologique devient contre-productif et nuit à la situation qu’il était censé améliorer. Tel est le constat d’Illich : « Dès qu’une voiture dépasse la vitesse de 25 kilomètres à l’heure, elle provoque un manque de temps croissant. » Le temps dévolu au transport automobile s’allonge démesurément lorsqu’on lui ajoute celui consacré à acquérir l’automobile en question. Autre citation d’Illich : « Dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure… Entre des hommes libres, des rapports sociaux productifs vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite. » Les capacités de survie en dehors du système techno-industriel étant réduites à rien, les populations doivent vaille que vaille travailler à la perpétuation dudit système. La pensée économique réalise cette prouesse de tirer parti de l’impasse dans laquelle elle contribue à précipiter les sociétés pour renforcer son emprise, imposer ses vues et faire passer toute remise en cause pour des propos fantaisistes et irresponsables.

Le sophisme habituel des technophiles consiste à poser une alternative : on bien une technique sans limites, ou bien l’âge des cavernes. Le progrès technique a toujours été ambivalent, comportant bénéfices et inconvénients. Que, globalement, les avantages l’aient longtemps emporté sur les nuisances ne signifie pas que tel soit le cas indéfiniment. Avec le transhumanisme, il s’agit de s’amalgamer à la machine, voire de lui laisser la place entière et de disparaître. A ce stade la notion de contre-productivité, qui suppose qu’on pût encore détacher la personne de l’instrument prétendument à son service, se dissout.

4 Une division du travail démesurée

Georg Simmel a souligné que plus une société est nombreuse, plus la division du travail doit y être poussée, parce qu’elle seule est à même de maintenir une certaine unité au sein d’une population qui, sans cela se fragmenterait à la première occasion. Il faut, dans les termes de Durkheim, que la « solidarité organique », fondée sur l’interdépendance des individus spécialisés chacun dans une tâche, se substitue à la « solidarité mécanique », de proximité, qui lie les individus au sein de petites communautés. Autrement dit, une extrême division du travail n’est pas seulement permise par une société nombreuse, elle est aussi une condition d’existence de cette société d’une manière qui n’est pas sans rappeler la complexité croissante des organismes lorsque leur taille augmente.

Les individus « politiquement égaux » se sont trouvés, dans des nations comptant des dizaines, voire des centaines de millions de ressortissants, trop nombreux pour être gouvernés autrement que selon des données statistiques. Les administrateurs peuvent se souvenir parfois qu’ils ont affaire à des êtres humains ; le reste du temps ils gèrent des masses, des flux, des stocks. C’est dans cette mentalité propagée par les grands nombres que Hannah Arendt a trouvé les conditions de possibilité de ce qu’elle a appelé la « banalité du mal » : non par l’effet d’une malice particulière, mais d’une atrophie de la sensibilité à l’intérieur d’un fonctionnement qui s’autonomise.

5 La question du genre et des valeurs

Pour le petit enfant, la rencontre de la différence sexuelle est une étape cruciale dans la reconnaissance du principe de réalité. Réciproquement, on perçoit l’enjeu sous-jacent à la marginalisation de la différence entre homme et femme : pouvoir continuer à bercer un fantasme de toute-puissance et de complétude personnelle... Plus les adultes refusent d’authentifier la différence entre garçons et filles, plus nombreux sont les adolescents qui ont tendance à outrer cette différence pour se fabriquer une identité… Aujourd’hui, à fin d’égalité, on s’emploie à féminiser des mots français qui jusque-là n’existaient qu’au masculin-neutre (d’où écrivaine, défenseuse, etc.). Mais ce procédé, en fin de compte, ne fait que renforcer la sexuation de la langue là où, par ailleurs, on voudrait que la différence des sexes ne compte pour rien dans l’organisation sociale.

Il y a ceux qui refusent l’idée même de limite posée a priori : pour eux, l’être humain est infiniment transgressif ou n’est pas. Il y a ceux qui admettent que certains seuils ne doivent pas être franchis mais, quand il s’agit de savoir où situer ces seuils, impossible de s’entendre. On croit beaucoup, de nos jours, aux vertus du débat d’où pourrait émerger un consensus. Bien à tort. Les débats exacerbent les antagonismes et font progresser l’incompréhension mutuelle. La hiérarchie s’est inversée. L’individu autrefois valait en tant qu’il se conformait au bien, tandis que l’individu moderne pose les valeurs. Les débats tendent alors à se réduire à un affrontement des subjectivités, chacun essayant d’imposer ses valeurs. Cela n’a rien d’un hasard si le mot « valeur » en est venu à désigner à la fois ce à quoi l’on tient et qu’on juge digne d’estime, et ce qui se négoce sur les marchés. A l’incapacité de s’accorder sur les valeurs morales répond la commensurabilité par la monnaie de toutes les valeurs en économie.

Telle est la force de l’idéologie libérale que, une fois implantée, elle anéantit radicalement la faculté psychique et sociale à admettre une limite et à la respecter, qu’elle ne peut que continuer à régner jusqu’à ce qu’intervienne la main invisible de la catastrophe.

Conclusion

Curieusement, plus il y a d’hommes sur la terre, moins la réflexion semble tenir compte de l’influence exercée par le nombre sur les comportements. A partir du XIXeme siècle, on a l’impression qu’il n’y eut plus guère que les utopistes pour comprendre qu’une organisation est solidaire d’une échelle. Cette négligence envers le caractère essentiel du nombre est stupéfiante, y compris chez les sociologues, qui auraient pourtant dû s’estimer concernés au premier chef.

Quand Jacques Derrida s’interroge sur l’hospitalité, l’Etranger ou l’Hôte sont invoqués au singulier. On le comprend : il est hautement désagréable, en ces matières, de se mettre à compter. Mais dans ce cas, il faudrait veiller à organiser le monde de telle sorte que la nécessité de compter nous soit épargné. Illich ne goûtait guère les maniaques de l’humanité, qui voudraient qu’une société dans laquelle l’hospitalité est devenue presque impossible aille nourrir l’Ethiopie. Quand les efforts pour maîtriser les processus en cours ne font qu’aggraver leur caractère incontrôlable, quand la démesure est générale, la seule voie sensée est la décroissance. Mais, étant donné notre incapacité à rebrousser chemin quand il en était encore temps, nous ne ferons pas l’économie d’une catastrophe de grande ampleur.

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« Une question de Taille » par Oliver Rey, Editions Stock, oct 2014, 280 p. 20 €

Biosphère Ouvaton est un réseau de documentation des écologistes voir aussi, du même auteur, le site Biosphère Info

Vous pourrez trouver via ce lien plusieurs entretiens vidéo avec Claude Lévi Strauss et Jacques Ellul, tous deux cités dans cet article.

Olivier Rey a été interrogé sur ces questions le 23 avril 2016 lors de l’émission de France Culture : Terre à Terre, vous pouvez réécouter ici cet entretien .

 

 

 

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Published by Michel Sourrouille - dans Notes de lecture
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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 15:24

couverture_moins-nombreux.jpgLes mouvements en faveur d’une démographie plus raisonnable ont peut-être enfin le vent en poupe. Après le livre d’Alan Weisman, Compte à rebours,  c’est maintenant Michel Sourrouille qui coordonne chez Sang de la Terre un ouvrage collectif intitulé :  Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie.

Cet évangile de la dénatalité a ses douze apôtres, puisqu’à la suite d’une préface dans laquelle Yves Cochet situe clairement le débat dans la problématique écologique et décrit toutes les difficultés d’une telle mise en cause, ce sont douze auteurs qui nous proposent chacun un éclairage particulier mais partagent cette même conviction : la solution aux problèmes environnementaux et sociétaux passera inéluctablement par une diminution de nos effectifs. Il est temps que le tabou cesse sur ce sujet et que les écologistes s’emparent du débat.  Plus nous nous y prendrons tôt, mieux iront les choses, plus douce et plus démocratique sera la transition vers une humanité plus économe en ressources et surtout plus respectueuse de la planète et de ses autres habitants, en trois mots, plus durable, selon moi plus morale et certainement plus heureuse.

Approche écologique d’abord. Michel Tarrier, à qui l'on doit déja plusieurs livres sur la question, montre que l’expansion continue de nos effectifs conduit à l’occupation de l’ensemble des territoires au détriment de ceux de toutes les espèces non humaines. Même approche avec l’analyse scientifique d’Alain Gras, auteur entre autres, du Choix du feu qui fait un parallèle entre ce qui nous menace et le modèle de Lotka Volterra décrivant l’évolution des populations en fonction de celle des ressources.

Théophile de Giraud, auteur du pamphlet L’art de guillotiner les procréateurs, décrit pour sa part, l’impossibilité pour nos sociétés de faire vivre décemment les hommes et de produire tout ce qu’ils réclament sur le petit rectangle de 100 x 150 mètres dont doit désormais se contenter chaque humain sur la Terre. Rappel : le même humain disposait d’une surface mille fois plus grande il y a 10 000 ans, quand en outre, il consommait très peu de biens, d’ailleurs tous recyclables et recyclés.

Philippe Annaba, auteur de Bienheureux les stériles, met l’accent sur la pensée de Malthus et sur l’incapacité des mouvements de la décroissance à la prendre en compte.

Corinne Maier, auteur de No Kid, évoque à la fois l’ampleur des politiques natalistes françaises et dénonce l’ostracisme dont sont victimes ceux d’entre nous qui assument leur choix de ne pas avoir d’enfants.

Alain Hervé, fondateur de la branche française des Amis de la Terre et rédacteur en chef du Sauvage, l’une des premières revues écologistes françaises, décrit l’aberration qui consiste pour les humains à vouloir toujours plus se reproduire dans le monde d’aujourd’hui

Approche internationale pour un sujet sensible avec Michel Sourrouille qui analyse le changement de nature des migrations dès lors que celles-ci ont lieu sur une planète saturée. L’émigration qui était une solution devient un problème.

Puisque les religions sont souvent mises en cause dans le natalisme ambiant, Jean-Claude Noyé propose un récapitulatif de la position des différentes églises en matière de contraception. L’acceptation d’une politique de maîtrise des naissances est plus ou moins grande, même si dans les faits, les pays ne suivent pas tous les choix préconisés par la religion dominante. Le phénomène est particulièrement marqué en Europe où beaucoup de nations d’obédience catholique ont de très faibles taux de fécondité.

Reprenant certains éléments de son ouvrage, Le naufrage paysan,  Jacques Maret évoque l’interrogation qui vient en premier lieu à l’esprit lorsque l’on évoque la surpopulation : Pourrons nous nourrir les 9,6 milliards d’habitants que l’Onu nous promet pour la moitié du siècle ? Ce n’est pas gagné, il conclut par ces propos : « Malthus avait mis le doigt là où ça fait mal ». Pablo Servigne de son côté évoquant justement ces prévisions démographiques, s’inquiète de la possibilité même d’atteindre de tels effectifs, tant les ressources de la planète sont proches de l’épuisement. Il rejoint en cela un courant de pensée que l’on voit grandir (on pense à Franck Fenner ou à Jared Diamond qui a décrit certains exemples), selon lequel, un effondrement tant économique que démographique est de plus en plus probable pour ce siècle même.

Approche sociétale enfin, avec les deux auteurs de ce site.  Didier Barthès, porte-parole de Démographie Responsable  évoque l’impossible conciliation entre le droit au nombre et tous les autres droits des hommes. Comment ne pas voir que la pensée écologiste dominante, à force de nier la composante démographique nous conduit inéluctablement à l’abandon de tous nos autres droits et plus généralement du plaisir de vivre sur une planète dont nous devrions avoir comme principal souci de sauvegarder la beauté ?   Jean-Christophe Vignal s’interroge lui, sur la difficulté à penser une société en décroissance démographique, vision contraire à l’expansionnisme sous-jacent à presque toutes les représentations que l’humanité aime à se faire de son destin. Il y a là matière à une révolution mentale qui ne constitue pas la moindre des difficultés.

N'hésitant pas à prendre à contre-courant la « bien-pensance nataliste », puisse cet ouvrage apporter sa pierre à l’édifice et les hommes commencer à prendre en compte cette remarque d’Alain Gras, l’un des auteurs, « l’avenir de l’humanité passe par l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète ». La question de nos effectifs constitue l’un des éléments primordiaux de cette humilité nécessaire.  

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Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, un livre coordonné par Michel Sourrouille, préface d’Yves Cochet, éditions Sang de la Terre, Paris 2014, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-86985-312-6.  En librairie à compter du 17 février 2014. Egalement disponible chez les distributeurs suivants : Decitre, Fnac, Amazon.

 

Au sujet de ce livre, voir également le site Biosphère Ouvaton, l’article publié sur le Sauvage celui sur Libération,  et sur le même sujet l’article suivant

Cet article en italien.

 

 

 

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Published by Didier BARTHES - dans Notes de lecture
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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 19:24

Compte à reboursExtraits et commentaires du livre : Comte à rebours. Jusqu'où pourrons-nous être trop nombreux sur Terre ? D' Alan Weisman. Extraits suivis d'une recension de Madame  Daniele Boone  parue sur  le site des JNE  (Journalistes écrivains pour la Nature et l'Ecologie).    

Alan Weisman est un journaliste qui a enquêté deux années durant dans plus de 20 pays . Son livre est donc une mine de renseignements grace, entre autres, aux témoignagex de différents experts locaux : Le cas d'Israël, le Pakistan sens dessus dessous, où va l'Inde ?... L'autre qualité de ce livre est de lier assez souvent la surpopulation humaine et la dégradation des écosystèmes pour les autres espèces. D'où cette conclusion " je ne veux personnellement élimiter aucun être humain de la planète. Je souhaite à tous longue vie et bonne santé. Mais soit nous réduisons humainement nos effectifs, soit la nature va mettre beaucoup d'entre nous à la porte, et brutalement... Partageons mieux la Terre avec toutes les espèces qu'elle fait vivre, laissons à celles-ci l'espace et les ressources dont elles ont besoins et nos rituels amoureux se perpétueront"

1/6 La notion cruciale de population optimale

p.40 En écologie des populations, on évoque souvent « l’illusion des Pays Bas » : le fait qu’une population très dense jouisse d’un niveau de vie très élevé, comme c’est le cas en Hollande (403 hab/km2), ne prouve pas que les humains puissent prospérer dans un environnement coupé de la nature. Comme tout le monde, les Hollandais ont besoin de choses que seuls les écosystèmes peuvent fournir. Et par chance ils ont les moyens de les acquérir ailleurs que chez eux. Ils survivent grâce aux surplus d’autres pays.

p.50 Dans l’histoire de la biologie, toute espèce qui a surexploité ses ressources a vu sa population s’effondrer – parfois jusqu’à l’extinction. Pour la survie de l’espèce humaine, peut-être s’agit-il de trouver le moyen de réduire humainement la population globale, puis de la maintenir à un chiffre optimal. La détermination de ce chiffre sera,  que cela nous plaise ou non, la grande affaire du XXIe siècle.

p.57 Le débat sur le chiffre optimal de la population humaine suppose acquis une médecine optimale. Un retour en arrière sur ce plan serait aussi inacceptable qu’un processus quelconque d’élimination sélective. Le paludisme tue un enfant toutes les trente secondes. Si ces enfants cessaient de mourir, ils deviendraient des adultes qui produiraient d’autres enfants qui, à leur tour, ne seront pas tués par le paludisme. Il serait évidemment inadmissible de s’opposer à la disparition du paludisme dans le seul but de brider le nombre des humains ; en revanche, il ne serait pas absurde que les promoteurs de la recherche sur le paludisme aient l’obligation d’investir aussi dans la planification familiale.

p.63 Avant l’apparition de l’engrais à base d’azote artificiel (procédé Haber-Bosch), la population mondiale tournait autour de deux milliards d’individus. Quand nous n’en aurons plus, la population de notre espèce pourrait bien se rapprocher de nouveau de cette moyenne naturelle.

p.106 à 109 Le premier Congrès de la population optimale pour le monde fut organisé à Cambridge en 1993. Gretchen Daily et le couple Ehrlich présentèrent le résultat d’une estimation qu’ils qualifièrent eux-mêmes de « calcul de coin de table » : le nombre total d’habitants susceptibles de vivre avec 6 térawatts d’énergie, chaque individu disposant de 3 kilowatts en moyenne, était de deux milliards. Deux milliards, c’était le chiffre de la population en 1930, au moment où le procédé Haber-Bosch commençait juste à être commercialisé. La quasi-totalité de l’humanité vivait encore de végétaux qui poussaient grâce à la seule lumière du soleil, pas avec l’aide de combustibles fossiles. C’était un monde sans télévision, avec peu d’automobiles, peu d’appareils ménagers, pas de voyage touristique en avion.

p. 410-411. D’après les stupéfiantes compilations de données de Jon Foley, si nous ne gouvernons pas tous les acteurs indisciplinés de ce monde pour en faire des gestionnaires hyper-efficaces des ressources, si nous n’utilisons pas l’engrais de façon parfaitement ciblée et si nous ne luttons pas contre la surconsommation de viande, nous sommes condamnés à donner raison à la prophétie de Malthus. Plutôt que d’essayer de soutirer trois fois plus de récoltes à cette terre déjà épuisée, ne serait-il pas plus réaliste de réduire la population mondiale. Foley a réfléchi quelques instants avant d’acquiescer : « L’issue, à un moment ou un autre, c’est que nous serons obligés de survivre avec moins d’individus. Combien ? Je l’ignore. Un milliard ou deux peut-être. Qui peut savoir ? »

2/6 Quelques discours anti-malthusiens

Lors du sommet de la Terre à Rio en 1992, toutes les composantes de la vie sur Terre étaient mises sur la table, sauf une, la démographie. Maurice Strong, le secrétaire général de cette rencontre, eut beau déclarer que « soit nous réduisons volontairement la population mondiale, soit la nature s’en chargera pour nous et brutalement », dès le début ce sujet était purement et simplement tabou. Parmi les détracteurs qui accusaient des organisations comme Population Action International ou Zero population Growth de vouloir contrôler les populations, on trouvait les pays en développement qui s’insurgeaient d’être accusés des maux de la planète alors que le vrai coupable était selon eux la consommation effrénée des pays riches. Quant à l’argument consistant à dire que la meilleure façon d’atteindre tous les objectifs de développement était de les travailler tous en même temps, il se perdit dans le brouhaha.

Le pays hôte du sommet de Rio, le Brésil, possédant la plus vaste population catholique du monde, l’Eglise eut aussi une influence considérable sur les négociations préliminaires. Elle réussit à faire supprimer l’expression « planification familiale » et le mot « contraception » des ébauches de la déclaration commune du Sommet. Arrivée à sa dernière mouture, l’unique référence de cette déclaration au problème de la surpopulation se trouvait dans une phrase appelant à une « gestion responsable de la taille de la famille, dans le respect de la liberté et des valeurs de chacun, en tenant compte des considérations morales et culturelles ».

Rachel Ladani en Israël : « C’est Dieu qui engendre les enfants. Et il leur trouve une place à tous ». Rachel, juive hassidique, ne voit aucune contradiction entre le fait d’avoir mis huit enfants au monde et son activité professionnelle dans le domaine de l’éducation à l’écologie. Tous les membres de sa famille font leurs courses à pied, marchent pour se rendre à l’école ou à la synagogue, ne prennent jamais l’avion, sortent rarement de leur quartier. « En une année entière, dit-elle avec fierté, tous mes enfants ont une empreinte carbone inférieure à celle d’un seul touriste américain qui prend l’avion pour venir en vacances en Israël. » Qu’est-ce que Rachel envisage comme avenir pour la planète qui pourrait avoir près de dix milliards d’individus d’ici le milieu du siècle ? « Je ne suis pas inquiète. Dieu a créé ce problème et il y apportera une solution. » La bonne nouvelle, note le Jerusalem post, c’est qu’en 2020 tous les Israéliens boiront de l’eau d’égout recyclée. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il n’y en aura pas assez pour tout le monde.

L’imam Raidoune Issaka : « Ce que veut Allah, c’est que nos familles soient toujours plus étendues. Il ne veut pas que nous cédions aux pressions des uns et des autres pour réduire le nombre de nos enfants. Nous savons que l’avenir est inquiétant. Mais l’homme ne peut rien pour empêcher le jour du Jugement dernier. » Son frère, l’imam Chafio Issaka : « Le Coran affirme que les besoins de la famille sont sous le contrôle de dieu. Mais il suggère aussi qu’il faut espacer les grossesses de deux ans, sinon davantage, pour la santé de la mère et celles des enfants. Allah ne nous impose pas de faire davantage que ce que nous pouvons assumer. » Contrairement à l’Eglise catholique, l’islam n’a pas d’autorité centrale qui dicte le dogme commun à tous les ecclésiastiques. C’est pourquoi deux imams pourtant frères peuvent être en désaccord sur cette question fondamentale.

3/6 Quelques  justifications du malthusianisme

Distinguer la consommation de la population, dit Ehrlich, c’est comme prétendre que la surface d’un rectangle dépend davantage de sa longueur que de sa largeur. Autrement dit, consommation et population sont les deux faces d’une même pièce. Ce n’est pas soit une chose, soit l’autre - la consommation ou les chiffres de la population. Et leur impact total, c’est la multiplication de l’un par l’autre. Les deux milliards d’humains qui vont probablement s’ajouter à la population mondiale feront beaucoup plus de dégâts que les deux milliards précédents. Nous qui sommes en vie aujourd’hui, nous avons déjà cueilli les ressources de branches basses, faciles à ramasser. Dorénavant, les processus seront beaucoup plus compliqués pour acquérir les matières premières dont nous avons besoin ; ils nécessiteront beaucoup plus d’énergie et causeront des dégâts considérables, plus importants encore que ceux des méthodes employées depuis un siècle.

Il y a 50 000 à 100 000 ans, la population de nos ancêtres ne comptait sans doute pas plus d’une dizaine de milliers d’individus. Comme le remarque Robert Engelman, dans son livre intitulé More, si leur population avait crû au taux de notre époque (actuellement 1,1 % par an pour l’ensemble de la planète, soit un doublement de la population tous les 63 ans), quelques millénaires plus tard, non seulement la Terre, mais le système solaire tout entier n’auraient pas suffi à contenir l’humanité. Si la population humaine est restée peu nombreuse jusqu’à une période récente de l’histoire, c’est simplement parce que les gens mourraient à peu près aussi vite qu’ils naissaient.

Mettre tout le monde, riches ou pauvres, sur le même plan peut paraître injuste, mais l’existence de chaque individu compte dans l’écosystème global. Le spectre de la surpopulation a redéfini le concept de péché originel : le bébé le plus humble aggrave dès l’instant de sa naissance les problèmes du monde, car il a besoin de nourriture, de chaleur et d’un toit – pour commencer. Nous relâchons tous du CO2 dans l’atmosphère, nous contribuons tous à pousser les autres espèces vivantes vers le précipice. Ensuite il y a cette opinion idéaliste selon laquelle la nécessité a toujours été la mère de l’invention : notre créativité et notre savoir-faire scientifique résoudront tous les problèmes dans l’avenir. Sauf que les grands progrès technologiques n’ont jamais résolu quelque problème que ce soit sans en créer d’autres, imprévisibles de prime abord. La seule technologie qui pourrait faire baisser notre impact collectif sur l’environnement, à vrai dire, est une technologie que nous possédons déjà : c’est celle qui nous permet de restreindre le nombre de consommateurs sur la Terre.

Au cours des cinquante prochaines années, nous devrons produire autant de nourriture qu’il en a été consommé durant toute l’histoire de l’humanité. Il n’y aura pas de progrès durable, dans la guerre contre la faim, tant que les gens qui luttent pour augmenter la production alimentaire et ceux qui luttent pour contrôler la croissance démographique n’auront pas uni leurs forces. Norman Borlaug lui-même, initiateur de la révolution verte, avertissait lors de son discours de réception du prix Nobel de la paix : « Nous sommes face à deux forces contraires, le pouvoir scientifique de la production alimentaire et le pouvoir biologique de la reproduction humaine. L’homme a acquis les moyens de réduire avec efficacité et humanisme le rythme de la reproduction humaine. Il utilise ses pouvoirs pour augmenter le rythme et l’ampleur de la production alimentaire. Mais il n’exploite pas encore de façon adéquate son potentiel pour limiter la reproduction humaine. »

Holdren et Ehrlich avaient réfléchi aux bases juridiques d’éventuelles lois sur le contrôle de la natalité. La constitution américaine mettant les droits des individus sur le même plan que les intérêts supérieurs de la nation, l’obligation faite à chacun de limiter la taille de sa famille aurait pu être considérée comme aussi raisonnable que celle de servir dans l’armée. Mais ils  supposaient aussi avec raison que les conservateurs, fidèles au dogme de l’Etat minimal (mais favorables au maintien d’une défense nationale puissante) s’insurgeraient contre cette proposition. Ils ajoutaient en forme d’avertissement que la population exigerait un jour ou l’autre d’elle-même le contrôle de la fécondation…avant que l’ordre social ne s’effondre sous les émeutes de citoyens affamés.

4/6 Quelques politiques nationales malthusiennes

A quel moment, au juste, une politique démographique mérite-t-elle d’être qualifiée de contraignante. L’idée de contrainte nous rend trouillards. Souvenons-nous que pendant des siècles, les gouvernements et les églises ont bel et bien contraint les gens à avoir davantage d’enfants.

La population mexicaine augmentait si vite que le gouvernement mexicain s’opposa en 1975 à l’Eglise catholique pour lancer un programme de planification familiale. Bientôt on vit des ânes grimper les routes de montagne et traverser les cayons, leurs sacoches remplies de préservatifs et de pilules contraceptives. Sans oublier les vaccins contre la polio, la diphtérie, le tétanos… Les femmes acceptaient de prendre la pilule pour éviter de tomber enceinte à condition que leurs enfants soient vaccinés contre les maladies mortelles.

En décembre 1979, Song et Jiang présentèrent leurs recherches au symposium national chinois de la théorie des populations. S’appuyant sur le rapport du club de Rome, Jiang avait cherché des parallèles et découvert que la Chine possédait significativement moins d’eau, de forêts et de métaux par habitant que la plus grande partie des autres pays du monde. Song avait calculé de son côté, en se focalisant sur la capacité de production alimentaire et l’équilibre écologique du pays, que la population optimale de la Chine se situait entre 650 et 700 millions de personnes. Mais elle avait déjà dépassé les 900 millions et continuait à s’accroître rapidement. En paraissant dans le Quotidien du Peuple, le journal officiel du Comité central du PC, le sujet du contrôle des naissances sortit de sa confidentialité pour devenir un gros titre national. La politique de l’enfant unique fut officialisée en 1980 par Deng Xiaoping qui avait pris les rênes du pays.

Quand la République des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait 18 millions de citoyens. Aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions. A Manille, les chances de renverser le cours de la fécondité ne paraissaient pas bonnes. En 2012, l’Eglise Catholique attaquait encore de front les membres du Congrès qui osaient soutenir la planification familiale. Les archevêques s’exprimaient ainsi : «  la contraception, c’est la corruption… La sexualité ne doit jamais être coupée de Dieu… Ne provoquez pas l’Eglise car elle vous enterrera… » Dans les sermons, on serine aux ouailles que la contraception est une forme d’avortement – pratique illégale dans la Constitution des Philippines. Mais fin 2012 le président Aquino contraignit le Congrès à mettre immédiatement la loi au vote, en déclarant qu’il s’agissait d’une priorité présidentielle. Il refusait de laisser la population doubler une fois de plus et risquer de mourir de faim. Contrairement aux Philippins qui voyaient leur effectif croître de 2 millions de personnes chaque année, les habitants du Vatican ne risquent pas de souffrir de la surpopulation car ils sont tous, ou presque, de sexe masculin et majoritairement célibataire. Ce qu’ils font entre les murs de leur minuscule Etat ne regarde qu’eux.

5/6 La collusion entre la population humaine et les autres espèces

D’après la numérologie kabbaliste, les mots « Dieu » et « nature » sont équivalents. Il n’est pas besoin de miracle pour constater que dieu existe. Je le vois dans toutes les composantes de la nature : les arbres, les vallées, le ciel, le soleil.

Au temps du prophète Jérémie, Jérusalem comptait alors moins de 2000 habitants. Des monts de Judée descendaient guépards, lions, loups et léopards qui chassaient le cerf élaphe, la gazelle, l’oryx, l’onagre. Aujourd’hui il reste certains oiseaux, la plupart des autres espèces ont disparu. Il y a trop de routes et de murs de sécurité qui divisent les populations de gazelles et empêchent les hardes de se rejoindre. Israël, avec 740 habitants au kilomètre carré, a la plus forte densité de tous les pays occidentaux. Qu’arrivera-t-il, vers 2050, quand la population d’Israël aura doublé ?

Quant à la distribution équitable des ressources alimentaires, est-il suffisant de l’envisager pour notre seule espèce ? Depuis que Dieu a enjoint à Noé de sauver également les animaux pour reconstituer l’humanité après le déluge, nous devrions savoir que le monde ne peut pas exister sans eux. Problème : la production alimentaire destinée à l’humanité occupant désormais quelque 40 % des terres immergées (hors pergélisols), et celles-ci étant aussi couvertes par nos routes et nos villes, nous avons pris possession de presque la moitié de la surface de la planète au profit d’une seule espèce, la nôtre. Comment toutes les autres vont-elles s’en sortir ?

L’idée de « gérer » l’espèce humaine comme si nous étions des animaux sauvages ou d’élevage nous choque. Pourtant, dans l’histoire de la biologie, toutes les espèces qui ont surexploité les ressources de leur environnement ont subi un effondrement de leur population, parfois fatal pour l’espèce entière. Sur cette Terre au bout du rouleau, nous ne vivons plus dans une étendue sauvage et illimitée : nous sommes dans un parc. Nous adapter à cette réalité est aujourd’hui la condition de notre survie. Sans quoi la nature fera le travail à notre place. Par exemple la nature nous privera de nourriture. Le risque qu’une épidémie de fièvre Ebola ravage nos populations est en effet bien moins élevé que celui de voir des pathogènes soufflés aux quatre coins du monde faire s’effondrer notre production alimentaire centrée sur quelques monocultures.

Ce que nous savons avec certitude, c’est que plus la vie est diversifiée, mieux elle se porte. Plus il y a de plantes différentes ensemble, plus elles utilisent avec efficacité les ressources dont elles disposent. Le résultat le plus visible est que la productivité primaire – la capacité des plantes à transformer le carbone de l’atmosphère en biomasse – est plus élevée là où la biodiversité est la plus forte. Et plus la diversité des plantes est élevée, moins on y trouve d’animaux nuisibles pour les dévorer. Apparemment, c’est parce qu’on y trouve aussi une plus large gamme d’insectes, de chauves-souris et d’oiseaux qui se nourrissent de ces nuisibles.

Supposons – de façon purement théorique – que le monde entier adopte une politique de l’enfant unique. A la fin de ce siècle, nous serons de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de l’an 1900. Nous libérerions ainsi des millions d’hectares de terres que pourraient réinvestir les autres espèces vivantes – essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes.

6/6 Recension-synthèse sur le site JNE

 « Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? », tel est le sous-titre du livre. Combien de temps encore la planète pourra-t-elle fournir l’eau, la nourriture, l’énergie nécessaire ? L’auteur ne prétend pas répondre à ces questions mais il interpelle le lecteur à travers une série de reportages dans le monde sur les effets de la surpopulation et les diverses tentatives de planification des naissances. Le voyage commence en Israël. « C’est Dieu qui engendre les enfants. Et il leur trouve une place à tous » soutient Rachel Ladani, éducatrice à l’environnement. Israéliens et palestiniens pieux semblent s’être engagés dans une guerre des bébés persuadés que ceux qui en engendreront le plus, seront les vainqueurs.

Des aberrations au nom de la religion, il y en aussi chez les chrétiens et les musulmans. A Manille, l’église interdit la planification des naissances, pourtant il y a dans cette ville de 25,5 millions d’habitants l’un des plus grands bidonvilles du monde. Il aura fallu au président Benigno Aquino une terrible ténacité pour enfin arriver à faire voter une loi en ce sens. Au Nigeria, beaucoup pensent encore que Dieu y pourvoira et en Iran, une remarquable politique de planification des naissances a été balayée en 2006, par le président Ahmadinejad qui a décrété que ce programme contrevenait à l’islam.

Au fil des pages, il apparaît évident que éducation et contrôle des naissances vont de pair comme il apparaît évident aussi que surpopulation et environnement ne font pas bon ménage. « Essayer de faire tourner une ONG écologiste, c’est redéfinir le mot défaite » remarque amèrement un biologiste pakistanais. Mais ce livre foisonnant n’est pas noir. Il déclenche une grande révolte face à la bêtise de certains décideurs qui agissent bien souvent au nom du profit. Toutefois beaucoup de pays occidentaux sont arrivés à un taux légèrement supérieur du renouvellement de la population. Le Japon a même abordé sa décroissance. Une chance pour l’économiste Akihiko Mastutani qui propose de revoir l’idée de prospérité sur le qualitatif et non sur le quantitatif.

Trouver de  nouveaux équilibres, tel est le passionnant défi que pose la nécessaire contraction des populations. Puisqu’il n’y a pas d’autre choix possible, l’auteur souhaite, en conclusion, que l’humanité prenne son destin en main et prenne la décision elle-même plutôt qu’elle ne nous soit imposée par des catastrophes naturelles, la famine entre autres.

 (Danièle Boone sur le site JNE)

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Première édition sous le titre Countdown. Our Last, Best Hope for a future on Earth ? Editions, Little, Brown and Compagny, 2013. Version française  : Editions Flammarion 2014, 430 pages, 23,90 €.

Alan Weisman est également l’auteur de Homo Disparitus, titre original : The World without us (Thomas Dunne books 2007). Version Française : Homo Disparitus, Editions Flammarion 2007, 397 pages, 19,90 €.

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 11:24

 

 

faim-du-monde.jpgSous-titré « L'humanité au bord d'une famine globale », cet ouvrage se veut une analyse méthodique  et sans complaisance de la situation énergétique et alimentaire actuelle de l'humanité, ainsi que de ses conséquences à moyen terme.  

Après avoir rappelé que l'impressionnante croissance de nos effectifs (1 milliard en 1800, 7 milliards aujourd'hui) n'a été possible que grâce à la manne énergétique, Hugues Stoeckel passe en revue les différents types d'énergie dont nous disposons encore.

Il s'intéresse tout d'abord aux fossiles que la planète avait (lentement et "patiemment") mis de côté il y a quelques centaines de millions d'années (300 pour le charbon, autour de 100 pour le pétrole et le gaz) et qui seront épuisées* vers la fin de ce siècle (cette gabegie s'étant déroulée sur à peine 300 ans, excusez du peu). Le pic de l'extraction des hydrocarbures est d'ailleurs déjà derrière nous et si nous n'en ressentons pas encore toutes les conséquences, c'est du fait de sa forme en « pic à plateau ondulant » :  

La demande baisse du fait de l'augmentation des coûts, reprend ensuite, puis rebaisse,... Mais comme écrit l'auteur : « le pétrole couvre aujourd'hui près de 35 % de notre consommation d'énergie, loin en tête de toutes les ressources consommées. Il représente surtout plus de 96 % des énergies nécessaires au transport, lequel est la condition absolue du commerce mondial » : La pénurie annoncée risque d'être lourde de conséquences.

Vient ensuite une analyse sans concession du nucléaire dont nous apprenons que « la production minière d'uranium ne couvre aujourd'hui que les deux-tiers des besoins, le reste étant fourni par les stocks libérés par le désarmement de l'après guerre froide », ce qui en soi pourrait être une bonne chose si ce n'est que cela augure un approvisionnement « qui sera rapidement problématique ». Si l'on tient compte des dangers inhérents à cette technologie (Tchernobyl, Fukushima), de l'énergie nécessaire au démantèlement des centrales et à celle du stockage, la filière (en déclin relatif puisqu'elle ne fournit plus que 13% de l'électricité mondiale) ne semble pas très rentable sur le plan énergétique, guère plus durable que celle des fossiles, et ce indépendamment du fait que « choisir le nucléaire, c'est prétendre à l'absolue certitude que la civilisation technique sera apte à perdurer sur plusieurs millénaires pour gérer ses déchets »...  

Pour autant, le renouvelable pourra-t-il prendre le relais ? Rien n'est moins sûr, car il y a des limites géographiques à l’hydraulique et surtout, il faut compter avec la pénurie des métaux qui entrent dans la composition des panneaux solaires et autres éoliennes et qui eux aussi vont se raréfier et seront dès lors de plus en plus coûteux (en terme d'énergie) à extraire. Il semble aussi que des investissements massifs auraient dû être mis en œuvre plus tôt.  

Le graphique ci-dessous, que l'auteur emprunte au site canadien de Paul Chefurka résume ainsi la situation : « A la fin du siècle, l'énergie disponible n'atteindra plus qu'un septième environ de ce qu'elle aura été à son apogée (entre 2010 et 2020), et le passage de 7 à 10 milliards d'humains (+ 40%) conduira alors (per capita) à un flux d'énergie disponible environ 10 fois plus réduit qu'aujourd'hui.»  

 stoeckel1.jpg  

La question alimentaire qui est la préoccupation fondamentale de l'ouvrage est ensuite détaillée. L'auteur ne conteste pas qu'il soit possible de nourrir la population actuelle en supprimant la pauvreté ... les inégalités … et le gaspillage : vaste programme s'il en est ! Mais pour lui, la vraie question est celle de nourrir 10 milliards d'êtres humains à l'horizon 2100 et donc, si l'on tient compte des malnutris, de quasiment doubler la production alimentaire actuelle, alors même que :

- l'agriculture chimique et mécanisée « qui avec 2% des agriculteurs de la planète produit la moitié de la nourriture mondiale » ne disposera quasiment plus de pétrole à la fin du siècle pour faire tourner ses machines et produire ses intrants (engrais, pesticides,...) eux-mêmes issus de la chimie du pétrole,

- la superficie des terres arables va se réduire inexorablement du fait de la désertification, de la salinisation et de l'érosion des sols.

Reprenant la conjecture de Paul Chefurka « en 2100, le flux d'énergie par humain se trouvera, grosso modo divisé par 10 », l'auteur pense que la Terre risque de ne pouvoir nourrir qu'un milliard d'habitants à cette échéance : sombre présage...

Citant ensuite une des conclusions du rapport 2009 de l'UNFPA qui indique que les émissions humaines de CO2 sont dues, à part égales, au nombre d'Hommes et à leur consommation, Hugues Stoeckel écrit : « il n'est pas question de s'exonérer du devoir de réduire la consommation et les rejets évitables, mais se borner à cela pourrait déboucher sur un effet rebond [de la natalité] » : le recours à la maîtrise de cette dernière lui semble donc aller de bon sens.

Revenant sur l'argument du vieillissement de la population, souvent opposé aux défenseurs d'une "Démographie Responsable", l'auteur fait remarquer que celui-ci est de toute façon inéluctable, que ce soit avec un effectif de 6 ou de 10 milliards (respectivement, projection basse et moyenne de l'ONU pour 2100) et que, même s'il est déjà fort tard, il vaut mieux que le phénomène soit anticipé et géré dès aujourd'hui où nous disposons encore d'un reliquat d'énergies fossiles « car seuls les gains de productivité seraient à même de rendre [relativement] indolores la chute du ratio entre actifs et personnes à charge.»

Au final, voici un excellent ouvrage prospectif réalisée de façon fort pédagogique, dont nous recommandons la lecture à toutes les personnes soucieuses de l'avenir de la planète et de notre espèce. Puisse-t-il prolonger leur prise de conscience et les aider à s'affranchir des messages démographiques rassurants (et donc démobilisateurs) qui sont régulièrement délivrés par les médias.  

(*) Ou du moins leur extraction demandera plus d'énergie qu'elle ne sera susceptible d'en fournir.

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Ils parlent de ce livre :   Max Milo Éditions,  Le Sauvage,  Néo-planète,  L'Est Républicain, Presse pour un autre monde .

A écouter : Une interview de l'auteur

A voir et à écouter : Une conférence de l'auteur avec Démographie Responsable. 

Cette note de lecture a été préalablement publiée sur le site de l'association Démographie Responsable.

Voir ici un  autre article de M. Denis Garnier sur le tabou que constitue la question démographique au sein du débat écologique.

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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 20:04

jmj changer le monde

  Voilà que deux ans après nous en avoir accordé trois pour le sauver (1), Jean-Marc Jancovici nous propose de Changer le monde et publie un nouveau livre sous ce même intitulé et habilement sous-titré : Tout un programme :  En effet !

 

  Changer le monde. Tout un programme, Jean-Marc Jancovici, Calmann-lévy, mai 2011

 

 

 

L’énergie.

Ceux qui connaissent les autres ouvrages de l’auteur retrouveront sa très juste et très convaincante démonstration sur l’énergie. Les énergies fossiles offrent une puissance incomparablement supérieure aux forces humaines. Elles ont permis à l’homme de se doter d’un pouvoir sur la nature et plus prosaïquement d’un pouvoir d’achat et d’un confort absolument inimaginables pour un humain d’il y a deux siècles. Ces énergies sont à la base de notre système économique, elles ne coûtent rien (si si !) et … elles vont bientôt s’épuiser sans plus d’égard pour notre PIB que pour l’équilibre de nos sociétés. Nous, peuples et leurs dirigeants, restons globalement aveugles face à cette épée de Damoclès qui tombera pourtant au cours de ce siècle.

A l’occasion Jean-Marc Jancovici règle leur compte à deux énergies renouvelables qui ont pourtant la cote auprès des écologistes de tout poil : l’éolien et le solaire photovoltaïque.

Malgré sa forte croissance l’éolien reste globalement tout à fait marginal. Même s’il devait prendre quelque importance dans tel ou tel pays, l’éolien nécessiterait, compte tenu de l’intermittence du vent et de la difficulté à stocker le courant la construction de nombreuses centrales à énergie fossiles (les seules susceptibles d’être mobilisables très rapidement) pour faire face aux périodes de calme plat.

Quant aux panneaux solaire photovoltaïques, ils présentent l’inconvénient rédhibitoire de nécessiter pour leur construction une quantité d’énergie proche de celle qu’ils sont susceptibles de restituer au cours de leur vie. Si, de plus, comme c’est majoritairement le cas aujourd’hui, ces panneaux sont fabriqués dans des pays où l’énergie est principalement d’origine fossile, le bilan en terme d’émission de CO2 est négatif par rapport à une production d’énergie qui serait directement tirée de la combustion de ces mêmes énergies fossiles. Cela ne vaut pas le coup ! Ajoutons pour faire bonne mesure que le photovoltaïque présente le même inconvénient que l’éolien en matière d’intermittence de la production et réclame donc les mêmes surcapacités productives (si l’on veut pouvoir produire x en moyenne, il faut avoir des capacités de production très supérieures à x) et nécessite logiquement les mêmes installations de stockage du courant (des barrages hydrauliques avec des pompes pour remonter l'eau en période de surproduction constituent la solution la plus évidente et la plus utilisée aujourd’hui). Le soleil n’est donc pas plus rose que le vent et plus généralement la physique ne connaît pas de miracle.

La crise économique.

Sinon tout à fait nouvelle dans le discours de J-M Jancovici, du moins plus fortement réaffirmée, cette analyse que je crois très juste qui situe l’origine de notre crise économique non point dans les dysfonctionnements du système bancaire (ce n’est que la surface ou la conséquence des choses) mais bien dans la crise de l’énergie : raréfaction, renchérissement et menace de manque. Si l’on place la disponibilité d’une énergie facile et bon marché au cœur de notre système économique, toute menace sur ce cœur est en effet une menace pour l’ensemble du corps économique. Plus profondément cette crise de l’énergie apparaît comme une confrontation des sociétés humaines aux limites de la planète. Tant que ne sera pas entré dans les esprits cette idée forte que la planète est physiquement finie (et ajouterais-je, à titre personnel, petite quand elle porte 7 milliards d’hommes) notre regard sur les solutions possibles portera probablement dans la mauvaise direction. Rappelons-nous ce titre d’un livre d’Albert Jacquard : Voici venu le temps du monde fini.

Le carbone et les négociations internationales

L’auteur consacre de nombreuses pages aux difficultés que posent les tentatives de « décarbonisation » de nos économies. Il ne cache pas toutes les embûches que tend une simple tentative de comptabilisation honnête des émissions. Ses propos sont illustrés par le récit des problèmes rencontrés avec le projet de Taxe Carbone ou lors des négociations internationales et en particulier lors des discussions des très controversés accords de Copenhague en 2009.

Comme dans son ouvrage précédent, Jean-Marc Jancovici termine par quelques pistes de bon sens que l’on ne peut qu’approuver même si l’on en mesure parfois le caractère impopulaire : Voyez le mécontentement que provoque la moindre hausse des carburants, hausse que pourtant nous n’éviterons pas et que nous serions mieux avisés d’anticiper que de subir. Seul, peut-être, son appel aux primes à la casse pour les voitures me semble discutable tant la faiblesse du différentiel de consommation entre anciens et nouveaux véhicules ne me paraît pas justifier la construction accélérée de nouvelles automobiles. De façon générale faire durer des objets même un peu moins efficients constitue à mes yeux une composante essentielle d’une organisation économique durable.

Jean-Marc Jancovici ne se contente pas d’être un des meilleurs experts des problèmes de l’énergie, il est aussi un économiste compétent qui analyse avec justesse les mécanismes de la production et des échanges dans leur ensemble et sait distinguer les problèmes de fond (le caractère fini de la planète) des problèmes de surface (les mécanismes financiers à qui, pour se rassurer peut-être, beaucoup de nos contemporains aiment attribuer la cause de nos malheurs).

Reste cependant pour ma part un point de désaccord, (malgré la citation qui suit) :  la quasi-absence de la problématique démographique. Ce silence est étrange car Jean-Marc Jancovici aime à baser ses raisonnements sur la connaissance et la prise en compte des ordres de grandeur (c’est ainsi par exemple, nous l’avons vu, que se trouve en partie condamnée à ses yeux l’énergie l’éolienne). Or il y à là un facteur qui, en terme d’ordre de grandeur, est absolument déterminant. Quoi que nous fassions, si la population continue de croître ou même se maintien durablement à son niveau actuel, nous allons à l’échec (d’autant que beaucoup d’hommes consomment peu dans le monde et qu’il sera difficile de leur demander de faire des économies). Bien entendu M. Jancovici n’ignore pas la question mais ne la considère pas comme une variable sur laquelle on pourrait agir et ne l’intègre pas dans ses écrits (quoi qu’il en ait parlé en conférence). C’est là ma seule divergence sérieuse.  

Citation

Terminons par une citation qui résume bien l’analyse générale de l’auteur sur notre avenir énergétique et économique :

«Avec quelques milliards d’humains sur Terre, la décroissance du prix réel de l’énergie qui a marqué la civilisation industrielle depuis ses origines va probablement céder le pas à une croissance structurelle de ce prix, prenant par la même en défaut tous les réflexes économiques que nous avons acquis en un siècle et demi».

___________________________________________________________________________________________ .

(1) Voir son ouvrage précédent : C’est maintenant : Trois ans pour sauver le monde, Jean-Marc Jancovici, Seuil 2009. Notons qu’ il ne faudra pas manquer en 2012 de demander à l’auteur si le combat est perdu puisque de toute évidence nous aurons fait bien peu de choses dans les délais impartis.

 

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 12:44

 

Poids-du-nombre-Minois-Livre.jpg

Il est agréable de dire tout le bien qu’on pense d’un livre et c’est sans retenue que je conseille cet ouvrage de Georges Minois :

 

Georges Minois : Le poids du nombre : l’obsession du surpeuplement dans l’histoire, Editions Perrin, Collection « Pour l’Histoire », février 2011, 677 pages, 26 Euros, ISBN : 978-2-262-03224-1

 

 

 

 

Vous y découvrirez le regard que tout au long des siècles, les hommes ont porté sur leurs propres effectifs. Vous verrez que la peur du sous peuplement, mais plus souvent encore, celle du surnombre a accompagné presque toutes les civilisations et que le contrôle des naissances est une vieille affaire (cruelle parfois). De tout temps les hommes se sont mis en devoir d’adapter leur nombre aux ressources disponibles et curieusement c’est aujourd’hui, alors que la Terre n’a jamais été aussi peuplée que la conscience du problème est la plus ténue et que le tabou règne sur le sujet.

Ainsi dés l’antiquité, avec pourtant moins de 200 millions d’habitants, soit le quarantième de la population actuelle (!), Aristote écrivait :

« Il est manifeste que si le nombre de gens croit et que la Terre reste partagée comme elle l’est, il y aura nécessairement des gens qui deviendront pauvres » (p 48) ou plus loin : « …le laisser faire en ce domaine…. sera nécessairement cause de pauvreté pour les citoyens et la pauvreté engendre sédition et délinquance » (p 49). On voit comme nos débats d'aujourd’hui présentent de lointaines racines.

Avec érudition et talent Georges Minois nous entraîne dans les variantes et les subtilités du problème. Ainsi croyez-vous que l’église fut un modèle unanime de natalisme ? Lisez Saint Augustin : (p 105)

« Le besoin d’une nombreuse génération ne se fait pas sentir de nos jours comme dans les temps anciens…. » ou plus loin « Dans les temps où nous vivons, il est mieux, il est plus saint de ne pas rechercher le mariage en vue de la génération charnelle. »

Fin de l’empire Romain, moyen âge, temps « des lumières », Georges Minois propose une revue complète des débats suscités par la démographie.

Malthus avec son fameux Essai sur le principe de population devenu le symbole même de l’inquiétude démographique fait bien entendu l’objet d’un traitement particulièrement détaillé. Nous découvrons une fois encore toute la complexité de l’Histoire. Ainsi l’église majoritairement nataliste (malgré Saint Augustin donc) s’oppose-t-elle à ce pasteur évidemment tout à fait croyant comme elle s’était opposée au chanoine Copernic. Souvent, les idées neuves naissent au sein des structures dominantes qui, dans un premier temps, les combattent.

Avec raison Georges Minois s’attarde sur la question des "poor laws", des lois destinées à aider les plus pauvres en Angleterre et que Malthus avait combattues. Cette position déconsidérera et déconsidère toujours Malthus aux yeux de beaucoup. De manière assez injuste sa position sur ce plan portera dans l’Histoire ombrage à sa réflexion générale sur les dangers de la surpopulation. Là aussi on découvrira que le problème est compliqué et que Malthus n’était sans doute pas ce « monstre anti-pauvres » que certains se plaisent à caricaturer. Il considérait surtout que ces lois n’étaient pas les plus à même de porter remède à la question de la pauvreté. Sur le plan de l’éducation Malthus se montrait progressiste, il était convaincu de son bienfait, mais de cette position moderniste peu de gens lui font aujourd’hui crédit. Curieusement, le grand économiste John Stuart Mill (Principes d’économie politiques) qui partageait sur la démographie les vues de Malthus n’a pas souffert de la même image de marque et seul l’adjectif malthusien est aujourd’hui considéré comme un gros mot.

Georges Minois analyse avec objectivité toutes les facettes du problème de cette relation intime de l’humanité avec ses effectifs. Si, très vite, l’on devine chez lui une certaine sympathie pour ceux qui s’inquiètent de la surpopulation, cette inclinaison devient plus évidente encore dans sa conclusion. L’auteur nous propose (p 634) un petit discours de réception à tous les nouveaux nés de l’année écoulée :

« Bienvenus aux 135 millions de petits qui sont venus cette année rejoindre leur 6,8 milliards de semblables. 50 millions d’entre vous n’ont pas été désirés  et sont là par erreur ou par hasard. 7 millions vont d’ailleurs mourir d’ici un an. Pour le reste 110 millions iront grossir des familles nombreuses et pauvres, dont 20 millions seront exploités très jeunes et souffriront de sous-alimentation chronique ; parmi eux, 30 millions iront s’entasser dans quelques bidonvilles et mourront précocement du sida, de la tuberculose, du choléra, de la dysenterie ou autre. 20 millions auront une vie supportable et finiront par mourir vers 75 ans, de maladies cardiovasculaires, respiratoires, de cancer ou de quelques accident. Bonne chance à tous ! »

Quelques lignes plus loin et dans la même veine, le livre se termine par ces mots :

« Faut-il envoyer un courrier de bienvenue ou une lettre d’excuse ? »

Seul (petit) regret, la période actuelle (depuis 1970) n’est pas la plus développée (ou peut-être, la connaissant mieux, nous apprenons moins) Pourtant, jamais les enjeux n’ont été aussi importants et les hommes aussi nombreux (la Terre a « gagné » presque autant d’habitants de 1970 à aujourd’hui que du début de l’humanité à 1970). Notons toutefois que les débats  " post-malthusiens " du début du siècle et des années 1950 ne sont pas négligés.

D’autre part, il manque en fin d’ouvrage un récapitulatif statistique qui permettrait au lecteur pour chaque période ou chaque région étudiée de mettre en perspective les propos tenus et les effectifs ou les densités de peuplement correspondants. De même, une courbe globale d’évolution de la population humaine depuis quelques siècles serait bienvenue. Il est vrai que, sans doute, la plupart des acheteurs de ce livre en connaissent déjà la pente infernale.

 

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 11:40

 

 

    C’est à un peu de patience et de persévérance que je vous convie en vous recommandant chaudement la lecture du livre de Jared Diamond : Effondrement: Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie; un imposant ouvrage de 630 pages dans sa version française ! (1)

    A travers l’étude d’une dizaine de cas passés et présents (2), Jared Diamond nous conduit inévitablement aux questions fondamentales de notre siècle : Notre civilisation va-t-elle s’effondrer ? Peut-on faire quelque chose pour l’éviter ? Comment les sociétés se sont elles comportées jusqu’à présent ? Quelles leçons tirer de leurs échecs et de leurs réussites ?

  
     Pour chaque situation, l’auteur pose précisément les conditions physiques, sociales et démographiques avant d'analyser  les mécanismes par lesquels la société a pu s’en sortir ou au contraire a sombré dans le chaos.  
    Pourquoi a-t-on pris, ici les bonnes décisions, là les mauvaises ? Comment s'établit le choix entre cercle vertueux et cercle vicieux ?

    Le cas le plus célèbre est évidemment  l’île de Pâques. La surpopulation et l’imprévoyance ont conduit à l’effondrement de tout l’écosystème et finalement de toute la société.
   Nous savons qu’aujourd’hui le risque est que notre planète entière ne devienne une gigantesque île de Pâques.
Désormais, cette île  constitue avec le Titanic la métaphore la plus utilisée quand il s’agit de décrire les cataclysmes vers lesquels nous nous dirigeons aveuglement faute de comprendre et d'agir sans retard.

    Moins médiatisée, au moins sous cette approche, l’histoire du Rwanda se révèle tout aussi exemplaire. Jared Diamond présente clairement l’explosion démographique comme principale cause des massacres qui ont ensanglanté la région dans la décennie 1990.
    Analyse originale, car beaucoup d’ouvrages ont été publiés sur le sujet, détaillant à foison l’histoire complexe et sans cesse retournée des relations entre Hutus, Tutsis et colonisateurs sans jamais évoquer la question du nombre et de la raréfaction concomitante des ressources.
    Le Rwanda est une leçon mal comprise.

    Les comparaisons  sont instructives ! Remarquable est l'histoire de  l’île d’Hispaniola partagée entre Haïti et la République dominicaine. L’une connaît un effondrement  presque total tandis que l’autre maintien (à peu près) ses équilibres et préserve (partiellement) son couvert végétal. Pourquoi ? 
    Les réussites aussi sont  riches d'enseignement.  Sans doute pourrions nous nous en inspirer ? Jared Diamond explique comment, par exemple, la petite île de Tikopia est parvenue à s'en sortir et en particulier à maintenir une certaine stabilité démographique sur longue période.

    La maîtrise démographique constitue d’ailleurs le point commun, la clef incontournable du succès. Rappelons que même une croissance apparemment très faible de la population conduit systématiquement à une impasse sur le long terme (voir sur ce site l’article sur les pièges de l’exponentielle).

    Ajoutons à ces réussites, même si cela ne constitue pas un chapitre de ce livre, ce que réalise aujourd'hui l’Islande  pour reboiser ses territoires (après il est vrai, avoir détruit l'ensemble de son couvert forestier) !

    Bien entendu toutes les situations évoquées par l’auteur restent locales ou au moins régionales. Le caractère global du problème  en modifie désormais la nature et en augmente considérablement la gravité.
   Si nous échouons d’autres sociétés ne pourront pas réussir ailleurs (sauf évidemment à se reporter dans le très long terme pour lequel toute prospective est délicate).

   Ce n’est pas une société qui est menacée c’est l’ensemble de la civilisation, toute la nature et les animaux  qui nous accompagnent. Si nous les détruisons,  les espèces mettront plusieurs millions d'années à se reconstituer.

   Seule très légère réserve sur ce ouvrage, quelques phrases paraissent difficilement compréhensibles. Compte tenu de la qualité globale du texte, peut-être s’agit-il d’un problème de traduction.

   Jared Diamond, Jean-Marc Jancovici, Serge Latouche, André Lebeau, James Lovelock et tant d’autres ! Une certitude s'impose, nous ne pourrons prétexter l'ignorance.

 

(1) Effondrement   : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie : Jared Diamond, éditions Gallimard, 2008. Titre original :Collapse  : How societies chose to fail or succed. Traduction française d’Agnès Botz et de Jean-Luc Fidel.
(2) Parmi les cas étudiés : Le Montana, l’île de Pâques, les indiens Anasazis, les Mayas, la Chine actuelle, les îles de Pitcairn et d’Henderson, Les Vikings et leurs aventures groenlandaises, l’Australie, l’île d’Hispaniola (Haïti et la République dominicaine), le Rwanda et le Burundi.

 

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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 10:03

 

C'est Maintenant ! 3 ans pour sauver le monde 

Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean
 


Editions du Seuil, janvier 2009 : 19,5 Euros
 

Le ton est donné dés le titre et le clou enfoncé dés le sous titre. Non seulement le problème est sérieux, mais il y a extrême urgence. Tandis que " Le plein s’il vous plaît " était avant tout consacré à l’énergie, ce nouvel ouvrage fait la part belle à l’économie et aux solutions radicales à mettre en œuvre.

 

   J-M Jancovici et A Grandjean souhaitent nous faire partager plusieurs messages :

  • Les menaces qui planent sur notre planète sont graves et leur trouver une solution est urgent. Il reste très peu de temps pour initier les mesures qui renverseront la vapeur.
  • Il y a déconnexion entre l’univers économique dont les " performances " sont mesurées par des indicateurs monétaires et les réalités physiques de notre monde. Celles-ci auront forcément le dernier mot au-delà de toutes les idéologies. Nous devons reconnecter nos activités aux possibilités de la planète. Les auteurs rappellent régulièrement que le PIB n’est qu’une mesure de flux et non d’enrichissement et que " l’argent n’achète que les hommes ". Ce monétarisme exclusif nous masque les réalités. Beaucoup d’économistes semblent hélas l’oublier.
  • Il nous faut réfléchir et agir sur le long terme. La plupart de nos dirigeants travaillent aujourd’hui sur des échéances beaucoup trop courtes.
  • Nous devons mettre en place rapidement un plan ambitieux monopolisant toutes les énergies comme cela a déjà été le cas pour la reconstruction européenne après la seconde guerre mondiale ou pour le projet Apollo. C’est la réussite de ces plans qui semble donner aux auteurs un peu d’optimisme. De façon générale J-M Jancovici et Alain Grandjean militent pour un renforcement du rôle de l’état, seul capable d’orienter la société vers les adaptations nécessaires. Ils nous convient à une véritable économie de guerre contre la destruction planétaire.
  • Ce grand projet peut et doit se réaliser dans un cadre démocratique comme d’ailleurs l’ont été les précédents. Pour autant, cela ne suppose pas que les leaders politiques suivent aveuglement l’opinion publique et les sondages. Ils doivent au contraire savoir tenir un langage de vérité. Nombreuses sont les références à l’attitude de Charles de Gaulle ou à celle de Winston Churchill. Si nous tardons trop, la démocratie pourrait être la première victime de l’effondrement de nos sociétés, c’est l’une des raisons de l’urgence.

   L’ensemble est à plusieurs reprises illustré par l’histoire romancée de l’effondrement de l’île de Pâques. Le monétarisme (le " coquillagisme ") et le symbolisme y ont pris peu à peu le pas sur les réalités matérielles. C’est là une caricature réussie du monde d’aujourd’hui. Les auteurs s’offrent un petit plaisir en imitant Galilée qui faisait défendre les différents points de vue par deux personnages. Ici nous faisons connaissance avec deux pseudo énarques : le bon qui est réaliste et l’incompétent qui croit savoir compter mais ne compte que ce qui, justement… ne compte pas : L’argent.

   La connaissance qu’ont les deux auteurs de leur sujet et en particulier des ordres de grandeur donne beaucoup de force à leur argumentation. Le " démontage " des énergies renouvelables en tant que solution pour les trois ou quatre décennies à venir est imparable quoi qu’en pensent les "verts" (bois et hydroélectricité exceptés).

 

   Concernant les méthodes et les solutions à mettre en œuvre, cet ouvrage ne cherche pas à brosser le lecteur dans le sens du poil ; encore qu’on puisse soupçonner J-M Jancovici et A Grandjean de fort bien savoir que tous leurs lecteurs ne sont pas des fans de Claude Allègre ou de Jacques Attali.

   La tendance générale est martelée dés la page 67 :

  " Il est grand temps de se réveiller et d’ouvrir les yeux. Nous allons devoir réduire notre consommation matérielle parce qu’elle a atteint un niveau qui n’est tout simplement pas durable. "

   Tout au long de leurs propos J-M Jancovici et Alain Grandjean mettent en garde contre la croyance en un progrès qui nous autoriserait tous à être de plus en plus riches et de plus en plus consommateurs. Le progrès ne sera pas cette fée qui nous permettrait d'échapper aux contraintes liées à la finitude de la planète.

 

   Le plan d’action qui occupe toute la fin du livre relève du bon sens et se montre cohérent. Il paraîtra sans doute révolutionnaire aux partis traditionnels.

  Tous les aspects de l’organisation sociale sont à revoir, le travail, les déplacements, la formation, le logement, l’urbanisme l’attitude face à la consommation… Il nous faudra renoncer, non pas au bonheur, mais à une forme de luxe qui nous paraît aujourd’hui normale et qu’en réalité l’humanité n’a connu que très récemment (et encore, pas partout, loin de là).

 

   Enfin les commentaires sur les compétences et le courage de nos hommes politiques sont hélas aussi sévères que justes. Pour la plupart, ces derniers n’ont pas une connaissance du problème supérieure à la moyenne. Les réactions puis les premières mesures prisent contre la crise récente l’illustrent à merveille : favoriser le l’automobile et le transport aérien était peut-être la dernière chose à faire.
    Quand par bonheur, on observe malgré tout une lueur de lucidité C’est le courage ou la volonté d’agir qui fait défaut : On ne heurte pas les électeurs surtout dans un système ou par exemple on vient de réduire la durée du mandat présidentiel. Nos hommes politiques sont pour la plupart des " court-termismes " par excellence.

 

Deux petites réserves cependant :

   La première, qui n’étonnera pas les lecteurs de ce blog, concerne le peu de place consacré à la question démographique. Si les auteurs affirment bien (p.68) que : " Même s’il est politiquement incorrect de le rappeler, l’explosion démographique est l’un des déterminants majeurs de l’accroissement de la pression de l’homme sur son environnement " Ce sont les seuls mots consacrés au problème. Deux lignes et demi sur 273 pages c’est assez peu court pour un " facteur déterminant " voir selon nous, pour le facteur déterminant. Pas un mot non plus donc sur les éventuelles solutions.

   C’est d’autant plus étonnant que Jean-Marc Jancovici a souvent montré sa sensibilité à la question. Dans ses écrits comme dans ses interventions il répète à l’envie, et avec raison, que " c’est la dose qui fait le poison ". Dans " Le plein s’il vous plaît ", il rappelait (p.56) que " En fait, le miracle énergétique serait parfaitement possible si nous étions 50 millions d’hommes sur Terre ". Il n’hésite pas à présenter dans ses conférences le célèbre graphique qui montre l’évolution de nos effectifs depuis la révolution néolithique. Graphique dont la courbe effrayante tend clairement vers une asymptote verticale.

    Nous ne pouvons soupçonner les auteurs d’avoir peur de dire les choses qui fâchent, c’est même leur activité préférée, mais leur ouvrage est en bonne partie consacré aux solutions, et ce point, il est vrai, n’est pas facile à traiter : Comment faire sensiblement baisser la natalité ? Par le développement disent les économistes ! En discuter ici nous entraînerait loin !

   Ajoutons que le sujet démographique est encore sensible.  La société est peut-être proche de comprendre le message sur la nécessité de changer son mode de vie. Elle semble plus loin de  comprendre la nécessité de modifier sa démographie. Aussi, insister sur ce point aurait contribué à rendre inaudible le message de ce livre qui se veut pragmatique.

   La seconde réserve, plus nuancée, porte sur la fable de L’île de Pâques. Image savoureuse, elle décrit sans doute assez bien ce qui s’est passé là-bas. Toutefois c’est une caricature du système capitaliste, Peut-on la généraliser ? On a vu en effet la société communiste qui n’était pas aussi obsédée par les questions monétaires ne pas se soucier du tout de l’environnement. On peut parier que si le modèle avait perduré quelques décennies de plus, la planète ne serait guère en meilleur état. Seule, probablement, la faible densité de son peuplement à permis à l’ex-URSS de ne pas connaître un effondrement écologique.

   Admettons cependant que comme l’île de Pâques et ses statues, le communisme accordait aux symboles une grande importance. Le capitalisme et le monétarisme ne sont pas seuls en cause dans la destruction environnementale. D’autres types d’organisation en sont capables.

 

   Enfin, une remarque qui ne constitue pas une critique mais une véritable interrogation. Tout au long du texte, les auteurs nous disent que nous devons nous mettre nos économies en adéquation avec les réelles capacités physiques de notre planète. Pour une bonne part, cela nécessite de réduire les flux et les quantités consommées, c’est le contraire de la croissance. Or ce livre ne dit pas un mot sur les théories de la décroissance. Bien entendu, il y a parmi les défenseurs de ces idéologies quelques farfelus mais on trouve aussi des travaux sérieux et remarquables. On aimerait avoir l’opinion de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean sur les analyses de quelqu’un comme Serge Latouche. De la même façon, leur critique du progrès comme solution à tous nos maux serait à rapprocher des réflexions de Jacques Ellull, de Jacques Neirynck ou d’André Lebeau qui ne sont pas évoquées. On trouve également beaucoup de proximités entre les propos d’un Antoine Waechter sur la nécessité de changer radicalement de mode de vie et ce que suggèrent nos deux auteurs.

 

  Autres livres du ou des auteurs sur des sujets connexes, Le plein s’il vous plaît (Seuil), L’effet de Serre (Flammarion), L’avenir climatique (Seuil)  et récemment : Le changement climatique expliqué à ma fille (Seuil). Voir également Le site internet Manicore.

    

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  • : Site de réflexion sur l'écologie pour une société durable. Auteurs : Didier Barthès et Jean-Christophe Vignal.
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