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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 19:44

Bientôt un demi-siècle que le combat écologique moderne a commencé, et la société industrielle de croissance n'a qu'à peine infléchi sa trajectoire. La volonté de consommer, le besoin de créer des emplois, les problèmes à résoudre du fait d'une population toujours plus nombreuse, la difficulté des politiques à poser et faire entendre les contraintes de long terme dans un cadre électoral simpliste, tout cela nous enferme dans une trajectoire que l'on sait pourtant impossible à tenir plus longtemps. Mais cela, c'est juste le premier piège enfanté par la triple rencontre entre l'idée naïve de progrès des Lumières, une perception tronquée de la démocratie déjà recensée par Tocqueville et une vision technicienne si bien décrite par Jacques Ellul.

L'autre piège, nous le vivons tous les jours. Cette société de croissance détruit peu à peu pour ses propres besoins tous les référents et les modes de vivre que les sociétés humaines ont construit patiemment dans le temps long de leur histoire. Non seulement nous perdons petit à petit les valeurs de sobriété et de tempérance portées sans discontinuer par les générations qui nous ont précédées pour nous plonger dans un bain culturel hors sol construit par des opérateurs marketing fonctionnant à la petite semaine, les yeux rivés sur leur business plan, mais en plus cette société, de par les échanges et déplacements massifs de population qu'elle autorise - touristiques ou migrations durables - crée des chocs que nos sociétés s'épuisent à gérer.

Hier le voile, aujourd'hui le burkini, et derrière ces symboles des problèmes immenses d'intégration et d'assimilation qui impliquent des investissements majeurs et qui occupent aussi, au sens fort d'une occupation, le champ politique. A travers les débats actuels, on devine que la question constituera un élément significatif de distinction dans la future élection présidentielle et il n'est pas dans l'esprit de l'auteur de ces lignes de minorer son importance : cela nous touche au quotidien et affecte ce qu'on appelle désormais notre vivre-ensemble. En clair il s'agit de notre façon de vivre et de la manière dont notre société se voit et se pense elle-même, dans son présent et dans son avenir. Mais, concrètement, notre maison brûle et notre énergie politique se trouve absorbée par les problèmes déclenchés par cette société de croissance qui se moque des frontières et des cultures nationales, jusqu'à oublier de débattre des conditions et des moyens pour prendre un virage écologique pourtant si nécessaire. Au vingtième siècle, c'est la question du totalitarisme qui nous a tant occupé qu'elle a masqué l'immense dérive écologique de nos sociétés, il ne faudrait pas que la question autour de l'Islam prenne désormais tant d'importance qu'elle absorbe l'énergie politique dont l'écologie a tant besoin.

Traiter les questions soulevées par les migrations et les chocs culturels qui en résultent, il le faudra bien, comme il faudra aussi gérer les populations littorales touchées par la montée des eaux. Toutefois ces soucis-là ne devront pas prendre le dessus sur la question de la remise en cause de la société industrielle de croissance, remise en cause nécessaire, pas suffisante, indispensable quand même, si l'on ne veut pas être submergé par les problèmes immenses qu'elle ne manquera pas de continuer à générer si on la laisse courir sur son erre.

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Published by Jean Bruguier - dans Société
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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 16:24

Une société durable, démocratique et responsable, peut-elle tolérer qu'une partie significative de sa population se drogue ? Aujourd'hui la réponse en France est plutôt négative, même si une sorte de tolérance s'est peu à peu instituée avec pour effet de laisser s'installer une zone grise où on laisse faire, où on ferme les yeux, et puis de temps en temps on frappe, accentuant par là un sentiment d'arbitraire et d'injustice.

Les récents attentats ont cependant bien montré la perméabilité entre délinquance des quartiers, en bonne partie liée au trafic de stupéfiants en tout genre, et les réseaux terroristes. Il y a là une occasion unique d'engager le fer contre la drogue dans nos sociétés et de prendre des mesures sérieuses et courageuses. En effet, puisqu'il est désormais avancé que les trafics de stupéfiants encouragent la dégradation de la sociabilité dans des pans entiers du territoire, dégradation qui peut déboucher sur des actions terroristes, alors il est possible et fondé de rendre coresponsables de cette dégradation et de ses conséquences tous ceux qui alimentent ces trafics, pas seulement ceux qu'on considèrent comme les méchants dealers mais aussi ceux qui alimentent en bout de chaîne ces trafics en achetant et en consommant des stupéfiants.

Tuer le marché est une solution qui n'a été que peu explorée jusqu'à aujourd'hui, n'en déplaise à tous ceux qui estiment qu'on a tout essayé et qu'il ne reste que la solution de la dépénalisation. Mais que peut-on faire pour tuer le marché ? L'expérience menée depuis plus d'un demi-siècle, et qui s'est traduite essentiellement par une chasse policière aux trafiquants, a largement montré ses limites en se concentrant uniquement sur l'offre : la solution la plus évidente consiste donc à porter aussi les efforts sur la demande, en aval du trafic, c'est à-dire à décourager par des sanctions exemplaires ceux qui continueront à consommer des substances illicites.

Mais qui dit sanctions exemplaires évoque des sanctions qui peuvent bouleverser la vie de ces acheteurs. Il faut donc au préalable pour que ces mesures soient acceptables préciser quelques points.

D'une part, il semble nécessaire d'opérer une dissociation entre une consommation addictive et une consommation à but thérapeutique, et reconnaître cette dernière en la légalisant et en encadrant sa pratique.

D'autre part, il est important de prévenir préalablement tous les consommateurs de ces drogues que persévérer dans leur attitude se paiera d'un coût social très élevé : un large débat avant toute modification de nos règles de droit est d'autant plus nécessaire que les sanctions seront impactantes. De plus il faut prévoir de permettre à tous les addicts qui le souhaitent de se faire accompagner, avec l'aide compréhensive des autorités publiques, pour ensuite n'avoir à cibler que ceux qui s'entêtent à alimenter un trafic dommageable à l'ensemble de la collectivité et désormais perçus comme des personnes responsables et non plus comme des victimes innocentes piégées par de méchants dealers.

Déclarer la guerre à la drogue ne consiste pas à traiter les consommateurs en ennemis, mais à leur faire savoir qu'ils n'ont plus le choix, sauf à prendre des risques inconsidérés. La drogue, ça doit devenir tabou. Même dans le cadre d'une société de croissance dont tout porte à croire qu'elle va dans le mur. Même si l'absence de perspective, le côté no futur de la société industrielle, peut expliquer bien des comportements destructeurs. Car comment accepter de rester dans la présente situation, semi-permissive de facto, situation qui nous mène aujourd'hui à un point de rupture, avec non seulement des réseaux de délinquance aux innombrables ramifications mais aussi désormais des réseaux terroristes se nourrissant de cette décomposition sociale ? Comment aussi pourrions-nous tenter de prendre le virage écologique si nécessaire sans mettre tous nos moyens et toute notre force dans la conduite d'un changement d'une ampleur inégalée et qui a besoin de citoyens responsables et lucides : une société gangrenée par la drogue et ses trafics obère ses chances de réussir cet exigeant virage.

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Published by Jean Bruguier - dans Société
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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 17:44

Dans la seconde partie du XXème siècle, on appelait ça les dégâts du progrès. Des paysages saccagés, des banlieues moches aux portes des villes patiemment construites au fil de notre histoire pluriséculaire, des pans entiers de la société rurale détruits, une sociabilité portée par le petit commerce et de nombreux artisans en voie de disparition, et une pollution qui commençait à se faire sentir. Mais, hormis de rares intellectuels accompagnés d'écologistes assez méfiants sur ce qui se préparait, la plupart des citoyens trouvaient leur compte dans cette société de croissance qui garantissait à la fois un confort domestique encore inconnu, un quasi-plein emploi et un système de retraite faisant oublier la misère frappant la majorité des personnes âgées. La machine à laver et la voiture faisaient gagner du temps et ouvraient de nouveaux horizons … Après le temps des deux guerres mondiales, la croyance en un avenir toujours meilleur, brisé en 1914, a fini par revenir. Et les dégâts dénoncés pouvaient sembler être corrigés ou absorbés par ce grand mouvement de progrès.

Mais la pollution a gagné du terrain, et on sait désormais que celle-ci abrège l'espérance de vie de millions de nos compatriotes.

Mais la société de croissance, opérant souvent un chantage à la guerre, a su créer des ensembles économiques immenses et favoriser les échanges commerciaux au niveau mondial, mettant en avant les idées économiques libérales, et surtout permettant dans les faits une concurrence déloyale favorisant les moins-disants sociaux et écologiques . Demandez aux agriculteurs survivants - et ils sont loin d'être les seuls - ce qu'ils en pensent !

Mais nos écosystèmes n'en peuvent plus de nos prélèvements et de nos rejets toujours plus massifs et les signaux d'alerte se multiplient, avec des conséquences que nous pouvons commencer à mesurer concrètement.

Mais notre système de retraites, tant vanté pour obtenir l'adhésion de nos populations, se révèle de plus en plus une construction intenable sans une remise en cause des montants versés et sans un report toujours plus tardif de l'âge de départ.

Cela ne suffit pas. Aujourd'hui, pour relancer un taux de croissance stagnant depuis une décennie, ce sont les règles habituelles et l'esprit du salariat qui sont remis en cause, transformant aisément les employés en simple variable d'ajustement dans la stratégie de l'entreprise. Bien sûr celles-ci n'ont pas attendu la loi El Khomri pour licencier, mais ce que cette loi change profondément, c'est un état d'esprit : auparavant le licenciement économique était majoritairement vécu comme un échec par l'entreprise, demain il sera perçu comme un acte dynamique de gestion. Et c'est sans doute cela qui fait que la société française se cabre devant cette évolution, refusant instinctivement de mettre la vraie vie des salariés dans la moulinette des études de cas comme enseignées à l'INSEAD et autres MBA.

Jusqu' où faudra-t-il aller pour soutenir la société de croissance, jusqu'où accepterons-nous la destruction de ce qui fait société, de ce qui fait notre société, pour tenir à bout de bras un modèle incapable de voir à trente ans et qui, si l'on se souvient des avertissements énoncés par Claude Lévi-Strauss, René Dumont ou Jacques Ellul, doit faire l'objet d'un changement majeur ?

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Published by Jean-Christophe VIGNAL - dans Société
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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 15:24

Il y a quelques années, le philosophe Bertrand Méheust publiait La politique de l’oxymore. Il décrivait dans cet ouvrage la façon dont nos sociétés, - leurs dirigeants, mais aussi leurs opposants - n’hésitent pas à mettre en avant (en aveu ?) des propositions parfaitement contradictoires, ceci afin de masquer les tensions et sembler satisfaire des attentes par nature incompatibles. La croissance verte, le développement durable, la flexisécurité  nous sont devenus familiers. Cela ne peut que souligner l’extraordinaire préscience d’un Georges Orwell, décrivant dans 1984 un monde où les slogans du gouvernement étaient « la guerre, c’est la paix », « la liberté, c’est l’esclavage », « l’ignorance, c’est la force ».  

En ce début de 21ème siècle, la survenue de pratiques envisagées dans la science-fiction des années 1950 est frappante. La surveillance, la géolocalisation permanente et la prééminence d’une pensée convenue sont en passe de devenir des réalités. Comme les écrivains l’avaient pressenti, et c’est peut-être là le pire, cela nous semble normal.  C’est ainsi que se referme le piège.

La candidature de la ville de Paris à l’organisation des Jeux Olympiques de 2024 - candidature renouvelée après l’échec de celle de 2012 - illustre au mieux ces contradictions assumées et presque revendiquées. L’oxymore  est flagrant, car alors que les Jeux Olympiques sont adulés et retransmis ad nauseam, ils contredisent à peu près sur tous les plans, l’ensemble des valeurs dont notre société aime par ailleurs à faire la louange.

La compétition en est le premier exemple. Vilipendée dans la plupart des domaines et notamment dans le monde scolaire où, après les classements, les notes elles-mêmes sont mises en cause, la compétition est repeinte en rose (ou en vert) pour les Jeux, où elle devient alors une sorte de saine émulation où vainqueurs et vaincus participent en toute coopération à la  gloire du plus « méritant ». De qui se moque-t-on ? (1) La compétition, lors des Jeux comme ailleurs, consiste à être devant les autres, à les battre et à en tirer gloire et profit. En faire ici un vice et là une vertu est la seule façon de faire passer l’oxymore. C’est la forme du mensonge.

L’internationalisme bon enfant est la seconde victime des Jeux. On nous vante, là aussi, des peuples s’aimant et se regroupant pour des fêtes aussi « saines » que grandioses. Les deux grands mouvements dictatoriaux du 20ème siècle, le communisme et le nazisme, l’avaient d’ailleurs bien compris, eux qui utilisèrent si habilement le sport comme outil de propagande. Le comptage des médailles auquel se livrent les journaux comme les nations en fait foi. Cette course à la gloire à conduit de nombreuses compétitions sportives, et les Jeux en particulier, à pousser le dopage jusqu’à ses limites les plus absurdes. Il fut un temps, où, notamment dans les pays de l’Est, même le sexe des athlètes en devenait incertain.

Le mensonge, ou pour le moins l’imprudence, s'étend à l’économie et la rigueur budgétaire lui est sacrifiée. La candidature de Paris fait aujourd’hui état d’un budget de 6,2 milliards d’Euros. Or, toutes les récentes Olympiades ont été l’occasion de dépassements faramineux. Les problèmes économiques connus par la Grèce en sont pour une part la conséquence.

A chacun de n’en être pas dupe, de refuser la pensée convenue, de ne pas suivre le troupeau. Les mots n’ont pas pouvoir à effacer la réalité des contraires. Ni la France, ni Paris n'ont probablement besoin de ces Jeux, à nous de les regarder avec moins d'indulgence.

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La politique de l’oxymore, Bertrand Méheust, Editions La découverte, 2009, 162 p.

(1) De nous !

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Published by Didier BARTHES - dans Société
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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 16:44

Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement, propose une structure intéressante de notre représentation du monde en trois ensembles de pensées : le modèle de  croissance, le modèle de décroissance et le modèle de rupture. Voilà sans doute une analyse en avance sur son temps qui n’hésite pas à regrouper gauche et droite dans le même ensemble « croissanciste » quand notre vie politique continue à les séparer et à en faire une ligne de fracture fondamentale, alors que, globalement, les deux camps s’arcboutent sur le même refus des limites et la même négation de la nature.

Yves Cochet rappelle avec raison qu’il n’existe pas d’exponentielle (durable) dans la réalité, seul le monde virtuel des mathématiques permet d’envisager ce genre de choses.  

Mettre sur le même niveau les théories de la croissance et de la  décroissance marque également un certain courage. Cela revient à donner à cette école de pensée, à laquelle sans doute le monde finira bien par devoir se rallier, une légitimité toute aussi grande que celle accordée aux  partisans, pourtant ultra-majoritaires du premier modèle. Yves Cochet souligne d’ailleurs malicieusement nos contradictions en faisant remarquer que selon les circonstances, il nous arrive de nous  référer à l’un ou à l’autre des deux modèles. La contradiction est flagrante, mais sans doute est-ce inhérent à la pensée.

Allant plus loin que ce qui, pourtant, ne semble toujours pas acquis par la majorité d’entre nous (c’est-à-dire l’inéluctabilité de la décroissance), le député évoque enfin dans son troisième ensemble : les concepts de  ruptures et de discontinuités. C’est là un apport nécessaire car beaucoup des tenants de la décroissance, malgré leur originalité et certaines remises en cause fondamentales, se plaisent à rêver d’une décroissance progressive et douce. L’évolution du monde n'a généralement pas suivi cette règle rassurante. Des effets de seuils conduisent souvent à des changements brutaux et à la mise en place rapide d’autres équilibres. On constate d’ailleurs dans la littérature d’aujourd’hui le développement des thèses consacrées au concept d’effondrement (voir la bibliographie après la retranscription). Ce qui relevait jusqu’alors presque exclusivement du domaine de la science-fiction commence à être pensé et à entrer dans celui du plausible. Yves Cochet cite l’ouvrage de Naomi Oreskes (L’effondrement de la civilisation occidentale) mais Jared Diamond (Effondrement) l’a également évoqué.

Vous trouverez ici une vidéo de l’intervention d’Yves Cochet en mai 2014 lors de la 7ème séance du séminaire  « La liquéfaction des frontières » :  Temps, droit et argent contre espace et matière, organisé par Christopher Pollmann, professeur des universités, pour le Collège international de philosophie en partenariat avec les Amis du Monde. Dans la vidéo suivante : De la croissance à la rupture Yves Cochet répond aux questions et développe son propos. Ces deux vidéos ont été mises en ligne par « Devenons Citoyens ».

Ci-dessous, la retranscription du discours d'Yves Cochet (première vidéo). Retranscription aussi fidèle que possible, seuls ont été omis quelques éléments de description des graphiques ainsi que quelques phrases de liaison ou propos liés à la présence du public ou d'autres intervenants.         

Retranscription de l’intervention d’Yves Cochet

 

Trois modèles du monde

Le premier modèle, le plus rapidement exposé sera le modèle de croissance dont on peut dire qu’il ne se fixe aucune limite et aucune frontière.  

Le deuxième sera un modèle de décroissance qu’on peut également appeler le modèle augustinien (de Saint Augustin) qui peut-être résumé par l’aphorisme : « tout ce qui croît décroitra ».

Enfin un troisième modèle : Le modèle de rupture ou modèle discontinuiste qui parlera des frontières brusques.

 

Le modèle de croissance.  

Le modèle de croissance qu’on peut appeler également le modèle productiviste. Quand je parle de modèles ce sont des modèles mentaux, ce sont des modèles qui nous habitent et auxquels on adhère même parfois de façon contradictoire, dans la mesure où notre esprit, selon les circonstances peut être tenté d’adopter tel modèle, par exemple le modèle de croissance, et parfois dans d’autres circonstances, un autre,  ou en tout cas se poser des questions sur d’autres modèles. Mais ce sont des modèles mentaux qui donnent d’ailleurs lieu à des politiques publiques extrêmement décidées, qui changent la vie dans un sens ou dans un autre de centaines de millions de personnes. Donc ce n’est pas du tout innocent d’avoir des modèles en tête, c’est une sorte de croyance. (…..)  

Ce modèle productiviste est assez connu donc je ne vais pas y passer trop longtemps mais en donner quatre ou cinq attributs. C’est une croyance extrêmement profonde depuis une cinquantaine d’années dans les sociétés occidentales et maintenant dans les sociétés autres que purement occidentales, par exemple en Chine, au Brésil, dans ce qu’on appelle les Brics parfois pour désigner quelques pays non occidentaux.  

Le premier attribut de ce modèle c’est l’hégémonie de l’économie. Alors c’est évidemment une tradition à la fois libérale et marxiste, où les uns comme les autres pensent que l’économie est - je reprends le slogan – « déterminante en dernière instance ». Certes, il y a d’autres attracteurs des comportements et des visions du monde, mais à la fin, c’est l’économie qui détermine tout. On le voit bien avec, dans les médias, dans les propos même des philosophes, des sociologues,  des sciences humaines et des politiciens bien sûr. On a l’impression que l’économie réduit notre vie à un pur cycle entre les consommateurs et des producteurs. Il y a bien sûr un accompagnement dans ce modèle, une foi dans le progrès, mais jamais interrogé, le mot lui-même est laissé pour compte de tous les « on dit ». Le déroulement temporel est linéaire. C’est une vision des relations sociales agencées autour de la production et de la consommation. Et l’être humain atomisé,  liquéfié pourrait-on dire, n’est qu’un sujet produisant ou consommant et il est réduit par cette sorte de métonymie. Le bonheur, l’accomplissement de l’être humain est réduit par cette métonymie à cette fonction de producteur et de consommateur. C’est ça qui assure tous les plaisirs, voir les jouissances, la production ou la consommation. Certains appelaient ça, il y a un siècle et demi le fétichisme de la marchandise qui réifie les liens interpersonnels. Donc c’est le premier attribut de ce modèle : Tout à l’économie. Il est partagé à droite comme à gauche. Il n’est pas spécifiquement libéral dans la version triomphaliste actuelle qu’on peut appeler libérale productiviste ou néoclassique qui maintenant se propage  dans le monde. On sait bien que la Chine « communiste », entre guillemets, est très, croissanciste autant que le Japon, autant que les Etats-Unis, mais l’URSS d’hier était également très productiviste, très croissanciste.       

Certains évidemment, utilisent ce modèle en disant que c’est le marché qui va produire à la fois le bonheur et la croissance : c’est « toujours plus ». Ou d’autres, que ce sont les rapports de production et que c’est l’économie mais dans les rapports de production disons marxistes, qui va déterminer le bonheur mais toujours l’économique (modèle) partagé par la gauche et par la droite de manière très hégémonique dans  notre situation actuelle.  

Troisième attribut : dans ce modèle, il n’y aucune mention, ou presque, de la nature. La biosphère, Gaïa, la planète, le système Terre, tout cela n’existe pas. Ce n’est pas du tout une sorte d’oubli accidentel de ces modèles libéraux ou marxistes de la croissance, c’est une erreur profonde, on pourrait dire intrinsèque à l’architecture de ces deux grandes pensées historiques, le libéralisme et le marxisme sous toutes leur formes ; depuis la social-démocratie jusqu’au maoïsme le plus cru, la même chose pour le libéralisme.  La nature en fait est ignorée par ces pensées, à moins qu’elle ne soit considérée comme un ensemble de ressources inépuisables et disponibles pour l’accroissement des forces productives

Le cinquième attribut de ce modèle de croissance c’est un projet qu’on pourrait dire totalitaire - j’emploie des gros mots - puisque l’on peut qualifier de productiviste toute structure sociale, pas simplement le marché ou la planification, qui recherche la production et la productivité maximale, sans égard au contenu dont il s’agit ; que ce soit social, culturel, écologique. Cela peut être les marchés, cela peut être Général Motors, cela peut être l’agriculture, l’école, la santé, tout ce que vous voulez. Yvan Illich d’ailleurs en a très bien parlé en montrant que ces structures productivistes qui recherchaient sans arrêt l’efficacité maximale étaient devenues contre productives. Il disait en gros : « le système de santé rend malade, l’école rend abruti ». C’était il y a une quarantaine d’années, tout cela reste très pertinent.

Mais ce projet est totalitaire car les révolutionnaires voulaient refaire la société, là c’est encore pire, dans ce projet de croissance et de productivisme, il s’agit de recréer l’ensemble de la nature. La nature est très mal faite, elle est imparfaite, elle n’est pas guidée par un plan d’ingénieur - je ne suis pas du tout créationniste -   il y a beaucoup de déchets, tout cela est sale et puant et donc refaire entièrement la nature et donc la société aussi, est un projet qui va couvrir l’ensemble des domaines, pas simplement le domaine politique entre les humains, mais on le voit bien avec les biotechnologies le transhumanisme etc. Enfin, le scientisme, le positivisme abruti d’Auguste Comte avec les technologies magnifiques dont on dispose actuellement va tout recréer, tout recréer, tout re-fabriquer et tout vendre, selon des méthodes rationnelles scientifiques et incontestables.  Donc on peut appeler ça évidement un projet totalitaire, puisqu’on ne peut pas aller beaucoup plus loin.  

Enfin, le dernier attribut de ce modèle productiviste ou croissantiste,  c’est l’ignorance des limites. Il n’y a pas de limites à l’opérationnalité du monde, ni à la croissance économique au sens du PIB bien entendu, puisque partout dans le monde, et tous les partis de droite et de gauche recherchent cette croissance comme la clef de tous nos problèmes : le déficit de l’Etat, le trou de la sécu, le chômage, tout cela va être résolu lorsque l’on va retrouver la croissance. L’idée c’est de retrouver un âge d’or des trente glorieuses, entre les années 45 et 75 pour être rapide. Donc le productivisme est le premier modèle du monde, celui qui est hégémonique dans le monde entier : 99 % Des politiciens des économistes, des sociologues, des psychologues, même des scientifiques, des citoyens…. pensent en effet que la croissance c’est bon et qu’il faut la retrouver. Eh bien, la croissance cela n’a pas de limites, cela n’a pas de frontières, c’est ce qu’Aristote pourrait appeler l’hybris c’est la démesure l’illimitation comme dit Alain Caillé par exemple dans certains de ces livres.  Alors qu’évidemment,  ce modèle est daté à la fois géographiquement et historiquement, il est complètement contingent. Ce n’est pas une espèce de nature sociale ou psychologique  de l’humanité qui se révélerait. Pas du tout. Et de même, quand on regarde sur 10 000 ans ou sur 100 000 ans, car il faut se placer dans le cadre anthropocénique en effet de la très longue durée, eh bien, ce modèle est tout à fait récent et réservé à un petit nombre de gens  depuis, disons un siècle et encore, la religion de la croissance ne date même pas du 19ème.

   

Le modèle de la décroissance

Alors, un autre modèle tend plus ou moins à exister dans tous les domaines pas simplement dans le domaine économique qui n’est qu’une partie du grand tout, disons de Gaïa, en tout cas du système Terre, c’est celui de la décroissance ; le modèle que j’ai appelé Augustinien car Saint Augustin a dit dans son sermon 81 paragraphe 8 en décembre 410 :   « Le monde est comme un homme : il nait, il grandit et il meure » et donc « tout ce qui croît décroîtra », en fait il n’y a pas d’infinité (…) L’infiniment petit ou l’infiniment grand, cela existe dans le monde platonique ou platonicien des mathématiciens, et fort heureusement, car on est pour les univers extraordinaires et des constructions, disons neuronales tout à fait fines. Mais, dans le monde réel de la matière, le plus grand nombre que l’on puisse plus ou moins évoquer par exemple, c’est le nombre de neutrons de l’Univers qui doit être de 1080, 1090 si vous voulez, je ne suis pas évidemment à dix ordres de grandeur près, mais tout est fini. Et tout ce qui croît par conséquent - on dit parfois  pour se donner l’air savant "tout ce qui croît de manière exponentielle" – les exponentielles n’existent pas dans la nature, les exponentielles deviennent courbées ou plus ou moins asymptotiques, ou même elles retombent. Et d’ailleurs dans ce modèle ce qui est important de dire, tout ce qui croit, et beaucoup de choses croissent, y compris les êtres humains atteignent un maximum puis décroissent. Et certains de mes amis pensent qu’en effet tout décroît.  

Il y a plein d’exemples, par exemple la production d’acide borique en Toscane. Elle montre une décroissance, elle a beaucoup cru dans les années 1900- 1920 (L’acide borique cela sert à faire notamment à faire des collyres pour les yeux). Et puis, elle a atteint en pic, un sommet vers 1940 et maintenant, depuis 70 ans elle décroît. (…)

On voit des courbes en cloche : (…) au début cela croît puis, il y a un maximum, puis cela décroît (ici Yves Cochet montre de telles courbes à son auditoire). (…) 

Voici par exemple la production de phosphate pour l’agriculture notamment, de phosphates minéraux,  car le phosphate organique, le guano comme on dit, il est déjà cuit, il est fini. Les phosphates minéraux, dont le Maroc est quasiment le seul producteur mondial (90 % du phosphate). Or, comme vous le savez, le phosphate est très important en agriculture, cela fait partie des trois éléments fondamentaux FDK comme on dit en chimie,  s’il n’y a pas de phosphates,  les rendements diminuent. (…)

Ça c’est la décroissance des baleines (…), bon, maintenant elles sont plus ou moins protégées (Yves cochet montre le graphique) Il y avait évidemment beaucoup de production d’huile de baleine avant la découverte du pétrole industriel, pour l’éclairage et puis des baleines pour les corsets féminins au 19ème siècle, maintenant c’est moins utilisé.

En fait, des courbes en cloches comme ça, on peut en faire pratiquement pour tout, y compris pour les sociétés. (…) Les sociétés elles-mêmes dans ce qu’on pourrait  appeler leur  plénitude.

Ça c’est une courbe d’un philosophe, en fait il est archéologue américain, Joseph Tainter. Les sociétés croissent, (…) là vous avez les bénéfices de la croissance, puis là au contraire, les dégâts. Et puis à partir du moment où les dégâts commencent à être un peu plus forts que les bénéfices, eh bien elles ne croissent pas.

On peut penser à l’empire romain, qui a mis du temps à croître mais qui a mis du temps à décroitre aussi.  Il y a l’île de Pâques, les Maya et toutes les sociétés qui ont désormais disparu.   

Il en sera de même dans un livre tout récent de Naomi Oreskes, professeure d’histoire des sciences à Harvard,  dont le livre a été traduit  récemment en Français. Je vous le recommande, cela s’appelle " L’effondrement de la civilisation occidentale". Elle pense qu’il y en a pour quelques décennies. Moi, je suis un peu plus pessimiste qu’elle je pense que c’est moins que cela, mais bon, on n’est pas à une décennie près. (…)

Autre exemple de ce modèle augustinien, de ce modèle en cloche : Le Peak Oil, c’est-à-dire le pic de production de pétrole depuis 1881, le pétrole est évidemment en production croissante et puis cela va décroître et cela va beaucoup changer le monde.

Il y a des gens qui n’y croient pas à ce Peak Oil, (…) par exemple l’AIE, Agence Internationale de l’Energie, qui est un organe de l’OCDE, ce sont des gens extrêmement sérieux, ils sont plusieurs centaines, des économistes, des géologues, des pétroliers, des savants ne croient pas du tout au Peak Oil, ne croient pas du tout à la décroissance de la production de pétrole. On le voit bien sur cette courbe, jusqu’en 2035, vous voyez cela croît sans arrêt.   C’est un fantasme, mais cela existe des gens y croient et font des politiques publiques ou économiques basées sur ce modèle. (…)

Vous avez compris le modèle augustinien, modèle de décroissance qui fait que tout ce qui croît décroîtra, mais la décroissance est également, au sens plus métaphorique, un projet de société, une société plus sobre plus frugale que celle de maintenant qui n’en a plus pour longtemps.

       

Modèle de rupture, modèle discontinuiste

Dans les deux premiers modèles que j’ai présentés, on a l’impression que l’Histoire, à part quelques accidents comme les guerres mondiales, se déroule de manière assez continue. Il y a des évolutions, bien sûr, sans arrêt il y a des changements. Au contraire dans le modèle que j’appelle discontinuiste ou le modèle de rupture, l’Histoire est essentiellement caractérisée par des ruptures brutales : quelques mois, quelques années, quelques décennies et puis après, il y a évidemment des périodes d’évolution lentes où le modèle habité par l’esprit des gens et puis le modèle réel des comportements ne changent pas beaucoup.  

Là, je vais adopter un vocabulaire qui rejoint le vôtre mais qui est  peut-être moins « sciences humaines » et plus « sciences physiques », c’est un peu mon origine, sciences dures comme on dit parfois - comme si les sciences humaines étaient molles - qui est le vocabulaire des systèmes dynamiques, évolutifs.  On ne parle pas là de frontière, de limites on peut en parler, mais on parle de transition de phase ou de seuils, qui sont des mots extrêmement précis dans les sciences physiques. Par exemple, en voilà une qui a eu lieu en 4 jours entre le 8 et le 12 juillet 2012 (Yves Cochet montre à l’assistance les photos en cause). Ce sont des images satellite de la Nasa sur le Groenland, sur la calotte glaciaire du Groenland. Ce qui est en blanc, c’est la glace du Groenland et puis ce qui n’est plus en blanc quatre jours après, (ce n’est pas que toute la glace avait fondu, c’est la glace superficielle qui a fondu).  C’est la première fois que cela arrive, la Nasa a découvert cela il y a un peu moins de deux ans. C’est une transition de phase, typiquement, parce que l’eau a plusieurs phases, il y a la phase solide : que l’on appelle la glace, il y a la phase liquide et puis il y a la phase vapeur d’eau. Ça se passe de manière très brutale, entre la glace et l’eau ou bien entre l’eau et puis la vapeur à 100 C°. Là  aussi, cela a été très brutal en quatre jours, on est passé d’une phase solide à une phase liquide.  

Une autre image tirée d’un article qui est paru dans Nature, le 6 juin 2012, il y a deux ans, publié par une trentaine d’écologistes climatologues et autres océanographes menés par Antony Barnosky le titre de cet article « Approching a state shift in earth’s biosphere  ».  Donc c’est un changement global du Système Terre. Ce n’est plus par exemple la glace du Groenland qui va fondre un peu, c’est un changement global qu’ils représentent par une courbe (Yves Cochet montre la courbe, qui après différentes évolutions présente un changement brutal en 2045).  (…) Ils disent 2045, Naomie Oreskes dit plutôt 2073, je crois, elle est très précise. (…) Pendant quelques siècles, mais bien avant c’était pareil, l’évolution était darwinienne peut-on dire,  mais bientôt il y a un changement d’état brutal, on passe, comme dirait mon ami René Thom, dont vous connaissez peut-être les travaux,  on passe dans une catastrophe de type pli ou fronce. On passe d’un étage à un autre, brutalement, sans qu’il y ait continuité. Il y a une discontinuité extrêmement rapide. Comme le Sahara est passé d’un état de luxuriance végétale, il y a à peu près 7 000 ans,  à un désert maintenant.   Il pourrait en être la même chose, on l’a vu pour le Groenland, de l’Amazonie,  cela peut être extrêmement rapide ces changements et non pas lent au sens géologique du terme (…)  

Pour formaliser ce que peut-être un changement brutal dans cette, à la fois, métaphore et en même temps modèle opérationnel où l’on peut, en fixant certains paramètres faire des simulations de l’évolution d’un système, pas prédictifs au sens déterministe du terme mais en tout cas des modèles disons de prospective (…)    

En voilà un par exemple, où l’on voit ce que l’on appelle un bassin d’attraction, (Yves Cochet montre un graphique et explique que les systèmes sont attachés à un bassin d’attraction dont ils ne s’éloignent pas sous l’effet de faibles perturbations). (…) Ce sont des modèles qui sont liés à ce qu’on appelle maintenant, c’est vaguement  à la mode,  la résilience. Tous les systèmes, aussi bien notre organisme, même une  cellule ou bien alors le système Terre, la biosphère dans son ensemble ou le système capitaliste si vous voulez dire ça comme ça, sont soumis à des perturbations, mais les perturbations ne sont pas suffisamment fortes pour les faire changer de bassin d’attraction. Là donc typiquement ce modèle n’a qu’un seul bassin d’attraction. Il bouge un petit peu. Mais sous l’effet du temps, les conditions peuvent changer, les conditions climatiques par exemple peuvent changer, mais plein d’autres conditions, économiques, sociales que sais-je…. Ce système peut… (sous-entendu : changer de bassin d’attraction), les conditions ayant changé.  Le même système n’est pas simultanément dans deux états (explications liées au dessin) : il n’y a que dans les états quantiques où l’on peut avoir éventuellement ça et encore. (…)  

C’est pour montrer qu’ici se forme un autre bassin d’attraction et que si il y a une perturbation assez forte, le système va passer de ce bassin-là à ce bassin-là, mais très rapidement. L’idée c’est celle du changement brutal, de la rupture, et non pas d’un changement lent.  

Il y a un homme que j’aime beaucoup qui s’appelle David Korowicz  qui a été physicien et qui fait maintenant des modèles de discontinuité pour les assurances, car en ce qui concerne la discontinuité du monde, à une petite échelle, locale, ou à une grande échelle pour le système Terre comme ce que dit Barnosky,  ceux qui s’intéressent le plus à cela, ce sont vaguement les écologistes, les politiciens ne s’intéressent pas du tout à cela, il sont dans le modèle croissantiste continuiste. (…) Et donc ceux qui s’y intéressent le plus sont les militaires et les assureurs et même les réassureurs, notamment Unitré par exemple s’intéressent beaucoup à cela. Donc il (David Korowicz) travaille pour les compagnies d’assurance, pour faire des modèles, non pas de prévisions exactes, mais disons de prospective. Il a fait un modèle comme cela pour montrer qu’il y a des infrastructures critiques. Il y en note à peu près quatre ou cinq. Là c’est l’énergie, là ce sont les communications, là c’est la bureaucratie, là c’est l’eau et puis là c’est le système financier. Il regarde les liens entre ces systèmes du monde. En fait ils sont maintenant tellement connectés dans la mondialisation que même le prix de la vache à Saint Aubin d’Aubigné en Ile et Vilaine dépend évidemment du marché mondiale de la viande de bœuf.    

Il a essayé de simuler ce qui pouvait se passer selon certaines conditions. Je vous invite à lire David Korowicsz. Vous trouverez ses publications dans une association dont il fait partie, c’est un irlandais, qui s’appelle  Feasta  (The fondation for the Economics of Sustainability). Il a écrit trois ou quatre polycopiés notamment pour les compagnies d’assurance, et c’est public. C’est un peu technique car encore une fois, il est physicien, mais c’est assez impressionnant et nous partageons un certain pessimisme teinté d’espoir.  

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Quelques livres sur le concept d’effondrement

Effondrement Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie : Jared Diamond, 648 p. Editions Gallimard, 2008. Titre original : Collapse : How societies chose to fail or succed. Traduction française d’Agnès Botz et de Jean-Luc Fidel.    

Requiem pour l’espèce humaine : Clive Hamilton, Editions : Presses de Science Po, 250 p, traduit par Françoise Gicquel et Jacques Treiner.   

Effondrement des sociétés complexes :  Joseph A Tainter, 318 p, Editions Le Retour aux sources, Paris, 2013, titre original : Collapse of complex societies, (1988)    

L’effondrement de la civilisation occidentale : Erik M. Conway et Naomi Oreskes, 128 p.  Editions les liens qui libèrent, 2014.

Sur ce sujet on peut également écouter l’émission suivante avec Clive Hamilton et Jacques Treiner (émission particulièrement orientée sur les questions climatiques) Entretien avec la revue Format, reprise en français par le site Le Nœud Gordien. Le rapport du club de Rome « the limits of growth » fut publié en France sous le titre Halte à la croissance lui donnant un aspect polémique et cristallisant l’opposition d’un certain nombre d’économistes plus conventionnels.

Le livre de Hugues Stoeckel « La Faim du monde »   Max Milo éditions, présente sur ces questions beaucoup d'intéret.  Voir aussi cette vidéo au cours de laquelle Hugues Stoeckel  n’exclut pas de tels scénarii.      

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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 18:24

Comme d’autres, l’engagement en faveur de l’écologie donne lieu à de nombreuses dérives. Plusieurs d’entre elles tendent hélas, mais parfois à juste raison, à le déconsidérer aux yeux des personnes les plus sincères et les plus impliquées.

La plus évidente de ces raisons est la politisation dont le principal parti écologiste français nous montre trop souvent l’exemple (*). Le rattachement inconditionnel, et présenté comme naturel, à l’un des deux blocs de l’axe droite-gauche, s’accompagne à la fois d’une disparition des thèmes écologiques au profit des questions générales de sociétés et d’une coupure avec l’autre bloc où pourtant, la sensibilité aux questions environnementales a évidemment sa place. A ceci s’ajoute évidemment les ambitions personnelles qui brouillent le message et donnent une image peu reluisante de la mentalité écologiste. Oui, les écolos sont des hommes et des femmes comme les autres et la justesse de leurs engagements n’est gage ni de moralité ni  de désintéressement.

La seconde de ces dérives est le refus d’aborder certaines questions considérées comme taboues, la problématique démographique étant la première d’entre elle. Ce blocage mental, ou cette soumission à ce que l’on croit être le point de vue majoritaire des électeurs ne touche pas que les partis constitués, des personnes bénéficiant d’une aussi bonne image dans les milieux écologistes que Pierre Rabhi semblent avoir une aversion absolue pour l’évocation de ce sujet, comme si la Terre était infinie et comme si l’adoption d’un mode de vie particulier pouvait conduire à l’économie des questions quantitatives.

La troisième dérive est la désignation d’un certain nombre de boucs émissaires présentés comme responsables tous nos maux. Tout utilisateur écologiste (et dont les « amis » le sont aussi) du célèbre réseau Facebook peut en être le témoin permanent en recevant quotidiennement sur son « fil d’actualité » une impressionnantes quantité de dénonciations répétées et centrées autour de trois ou quatre « acteurs » diabolisés de nos sociétés. Parmi les acteurs économiques généraux : les banques, les compagnies pétrolières et les laboratoires pharmaceutiques. Parmi les acteurs économiques particuliers, la société Monsanto (semences, OGM) et la société Ferrero (fabricante du célèbre Nutella).

Ces critiques, sans être toujours infondées, loin de là, me semblent poser quatre problèmes.

- Elles touchent aussi les gens qui travaillent dans ces secteurs alors qu’il est bien improbable que ces personnes soient dotées d’une mentalité différente de la moyenne, ni les employés, ni les cadres ni même sans doute les actionnaires.

- Elles tendent à nier le tissu économique global et l’interdépendance de toutes nos activités,  ainsi par exemple les camions pollueurs et bruyants ne font que transporter les produits que par ailleurs nous désirons. Elles nient aussi certaines réalités comme par exemple la nécessité pour les acteurs des secteurs de l’énergie de manier de gigantesques sommes d’argent pour faire face aux contraintes de ces activités : On n’entreprendra jamais un forage à moins trois mille mètres sous les flots avec les économies d’un livret de Caisse d’Epargne.

- Elles laissent de côté la responsabilité du consommateur qui est pourtant bien le demandeur et  le consommateur final de tous ces produits et services mis au ban de la société. A nous exonérer ainsi de toute faute nous participons à l’infantilisation que par ailleurs nous dénonçons. Non, de gentils humains ne sont pas tous victimes d’une toute petite partie d’entre eux avides de profits au détriment de tous les autres. On ne peut à la fois défendre les humains et les considérer comme des marionnettes du consumérisme.

- Elles choisissent arbitrairement les bons et les méchants laissant curieusement inattaqués d’autres pans de nos activités tout aussi dommageables pour notre santé et pour l’environnement. L’exemple type est le tabac. Pour 100 dénonciations des OGM (dénonciation que j’approuve cependant) je n’ai décompté parmi les « posts » de mes « amis » facebook qu’une seule dénonciation du tabac dont on estime pourtant qu’il a fait plus de 100 millions de morts au cours d’un 20ème siècle qui en la matière ne devrait-être qu’une séance d’entraînement pour le 21ème (voir ici quelques données pour la France). 6 000 milliards de cigarettes seraient consommées (brûlées donc) chaque année dans le monde et cela laisse quasi indifférente la communauté écolo. Pourquoi ? 

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(*) J’établis ici une généralisation forcément injuste. Il va de soi que je présente le parti dans son ensemble et vise les positions de la majorité de ses dirigeants. Il y a évidemment au sein d’EELV de nombreuses personnes sincèrement engagées dans la défense de la nature et viscéralement attachées à la protection animale. Que ceux-ci veuillent bien excuser mes propos et en retenir le caractère global. Notons d’ailleurs que récemment sous l’impulsion de Michel Sourrouille, EELV a créé un atelier démographie en charge d’étudier ces questions. D’autre part,  un autre mouvement, le MEI (Les Ecologistes - Mouvement Ecologiste Indépendant)  d’Antoine Waechter a sur la question démographique des vues moins conventionnelles et plus réalistes, il en est de même de l’AEI (Alliance Ecologiste Indépendante).

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 14:04

La décroissance, c'est une idée, un programme politique pour quelques-uns, un repoussoir à agiter pour la plupart de nos responsables. La décroissance, c'est aussi une réalité bien concrète pour des millions de nos concitoyens. Une décroissance parfois assumée et choisie, mais la plupart du temps une décroissance imposée par les circonstances, et plus ou moins bien vécue.

La décroissance, c'est quoi ? C'est d'abord une perte de revenus et donc de pouvoir d'achat.

La décroissance, elle est bien connue de l'immense majorité des retraités, de tous ces actifs qui du jour au lendemain passent le relais à une nouvelle génération et voient leurs revenus baisser de 30 à 50 %, notamment pour ceux qui ont choisi de travailler hors des secteurs protégés, dans le privé, le commerce, l'agriculture ou l'artisanat. Ce n'est pas nouveau bien sûr, mais cela ne doit pas empêcher de voir que chaque année des centaines de milliers de gens s'accommodent sans bruit de revenus réduits, jouant alors pour garder un peu d'air la carte du repli en province où la vie est moins chère, de la durabilité des objets qui les entourent et d'une modestie vraie dans les dépenses quotidiennes, réduisant la taille de la voiture et le nombre des sorties, ou profitant du temps qu'ils ne comptent désormais plus pour prendre en charge une partie des tâches qu'ils déléguaient auparavant.

La décroissance, elle est aussi connue de tous ceux qui à un moment choisissent de vivre autrement, cadres au bord du burn-out qui décident d'aller ouvrir des chambres d'hôtes au fin fond de l’Aveyron, ou salariés qui décident un beau jour de maîtriser leur vie en changeant de métier pour devenir boulanger, éleveur, jardinier, producteur de légumes, ou  repreneur d'une petite entreprise exploitant un savoir-faire boycotté par une industrie mondialisée. Ils le disent tous : à la fierté de retrouver un réel sentiment d'utilité s'établissent en contrepartie un travail bien plus prenant et des revenus bien plus faibles. Mais si c'était à refaire, la plupart le referait, clament-ils. En une phrase, ils travaillent nettement plus, ils gagnent bien moins, ils consomment moins aussi, et pourtant ils sont le plus souvent heureux de leur choix de vie, pour eux-mêmes comme pour leurs proches ou leurs enfants qu'ils peuvent élever dans un cadre plus serein et plus propice à leur épanouissement.

La décroissance, elle leur est tombée dessus ... je pense à tous ces chômeurs de longue durée, en fin de droit, et qui ne voient pas de perspectives à leur situation, car mal formés, ou trop âgés, ou trop on ne sait quoi à la fin ! Bref des hommes et des femmes dont on ne sait que faire, qui n'ont pas leur place dans le monde tel qu'il est et qui doivent continuer à vivre en partageant la paie de leur conjoint, ou qu'on subventionne sur dossier avec quelques petites centaines d'euros par mois. Eux aussi connaissent la décroissance et la vivent mal. Pour quelques-uns qui savent et ont les moyens de s'organiser, en travaillant un jardin potager, en glanant dans les campagnes les fruits des arbres oubliés et champignons et châtaignes dans les bois, en assumant directement l'entretien d'une maison qu'ils ne savaient que financer au temps de leur emploi, en maintenant une vie sociale à travers une participation à des associations, combien de chômeurs perdent pied, dépendant de leurs maigres indemnités pour tout payer, nourriture, logement, chauffage, fringues, et quelques petites choses, sans rien pouvoir faire de leurs journées au fond de leur appartement pour faire preuve d'un peu de résilience. Cette décroissance-là n'est qu'une misère, juste bonne à justifier tous les appels à la croissance quelle qu'elle soit : tout pour éviter ce drame « des hommes en trop » produit par une société d'abondance comme l'histoire n'en a jamais connu.

La décroissance est parmi nous, tous les jours des hommes et des femmes la vivent. Durement pour beaucoup, heureusement pour certains. Si tous savent qu'elle est possible, il n'en demeure pas moins que la décroissance comme projet politique est un sujet délicat qu'on ne peut manier qu'avec d'infinies précautions. Ce serait sinon une injure à nos concitoyens plongés dans l'impuissance.

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 11:04

Un article de Madame Anne-Marie Teysseire.

En préambule, un détour par un domaine qui apparemment n'a rien à voir avec l'écologie.  

Les professionnels du soin psychique ainsi que ceux de l'enfance, constatent d'une façon assez unanime dans le public reçu, un changement de la façon d'être au monde. Certains parlent même de l'émergence « d'une nouvelle économie psychique » (1).

A l'école, en institutions, dans les cabinets ou centres de soins, les névroses et autres anciennes pathologies  résultant de la tension entre l'intériorisation des interdits et la force du désir, cèdent le pas à des troubles de type narcissique : impossibilité de supporter la frustration, agitation constante, difficultés d'apprentissages, incapacité à vivre avec les autres... Or, le fonctionnement des individus n'est pas indépendant du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent et des idéaux qu'elle véhicule.

Nos sociétés développées produisent  ainsi de plus en plus d'enfants et donc de jeunes adultes qui ne possèdent « qu'une boite à outils très restreinte » (2) pour  vivre en société.  Ils semblent être restés en deçà de l'étape atteinte chez le petit d'homme, ordinairement vers 6 ou 7 ans. Cette étape  qui permet le renoncement à la satisfaction immédiate, le consentement au manque et à la place de l'autre.

En bout de course du néo-libéralisme, nous voilà  devenus en (grande) partie, des êtres infantiles ne trouvant aucun tiers pour faire butée à leur désir de toute-puissance puisqu'au contraire tout est fait pour  nous éviter perte, frustration, contrainte. Des enfants aliénés à leurs pulsions puis des ayant-droits, de toujours plus de droits, au lieu de citoyens.

Nous sommes passés, grâce au génie technique et scientifique, du désir de repousser toujours plus loin les limites, au refus des limites. D'un mode de pensée intériorisant les interdits à celui qui met en avant le déni (3).

Ainsi donc, alors que nous croyons aller toujours plus vers la pointe ultime du progrès, de l'évolution, nous sommes à mon avis, dans des sociétés très régressives car ce qui fait « l'humus  humain » (4) c'est la capacité à sortir de la toute-puissance infantile et à accepter sa juste place .

Nous voilà donc bien conditionnés  dans nos sociétés occidentales, pour considérer au mieux  la  planète comme notre parc d'attraction et notre supermarché, pour espérer que la science trouve le vaccin contre la mort et en attendant, le moyen de donner la becquée à 12 ou 15 milliards d'humains.

Outre ce que cela sous-entend comme possibles totalitarismes - ne serait-ce  aujourd'hui, que celui du politiquement correct -, on peut se demander comment de telles sociétés pourraient accepter de restreindre leurs « besoins» , de perdre le droit au toujours plus, de cesser de considérer l'humain comme Etre Suprême qui « est la seule fin et tout le reste, les moyens » comme le pensent nombre de scientifiques ou philosophes et notamment Luc Ferry ? (5).

Humus, humain et humilité ont  pourtant racines communes.

Il serait faux de dire que le discours de l'humilité est absent des débats. En témoigne un article récent de Tristan Lecomte,  fondateur d'Alter Eco dans l'Express «  L'humilité est ce qui sauvera le monde », Gilles bœuf considère que les termes clefs de l'écologie sont « Humilité, harmonie et partage » Les discours de Pierre Rabhi sont tous empreints de ce sentiment envers la nature : « l'ère de la sobriété et de la frugalité heureuse a sonné ».

Effectivement la Terre n'est pas notre jardin, nous ne sommes qu'une des expressions du vivant et nous ne devrions nous autoriser à nous l'approprier que dans une mesure très modeste.

Mais le vœu de « vita povera » qui s'exprime de plus en plus dans les milieux écolos, s'il est nécessaire,  me paraît entaché de deux autres dénis essentiels: d'abord, celui de la réalité de la nature humaine. Nous ne serons jamais 10 milliards de Pierre Rabhi ou de François d'Assise ! Nous ne partagerons pas, et tant qu'elle le pourra, la majorité d'entre nous, cherchera à avoir toujours plus, quitte à éliminer l'autre partie.

L'autre déni,  témoignant de la résistance de notre orgueil humain démesuré, se niche dans le refus de limiter notre reproduction.

Comme si, après la mort des religions et des idéologies, le sacré s'était réfugié dans le corps de l'homme et l'extension de son espèce. Que ne fait-on pas pour le vénérer ce corps, le soigner, prolonger son existence, dépasser ses capacités, exalter ses plaisirs ! Peu, à part quelques religieux suspects, nous disent qu'il y a plus important que la survie d'un homme, que la continuation de la Vie est plus importante par exemple...

Et dans cette nouvelle déification de  l'humain - en tant que machine corporelle, pourrait-on dire - est inclus le respect absolu de sa reproduction sans limite. En témoignent les débats récurrents sur la faible natalité occidentale où les idées de déclin catastrophique voisinent avec le sentiment de  fierté virile des Français quant au nombre de bébés produits. Et cette «pédolâtrie» n'est pas synonyme d'amour des enfants, comme le montrait le préambule !  

Ceux qui sont préoccupés d'écologie  proclament : « le nombre d'humains n'est pas un problème, le problème c'est le nombre d'objets inutiles qu'ils traînent derrière eux » (6). Oui à la modestie de la consommation, non à celle de notre multiplication. Pierre Rabhi lui-même qui demande la déférence envers la Nature, traite les malthusiens d'imposteurs (7).

L'espèce humaine ne cesse donc jamais d'être ivre d'elle-même. Jusqu'au désastre.

Pourtant la véritable humilité, celle qui nous sauvera, sera celle du respect de la  juste place de l'homme dans le vivant et elle ne peut passer que par la diminution volontaire de notre nombre.  

Nous devons limiter notre droit à nous reproduire pour respecter le droit des autres  vivants. Nous qui sommes les responsables inconscients d'une nouvelle extinction des espèces et de la dévastation de la planète.

Adopter une position d'adulte humain, humble, «castré» de ses désirs infantiles de prédation sans limite, dessillé face à notre réalité de minuscule création au sein d'une immensité que  nous ne pourrons jamais  maîtriser. Conscient que notre capacité de nuisance se tient dans notre nombre, puisqu'elle est inhérente à notre nature.

Comme est inhérente à celle-ci notre plus belle qualité: celle de rendre par le langage et les arts, la beauté et la richesse de la Terre dont nous profitons et qui ne nous sont  pas dues.

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(1)  C. Melman : La nouvelle économie psychique. Editions Erès, 2009, 238 p.

(2)  JP. Lebrun : La condition humaine n'est pas sans conditions. Editions Denoël, 2010, 205 p.

(3)  Déni du manque, de la différence, de la limite...

(4)  J. Lacan :  Note italienne.

(5)  Il défend cette thèse notamment dans Le nouvel ordre écologique. Editions Grasset, 1992.

(6)  R. Dubos, repris par N. Hulot.

(7)  Voir à ce sujet l'article de M. Sourrouille dans Biosphère.

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 12:44

En matière d'écologie et d'économie durable, l'habitude a été prise de commenter les faits importants, comme pour ce mois de septembre 2013, la décision prise par les Pouvoirs Publics lors de la Conférence Environnementale de favoriser la rénovation thermique des bâtiments en ramenant la tva payée sur ces travaux de 10 à 5 %. De même glose-t-on à l'infini sur la transition énergétique et la décision de fermer ou pas la centrale nucléaire de Fessenheim. D'autres faits pendant ce temps passent inaperçus, bien qu'ils soient eux aussi lourds d'impacts ou de questionnements sur la problématique écologique. Je voudrais dans cette "chronique des petits faits" pour le mois de septembre dernier évoquer deux éléments bien peu commentés et analysés.

D'abord l'encouragement à une généralisation de la garde partagée des enfants après divorce, encouragement venu de notre assemblée des sages qu'est le Sénat. La promotion de ce mode de garde répond bien évidemment à une logique d'égalité entre les sexes, et prend notamment en compte les demandes des pères divorcés, en lutte contre ce qu'ils considèrent comme une forme d'exclusion.  Evolution souhaitable pour un monde plus juste, la messe semble dite et les commentaires inutiles. C'est pourtant oublier son impact, déjà bien repéré et connu des professionnels de l'immobilier. A savoir que le divorce d'un couple avec enfant(s) accompagné d'une garde partagée, c'est concrètement une consommation immobilière multipliée par deux, chaque parent devant être capable de loger à titre permanent son ou ses enfants en plus de lui-même et de son éventuel nouveau conjoint. C'est donc à terme plus de constructions nécessaires, plus de béton à produire, plus d'espaces consommés, plus de mètres carrés à chauffer, plus de meubles à fabriquer. Et aussi plus de transports et autres mouvements incessants pour les enfants et leurs parents. Toute cette consommation matérielle, si elle se révèle un facteur positif pour les tenants de la croissance à tout prix, peut aussi être perçue comme un gaspillage de biens rares impactant négativement sur notre biotope. En fait, là encore, l'impression domine que notre espèce se soucie d'abord de résoudre ses problèmes comme cela l'arrange, au mieux de ses intérêts directs, sans réellement s'occuper de leur impact pour la planète.  L'objet de cette réflexion n'est évidemment pas de stigmatiser les parents divorcés, mais plutôt d'ouvrir une brèche, un questionnement sur l'évolution du couple en Occident. Autrement dit, le couple fondé sur le sentiment amoureux, couple forcément plus fragile que l'alliance de raison qui a si longtemps prévalu dans nos sociétés, n'est-il pas la conséquence de la société de croissance et de la richesse momentanée et un peu illusoire qu'elle a apportée ?  Sans cette richesse bâtie sur le pillage des ressources et la pollution généralisée, comment financer les doublons économiques nécessités, générés par notre présente conception du couple et de la famille ? Le retour à une simplicité volontaire, à une vita povera, à une économie des moyens, ne contient-il pas aussi le retour à un couple et une famille plus fondée sur des intérêts bien compris que sur un sentiment amoureux si difficile à gérer dans le temps ? Quand l'écologie devient susceptible de heurter ce que nous finissions par considérer comme notre liberté, la réflexion devient difficile mais elle n'en est que plus nécessaire.

L'autre fait 'invisible'  est la persistance, pour ne pas dire l'aggravation, des dégradations enregistrées pour le Vélib. Voilà une solution écologique de transport basée sur une collectivisation des moyens qui pouvait sembler faire progresser notre adaptation à une vie plus simple et moins dévoreuse de ressources, dans un territoire densément peuplé. Qu'apprend-on ? Que cette solution est sans cesse l'objet de dégradations volontaires et coûteuses, à tel point que l'intérêt économique de l'offre proposée ne peut se maintenir qu'avec le soutien de subventions de plus en plus financées par le contribuable. Première constatation : la solution collective - le principe du Vélib - entraîne une déresponsabilisation des acteurs qui génère à son tour un gaspillage de ressources tant en main d'œuvre qu'en matériaux. Seconde observation : le délitement social est financièrement coûteux à tous du fait des gaspillages qu'il entraîne, et négatif quant à l'impact sur la nature par les prélèvements supplémentaires que ces gaspillages génèrent. Une société construite sur la simplicité et la sobriété est-elle compatible avec des logiques collectives qui favorisent la déresponsabilisation ? Et peut-elle tolérer longtemps les désordres provoqués par un délitement social qui touche des parties entières de la population ? Une société écologiquement responsable ne risque-telle pas de promouvoir outrageusement le principe de responsabilité généralement à l'œuvre dans les sociétés libérales, et de gérer autoritairement le délitement social à travers la promotion de normes culturelles contraignantes, bien loin de la tolérance actuelle ?

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 16:04

Depuis 40 ans au moins, il n’y a plus rien de bien original à rappeler que la société de consommation est une société de frustration. Cette frustration est inhérente à toute progression matérielle continue. La comparaison de nos possessions avec celles des autres mais aussi avec nos  futures et potentielles acquisitions engendre une insatisfaction permanente. Ce manque est d’ailleurs au cœur de l’équilibre économique de nos sociétés, il nous pousse vers le « toujours plus » et constitue le moteur principal de la croissance. Le prix à payer est toutefois assez lourd. D’une part nous détruisons la planète, d’autre part nous nous trouvons condamnés à supporter cette contradiction d’être à la fois riches et insatisfaits, deux handicaps inacceptables pour une économie pérenne.

Mais une seconde forme d’insatisfaction, peut-être encore plus violente et trop peu médiatisée, sans doute parce qu'encore au futur pour l'essentiel, vient désormais s’ajouter à la première : l’obligation de brimer nos potentialités matérielles pour les rendre compatibles à la fois avec la finitude de la planète et avec la vie en société.

L’automobile nous fournit l’exemple le plus évident. Nous savons désormais fabriquer des voitures puissantes et confortables (1), capables pour la plupart de rouler durablement à 150 ou 160 kilomètres à l’heure. Cependant, des impératifs de sécurité (2) et plus encore les embouteillages du fait du caractère urbain de nos déplacements, font que concrètement, nous roulons le plus souvent à moins de 50 kilomètres à l’heure. Nos potentialités technologiques se heurtent là aux limites de la planète. Nous ne pouvons aller vite, non parce que c’est techniquement impossible, mais parce que ce n’est pas raisonnable et parce que de toute façon, notre densité de peuplement nous l’interdit. Nous devons donc établir et respecter des lois destinées à limiter administrativement les performances réelles de nos machines.

Cette limitation touche maintenant presque toutes nos productions. Nous pouvons construire des centrales nucléaires développant une puissance faramineuse. Le défi n’est plus aujourd’hui seulement de produire cette puissance, il est, et de plus en plus,  de pouvoir la mettre à disposition en toute sécurité dans un espace densément peuplé où tout accident aurait de graves conséquences. De manière plus générale, les coûts liés à la sécurité ainsi qu’à l’acceptabilité des technologies représentent une proportion croissante des dépenses de construction et de fonctionnement de nos outils.

Un tel blocage ne se cantonne pas à l’utilisation directe d’objets toujours plus efficaces et plus puissants, il résulte parfois de leur usage indirect et multiple. Il n’est ainsi pas exclu, du fait de notre démographie et de notre consommation individuelle, que nous devions cesser de brûler le charbon avant qu’il ne soit épuisé, parce que l’atmosphère terrestre ne supportera plus l’enrichissement en CO2 et en polluants divers que cela suppose. Nous devrons aussi cesser la pêche pour la même raison, non que nous ne sachions plus faire, mais parce que la planète ne le supportera plus.

Il en est de même de la question démographique souvent évoquée sur ce blog. La richesse de nos sociétés et la disponibilité en énergie abondante et bon marché ont favorisé le développement et l’utilisation de technologies permettant un confort matériel et un système de santé réduisant à presque rien la mortalité infantile et allongeant durablement la vie de la plupart d’entre nous. Ce qui apparait comme un bienfait impose en retour de limiter fortement notre fécondité faute de quoi, la Terre va bientôt se trouver submergée. Cette diminution est bien entamée puisque depuis 1950, le nombre d’enfants par femme a été divisé par deux, passant de 5 à 2,5 au niveau mondial. Pourtant cette diminution n’est pas suffisante; dans le même temps la planète a vu son nombre d’habitants multiplié par presque trois (passant de 2,5 à 7,1 milliards en 63 ans) Nous devons donc nous limiter et donc, là aussi, admettre une certaine frustration par confrontation aux limites de la planète. Dans les faits et dans de nombreux pays, à court terme le nombre d’enfants ne sera plus libre. C’est une conséquence surprenante, apparemment contradictoire mais en vérité obligée de notre toute puissance technologique, une forme particulière d’externalité négative.

Plus indirecte encore, se pose la question de l’éducation. La richesse globale de nos sociétés nous a permis de développer un vaste système éducatif donnant au plus grand nombre un minimum de culture générale et préparant les individus à des professions plus ou moins considérées comme intellectuelles, et par là plus « prestigieuses », basées sur la manipulation d’informations plus que de matière et ne supposant pas l’usage de nos muscles. Malgré une tertiarisation galopante, notre économie ne peut fournir les emplois correspondants. Cela  génère et entretient une frustration de nombre de diplômés qui se retrouvent sans aucun rôle et se voient déçus dans leurs ambitions. Cette frustration-là n’est pas la moindre, même si l'on peut probablement y remédier dans le temps en réorientant les formations et en revalorisant la profession d’artisan. On peut, il est vrai  y trouver aussi un autre intérêt : Redonner à l’éducation son véritable sens, favoriser l’intelligence et la culture  et non préparer les gens à un métier. Les mathématiques, la physique, la philosophie, la littérature sont de vraies richesses qui ne doivent pas être mesurées à leur seul usage professionnel. Les hommes sont des êtres pensants avant d’être des employés.

Aux frustrations d’ordre psychologique liées à la seule confrontation entre nos désirs et de nos moyens financiers personnels, va s’ajouter une frustration plus fondamentale et plus collective liée à l’incapacité de notre omnipuissance à s’épanouir dans un monde fini. Cette frustration-là sera plus grave parce qu’un mouvement de recul est toujours plus difficile à supporter et parce qu’elle s’adressera à l’ensemble de l’humanité, pauvres compris. Elle brisera le rêve du « toujours plus » ce à quoi nous ne sommes absolument pas préparés. Concevoir l’avenir dans la décroissance nécessite une véritable révolution des esprits.

Aux différents qualificatifs déjà attribués au 21ème siècle ajoutons celui-ci : Le 21ème siècle sera celui du repli et de l’acceptation de la décroissance. Nous trouverons là la condition d’une société durable, heureusement, à terme, une contrainte acceptée ne constitue plus une frustration.

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(2) Limitation de vitesse qu’en aucun cas je ne veux ici remettre en cause. Les odes à la vitesse s’écroulent d’elles-mêmes au regard d’une vie perdue ou brisée.

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Published by Didier Barthès - dans Société
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