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28 septembre 2023 4 28 /09 /septembre /2023 14:24

Dans une récente tribune adressée au Monde, de nombreux scientifiques français, dont certains très connus comme le physicien Alain Aspect ou l’excellent vulgarisateur Etienne Klein appellent au lancement d'un « Manhattan de la transition écologique ».

Si un tel appel peut paraître bienvenu au regard des menaces qui  pèsent sur les équilibres écologiques, cette initiative soulève quelques objections.

La première – légère -  est que cette référence grandiloquente au projet Manhattan, surfant sur le succès du film consacré à  Robert Oppenheimer relève largement du marketing. Or, un projet scientifique ponctuel, même très important, et un changement des comportements de société appartiennent à des catégories différentes et se heurtent à des difficultés de natures tout aussi différentes.

La seconde est que cet appel s’apparente furieusement à celui de toutes les professions expliquant qu’elles sont essentielles à l’avenir du pays sinon de l’humanité et qu’en conséquence, elles doivent bénéficier d’une priorité absolue dans les arbitrages budgétaires.  Médecins, enseignants, militaires, postiers… ne disent pas autre chose. En ce sens, c’est une tribune syndicale : donnez-nous de l’argent !

Mais au-delà de ces petits travers, il y a plus profond.  Ces savants - dont la compétence scientifique n’est pas en cause - font cet éternel pari que la science sera la garante de la protection de notre Terre. C’est là que le bât blesse. 

De tout temps la science et le progrès technologique, qui en est le fruit, ont donné à l’Homme plus de pouvoir. Sans technologie nous n’aurions nulle machine, nul démultiplicateur de nos forces et n’aurions pu conquérir et exploiter l’ensemble de la Terre. Or, ce pouvoir a conduit à l’extension de l’emprise de l’Homme sur la planète, à l’exploitation de toutes les ressources naturelles, mais surtout à la conquête de tous les territoires, excluant ainsi le reste du vivant. En un mot, il a conduit au déséquilibre.

Ces chercheurs nous demandent d’aller plus loin encore pour faire toujours plus de technologie. Ce qu’ils ne semblent pas comprendre ou pas admettre, c’est qu’en faisant cette demande, ils sous entendent implicitement qu’ils vont changer le sens de la corrélation entre technologie et destruction de l’environnement : elle était positive - technologie et destruction allaient de pair -, ils l’imaginent, par leur talent et leur volonté, devenir négative, les deux éléments évoluant désormais en sens inverse et la science aidant la nature.

Hélas,  la corrélation est tellement forte – toute l’Histoire et la logique plaident en ce sens (sans les machines, encore une fois, nous ne ferions guère de mal) - que c’est un pari certainement perdu et en tout cas un pari dans lequel il serait bien imprudent de les laisser s’engager au nom de toute l’humanité.

D'ailleurs n'aurait-elle aucun inconvénient immédiat qu'une science toute puissante nous conduirait inévitablement à artificialiser la planète entière, ce serait la fin de la nature.

Ne nous considérons pas comme les gestionnaires élus de la Terre, engageons-nous dans une voie plus modeste en réduisant notre poids sur la planète, produisons moins, soyons moins, laissons à la nature de l’espace et du temps, elle n’a besoin que de cela.

La science est belle pour la compréhension du monde, au regard de l'Histoire, elle est inutile à sa gestion.

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Ci-dessous, le texte de la tribune

Le récent film biographique Oppenheimer, de Christopher Nolan, nous rappelait que, face à une urgence mondiale, l’homme est capable d’une action collective incroyablement rapide et efficace – aussi funeste soit son objet. Cinq ans après son déclenchement, le projet Manhattan [qui a permis la fabrication de la première bombe atomique] a été une réussite technique sans précédent. Il a embrassé la science la plus avancée de l’époque et a réalisé son industrialisation à grande échelle, impliquant plus de 130 000 hommes et femmes, des laboratoires de recherche jusqu’aux usines de raffinage.

Or, si l’homme est capable de telles prouesses pour la destruction, il peut l’être aussi pour le bien commun en temps de paix. Alors que les catastrophes climatiques s’enchaînent – incendies, inondations, canicules, sécheresses… –, il est maintenant indéniable que le réchauffement climatique est une menace existentielle. Limiter ce réchauffement et nous y adapter est un devoir impératif et supérieur : voilà le plus grand défi de l’histoire humaine. Dans l’agriculture, l’industrie, le transport, les énergies fossiles constituent la base même de la société moderne et industrielle. S’en passer implique une nouvelle organisation collective, et en particulier une transformation profonde de nos outils techniques et industriels. Décarboner les procédés énergétiques, physiques, chimiques et agricoles qui sous-tendent le monde industrialisé afin d’éviter des millions de morts : telle est notre responsabilité historique.

Condamner nos enfants

Pourtant, l’Agence internationale de l’énergie (IEA) nous alerte : 40 % des technologies nécessaires à la transition environnementale ne sont pas à un niveau de maturité suffisant. L’agence donne l’exemple de l’électrolyse de l’eau de mer pour la production d’hydrogène, des batteries au sodium, de la captation ou conversion du CO2 ou encore du stockage de la chaleur. Malheureusement, bien loin de contribuer à la transition, nombre de ces « technologies stratégiques » sont encore au stade d’expériences de laboratoire menées par quelques scientifiques aux moyens modestes.

Malgré l’urgence, la transition n’a de facto pas vraiment commencé : les émissions continuent d’augmenter. Nous sommes en train d’échouer et de condamner nos enfants. Pour relever ce défi dans l’urgence, il est impératif de coupler des avancées scientifiques rapides à des transformations industrielles massives. Nous, scientifiques de tous horizons, appelons à la mise en œuvre d’un projet Manhattan de la transition écologique. La France, et plus largement l’Europe, peut le réaliser.

Nous appelons à bâtir un centre de recherche et d’innovation, chargé de développer les outils scientifiques et technologiques pour la transition, en lien direct avec l’industrie. A l’instar du CERN, l’organisation européenne pour la recherche nucléaire, il collaborera avec l’ensemble du tissu académique et industriel international, y compris des pays émergents et moins avancés, et agira comme un hub scientifique et technologique ouvert. Ce hub rassemblera les meilleurs scientifiques et ingénieurs avec les moyens d’aller vite. L’ensemble de la recherche sera notamment dirigé vers le développement des procédés décarbonés et leur déploiement rapide à grande échelle en les faisant passer des laboratoires aux industries capables d’implémenter la transition. Pour atteindre les objectifs de neutralité carbone en 2050 prévus par la COP21, nous prévoyons une durée de vie du projet de vingt-cinq ans.

Ambition immense

Ce projet à l’interface entre recherche et industrie a l’ambition de faire de la France et de l’Europe des leaders des technologies de la transition écologique. Le financement doit être à la hauteur de l’ambition et de la menace. Alors que le projet Manhattan historique coûta plus de 1 % du PIB américain, celui de la transition requiert un niveau d’investissement comparable et sur la durée de vie du centre. En effet, si les délais sont courts, l’ambition est immense : créer les briques scientifiques et techniques des nouvelles structures industrielles décarbonées.

Face à l’urgence climatique, nous appelons à démarrer ce projet sans attendre, en abondant un premier budget d’amorçage de 1 milliard d’euros. Cet investissement en recherche et technologie est à mettre en regard des 70 milliards ou 66 milliards estimés (dont 30 milliards à 35 milliards d’investissements publics) nécessaires à la transition française chaque année, selon les économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz… C’est un coût infime face aux dégâts gigantesques que génèrent déjà les aléas climatiques, et qui nous conduisent vers un monde non assurable. De plus, cet investissement, vital pour les générations futures, construit un avantage décisif pour les souverainetés industrielles française et européenne.

Avec ce projet Manhattan écologique, c’est la base scientifique d’un modèle industriel à la fois sobre en ressources, résilient et décarboné que nous appelons à construire. Réunissons nos forces vives techniques afin de contribuer à surmonter l’immense défi de la transition. Nous voulons croire que rassembler les nations, notamment européennes, pour la préservation de la planète est encore possible. Les moyens humains et techniques de mener la transition existent, ce projet Manhattan écologique propose d’en construire les fondations scientifiques et technologiques. Chiche !

 

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