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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 17:24

Un article de Daniel Martin

Avec la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974 débute une aventure politique qui se termine en 2017 par une absence de candidature écologiste ou se réclamant de l’écologie. La responsabilité en incombe surtout aux « Verts » qui sont devenus un parti croupion du PS et dont leurs « hiérarques » n’ont cessé, tout au long de ces dernières années, d’utiliser ce qu’il est convenu d’appeler écologie politique pour leur carrière personnelle opportuniste. Aujourd’hui cela se traduit par un rejet de l’écologie politique de la part d’une opinion publique totalement abusée, dont une grande partie d’entre elle se réfugie dans les replis identitaires et nationalistes.

La tentative d’un écologiste authentique et historique, telle que celle qu’Antoine Waechter, faute d’avoir pu recueillir les parrainages nécessaires a échoué. Le ralliement de Yannick Jadot et EELV au PS et à Benoit Hamon pour sauver quelques sièges de député(e)s, dont celui de leur « cheftaine » Cécile Duflot, n’a rien à voir avec l’écologie, sinon que cela relève d’une « tambouille » politicienne qui dessert plus Benoit Hamon, qu’elle ne le favorise… On peut, d’ailleurs, se demander quels rapports ces personnes peuvent avoir avec l’écologie, dont, à l’évidence, ils semblent ignorer les fondamentaux.

Certains candidats veulent bien se préoccuper « d’écologie », mais qu’en est-il réellement ?

A cette élection présidentielle, plusieurs candidats y vont de leurs couplets sur l’écologie, je ne doute pas de leur bonne foi, mais le problème, c’est qu’à l’évidence ils ignorent les enseignements de l’écologie science et si c’est utile de parler de transition énergétique ou écologique, cela ne peut être, en l’état actuel de la situation, que des formules creuses avec parfois des propositions gadgets, quand il ne s’agit pas de propositions relevant de l’escroquerie intellectuelle de la « croissance Verte », telle celle de la voiture électrique.

Ces candidats sont d’abord socialistes, sociaux-démocrates, libéraux sociaux ou tout simplement libéraux, c'est-à-dire productiviste et attaché au mythe d’une croissance exponentielle, désormais impossible, ce qui est fondamentalement incompatible avec l’écologie.

Lorsque, par exemple, depuis le début de sa campagne en avril 2016, Emmanuel Macron, grand favori des sondages pour cette Présidentielle, se positionne « ni droite, ni gauche » et lorsqu’il déclare: « Depuis 30 ans, on assiste à l’alternance de la droite et la gauche qui balaye tout de manière automatique. Là ce sera la véritable alternance, celle d’une nouvelle méthode de gouvernement, parce que je vais réunir pour être efficace des femmes et des hommes de bon sens. » Avec la promesse d’un gouvernement composé essentiellement avec des personnes de la société civile et des personnes du monde politique venant « de la gauche, du centre, de la droite ». Le problème de ce positionnement, s’il devient président de la république et obtient la majorité parlementaire, l'hémicycle risque fort de devenir la foire d'empoigne. Entre un parlement, avec des politiciens ex LR, PS, UDI, Verts des plus opportunistes, et un Gouvernement sans cesse fragilisé on peut imaginer que les lobbys de la finance et des multinationales seront les vrais maître du jeu et si le président Emmanuel MACRON veut prendre certaines mesures conforme, ne serait-ce que dans le cadre des objectifs les plus timides de la COP 21, on peut imaginer les difficultés qu’il éprouverait…

Dans le meilleur des cas, ils n’hésiteront pas à cumuler activités réparatrices et activités destructrices de l’environnement

A l’issue des élections présidentielles et législatives, parmi les candidats qui ont évoqué l’écologie, celui qui sera élu, s’il est contraint d’assurer un service minimum dans ce domaine, les multinationales et leurs lobbies du nucléaire et des industries agro-chimico-pétrolières ne vont d’ailleurs pas cesser d’agir et surtout empêcher que les contraintes dues aux quelques engagements pris, notamment pour réduire les gaz à effets de serre, développer les énergies renouvelables, qui n’en ont que le nom, ou engager la transition énergétique hors du Nucléaire, ne puissent se réaliser…A moins que dans les salons feutrés de l’une ou de l’autre de ces multinationales, ils jugent qu’au fond les engagements à minima pris par les nouveaux responsables politiques représentent pour eux un nouveau champ de business, dès lors des campagnes de marketing vont se mettre en place et nous vanter la « croissance verte » comme la nouvelle formule miracle qui va « redonner de la croissance et des emplois… » Mais ils ne cesseront pas pour autant leurs activités lucratives qui vont à l’encontre de ces décisions que leur procure leurs marchés traditionnels… L’exemple de TOTAL qui produit du photovoltaïque et développe des extractions de pétrole, gaz de schiste ou exploite des sables bitumeux au Canada, avec les dégâts que l’on sait dans la province de l’Alberta. Dans le cas contraire, s’ils estiment que cela ne leur rapportera rien, ou si peu, en regard des investissements qu’ils devraient consentir, ils vont rester positionner sur leurs marchés traditionnels et contraindront les gouvernements, de Gauche comme de Droite ou ni de Droite ni de Gauche, à des contorsions frisant même le ridicule pour nous faire avaler le prétendu « blocage de Bruxelles… »

Avec les explosions successives de la bombe démographique et l’utilisation des énergies fossiles, l’homme est devenu une force géologique destructrice

Ce qui est surréaliste, L’écologie dans toute sa dimension scientifique et politique, avec ses problématiques humaines d’ordre, culturelles, démographiques, territoriales, environnementales, sociales, économiques est exclue du débat présidentiel, alors que dans notre pays la plupart des scientifiques ne cessent de l’affirmer : La Terre est entrée dans une nouvelle ère environnementale. Ce qui nous arrive n’est pas une simple crise environnementale, mais une révolution d’origine humaine due au nombre et aux énergies fossiles. Si les 11 500 dernières années ont connu des conditions de vie relativement stables permettant à l’homme de sauter de la terre labourée du néolithique au sol lunaire, désormais nous filons vers l’inconnu. Depuis la révolution thermo-industrielle, avec l’explosion de la bombe démographique, il a fallu plusieurs millénaires pour atteindre le premier milliard d’habitants et moins de deux siècles pour atteindre et dépasser les sept milliards, dont un milliard entre 2000 et 2012. Actuellement, nous vivons un tournant irréversible de l’histoire de notre planète, l’influence de l’homme atteint une ampleur, telle qu’elle précipite l’avènement d’une nouvelle ère géologique. Cette nouvelle ère c’est l’Anthropocène, où l’humanité constitue une force planétaire géologique. Depuis deux siècles, nous sommes en train de nous extraire de l’Holocène, une période interglaciaire commencée il y a plus de 10 000 ans et qui a fourni des conditions environnementales extrêmement stables, permettant le développement mondial que nous connaissons.

C’est le géochimiste et prix Nobel Paul Crutzen qui, dans un article de la revue "Nature" en 2002, a avancé la thèse que, depuis deux siècles, la Terre est entrée dans un nouvel âge géologique marqué par la capacité de l’homme à transformer l’ensemble du système Terre. Encore tout récemment, le Groupe Intergouvernemental d’experts sur l’Èvolution du Climat (GIEC) annonçait sa certitude désormais quasi absolue à 95% sur l’origine humaine des changements climatiques et des pressions telluriques qu’il exerce.

Les écologistes disparaissent du débat politique présidentiel au moment où l’écologie devrait être l’un des axes centraux

En l’espace des trois révolutions industrielles la population mondiale a été multipliée par dix sur un peu plus de deux siècles. Actuellement, tous les quatre jours et demi ce sont un million d’humains qui s’ajoutent à la population mondiale. Pendant la même période, en se référant à l’étude de B. Sundquist de l’Institut du Minnesota, (Topsoil loss - Causes, effects and implications: a global perspective), c’est plus de 100 000 km2 de terres arables disparaissaient annuellement.

Notre planète a progressivement basculé vers une situation inédite. Les traces de notre âge urbain, consumériste, chimique et nucléaire resteront des milliers, voire des millions d’années dans les archives géologiques de la planète et soumettront les sociétés humaines à des difficultés considérables, si tant est qu’elles puissent y survivre… L’homme est devenu un dévoreur insatiable des énergies fossiles, pour les lesquelles on peut prévoir encore 70 ans de pétrole, une centaine d’années de gaz naturel et d’uranium dont la demande ne cesse de croitre et 200 ans de charbon environ, sans compter que la combustion des énergies carbonées produit beaucoup de CO2. Plus ils sont hydrogénés, moins ils en émettent par unité d’énergie produite. Produire 1 kWh avec du charbon émet environ 1000 g de CO2, 750 g avec du pétrole et de l’ordre de 500 g avec du gaz naturel. Si on y ajoute l’exploitation des terres rares, certes, certaines ne le sont pas encore, dont les réserves pour l’extraction des métaux rares indispensables à la révolution du numérique sont à terme menacées. faute d’avoir anticipé par des mesures adaptées d’économie des ressource naturelles et de décroissance démographique, choisie et équitablement répartie, entre migrations climatiques, économique ou celles fuyant des zones de combat, la vie sur terre de l’homo sapiens risque fort de s’achever dans un chaos des plus violents, où les survivants envieront les morts...

Une situation écologique qui ne cessera de se dégrader, avec des effets irréversibles : destruction de la Biodiversité, dérive climatique, montée des océans, épuisement rapide et inexorable des ressources naturelles liée aux problèmes de surpopulation, ainsi que les énergies fossiles dues à la prolifération d’esclaves mécaniques aux appétits gargantuesques … Phénomène aggravé par une mondialisation économique dominée par le monétarisme, où le pouvoir politique a volontairement capitulé face à l’oligarchie bancaire et financière qui a pris le gouvernail de la politique du pays en imposant son diktat via la bourse et les agences privées de notation. Ce n’est pas seulement le gouvernail de l’économie, mais le pouvoir politique, via leurs responsables au sein des exécutifs ou directement par la mise en place de gouvernements dits « techniques » à leur solde et la direction des affaires internationales, avec des guerres d’assujettissement à leur domination, que les dirigeants des banques ont pris. Mais attention, la tentation d'un gouvernement autoritaire, voire liberticide, est forte. Certains sont déjà prêts à sacrifier la démocratie pour essayer de préserver le mode de vie des sociétés occidentales.

Le rôle d’un(e) candidat(e) écologiste à ces présidentielles aurait-il été de porter un regard objectif et non complaisant ?

Tout regard lucide sur la gravité de la situation de la planète est généralement récusé, voire taxé de catastrophisme par la majorité des responsables politiques, économiques, religieux, sociaux. Pour les politiques, cette attitude s’explique aisément, car il n’est pas facile de se faire élire sur un programme écologique dans un contexte de démagogie générale. Proposer d’organiser la décroissance pour ne pas la subir, n’est pas actuellement, pour la majorité de la population, une perspective réjouissante. Par ailleurs, aucun des candidats actuels à l’élection Présidentielle n’échappe à l’aveuglement idéologique qui, depuis l’avènement des énergies fossiles, vit sur le mythe d’une croissance sans limite dans un monde qui cependant est aujourd’hui fini. Ils entretiennent également, volontairement ou involontairement, l’illusion que la science et la technologie, notamment celle du numérique offrent de nouvelles solutions pour s’affranchir de ses difficultés énergétiques, ce qui traduit manifestement leur ignorance des données apportées par l’écologie en tant que science, mais surtout d’une méconnaissance des causes de la situation écologique de la planète qui est aujourd’hui des plus désastreuse.

En utilisant les réserves énergétiques fossiles grâce aux machines thermiques, l’humanité s’est approprié toute l’énergie photosynthétique accumulée depuis le carbonifère. Ce surplus fantastique d’énergie maîtrisable, consommée dans un délai historique qui n’excède guère deux siècles, a mis à la disposition des individus des pays riches des dizaines d’esclaves mécaniques, permettant à l’homme d’arracher aux écosystèmes plus qu’ils ne peuvent produire ou même de les détruire. Cette consommation d’énergie a permis une explosion sans précédent de la production de biens matériels et une augmentation de la productivité agricole, s’accompagnant d’une extension des surfaces cultivées. D’où l’explosion démographique et la colonisation totale de la planète... il est désormais urgent de s’orienter vers l’économie de ressources. Le pétrole n’est pas la seule matière première que menace le prurit de la société de consommation, outre certaines terres rares, le cuivre, le zinc, l’or et l’uranium figurent parmi les principaux métaux dont les ressources mondiales semblent en voie d’épuisement. Tout simplement parce que pour creuser des mines, il faut de l’énergie. Beaucoup d’énergie. Aujourd’hui, 8 à 10 % de l’énergie primaire est consacrée à extraire et raffiner les ressources métalliques, notamment pour l’acier et l’aluminium.

Au-delà des inconnues de la quatrième révolution industrielle, des certitudes cependant

Avec la quatrième révolution industrielle, dans laquelle nous entrons à marche forcée, la croissance de consommation d’électricité, loin de stagner et à fortiori de ralentir va exploser. Selon les dernières estimations de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), la consommation d’électricité dans le monde devrait augmenter de 75 % d’ici à 2030, passant de 19 756 TWh à 34 292 TWh. Les pays en voie de développement seraient à l’origine de plus de 80 % des nouveaux besoins, Chine et Inde en tête.

La production d’électricité s’accompagne de forts rejets de CO2. Dans le monde, ces rejets sont de 565 grammes de CO2 par kWh produit.

Par exemple, en Union Européenne ce sont 331 grammes de CO2 par KWh produit, et en France 79 grammes. Aux Etats-Unis c’est 522 grammes de CO2 par kWh produit, en Chine, 766 grammes.

Les véhicules sans chauffeur, les tracteurs sans cabine et sans conducteurs, les drones taxi et ceux pour les livraisons, ainsi que des robots pour toutes les opérations de manutention qui sont en cours d’expérimentation ne sont qu’un début annonciateur des profonds changements sociétaux que cela va entrainer avec des conséquences qu’il nous est encore difficile d’apprécier …Comme il nous est aujourd’hui impossible de prévoir la nature et le type de nouvelles activités et de leurs besoins énergétique que générera forcément la quatrième révolution industrielle d’ici les vingt prochaines années. Comme il était impossible à la fin des années 80 d’imaginer le bond du virtuel et du numérique qui contribue aujourd’hui à l’émergence de nouvelles formes d’activités et d’emplois (plateformes numériques par exemple). Toutefois, sachant que la quatrième révolution industrielle va avoir de très gros besoins énergétiques, en particulier en terres rares et en électricité, au rythme actuel de la croissance démographique et des besoins correspondants, les moyens et capacité de production vont à terme être confrontés à d’importantes et insurmontables difficultés.

L’élection présidentielle est une tribune où la problématique écologique devrait faire l’objet d’une réflexion spécifique des candidats, de manière à formuler des propositions qui permettent de dynamiser des débats sur cette question et de façon irréversible mettre les deux candidats qui seront arrivés au premier tour dans l’obligation de se prononcer clairement. Mais pour cela une candidature authentiquement écologiste pour dynamiser le débat présidentiel sur cette thématique eut été nécessaire. Ne nous y trompons pas, ne pas considérer les fondamentaux des enseignements de l’écologie science comme une priorité, c’est forcément apporter de mauvaises réponses aux problèmes culturels, sociétaux, économiques, environnementaux et, climatiques qui découlent de l’activité humaine, donc du nombre…

Pour conclure

Aujourd’hui, un enfant qui nait en France est potentiellement un sur-consommateur par rapport aux ressources de la planète. Certes, même si la France devenait un ilot de vertus écologiques, cela ne changerait pas fondamentalement la donne à l’échelle mondiale, toutefois la France doit montrer l’exemple au niveau international. Comment pourrait-on condamner l’explosion démographique mondiale et favoriser une politique nataliste chez soi ? Une totale neutralité de l’État en matière de fécondité implique l’abrogation de toutes les mesures qui visent à encourager toujours plus la progression démographique française. Un débat national doit s’ouvrir sur les mesures à prendre. L’inscription de la question démographique doit, par ailleurs, être inscrite à l’ordre du jour de la prochaine COP 23 à Bonn, comme le demande l’association « Démographie Responsable ».

 

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Published by Daniel Martin - dans Politique
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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 17:24

France, février 2017 : Le moment peut sembler mal choisi pour proférer un tel slogan.

Affaire Fillon, affaire Le Pen, et jusqu’au déontologue de l'Assemblée, excuser du comique de la chose (1), qui continuerait de percevoir un salaire à temps plein de prof d'université alors qu'il n'assure qu'un mi-temps, tout en étant indemnisé pour ses prestations auprès des élus. La tentation est alors grande de mettre en accusation le monde politique et de vouloir en réduire le poids. Tout ceci n'est pas nouveau et ne fait que renforcer, non pas un antiparlementarisme, mais un antiélitisme politique qui court depuis bien longtemps dans la société française. Et dont plusieurs candidats à l'élection présidentielle de 2017 s'étaient fait l'écho, notamment en inscrivant dans leurs programmes une réduction du nombre de parlementaires.

Il n'est pourtant pas inutile de raisonner différemment, surtout lorsqu’on défend l'idée d'un virage pleinement écolo pour notre société. Bien sûr il y a la solution du colibri popularisée par Pierre Rabhi, mais les déséquilibres écologiques sont si forts, l'inertie de notre société industrielle si lourde, les changements à conduire, que ce soit pour les citoyens, les entreprises, ou la puissance publique, si importants et surtout si différents des habitudes prises depuis des décennies, qu'il est illusoire d'imaginer conduire un tel changement sans une volonté politique forte et un appareil politique conséquent.

Comment dans ce cadre soutenir une baisse du nombre de députés alors que ceux-ci sont les mieux à même de faire dans leur circonscription le travail pédagogique nécessaire pour faire accepter les contraintes posée par un virage écolo ? Car ce travail pédagogique est d'abord un travail politique : il faut convaincre les citoyens que nous sommes d'abandonner certaines des facilités de la société de consommation en échange d'un mieux-être général. Convaincre d'oublier les vacances lointaines dont les transports génèrent toutes sortes de pollution ; convaincre d'utiliser les transports en commun plutôt que sa voiture plus confortable ; convaincre de faire ses courses au plus près de son habitat au détriment d'un hypermarché moins cher mais éloigné ; convaincre de prendre le temps de cuisiner des aliments bio achetés en circuit court, même si plus coûteux en temps et en argent que les plats cuisinés industriels ; convaincre de porter des habits en matières naturelles plutôt que des vêtements comme les polaires à base de plastique recyclé qui polluent nos rivières et nos océans avec leurs microbilles relâchées dans l'environnement ; convaincre de limiter ses besoins et de faire durer les choses qui nous environnent plutôt que de se faire plaisir avec le dernier portable ou le dernier canapé à la mode ; convaincre de ne pas acheter le nouveau modèle de voiture qui ferait tant plaisir pour mettre l'argent dans l'isolation en biomatériaux de son habitat ; convaincre que le rôle d'une famille n'est pas forcément d'élever quatre ou six enfants alors que notre territoire national est déjà surutilisé ; convaincre les notables locaux comme les usagers de ne pas créer une ligne grande vitesse ou un nouvel aéroport et se contenter des infrastructures existantes ou améliorées, même si cela se paie un peu en temps de transport et en prestige pour leur territoire ; convaincre d'abandonner les gains, pour les consommateurs que nous sommes, issus des différentiels de salaire avec des pays lointains moins développés, pour favoriser les productions locales ; convaincre enfin de consentir à payer de nouvelles taxes sur nos pratiques polluantes afin que la réorientation de nos pratiques soient effectives à terme.

Comment ce travail d'articulation entre les choix nationaux et les pratiques locales des consommateurs, des entreprises et des pouvoirs publics sur le terrain, comment ce travail d'explication qui nécessite des mobilisations locales, des démonstrations précises et lentes, un souci du détail pour tirer parti de chaque particularité, une empathie réelle pour les situations impossibles qui ne manqueront pas d'être générées, comment tout ceci pourrait-il être fait dans des circonscriptions encore agrandies alors que nous ne voyons déjà que fort peu nos députés et sénateurs ?

Réhabiliter la politique, redonner un rôle éminent à nos élites politiques, cela est nécessaire. Cela ne suffit pas. Il faut aussi que l'on accepte collectivement d'investir plus de temps à discuter des choix qui nous engagent. Rappelons-nous la leçon de la Grèce antique où les citoyens passaient du temps à débattre. Juste une suggestion, au moment de ces élections présidentielles françaises qui semblent si mal engagées après les primaires organisées par les deux camps habituellement dominants.

Nous avons aujourd'hui une élection à deux tours, précédées de primaires elles aussi à deux tours, et nous constatons que ces dernières ne sont pas la panacée imaginée. D'abord elles sont payantes, ce qui contrarie même symboliquement le principe d'un choix démocratique qui évacue en principe les questions d'argent. Surtout elles ne font pas automatiquement émerger le candidat le plus acceptable à un moment donné par la nation, mais celui qui semble épouser le mieux les intérêts de son camp, en prenant le risque d'hystériser les débats internes. Et, de par les délais entre les primaires et l'élection, elle offre une période de tous les dangers, où tout accident qui atteint un candidat investi par son camp pose un redoutable problème démocratique.

Pourquoi alors ne pas imaginer une élection présidentielle à quatre tours ? Cela peut paraître trop lourd, mais aujourd'hui un citoyen qui veut peser sur le choix de son camp peut être amené à voter quatre fois, et même six fois s'il choisit d'éliminer aussi un des candidats du camp d'en face.

Avec une élection présidentielle à quatre tours (2), le premier tour permet la présentation de tous les candidats et de leurs programmes ; le second tour retient les quatre arrivés en tête, le troisième tour les trois premiers, et le quatrième tour reste le moment du choix entre les deux derniers finalistes comme actuellement. Outre que ce système correspond à l'esprit de la Cinquième République en organisant la rencontre entre un homme et un peuple et en contenant le rôle des partis qui sont devenus avec les primaires des organisateurs d'élections, il a l'avantage de redonner au peuple la possibilité d'organiser lui-même les reports qu'il juge les plus pertinents et il contribue à faire émerger progressivement le candidat a priori le plus consensuel. Alors qu'avec notre système à deux tours seulement, nous risquons de choisir un finaliste porté par un courant politique profond moindre que le troisième candidat, victime potentielle d'un éparpillement des voix sur un autre candidat. Autrement dit, avec seulement deux tours, notre système actuel est trop brutal et donc peu performant. Le gagnant final, devenu Président, est bien mal loti : il peut n'avoir le soutien grosso modo que d'un français sur cinq (3) et n'a donc pas la légitimité et une assise suffisantes pour conduire le pays. C'est comme si nous organisions, au cœur même de nos institutions, le divorce entre le pays légal et le pays réel, pour reprendre une vieille expression. Il est temps, pour avoir un appareil de pilotage effectif de notre société, d'accepter un système plus complexe de détermination de nos dirigeants politiques, et aussi de prendre le temps du débat.

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1 : Le Canard Enchaîné, 1er mars 2017

2 : Il est possible de faire un parallèle avec les réseaux de neurones, technologie bien connue des spécialistes en intelligence artificielle et avec laquelle la comparaison en terme de pertinence des résultats entre les réseaux de neurones monocouches et les réseaux multicouches plaident pour ces derniers. Multiplier les couches comme multiplier les tours aux élections permet en principe d'obtenir des résultats décisionnels plus fins.

3 : Un Président peut très bien être sélectionné avec environ 20 % des voix au 1er tour, et élu au second tour par une volonté d'élimination de son concurrent, et non pas par adhésion aux choix politiques qu'il défend. L'exemple de 2002 est là pour nous rappeler que c'est possible.

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Politique
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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 19:04

La France, c'est devenu cet État qui recherche à tout prix la croissance pour résoudre un chômage devenu structurel, pour intégrer ses jeunes de banlieues, pour limiter les déficits de ses régimes de retraites, pour augmenter ses revenus, bref la croissance comme unique solution pour aller mieux. Et quand on parle croissance, c'est bien de la croissance du PIB, ce fameux produit qui enregistre tout ce qui est  l'objet d'une transaction monétaire. Pour la croissance, n'échangez surtout pas votre appartement avec des amis, ne faites pas de covoiturage avec votre collègue, ne réparez pas vous-même ce que vous êtes en capacité de faire, ne tondez pas votre pelouse, ne gardez pas votre voiture pendant 15 ans, mais dépensez, dépensez, empruntez s'il le faut pour vous offrir un week-end en TGV ou en avion loin de chez vous, pour partir en croisière dans ces navires grands comme des villes, pour disposer d'une voiture en leasing renouvelée régulièrement, pour acquérir le nouveau portable tellement mieux que votre vieux modèle de l'année dernière, … la liste est longue de ces envies pas si nécessaires. Mais c'est pour elles que notre État investit si bien dans les nouvelles liaisons LGV Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse inamortissables et si destructrices des biotopes locaux, ou dans un aéroport comme celui de Notre Dame des Landes, et favorise comme il peut la construction de Center Parcs comme à Roybon ou la couverture en mode 4G du territoire.

La France, un État qui joue dans ses grandes masses le jeu de la croissance la plus classique, bien éloignée d'une politique économique qui mettrait au cœur de ses préoccupations une problématique écologique de long terme, imposant une agriculture saine et biologique, et favorisant un habitat équilibré dans l'espace et construit ou rénové à partir d'éco-matériaux ; une politique économique qui s'appuierait aussi sur les liens sociaux plus que sur la seule dépense marchande ; une politique économique bâtie sur la notion de résilience plutôt que sur une logique à courte vue laissant des millions d'individus au bord de la route.

La France c'est le seul pays au monde qui ait tant misé depuis 1974 avec le plan Messmer (1) sur l'énergie nucléaire au détriment direct des énergies renouvelables et qui a pratiqué un mensonge d’État au moment de Tchernobyl en laissant croire que les nuages radioactifs s'étaient arrêtés à  nos frontières.

La France, c'est aussi cet État qui n'hésite pas à employer une violence extrême à l'égard des manifestants écologiques – faut-il rappeler (2) Creys-Malville ou le barrage de Sivens ? - comme à utiliser les procédures permises par la proclamation d'un état d'urgence pris dans la foulée d'attentats terroristes pour empêcher très concrètement des manifestations écologiques pacifiques au moment d'un grand rendez-vous célébré mondialement, et pour  réaliser aussi des perquisitions au domicile de militants 'verts' produisant des légumes bio et assimilés un temps à des terroristes.

La France, c'est encore cet État qui favorise fiscalement le diesel pour défendre des intérêts économiques précis au prix de la santé de sa propre population, puis qui après le scandale Volkswagen annonce officiellement par la voix de Ségolène Royal, Ministre de la République, une baisse de 1 centime d'euro sur l'essence, baisse  symbolisant un changement de cap très progressif en défaveur d'un diesel trop longtemps avantagé ; et qui benoîtement indique à peine deux mois plus tard une hausse des taxes de 2 centimes sur l'essence. On peut bien comprendre qu'il s'agit en fait d'une collision entre la contribution climat-énergie pour un montant de 3 centimes et ladite baisse, dans les faits, tout se passe comme si cet État ne savait plus faire de politique et perdait le sens des symboles, incapable de mettre en musique le moindre changement en faveur d'une pollution moindre.

Et pourtant la France, c'est aussi cet État qui a joué un rôle important à Rio en 1992, cet État qui a su prononcer par la voix de Jacques Chirac en 2002 au Sommet de la Terre à Johannesburg des paroles fortes qui retentissent encore : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

C'est encore et surtout cet État qui se souvient qu'il est un modèle historique de l’État-nation et qui sait mettre en œuvre comme nul autre son savoir-faire régalien et faire appel aux montages juridiques les plus sophistiqués pour inventer et défendre le principe d'un accord à la fois « universel, différencié et contraignant » selon les mots du Président François Hollande prononcés lors de son discours d'ouverture de la COP21 le 30 novembre 2015 ; État qui sait  utiliser au mieux toutes ses ressources politiques et diplomatiques pour réussir cette COP21, sachant marier l'efficacité de notre diplomatie à un volontarisme politique qui n'est pas feint.

Bien sûr il ne faut pas s'illusionner sur la capacité de cette grand-messe à obtenir les résultats que les scientifiques et les écologistes jugent nécessaires, et ce d'autant plus que les engagements prévus  s'appuient principalement sur des évolutions technologiques et une amélioration de l'efficience énergétique, et ne s'inscrivent en rien dans une logique de rupture pour aller vers une sobriété revendiquée de nos consommations. Faut-il aussi ajouter que la question démographique, un détail à presque 10 milliards près (soit le nombre projeté des humains en 2050), ne fait pas non plus partie des items de cette conférence ?

Néanmoins, outre son impact médiatique sur des opinions encore en partie à informer et à convaincre, cette COP21 devrait pouvoir limiter un peu la casse. Après tout c'est toujours bon à prendre, et on pourra alors remercier ce très vieil état-nation au bord de la faillite d'avoir su renouveler l'outil 'COP', ce cadre d'action mondial si insuffisant mais nécessaire.

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1 : sur ce sujet, « 1974 : le plan Messmer choisit l'option du tout nucléaire », Alternatives Economiques n° 69, sept 2014.

2 : voir notamment l’émission de Franc Culture ; Les pieds sur Terre du  6 octobre 2015 « De Creys Malville à Sivens  : Vital Michalon et Rémy Fraisse »

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Published by Jean Bruguier - dans Politique
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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 20:44

Écologie et politique : une proposition un peu étonnante.

A priori cela choque. Le vote est un droit, libre et gratuit, garanti par notre constitution. Et pourtant, depuis 4 ans, s'insinue petit à petit l'obligation pour les citoyens de payer pour faire valoir leur choix démocratique.

Et ce sont les écologistes qui ont frappé le plus fort. En effet 32 896 écologistes autour d'EELV et du MEI ont dû payer au printemps 2011 dix euros pour pouvoir départager Nicolas Hulot et Eva Joly. A côté, l'euro demandé par le Parti Socialiste à chaque tour de la primaire organisée à l'automne 2011 cassait les prix ; à se demander si la politique ne singe pas le secteur de la distribution, avec de grandes enseignes qui écrasent les prix. Et cela continue, puisque l'UMP (ou Les Républicains) prévoit en 2016 une primaire à deux euros le tour.

Bien sûr cela peut être présenté comme une histoire interne à chaque parti. Mais dans les faits la pratique généralisée des primaires transforme notre élection reine en élection à trois ou quatre tours.

Qui n'a vu que les primaires écolo de 2011 ont eu un impact important sur le résultat du vote vert en éliminant le candidat le plus médiatique, offrant une vision plus ouverte de l'écologie que sa concurrente plus chanceuse ?

De même on peut supposer que le fait de préférer François Hollande à Martine Aubry, en passant notamment des accords de désistement avec Arnaud Montebourg et Manuel Valls entre les deux tours de la primaire, n'a pas été sans effet ni sur le score final, ni sur la politique menée par la suite. Et tous les observateurs mesurent aujourd'hui les conséquences possibles d'une élimination de Nicolas Sarkozy ou d'Alain Juppé lors de la primaire qui va certainement les opposer. Mais désormais pour s'exprimer il faut payer !

Même si on est loin d'une barrière financière au vu des montants demandés et qu'il serait absurde de faire une comparaison avec le principe d'un vote réservé à une élite comme notre pays l'a connu au XIXème siècle avec le suffrage censitaire, il y a là une atteinte manifeste aux principes républicains.

Et cela ne s'arrête pas là. Les écologistes d'EELV viennent de proposer par la voix de François de Rugy de rendre le vote obligatoire sous peine d'amende. A leurs yeux pas une amende excessive (1), mais tout de même : 35 euros, et jusqu’à 150 euros en cas de récidive. Ce qui fait tout de même 185 euros à payer dans le cas d'une élection à deux tours. Et 600 euros (4 x 150 euros) pour un abstentionniste endurci les années d'élection présidentielle suivies par des élections législatives à deux tours, ça commence à faire cher pour celui qui considère comme une façon de s'exprimer le refus de participer à un système de sélection de nos dirigeants politiques qui n'a pas fait, c'est le moins qu'on puisse dire, ses preuves quant à la qualité des politiques menées, notamment au sujet des questions écologiques de long terme.

Payer pour participer aux choix des candidats admis à concourir aux élections, payer encore si l'on veut marquer sa défiance radicale à l'égard d'un système politique, étonnante conception pour des gens qui ont longtemps prétendu et prétendent encore renouveler et approfondir la démocratie.

Cela vaut la peine de rentrer dans le détail des motivations avancées par ces écologistes.

« J'en ai un peu assez qu'à chaque élection on se lamente, qu'on se mette à pleurer sur l'abstention et qu'on ne fasse rien » (2). Constatant la hausse constante de l'abstention, véritable thermomètre de la défiance populaire vis-à-vis d'un système politique, François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l'Assemblée nationale, propose donc de prendre le taureau par les cornes et de contraindre par la loi à voter. Si la méthode est potentiellement très efficace, elle soigne l'effet et non la cause, pire elle aggrave celle-ci car comme le dit l'ancien premier ministre François Fillon « ça consiste à dire aux Français qui sont dégoûtés de la politique : ''On se fout des raisons de ce dégoût mais on va vous obliger à voter quand même'' » (3). Avouons que cette façon de 'casser le thermomètre au lieu de soigner le malade' est un peu surprenante et même troublante pour des membres d'un mouvement pour lequel les notions d'écosystème et d'interactions sont essentielles. Si la volonté d'agir est à saluer, il y a là un simplisme qui effraie.

Autre argument avancé, la prise en compte du vote blanc depuis l'année dernière. Pour François de Rugy (4) « si l'on n'est pas content par l'offre politique des partis et des candidats qui se présentent, eh bien on a la possibilité de voter blanc. Et ce vote est décompté de façon précise ». La prise en compte du vote blanc est sans doute un progrès dans le traitement de l'expression dans une votation, mais ce vote ne permet pas d'afficher une position de critique radicale du système politique tel qu'il a été mis en place dans nos démocraties. Peut-être pouvons-nous nous rappeler la critique insistante de Tocqueville quant au risque de 'despotisme démocratique', nous souvenir aussi des paroles de Léo Ferré dans "Ils ont voté", et relire encore une fois L'illusion politique de Jacques Ellul, penseur bien connu des intellectuels écolos ?

Que des écologistes veuillent participer à l'exercice du pouvoir est légitime ; qu'ils essaient d'amender le fonctionnement démocratique de nos institutions est fort compréhensible ; que, s'il faut citer des noms car la politique cela s'incarne, Jean-Vincent Placé, Barbara Pompili ou François de Rugy pratiquent à un siècle d'écart le jeu d'un Alexandre Millerand, d'un Aristide Briand ou d'un René Viviani, c'est, au-delà de leurs carrières personnelles, une façon, un moyen de faire avancer les thèses écolos. Mais de grâce, au-delà des nécessaires compromis, que ces politiciens de l'écologie ne perdent pas en chemin la richesse de la pensée écologique et sa capacité à prendre en compte la complexité du monde !

_________________________________________________________________________________

(1) : « Compte-tenu du régime des contraventions français, il nous a semblé qu’une amende de deuxième classe – 35 euros pour une amende forfaitaire, jusqu’à 150 euros en cas de récidive - constituait une sanction équilibrée. Par ailleurs, dans la mesure où l’inscription sur les listes électorales est déjà obligatoire mais qu’aucune contravention n’est prévue pour ceux qui y dérogent, nous avons considéré nécessaire de sanctionner à niveau égal les non-inscrits et les non votants. »

Source : Proposition de loi n° 2661 visant à rendre obligatoire la participation au vote, présentée par Mesdames et Messieurs François de RUGY, Barbara POMPILI, Laurence ABEILLE, Brigitte ALLAIN, Éric ALAUZET, Isabelle ATTARD, Danielle AUROI, Denis BAUPIN, Michèle BONNETON, Christophe CAVARD, François-Michel LAMBERT, Véronique MASSONNEAU, Paul MOLAC et Eva SAS.

(2) : in Le Figaro, Les écologistes proposent de rendre le vote obligatoire, T.Q. Maupoil, 11.03.2015.

(3) : in Libération, Le vote obligatoire redonne de la voix, 28.04.2015

(4) : in Le Figaro, Les écologistes proposent de rendre le vote obligatoire, T.Q. Maupoil, 11.03.2015.

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 16:04

Qu'il faille réformer le millefeuille territorial, cet entrelacs de compétences partagées par tant de niveaux et de structures diverses, est devenu une évidence pour la plupart des acteurs, citoyens comme politiciens. Car, outre le coût bien réel des coordinations sur des dossiers intéressants 4 ou 5 administrations à la fois, cet éparpillement est propice à développer une culture de la non-responsabilité, fille de la dilution des décisions dans l'écheveau politico-administratif, culture génératrice de gaspillage, d'inefficacité technique et d'un affaiblissement du contrôle démocratique du fait de l'impossibilité pour les citoyens lambda d'identifier réellement qui fait quoi.

L'efficience de l'Etat français passe donc par sa réorganisation territoriale, c'est devenu aujourd'hui un lieu commun, une proposition d'évidence. Cela paraît même comme une obligation pour que la France survive dans la nouvelle économie-monde, si efficace et si concurrentielle que le surcoût de la puissance publique française semble devenu insupportable à nos acteurs économiques.

Surgit alors l'idée de constituer de grandes régions susceptibles de pouvoir se mesurer aux landers allemands d'un coup voués à notre admiration ; de supprimer l'échelon départemental ou à tout le moins de le vider de sa substance ; et de faire de même pour nos 36 000 communes en conférant aux intercommunautés la réalité de l'exercice local du pouvoir.

Et de voir, depuis l'annonce faite de la réforme territoriale par le premier ministre Manuel Valls, tout ce qui a une petite parcelle de pouvoir faire dans son coin des propositions de redécoupage : une passion pour le dessin des territoires envahit nos élus, un peu comme on l'avait connu sous la Révolution Française au moment de l'invention des départements. Avec souvent une façon de voir les choses de tellement haut qu'il est parfois facile d'oublier la réalité géographique, physique comme humaine, des territoires. Rappelons-nous le premier projet présenté dès la fin 1789 par le rapporteur Thouret s'inspirant des études du géographe du Roi, Robert De Heissen, consistant en un découpage au carré, avec des départements de 18 lieues sur 18, chacun divisé en 9 communes carrées, elles-mêmes divisées en 9 cantons pareillement carrés ... cette passion géométrique qui voulait ignorer les hommes et leur histoire comme la réalité physique du pays : plus de provinces, plus traces des anciennes communautés d'appartenance, plus de montagnes, plus de fleuves ni de rivières, aucun obstacle, juste un territoire lisse et plat avec des hommes interchangeables ... l'homme nouveau, unidimensionnel, n'était pas loin, et la Terreur non plus !

Bien sûr, nous n'en sommes pas là mais une réflexion intégrant la question écologique amène au moins une remarque et une demande.

Il y a dans les racines et les buts de cette réforme l'idée d'adapter la France au monde comme il va, et donc de tout faire pour que notre pays retrouve le chemin d'une croissance économique si désirée pour combattre le chômage. Les nouveaux territoires et leur articulation sont pensés in fine pour la croissance et pour elle seule. Mais peut-on penser l'organisation d'un territoire fort d'une histoire millénaire dans le seul but de résoudre un problème ponctuel d'ordre économique ? Difficile de ne pas trouver à cette réforme territoriale qui s'annonce, comme un certain manque de perception du temps long, ce temps qui tisse la vie entre une communauté d'hommes et de femmes et un bout de continent.

Oserai-je alors soumettre une demande qui ne soit pas d'ordre économique au beau milieu de ce tintamarre politique omnibulé par la question de la croissance ? Une demande qui consisterait juste à ne pas oublier que pour occuper et faire vivre écologiquement un territoire, il faut que les hommes et les femmes qui y vivent aient conscience d'une manière ou d'une autre d'appartenir à ce territoire et aient envie de s'y projeter. Sans ce sentiment, qui je le reconnais fait un petit pied de nez à la ballade de Brassens dédiée " à ceux qui sont nés quelque part ", j'avoue ne pas voir la question écologique capable d'échapper à une vision et un mode de gestion désespérément technocratique, tournant le dos à une démocratie vivante, lointain écho de la perception hors sol du géographe royal Robert de Heissen.

Le combat, qui fut gagné en 1789 contre le rapport Thouret et qui nous a évité des frontières à l'africaine, ces frontières tirées au cordeau et se moquant des territoires des tribus comme d'une guigne (ce que l'Afrique paie encore, notamment par des guerres locales sans fin), peut-il l'être aujourd'hui contre les technocrates et politiciens hors sol pour que nos territoires de demain soient propices à une prise en charge simple et démocratique de l'écologie par des habitants soucieux de leur environnement ?

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 18:44

Il n'est jamais facile de quitter les ors de la République et d'abandonner avec le pouvoir le sentiment de faire bouger les choses. C'est pourtant ce qu'a décidé Cécile Duflot, le véritable leader d'EELV.  

Ce repli hors des palais ministériels peut se comprendre. Fallait-il cautionner un nouveau gouvernement qui met en premier objectif la réduction des déficits financiers et la poursuite à tout prix de la croissance, ouvrant par là des doutes sur son refus à terme de l'exploration des gaz des schistes et sur sa volonté de réduire vraiment la part du nucléaire en France ? Fallait-il aussi accepter de travailler sous l'impulsion d'un premier ministre, ancien ministre de l'Intérieur qui appliqua avec une certaine rigueur les règles sur l'immigration, en opposition complète avec le généreux programme d'Europe Écologie les Verts qui met en avant l'ouverture au monde et la fluidité des hommes ? Fallait-il continuer de soutenir une présidence qui ne s'intéresse pas vraiment à la fiscalité écologique, comme l'a montré sa frilosité sinon sa pusillanimité dans l'affaire de l'écotaxe ?

Les militants écologistes d'EELV avaient déjà bien montré à Caen en novembre 2013 toutes leurs interrogations, tous leurs doutes, toutes leurs réticences à cette participation à l'exercice du pouvoir lors de leur dernier congrès.

Bref, si on peut entendre l'hésitation qui s'est fait jour, portée notamment par leurs parlementaires Barbara Pompili et François de Rugy, quant à profiter de l'offre de Manuel Valls d'un grand ministère de l'Ecologie (rappelant d'ailleurs le ministère dévolu en 2007 à Alain Juppé dans l'euphorie de l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, signataire du Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot), il est aussi aisé de comprendre que les valeurs et les choix portés par EELV ne seraient pas très à l'aise dans ce nouveau gouvernement dont l'efficacité revendiquée ne permettrait plus de masquer les divergences dont il avait été somme toute assez facile de s'accommoder dans le gouvernement plus tranquille et moins dynamique de Jean-Marc Ayrault.

Et puis, quel intérêt politique de s'associer à un gouvernement qui va devoir prendre des mesures impopulaires, en s'attaquant notamment à une part de l'Etat-providence, sans même avoir une perspective d'amélioration concrète avant la fin du mandat présidentiel de François Hollande ?

La sortie du gouvernement dans ces conditions peut donc apparaître, même si ce refus de participer peut aussi être lu par certains (1) comme un choix de confort fait au détriment de la défense de l'écologie et heurter une partie significative de l'électorat écologiste, à la fois comme le choix le plus en phase avec la culture politique des militants écologistes d'EELV et comme le choix le plus rationnel quant au strict plan de l'intérêt du parti.

Sortie du gouvernement d'autant plus intéressante que se dessine une autre configuration gagnante.

Comme dans la capitale des Alpes où Eric Piolle, militant EELV mais aussi ancien de la FIDL (2), participant au Réseau Éducation sans Frontière et proche de Pierre Larrouturou, le récent fondateur de Nouvelle Donne, a gagné la mairie contre le Parti Socialiste, en s'associant avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il se devine ici, que ce soit à travers le profil personnel d'Eric Piolle ou les accords passés avec la gauche de la gauche, les contours d'une nébuleuse qui peut trouver, dans les moments difficiles qui s'annoncent, une dynamique particulière basée sur une alliance entre les bourgeois-bohèmes urbains très sensibles aux questions écologiques et tous ceux qui ont un intérêt au maintien sans faille de l'Etat-providence historique, gravitant autour du secteur public ou dépendant directement ou indirectement de ses aides. Alliance qui peut trouver son fonds de sauce politique dans la défense de l’Éducation, une aide significative aux banlieues comme à l'accueil des immigrés, une politique administrée du logement clairement en faveur des locataires, et le soutien effectif et volontariste - via des mécanismes plus ou moins subtils de financement basés sur l'endettement ou la création monétaire comme ceux décrits dans le programme de Nouvelle Donne ou dans les propositions de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme (3) - à la transition écologique (énergies renouvelables, isolation thermique, etc.), pourvoyeuse de bien de nouveaux emplois.

Cette nouvelle configuration, on peut l'appeler la tentation de Grenoble.

Elle a l'immense avantage, d'abord, de bien correspondre aux valeurs dominantes de l'écologie politique, qui en France s'est historiquement construite dans la foulée de Mai 68, et toujours à gauche de la gauche.

Elle se situe à Grenoble, ville bien connue depuis Hubert Dubedout comme lieu d'expérimentation politique ; après tout, le symbole n'est pas rien dans la culture politique française et résonne encore comme l'aube d'un renouveau de la gauche dans la France gaulliste.

Cette tentation de Grenoble a aussi et surtout pour elle la capacité à articuler un projet politique de défense de l'Etat-providence jusqu'à ses recoins les plus archaïques, avec la prise en compte novatrice, et qui paraît si nécessaire à beaucoup d'entre nous, de la transition écologique, offrant par là un débouché politique cohérent à tous ceux qui se détournent de l'expérience socialiste dans le cadre d'une économie libérale mondialisé menée par François Hollande depuis mai 2012.

Cette nouvelle configuration, c'est le pari politique de Cécile Duflot, ce qu'elle appelle « la social-écologie » (4), et ce n'est surtout pas la simple manifestation d'un prurit gauchiste comme certains voudraient le croire. Si sa viabilité politique ne fait guère de doute, il reste toutefois à s'interroger sur la viabilité réelle de ce programme (5), et si ce dernier n'est pas en train d'amener l'écologie politique dans une impasse historique, en jouant plus sur notre croyance enracinée dans un volontarisme politique capable de passer outre aux contraintes du réel que sur la nécessité d'aborder de front les problèmes qui se posent au pays en exposant au peuple le plus clairement possible les avantages et les inconvénients d'un virage écologique.

Face au choix opéré par Cécile Duflot de ré-légitimer et de renouveler le social-étatisme français par l'écologie, il pourrait paraître utile de commencer à tracer une autre voie pour l'écologie. Une voie qui refuserait les montages technocratiques seulement construits pour masquer les impacts inévitables que produirait une économie enfin durable ; une voie qui saurait jouer de tous les leviers possibles, de la décroissance acceptée de la consommation matérielle à une diminution choisie et contrôlée de notre population, tout en préservant les acquis d'une économie sociale de marché ; une voie capable d'entraîner les citoyens à déconstruire cette société urbano-industrielle basée sur la frustration et débouchant sur la pollution, la violence et le vide ; une voie basée sur l'adhésion consciente des efforts à fournir, et de l'abandon des facilités que cela signifie. Un chemin moins aisé à proposer, mais peut-être le plus prometteur à terme.

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1 : Remaniement : le jour où les Verts ont renoncé à l'écologie, Marie-Sandrine Sgherri, in Le Point, le 02/04/2014. Voir aussi l'analyse de Daniel Boy du Centre de Recherches Politiques de Sciences-Po in  l'Express, le 03/04/2014.

2 : La FIDL, en toutes lettres la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne, est une organisation lycéenne française à but syndical, fondée en 1987.

3 : Marion Cohen et Alain Grandjean ont été en mars 2011 les rédacteurs d'un document intitulé Financer l'avenir sans creuser la dette, document de travail d'un séminaire de réflexion qui s'est tenu le 30 mars 2011. Le cœur du programme repose sur une politique de création monétaire au niveau de la Banque Centrale Européenne dont les auteurs finissent par reconnaître qu'elle 'conduit à un déficit public' (cf p.15 dudit document in encadré de bas de page). Par égard pour les auteurs et les nombreux contributeurs de cette note qui ont travaillé plus d'un an pour l'élaborer, on évitera de s'appesantir sur la contradiction entre le titre du document et ce qu'il implique : ne pas creuser la dette et accroître le déficit. On retrouve ici le recours à une complexe logique d'ingénierie monétaire utilisée pour éviter de dire clairement aux citoyens des pays européens que la transition écologique repose sur des arbitrages difficiles qui supposent une réorientation concrète de leurs dépenses et in fine une baisse de leur niveau de vie actuel au sens matériel. Juste une question : peut-on imaginer programme plus technocratique, évitant soigneusement de poser démocratiquement la question du virage écologique et des abandons volontaires qu'il suppose ?

4 : «Choisir la social-écologie, cela veut dire ne pas seulement préserver un modèle obsolète, mais préparer un avenir intense en emplois, où l'on produit et consomme différemment», explique l'ancienne ministre Cécile Duflot in Interview à Libération le 04.04.2014.

5 : Voir à ce sujet notre analyse sur le programme de Nouvelle Donne, programme qui peut être pris comme un élément important de cette nouvelle configuration et dont on voit la proximité avec les travaux menés par Stéphanie Roy, Nicolas Bouleau, Jean-Luc Gréau et alii, dans le cadre de la Fondation Nicolas Hulot (voir note précitée, p.2).

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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 17:44

Un nouveau parti politique, Nouvelle Donne, clairement ancré à gauche, qui place au cœur de ses références le New Deal de Roosevelt jusqu’à en reprendre les initiales, qui parle d'une nouvelle donne démocratique, qui veut « changer le fonctionnement de nos institutions (pour) que nous, citoyens, nous reprenions la main », quoi de plus normal !

D'entrée de jeu, il est précisé dans le document intitulé 'Nos 20 propositions' que « le seul pays d’Europe dont les institutions ressemblent aux nôtres est la Roumanie : après la chute de Ceausescu, le Conseil de l’Europe a conseillé aux élites roumaines de s’inspirer des institutions françaises pour rédiger leur nouvelle Constitution au prétexte qu'après 20 ans de dictature, certains pensaient qu’un passage direct à la démocratie était trop risqué… »  

 

Que comprendre de cette appréciation ?

Que la Roumanie, qui commence une transition démocratique cahotante après le renversement de Nicolae Ceausescu le 22 décembre 1989, ne serait en dictature que depuis 1969 ? Oublié alors le coup d’État communiste du 6 mars 1945 ; oublié le « communisme d'épuration » qui, de 1945 à 1953, persécute des centaines de milliers de paysans rétifs à la collectivisation des terres et aux réquisitions, comme aussi les intellectuels ; passé par pertes et profits le « national-communisme » officiellement indépendant de l'URSS à l'extérieur, mais strictement totalitaire à l'intérieur, qui se met en place dès 1965 à la mort de Gheorghiu-Dej  le prédécesseur de Ceausescu. Et un début de soupçon ne peut être tu au sujet de ces oublis terribles quand il nous souvient de la longue connivence d'une grande partie de la gauche française avec l'aventure totalitaire communiste.  

Que comprendre encore quand il est écrit que les institutions françaises sont bien adaptées pour un pays qui veut éviter un passage direct à la démocratie, si ce n'est que la France n'est pas une vraie démocratie ou n'a fait que la moitié du chemin avec ses institutions ?  

En quatre lignes, réussir à dire que la Roumanie sous le joug communiste n'était pas une dictature, et que  la France d'aujourd'hui n'est pas réellement une démocratie, ça s'appelle poser le débat d'une façon bien étrange.  

 

Et concrètement, qu'est-il proposé dans ce court texte ?

En fait il est surtout indiqué ce que Nouvelle Donne ne veut plus : « Il est temps d’en finir avec cette monarchie constitutionnelle qui ne dit pas son nom. Ce Parlement aux ordres, ce premier ministre doublon ». Se dessine l'idée d'une république parlementaire (« une responsabilité accrue de l’Assemblée »), avec des députés (et des sénateurs ?) sans mandats locaux et priés de ne pas s'incruster dans une carrière (1), le tout rythmé par des propositions de lois d'initiative citoyenne aisément déclenchables (2) et par des référendums du même type, et couronné par un Président de la République sans trop de pouvoir (« en finir avec cette monarchie constitutionnelle »). Cela ne vous rappelle rien ? Tout cela correspond assez à une architecture type IIIème ou IVème République, animée par des élus politiques provisoires, mâtinée d'initiatives citoyennes, comme en écho aux débats sur la démocratie participative. Difficile d'en dire plus au sujet de cette 'nouvelle donne démocratique'. Toujours peut-on encore inférer du refus d'une monarchie constitutionnelle que le Président de la République ne serait plus élu directement par le Peuple.  

Même s'il n'est pas précisé le mode d'élection des députés (proportionnelle ? scrutin majoritaire à deux tours ? autre ?) (3), une telle configuration ne peut que laisser entendre que les partis politiques et leur appareil auront la part belle dans cette république, avec des élus n'ayant pas le temps et la surface électorale nécessaires pour s'imposer durablement, et avec un exécutif faible à la fois dépendant de l'Assemblée et soumis aux embardées que provoqueront des référendums qu'il ne pourra contrôler.  

Sans trop s'appesantir sur les travaux de Robert Michels (4) quant aux partis politiques et à leur fonctionnement, on peut toutefois être légitimement inquiet de la qualité de la représentation démocratique ainsi obtenue comme de la participation effective de manière directe ou indirecte des citoyens aux décisions : n'y a-t-il pas là le risque que « le pouvoir (soit) confisqué par une petite oligarchie », aboutissant ainsi, par une ruse dont l'histoire est familière, à provoquer ce que l'on prétend combattre (5) ? On ne peut que noter, là encore, une étrange similitude entre ce projet qui mettrait les partis politiques au centre de l'édifice institutionnel, et le projet politique soviétique où le parti dominait l'Etat, même si dans ce dernier cas il s'agissait d'un parti unique. Serait-on en présence d'une réminiscence partielle provenant du long compagnonnage de la majeure partie de la gauche intellectuelle française avec l'aventure bolchevique ?  

 

Qu'en dire de plus sinon que ce projet institutionnel est la figure inversée de notre actuelle organisation politique, conçue en réponse à la malheureuse expérience de mai-juin-juillet 1940 où la conjonction d'un exécutif faible et d'événements dramatiques a abouti à ce que l'Assemblée qui donna vie au Front populaire remit les pleins pouvoirs à Pétain, tordant le cou à la République. Une leçon d'histoire peut-être aussi oubliée que la dictature communiste en Roumanie à la fin de la guerre ...

_____________________________________________________________ 

1 : Est prévu « un vrai statut de l’élu pour que les mots "carrière" et "politique" ne soient plus accolés et faciliter le retour à la "vie normale" à la fin du 2ème ou du 3ème mandat ». Source : le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'),  p 5/8.  

2 : « Tout texte ayant recueilli 300.000 signatures et conforme à la Déclaration européenne des Droits de l'Homme, doit être débattu par le Parlement au même titre qu’un projet de loi venant du gouvernement ». Source : Le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'), p 5/8.  

3 : Le mode d'élection des députés n'est pas un choix technique. Avec le scrutin majoritaire à deux tours que nous connaissons actuellement, un député est élu nommément par les électeurs de la circonscription où il s'est présenté, et des liens directs sont tissés entre l'élu et ses électeurs ; à tel point qu'il est assez fréquent qu'un député qui n'obtient pas aux élections suivantes l'investiture de son parti soit en mesure de se représenter et de l'emporter. Rien de tel avec le recours à la proportionnelle, où le plus important pour être élu est d'être placé en tête de liste par son parti et non de convaincre les électeurs : dans ce cadre les hommes politiques dépendent uniquement des décisions prises par l'appareil de leur parti. C'est cette règle qui est par exemple appliquée au moment des élections européennes. Il est aisé de voir que le pouvoir du parti est variable selon le mode de scrutin retenu.  

4 : L'œuvre principale de Robert Michels, publiée en allemand en 1911, s'intitule : Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Pour la traduction française, parue en 1914 sous le titre 'Les Partis politiques', l'auteur a choisi ce sous-titre significatif : « Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties ».  

5 : Nouvelle Donne écrit en préambule de sa réflexion sur la démocratie : « Les citoyens ont de plus en plus le sentiment que le pouvoir est confisqué par une petite oligarchie : Il est urgent que nous, citoyens, nous reprenions la main. Pour cela, il faut créer une force politique nouvelle et changer le fonctionnement de nos institutions. » Source : le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'), p 5/8.

Sur ce sujet et sur ce site, voir également cet article intitulé 'Nouvelle Donne et Vieux Machin'.    

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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 11:04

Un vent un peu frais qui se met à souffler dans le monde endormi des partis … c'est le pari de Nouvelle Donne qui part d'un constat concret sur la crise et le retour impossible de la croissance des '30 glorieuses' pour proposer de changer notre façon de penser et d'agir. Comment ne pas entendre un mouvement citoyen qui refuse d'attendre la croissance comme sœur Anne, place le chômage au cœur de sa réflexion, propose des solutions concrètes pour aujourd'hui et intègre l'environnement dans sa démarche ? Difficile même de ne pas refréner une envie d'adhésion quand toute cette démonstration est placée sous les auspices protectrices du bon sens, en énonçant que « ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique, ce n’est pas en mettant quelques rustines à un système qui s’effondre qu’on va construire une nouvelle société… pour sortir de la crise, il faut provoquer une vraie métamorphose. »

 

Maintenant, regardons le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions').

La dénonciation de la croyance en la croissance et du refus de nos élites de voir la réalité, à savoir un contexte de croissance très faible, est clairement posée par Nouvelle Donne, et ne peut qu'être approuvée par tous ceux qui pensent que nous sommes arrivés au bout d'un modèle de société. Toutefois il y a plus à débattre sur l'origine de la crise ; selon Nouvelle Donne 'la crise vient d’un partage de plus en plus inégal des richesses', reprenant en cela l'antienne bien rodée de la gauche de la gauche. Mais est-ce si sûr ? Pour beaucoup d'économistes, la crise d'un pays comme la France provient d'une redistribution des cartes qui permet, dans une économie mondialisée, à des pays ayant des coûts de production inférieurs, souvent construits sur une politique de bas salaires, d'écouler sur nos marchés des productions autrefois élaborées chez nous. N'en déplaise à certains, nous ne sommes plus au temps colonial, où l'Occident pouvait imposer manu militari ses productions de tissus à des pays comme l'Inde et les maintenir ainsi dans la pauvreté. Et il n'y a pas que la mondialisation libérale pour expliquer la crise que nous vivons. Il y a le renchérissement des matières premières qui pèse sur les coûts et le pouvoir d'achat, et est bien une conséquence directe d'un effet de rareté qui se fait jour, effet de rareté généré par un mode de production et de consommation non approprié aux ressources minérales et biologiques de notre planète. Sans compter les rendements décroissants constatés dans l'agriculture après un demi-siècle d'exploitation sans mesure de nos terres cultivables ; et on pourrait en dire autant pour la pêche. Il y a encore la généralisation d'un mode de vie urbain, qui plus est dans des environnements pollués, générant des dépendances diverses, une demande marchande et sociale accrue, une augmentation des frais de santé ; tout ceci suppose, en plus de frustrations souvent vécues durement et parfois à l'origine de violences, des dépenses de plus en plus importantes prises en charge en partie par notre Etat-providence, et provoque des déficits qui alimentent à leur tour la crise. Bref la crise que nous vivons est plurifactorielle et complexe avec des facteurs qui interagissent entre eux, et il semble bien réducteur de penser, à l'instar de Nouvelle Donne, que « la cause fondamentale de la crise vient de la forte baisse de la part des salaires dans le PIB », en un mot qu'elle soit simplement la conséquence d'une mauvaise répartition.

 

Que propose alors Nouvelle Donne pour sortir de la crise ?

Dans son chapitre intitulé 'une nouvelle donne économique', ND centre son propos sur l’équilibre des finances publiques et la non-efficacité « d’augmenter les impôts de l’ensemble des citoyens qui gagnent trop peu » pour y arriver. La solution viendrait alors :

- d'une augmentation de l'imposition des entreprises au niveau européen ; avec un gain pour la France de 21 milliards d'euros, correspondant à ce qu’elle "donne" chaque année au budget européen.

- du refinancement des dettes publiques des états européens à un taux quasi-nul, c’est-à-dire en rendant la dette accumulée 'gratuite' tant qu'elle n'est pas remboursée,

- de l'empêchement des entreprises ayant des liens avec les paradis fiscaux de soumissionner aux marchés publics,

- de la participation accrue des classes moyennes et aisées au financement de l'Etat-providence.

Concrètement, il s'agit juste de faire payer par les entreprises et les classes moyennes et aisées le comblement des déficits publics tout en opérant un coup de passe-passe en ingénierie financière pour oublier la dette. Rien donc sur la nécessité de renouveler l'Etat-providence en le rendant plus efficace, rien sur les mesures à prendre pour résorber ou réduire les appels croissants à la solidarité par des pans entiers de la population en leur donnant les outils d'une résilience nécessaire, rien sur la transformation de nos modes de production-consommation, juste une politique fiscale favorable aux plus pauvres. Rien en définitive que de très classique pour un mouvement qui promeut « une nouvelle façon de penser le progrès social ».

 

Après 'la nouvelle donne économique', la nouvelle donne pour l'emploi.

Il s'agit ici et en premier lieu de « stopper l’hémorragie des licenciements secs comme unique réponse aux difficultés d'une entreprise » en préservant la communauté des salariés moyennant un partage du temps de travail et un quasi maintien -  95 % - du salaire (1). A noter que lorsqu'une entreprise est en difficulté, ce peut être une branche particulière de son activité qui pose problème, et le réemploi des salariés impactés dans le reste du groupe n'est pas aussi évident que ND le suppose. En clair, il y a dans l'idée d'un partage possible du travail entre tous, une vision simpliste de la communauté entrepreneuriale qui ne correspond que rarement à la réalité. En outre, comment une entreprise en difficulté pourra-t-elle payer des salariés travaillant à temps partiel comme s'ils travaillaient à temps plein ? Cette solution n'est adaptée qu'à des grands groupes ayant des ressources en réserve et/ou suppose une prise en charge financière par la puissance publique, source à nouveau de dettes ou d'impôts à venir. Même effet d'ailleurs quant à « la sécurisation des chômeurs et précaires en maintenant 90 % du revenu des salariés tombés au chômage, mais aussi des artisans et des patrons de PME, pendant 4 ans. » Quel coût pour l'assurance chômage !

ND propose aussi de « lutter contre les délocalisations en refusant le dumping social intra-européen et de négocier un traité de convergence sociale ». Mais est-il réaliste d'imaginer un SMIC roumain ou bulgare au niveau du français, même à moyen terme ? Cela ne signifierait-il pas la condamnation économique de régions européennes entières incapables de supporter un tel choc ? Peut-on imaginer de sauver nos emplois au détriment de nos voisins européens qui ont déjà payé si cher l'aventure communiste, en leur imposant des charges qu'ils ne seront pas en mesure d'absorber ?

Autre suggestion, « investir dans une vraie politique du logement en utilisant les 34 milliards du Fonds de réserve des Retraites » pour viser la construction de 800 000 logements et ainsi faire baisser, par le mécanisme de l'offre et de la demande, les loyers de 280 euros/mois. Ce qui donnerait du pouvoir d'achat aux ménages et « pourrait créer 150 ou 200.000 emplois dans les deux ans ». De même, « l'investissement massif dans les économies d’énergie, en particulier dans l’isolation de nos domiciles ... pourrait économiser en moyenne 1.000 euros par an et par ménage (et) créer 200.000 emplois en France». Avec un financement par la BCE, après négociation d'un Pacte Européen. Tout cela est bel et bon et s'inscrit dans ce que nous avons coutume d'appeler la transition écologique. Mais il ne nous faut pas oublier que cette opération repose sur un financement public européen (2) dont l'Union Européenne n'a pas aujourd'hui le moindre euro. Après tout qu'importe si cela peut être rentabilisé et donc solvabilisé par de futures économies d'énergie … et c'est là que le bât blesse : la rentabilité financière de l'isolation thermique de nos locaux est très faible ; même en intégrant une hausse sensible du coût de l'énergie, l'amortissement est souvent supérieur à 35 ans et les gains se révèlent tout juste capables de financer les intérêts d'emprunt (3). Et difficile de compter, pour accompagner cette transition écologique, sur la capacité d'investissement des propriétaires-bailleurs si, en application du point précédent, les loyers ont baissé (de 280 euros/mois pour 70 m2) et les revenus des bailleurs avec.

Dernier point avancé par ND, « un nouveau partage du temps de travail …pour que tout le monde ait une activité et un revenu décent », et référence est faite au travaux de Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton, pour qui « l’administration Obama doit faire une réforme fiscale pour baisser le temps de travail sans baisser les salaires ». L'idée est séduisante, mais revient dans les faits à augmenter le coût horaire du travail, pour les entreprises comme pour le secteur public, si les salaires sont maintenus.

 

Quelle France dessinent alors ces propositions sociales et économiques ?

Une France avec un État et des collectivités territoriales sans grand changement mais moins pauvres avec un coût de la dette ramené à presque rien, des entreprises qui ne licencieraient presque plus, des chômeurs bien indemnisés et même en voie de disparition grâce à la fois aux 400 000 emplois dans la construction-rénovation et au partage du travail, des salariés travaillant moins, des familles habitant des logements bien isolés et non sujettes à la précarité énergétique, des locataires heureux avec des loyers moins chers et du pouvoir d'achat en plus, et beaucoup moins d'impôts pour tous les 'petits'.

Il faudrait être fou pour refuser ce monde-là !

Regardons toutefois, avant d'être emporté par trop d'enthousiasme, les mécanismes qui sous-tendent les choix précités et leurs effets probables.

 

Tout ceci implique :

- pour les entreprises des charges et des contraintes augmentées : hausse du salaire horaire du fait de la réduction du temps de travail, hausse des impôts sur les bénéfices de 21 milliards, hausse des charges pour financer des indemnités de chômage plus généreuses, quasi-interdiction de licencier en cas de difficultés économiques) ; c'est-à-dire l'exacte contre-pied de ce qui est admis aujourd'hui par une majorité d'acteurs, à savoir la restauration de la compétitivité de nos entreprises.

- pour les ménages moyens et aisés des hausses d'impôt significatives, via une progressivité augmentée, pour contrebalancer en partie la diminution des prélèvements des petits revenus et pour rembourser les nouveaux engagements ; et pour ceux qui ont investi dans le logement de leurs compatriotes, ils pourront aussi être affectés par une baisse de rendement des rapports locatifs, pouvant  aller jusqu'à les mettre financièrement en danger en les rendant incapables de rembourser les prêts souscrits. Il n'est pas non plus interdit de penser que la baisse drastique des taux envisagée pour refinancer les dettes publiques anciennes ne sera pas sans influence sur les rendements des contrats d'assurance-vie largement investis en obligations d’État.

En résumé, des entreprises encore moins compétitives, les ménages constituant le socle de notre société encore plus sollicités par l'impôt et voyant leurs marges financières réduites, un secteur immobilier déstabilisé par une déflation brutale, le tout associé à une sollicitation toujours plus grande de la Banque Centrale Européenne pour financer à milliard la réduction des intérêts des dettes publiques et un 'grand Plan européen Énergie Climat Pouvoir d’achat'. Faut-il ajouter que ce programme prévoit aussi des évolutions européennes que nous n'avons aucune chance de faire accepter à nos partenaires ?

 

Qui peut croire à la viabilité d'un tel programme ?

Celui-ci mélange habilement l'oubli des contraintes pesant sur les entreprises dans le cadre d'un marché concurrentiel, et la pratique de l'endettement rappelant les politiques monétaires keynésiennes tout en raisonnant dans le contexte d'une croissance zéro ou approchant. A voir de tels raisonnements oublieux du réel, reprenant in fine certaines des thèses abracadabrantesques de la gauche de la gauche mâtinées d'un soupçon d'écologie et d'économie, promouvant des fuites en avant à terme désastreuses pour jouer sur une facilité immédiate, n'hésitant pas à citer Théodore Monod (4) pour mieux le détourner, il y a de quoi être comme 'un mouton enragé'. Qu'est-il proposé via les emprunts et les manipulations monétaires autour de la Banque Centrale Européenne (BCE), via une fiscalité concrètement impossible, via une vision simpliste de la vie économique, sinon « des complicités faciles, des démissions, des esclavages » à terme ?

 

A ce stade il faut revenir sur l'équation que prétend résoudre Nouvelle Donne dont l'inspiration est le New Deal de Roosevelt et non un bréviaire trotskiste. Pour ND il faut acter que nous sommes entrés dans une période de croissance très faible, que celle-ci génère et va générer un chômage de plus en plus important et un appauvrissement des plus faibles jusqu'à porter les tensions sociales à un point de rupture. La réponse politique que Nouvelle Donne propose consiste en 4 points principaux :

- un allègement des charges sur les petits revenus,

- une politique de containment des licenciements en forçant les entreprises à préserver la communauté salariale, accompagnée d'une politique de partage du travail,

- une politique de relance par des travaux à but écologique financés par la création monétaire,

- la suppression du coût de la dette publique en ramenant les intérêts dus à presque zéro.

Or, cela a été dit plus haut, ce programme n'est pas supportable dans une économie de marché ouverte sur le monde, et son application, avec entre autres une paupérisation des classes moyennes, une paralysie des entreprises et une fuite en avant par la dette, nous ferait rencontrer très vite un autre point de rupture, si tant est que le reste du monde accepterait les tours de passe-passe financiers prévus.

 

En résumé, l'essence du programme de Nouvelle Donne, c'est de prolonger la croyance en la possible continuation de notre monde actuel, en prenant les mesures nécessaires de telle sorte que l'absence de croissance économique ne rende pas ledit monde insupportable aux petits et aux laissés pour compte de notre société. Et ce n'est pas sa coloration écologique caractérisée à la fois par le constat d'une croissance envolée et par une politique de grands travaux d'isolation thermique qui en font le programme nouveau, avec changement de paradigme à la clé, capable de nous sortir de la crise dans laquelle nous sommes.

 

Pour reprendre les mots de Théodore Monod, il n'y a pas de refus, il n'y a pas de ruptures avec Nouvelle Donne. Mais est-ce si surprenant de la part d'un mouvement qui d'entrée de jeu s'est enfermé dans une vision unidimensionnelle, orientée sur le partage des richesses, des causes de la crise (5), évitant soigneusement de s'interroger sur notre mode d'habiter, sur notre démographie, sur nos manières collectives de consommer et de produire, sur cette civilisation urbano-industrielle qui organise la dépendance de tous pour tout, sur nos rapports à la technique et au vivant, sur l'intérêt qu'il y aurait à promouvoir une vita povera (6), sur nos façons bien à nous de vivre et d'être au monde ?

 

Et nous commençons à toucher là ce qui est inquiétant. Comment un mouvement comme Nouvelle Donne dont les raisonnements de fond sont aussi pauvres, avec des schémas dont le simplisme égale l'incohérence, et qui de facto ignore superbement tout ce que la pensée écologique a pu produire depuis un demi-siècle de réflexions sur la subtilité des choses et de mises à distance critique d'un monde qui dévore la planète, comment un tel mouvement peut-il recevoir la caution de penseurs qui ont construit leurs travaux sur la complexité de la complexité ? Il faut que la crise soit profonde, jusqu'à troubler à ce point les esprits. Comme si le sol se dérobait sous nos pas. J'avance que ces troubles-là m'inquiètent plus que le film sans cesse repassé de la renaissance de 'la bête immonde'. Tout devient possible, même le pire.

 

Post Scriptum : il peut être tentant de reprocher à cet article de fonder ses critiques sur un manifeste élaboré dans le bouillonnement de l'accouchement de Nouvelle Donne, et de profiter ainsi des failles inévitables d'un document établi à la hâte, dans le bruit et la fureur ; je m'inscris en faux contre cette éventuelle défense, pensant bien au contraire que c'est dans ces moments-là qu'un mouvement se dévoile, avant d'avoir revêtu carapace et langue de bois.

___________________________________________________________________________ 

1 : La phrase exacte est : « quand une entreprise est en difficulté, garder l’ensemble des salariés en baissant le temps de travail et en maintenant 95 % du salaire. » Source Nouvelle Donne – Nos 20 propositions, p 3/8. Cette position, intéressante pour les salariés évidemment, a toutefois un inconvénient ; elle tend à supposer que les difficultés sont passagères : une panne ponctuelle, un trou d'air. Mais que faire quand l'entreprise intervient sur un secteur définitivement en déclin ? Cette position laisse entendre que l'entreprise sera capable de se régénérer en changeant de métier pour conquérir de nouveaux marchés tout en gardant l'intégralité de son personnel. Malheureusement l'expérience montre que cette solution n'est qu'exceptionnelle et que dans la majorité des cas, c'est le principe schumpétérien de la destruction créatrice qui s'applique, avec tous les dégâts qu'on connaît.

2 : « Pour sauver les banques, la BCE a mis 1.000 milliards sur la table. Pourquoi ne pas en faire autant pour sauver le climat et faire baisser nos factures de chauffage ? » Source Nouvelle Donne – Nos 20 propositions, p 4/8. Il est significatif que Nouvelle Donne reprenne le vocabulaire de la gauche de la gauche en évoquant le sauvetage des banques, alors qu'il s'agissait en fait de sauver notre monnaie commune pour éviter une catastrophe économique majeure qui nous aurait tous affecté.

3 : Voir sur ce même site : La révolution thermique de l’habitat, entre évidence et impossibilité. 

4 : « La civilisation, la vraie, se construit non sur des complicités faciles, des démissions, des esclavages mais sur des refus, des ruptures »  Théodore Monod. Source Nouvelle Donne – Nos 20 propositions, p 8/8.

5 : « Dire la vérité, c’est affirmer clairement que la crise vient d’un partage de plus en plus inégal des richesses ». Cette phrase s'inscrit bien dans le droit fil des avatars de la pensée marxiste, faisant de la captation de la plus-value le thème majeur.  

6 : " Vita Povera, l'expression a été construite en parallèle à celle d'Arte Povera ; ainsi la pauvreté n'est pas incompatible avec la beauté, l'énergie, la joie de vivre. Ce concept de Vita povera veut donner toute sa place à une vie moins matérialiste et plus harmonieuse, pleine de viridité, tournant le dos à l'exploitation de l'homme par l'homme, laissant libres des espaces sauvages où la vie des plantes et des animaux se régulerait sans nous et s'épanouirait pour que tous sur Terre aient leur place, et nos rêves aussi. Il est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ; il insiste plus sur l'idée de pauvreté afin de marquer notre défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de maquer l'importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir." Source : Moins Nombreux, Plus heureux, Ouvrage collectif préfacé par Yves Cochet et coordonné par Michel Sourrouille, art. Penser la dénatalité, un exercice difficile, Jean-Christophe Vignal, p.175, Editions Sang de la Terre, quatrième trimestre 2013, à paraître.

Sur Nouvelle Donne et sur ce site voir également cet article qui évoque et critique les propositions institutionnelles avancées par ND.

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Published by Jean Bruguier - dans Politique
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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 15:24

Interrogation latente, remise au goût du jour à chaque élection, cette question nous laissera éternellement sur notre faim. La gauche et la droite ne constituent pas des objets matériels implicitement définis, ce sont des concepts construits. Chacun étant libre de les appréhender, de les définir, on pourrait presque dire de les " ressentir " comme il l’entend, la réponse ne peut engendrer l’unanimité. Cet empêchement intrinsèque n’interdit pas de se pencher sur ces affaires d’étiquette et d’en souligner quelques particularités.  

L’une des difficultés résulte de ce que la distinction entre droite et gauche ne se cristallise pas sur un axe unique mais peut se décliner autour de plusieurs lignes, parfois sans rapport simple les unes avec les autres. L’économie, l’histoire, la politique, constituent autant de domaines sur lesquels peuvent être indépendamment définies ces deux notions.

 

Sur le plan économique d’abord. On peut admettre que l’idéologie de droite regroupe les points de vue souhaitant donner l’essentiel de l’initiative aux agents individuels. Elle fait sienne l’idée que la meilleure façon de subvenir aux besoins des hommes est de laisser faire les forces de marché. Si un besoin apparait, la plus grande liberté d’entreprendre est la meilleure garantie pour que ce besoin se trouve satisfait. Coté consommateur, le marché offre a chacun, dans des conditions de rareté données, l’occasion de faire la meilleure allocation possible de ses ressources. Elle affirme la supériorité d’un principe général d’optimisation censé être plus efficace que tout système de planification. Cette idéologie, dominante dans les faits, sinon dans les discours, a permis, ou, pour être le plus prudent possible, s’est trouvée temporellement corrélée, à la formidable expansion économique des 150 dernières années. De façon indirecte l’économie de marché et l’idéologie qui la sous-tend ont donc bien engendré les problèmes écologiques liés à cette même expansion (problèmes qui cependant se seraient certainement et également posés avec tout autre moteur d’expansion). L’idéologie de gauche, au contraire, rejette fondamentalement ce pouvoir optimisateur du marché et prétend que c’est l’organisation collective des hommes (les Etats, les associations, les mouvements politiques…) qui doit gérer et orienter les productions et la plupart des activités humaines afin de répondre au mieux à nos aspirations.

Sur cet axe économique, l’écologie serait plutôt de gauche tant certains problèmes, par leur caractère global, comme la pollution ou la disparition des espèces, peuvent difficilement être appréhendés par le marché. Certains mécanismes de marché pourraient même se révéler particulièrement " vicieux ". Ainsi, si l’air devenait à ce point irrespirable qu’il faille le faire payer, nos économies y trouveraient sur le plan comptable un avantage et une source de croissance, sans que concrètement la vie soit plus agréable et nos besoins mieux satisfaits, tout au contraire. Rien ne prouve que dans ce cas, le cumul des actions des acteurs individuels cherchant soit à se procurer, soit à produire et à vendre de l’air respirable conduisent à une meilleure satisfaction globale de notre besoin d’oxygène, besoin par ailleurs parfaitement satisfait dans les sociétés les moins développées. Le même type de raisonnement pourrait s’appliquer par exemple à la protection des réserves halieutiques. La sommes des intérêts individuels des pêcheurs et des consommateurs de poissons peut très bien in fine conduire à vider les mers. Ce sont là des éléments qui laissent penser qu’une démarche écologique de protection de la nature s’accorde mal avec une idéologie libérale. L’écologie serait donc bien de gauche ou du moins devrait s’inspirer des principes et du mode d’appréhension propre à ce qu’on appelle communément la gauche : favoriser les actions collectives et organisées.

Deux premières retenues doivent cependant tempérer cette conclusion

Localement on peut admettre que des mécanismes de marché participent à la préservation de l’environnement. C’est par exemple le cas des réserves de biodiversité créées sous la pression d’agents économiques locaux pour maintenir le tourisme et l’intérêt des investisseurs en ce domaine (notons que concrètement la création de ses réservent exigent quand même une législation). Il semble par contre improbable que ces mécanismes soient généralisables au monde entier. La taxe carbone elle-même, si elle doit prendre un jour quelque importance, sera bien un mécanisme de marché mais dont l’existence même aura été imposée par la puissance publique.

L’autre réserve concerne la réalité des faits. Deux grands exemples d’économie planifiée ont existé dans l’histoire récente : les communismes chinois et soviétique, dans les deux cas et pour un niveau de production beaucoup plus faible que celui de l’occident capitaliste, la préservation de l’environnement n’a pas été exemplaire, loin de là. A niveau de PIB égal, ces sociétés polluaient et massacraient l’environnement plutôt plus encore que les sociétés capitalistes, même si la Russie a été partiellement préservée du fait de sa faible densité de peuplement. Cette leçon ne doit pas être oubliée.

Une troisième nuance enfin peut être ajoutée. En pratique les sociétés ne s’organisent jamais autour de versions aussi caricaturales des principes libéraux ou socialistes. Ainsi nos sociétés Occidentales majoritairement considérées comme capitalistes sont en réalité très marquées par des principes collectivistes. Par le poids des prélèvement obligatoires d’abord, une partie significative de la production sans doute autour de 50 % dépend en fait de l’action de l’état. A ceci s’ajoute bien évidemment une impressionante masse de réglementations en croissance ininterrompue qui encadre toujours plus les voies où peuvent s’appliquer les libertés des acteurs individuels, producteurs ou consommateurs. Cette inflation de règlements est une excellente illustration de notre soumission (obligée ?) à un principe d’organisation venant tempérer les préceptes libéraux.

 

Sur le plan politique, définir la droite et la gauche est le premier écueil. La question du conservatisme peut constituer une ligne de partage, la droite serait conservatrice tandis que la gauche serait novatrice et plus favorable à l’évolution des structures sociales. Notons qu’en fonction de l’Histoire, cette définition entre parfois en contradiction avec le point de vue économique précédent. Ainsi dans les sociétés ayant connu des économies planifiées au cours du dernier siècle, le conservatisme est du côté du socialisme et la gauche constitue plutôt le versant libéral. La difficulté d’analyse se trouve augmentée par le fait qu’à ces distinctions d’orientations économiques se superposaient des visions différentes du concept de démocratie. Les économies planifiées avaient une conception très particulière de la démocratie déniant, au nom de lui-même, tout pouvoir au peuple, dans une dialectique que seul un marxiste bon teint était susceptible de comprendre, d’accepter et plus encore de propager.

Ce point précisé, si l’on pose que la droite représente le conservatisme, alors on peut admettre que l’écologie est fondamentalement de droite. Il se trouve en effet au fond de l’idéologie de gauche l’idée que tout est possible ; que les hommes libérés des pressions du " grand capital " et de toutes les oppressions sociales seront capables de s’organiser au mieux et sauront imposer des lois justes et efficaces, lois face auxquelles aucune contrainte matérielle ne saurait s’opposer. C’est là, hélas, une négation de la réalité physique du monde. On le voit particulièrement bien dans les débats autour de la surpopulation, une large partie de la gauche ne veut pas entendre parler du problème. Imaginer que notre trop grand nombre puisse poser un problème à la nature est interdit, seuls peuvent être responsables le capitalisme et sa soif de profit. Pourtant la Terre ne grandit pas et la consommation d’espace par les hommes au détriment de toutes les autres espèces est une réalité dont aucune organisation sociale ne pourra faire abstraction. Ajoutons que pour la gauche, s’attaquer au nombre serait s’attaquer au peuple, crime de lèse-majesté s’il en est.

Si le conservatisme, dans sa conception la plus pure, c’est-à-dire l’acceptation qu’au-delà des lois des hommes existent des lois physiques et des contraintes universelles auxquelles il n’est pas honteux, mais au contraire sage de se soumettre, est un concept de droite, alors oui, l’écologie bien comprise est de droite, fondamentalement.

Comme les choses ne sont jamais simples, admettons toutefois que la gauche puisse avoir sa revanche. On peut en effet considérer que globalement depuis la révolution industrielle l’humanité a perdu tout sentiment de dépendance vis-à-vis de l’ordre naturel (sentiment qui a perduré dans les sociétés dites primitives). Le natalisme forcené que nous reprochions à la gauche est d’ailleurs largement partagé par la droite. Changer de paradigme et d’attitude en remettant la nature au centre de nos préoccupations serait alors une démarche progressiste et donc de gauche.

 

Sur le plan historique enfin, ou plutôt sur le plan de l’histoire du rattachement politique des mouvements écologistes, les choses ne sont guère plus claires et plus décidables. En France, en 1974, René Dumont qui inaugurait l’entrée de l’écologie sur la scène médiatique proposait une certaine indépendance vis-à-vis de la césure droite/gauche, il parlait des problèmes d’écologie, de surpopulation, mettait en cause la croissance et se heurtait de ce fait avec un égal courage aux deux idéologies dominantes. Depuis l’écologie politique a connu moult bouleversements et les disputes internes et incessantes de ces mouvements constituent d’ailleurs l’axe d’attaque privilégié de tous leurs caricaturistes. Si des dirigeants comme Brice Lalonde ou Antoine Waechter ont également œuvré pour une certaine indépendance politique, depuis une dizaine d’années, le mouvement écologique majoritaire, aujourd’hui EELV, a investi le champ politique traditionnel et s’est clairement positionné à gauche (se coupant ainsi d’une partie de ses électeurs potentiels et prêtant le flanc aux soupçons d’opportunisme dans une période où la gauche espère retrouver le pouvoir). Pas de discussion possible sur ce point, si les concepts de droite et de gauche sont définis par les hommes qui prétendent se rattacher à ces tendances, alors si les écologistes se disent de gauche, ils le sont, mais il ne s’agit là, bien sûr, que d’une tautologie.

 

Si la pertinence d’une question se mesure à celle de sa réponse, alors cette dernière : " L’écologie est-elle de gauche ? " est une mauvaise question dans le sens où elle n’aura d’autre réponse que celle de notre arbitraire. Il ne faut donc pas la mettre au cœur de nos polémiques, cela reviendrait à lui accorder une importance injustifiée.

Nous marquerons plus de respect envers l’écologie en rappelant qu’elle est l’exigence essentielle de notre siècle (et des suivants, désormais elle accompagnera toute l’Histoire de l’humanité du fait de son pouvoir technologique sur la planète).

Exigence sur le plan pratique dans la mesure où toute autre question sera sans objet dans un monde dévasté, l’écologie l’est surtout sur le plan moral : La beauté du monde nous impose le respect et la capacité de souffrance du vivant nous y oblige.

 

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Published by Didier BARTHES - dans Politique
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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 07:04

 

Engagement à gauche – Accord avec le PS – Stratégie centrale – Crise économique – Crise écologique – Majorité centrale – Systèmes sociopolitiques de tenségrité – Sortir de l’illusion politique –

EELV – PS – François Hollande – Eva Joly – Nicolas Hulot – Paul Brousse – Thierry Billet – Jean-Luc Bennahmias – MODEM – François Bayrou – Alexis de Tocqueville – Jacques Ellul


Il y a la stratégie maintenant bien connue d’EELV, cette organisation issue du mariage d’Europe Ecologie et des Verts, et que ces derniers ont peu à peu contrôlée en s’appuyant sur leur maîtrise de l’appareil. Cette stratégie est située clairement à gauche, s’appuyant sur le maniement de thèmes volontiers abordés à la gauche de la gauche et concrètement positionnée dans une logique d’association avec la force dominante de ce camp, le Parti Socialiste.

Cette stratégie a plusieurs avantages. D’abord la clarté. Ensuite elle permet de surfer sur la vague d’antisarkosysme assez bien ancrée dans le pays. Elle donne surtout la garantie d’avoir une représentation à l’Assemblée Nationale autre que symbolique, par le biais de circonscriptions réservées par le Parti Socialiste, passant ainsi par-dessus les contraintes du scrutin majoritaire. Elle autorise aussi l’espoir d’être associé à l’exercice du pouvoir si le candidat socialiste François Hollande l’emporte, et de verdir son programme. Elle est enfin une réponse simple à tous ceux qui considèrent que la logique de 2007 du Pacte Ecologique défendue par Nicolas Hulot, spéculant sur la bonne volonté des acteurs politiques, s’est fracassée sur l’échec, même relatif, du Grenelle de l’Environnement. Dans ce cadre la présentation de la Dame aux lunettes rouges à la présidentielle n’est qu’une opération marketing d’occupation du terrain, et le nombre de voix récoltées importe in fine relativement peu.

La vérité oblige à dire que cette stratégie est aussi l’expression d’une vision politique et des conditions du changement à conduire. Elle est construite sur la perception d’une société où globalement seules les erreurs, les fautes ou l’avarice de quelques-uns ou d’une classe sociale expliquent une situation sociale et écologique insupportables.

 

L’autre stratégie ou la stratégie centrale

Il y a une autre stratégie, moins mise en scène mais néanmoins bien présente. Je veux parler ici de tous ceux qui font le pari qu’un véritable changement dans la France d’aujourd’hui, plombée par un chômage et une dette souveraine qui ne sont que la double résultante d’un modèle d’Etat-providence en faillite et d’une mondialisation impensée, ne peut se faire qu’avec une majorité centrale construite autour d’objectifs clairs, rompant ainsi avec la paralysie engendrée depuis 30 ans par un jeu permanent de délégitimisation de tous les choix courageux par une opposition expliquant à chaque fois qu’une autre solution moins douloureuse est possible. Ce jeu pervers d’une démocratie bipartisane est venu à bout en quelques décennies des atouts d’un pays pourtant riche, où l’alternance politique n’a ni produit le changement ni promu la capacité d’adaptation mais tout au contraire a renforcé les pesanteurs et les rentes de situation. Cette analyse n’est pas le fait d’écologistes mais de personnes venant d’horizons différents et percevant mieux que d’autres les limites de cet exercice du pouvoir face aux impératifs qui sont devant nous.

Des écologistes se sont d’autant plus ralliés à cette stratégie qu’ils ne trouvent plus leur place chez les Verts où les exclusives fleurissent, ou qu’ils souhaitent à l’image des socialistes possibilistes réunis autour de Paul Brousse à la fin du XIXème ‘penser la question du pouvoir sous l’angle de son exercice pratique à l’échelon local’ (1), en s’associant aux exécutifs de bonne volonté qu’ils soient de droite ou de gauche. Ralliement à une stratégie centrale que de nombreux écologistes considèrent d’autant plus nécessaire qu’ils diagnostiquent, en sus d’une crise économique et financière majeure, un avenir encore plus chahuté par les contraintes écologiques, que notre monde industriel s’obstine à ignorer ou à tout le moins minore gravement en s’illusionnant sur les sirènes du développement durable compris comme ‘un développement qui dure’ pour reprendre la formule de Jean-Luc Bennahmias.

Il y a peut être là la racine d’un paradoxe pour le petit monde des écologistes.

En effet, ce sont les écologistes les plus lucides sur les changements à apporter à notre société de croissance, ceux qui évaluent que ce n’est pas seulement en contrôlant les méchantes compagnies pétrolières par la grâce d’une extension du pouvoir politique que la question de l’énergie se pose, ceux qui perçoivent qu’une société écologique et durable ne pourra fonctionner qu’en remettant en cause le présent modèle d’hyperconsommation confortable et douillet dont les populations en Occident notamment sont friandes pour se diriger vers une sobriété de bon aloi et une ‘vita povera(2) construite autour des valeurs humanistes que nous avons su faire émerger au fil de notre histoire, ceux qui savent que nos enfants ne pourront pas vivre mieux que leurs parents avec toujours plus d’objets et de services à disposition parce qu’une bonne partie de notre mode de vie d’aujourd’hui est gagée sur le pillage de ressources non renouvelables et sur une fabrication industrielle non respectueuse des principes de sûreté et de qualité, ce sont ces écologistes là, moins enclins que d’autres à croire aux retombées rapides de la recherche&développement pouvant nous exonérer d’efforts difficiles, plus conscients de la situation, plus radicaux parce que plus conscients, ce sont ces écologistes-là qui se rallient à la solution politique du recours à une majorité centrale qui peut leur paraître comme seule à même de pouvoir impulser les orientations délicates nécessaires.

Ainsi ce sont les écologistes les plus exigeants, ceux qui même s’ils évitent le mot trop connoté de décroissance savent que le virage à prendre est rude et touchera tout le monde, qui politiquement n’hésitent pas à paraître plus modérés en se ralliant présentement au MODEM, ce parti qui essaie de se dégager de ses origines centristes pour s’imposer comme l’outil futur d’une majorité centrale à même de porter les réformes indispensables.

 

Le choix de la tenségrité (*)

Comme tout choix politique, c’est un pari. Qui peut produire des fruits à court comme à moyen terme, ou ne déboucher que sur une impasse. Ce choix du recours à une majorité centrale pour passer un cap comporte pour les écologistes, c’est ma thèse, deux atouts majeurs que la stratégie choisie par EELV ignore aujourd’hui.

D’une part il autorise une alliance de valeurs portées par la droite et par la gauche.

Comment imaginer qu’une société écologique moderne ne soit pas plus égalitaire (valeur de gauche) pour diminuer notamment les stratégies d’imitation sociale débouchant sur des surconsommations, et appuyée sur une responsabilisation accrue (valeur de droite) seule à même de limiter à la source les gaspillages de toute sorte ? Espérons que l’alliance de ces deux valeurs puisse mettre notre société sous tension et lui donner une dynamique à même de la rendre apte aux évolutions indispensables.

De même défendre une cohabitation dynamique entre un système institutionnel représentatif et efficace de type Vème République (valeur de droite) et une démocratie directe très active (valeur de gauche) pourrait libérer des énergies fantastiques.

Ou faire travailler ensemble des institutions garantes des intérêts de long terme (écologie contraignante) avec nos institutions actuelles principalement conçues pour exprimer les besoins de court terme (demande sociale).

Vouloir jouer dans le même mouvement sur des valeurs contradictoires, ne pas faire gagner une partie sur une autre, c’est cela le choix de la tenségrité, un choix qui consiste à percevoir notre société comme un système traversé de forces contradictoires et qui va utiliser les tensions générées aussi bien que les relâchements, les accords, les oublis, les plis de nos organisations, comme un moyen de faire bouger les choses, une énergie pour dynamiser la société tout en ne la cassant pas (3). En fait, travailler sur les systèmes de tenségrité sur le plan de la gestion de nos sociétés est sans doute une des clés de notre avenir, le moyen d’adapter au plus vite qu’il est possible une société qui s’est crue trop longtemps infinie dans son expansion et qui se heurte brutalement aux limites de son biotope, en évitant autant que faire se peut la casse sociale et politique. Pour ce qui nous occupe, la tenségrité, c’est une tentative de réponse à la complexité paralysante de nos sociétés démocratiques, c’est un moyen de sortir par le haut d’un modèle de fonctionnement collectif incapable jusqu’à présent de piloter les changements nécessaires, c’est la culture systémique adaptée à la politique, peut-être est-ce une piste de réponse aux questions sur la démocratie soulevées par Tocqueville.

D’autre part, seule une majorité centrale permet dans un temps bref, et ceci est important dans un moment de crise économique majuscule et d’urgence écologique, d’éviter les arguments simplistes seulement aptes à masquer les enjeux, d’intégrer dans la gestion de nos sociétés la logique des rétroactions que l’écologie a découvert dans l’étude des écosystèmes, de jouer subtil dans un monde complexe et de dépasser le stade primaire de la dénonciation du bouc émissaire, pour arriver enfin à une société capable de se regarder telle qu’elle est et de faire un travail collectif sur elle-même en jouant de tous ses atouts et de toutes ses caractéristiques, de ses forces de tensions comme de ses zones d’apaisement.

Il n’est pas possible de savoir quelle sera la stratégie gagnante, quelle sera celle qui ouvrira l’avenir. Mais ce que je crois, c’est que l’abandon de la facilité, le mélange de modestie de rigueur et d’intelligence, le choix de s’appuyer sur l’ensemble de nos valeurs, est la conditio sine qua non pour sortir de l’illusion politique dénoncée par Jacques Ellul et trouver enfin les moyens d’agir dont nous avons tant besoin.

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(1) citation extraite de 'La dérive réformiste du socialisme municipal ou ‘possibiliste ’ ' in La Revue Historique, T.285 janvier-mars 1991.   Un exemple de ce choix est l’action menée par l’écologiste Thierry Billet, devenu Maire-Adjoint d’Annecy.

 (2) L’expression est construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Mais ce concept de vita povera est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ou de simplicité volontaire exprimé par Paul Aries. Il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer une distance sinon une défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir.

(3) Ces alliances entre valeurs a priori contradictoires pourraient générer un état de tenségrité propre à permettre des évolutions sociales, politiques ou culturelles très fortes tout en maintenant une stabilité globale du système social. Ne pas casser la société est aussi important, nous sommes bien placés en France pour savoir ce que peut coûter le changement, nous qui avons inventé les Droits de l’homme et la Terreur dans un même mouvement révolutionnaire.

(*) La tenségrité, pour le dire simplement, c’est la faculté d’un système à se stabiliser mécaniquement par le jeu de forces de tension (continues) et de compression (discontinues), qui s’y répartissent et s’y équilibrent. Ce concept a été construit par Richard Buckminster Fuller en 1949 à partir des mots tensilité et intégrité. Ce phénomène existe dans la nature (cf. l’exemple de la rhubarbe à la fois souple et rigide) comme en architecture (voir la Géode au Parc de la Villette à Paris) ou en médecine (le jeu de nos os et de nos muscles, cf.’La tenségrité, une nouvelle compréhension du mode d’action des manipulations vertébrales’, Congrès FAEMMO du 21.03.2009, Lille, Atelier CIMMA).

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Published by Jean Bruguier - dans Politique
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