Site consacré à l'écologie et à la construction d'une société durable, respectueuse de l'environnement Auteurs : Didier Barthès et Jean-Christophe Vignal. Contact : economiedurable@laposte.net
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Les canicules des mois de juin et juillet 2026, par leur intensité, par leur durée comme par leur étendue à l’ensemble du territoire métropolitain, ont fait prendre conscience aux Français que le dérèglement du climat avait un impact immédiat et concret sur leur existence, que les pouvoirs publics n’y étaient pas préparés et qu’en tout état de cause, la situation ne cessait de se dégrader sans perspective de retournement dans un avenir prévisible.
« On est en train de vivre un des étés les plus froids du reste de notre vie », a pu déclarer la géographe Reghezza-Zitt. L’aggravation continue du réchauffement climatique n’est plus une théorie, une conjecture ; c’est désormais une réalité physique contre laquelle on n’a pas fini de se cogner.
D’autant qu’au même moment, le blocus du détroit d’Ormuz a fait craindre une pénurie de pétrole à l’échelle planétaire, après la pénurie de gaz consécutive à la guerre en Ukraine. Dans l’économie globalisée, l’aléa sur l’approvisionnement en énergies primaires fragilise les pays qui en sont dépourvus comme la France.
Malgré les conférences, les sommets et les engagements internationaux, le monde a continué sa trajectoire de croissance sans vraiment dévier de sa route. Quelques chiffres en sont l’illustration. De 1990 à 2023 :
La comparaison entre l’évolution du PIB en volume et celle, moindre, de la consommation d’énergie durant la même période montre que des progrès techniques ont été accomplis, sous réserve toutefois que ce différentiel ne résulte pas de l’évolution des parts respectives entre biens corporels et biens incorporels (les services) dans la constitution du PIB mondial.
Avec une consommation d’énergie 1,66 fois supérieure à la consommation initiale, on a réussi à produire des richesses d’une valeur 1,95 fois supérieure à celle du début de la période. C’est ce qu’on appelle le « découplage » : il faut de moins en moins d’énergie pour produire une même unité de valeur économique, disons un dollar constant. Cependant un découplage de 17,5 % (195/166 -1) en 33 ans est relativement faible, il correspond à un gain annuel moyen de 0,5 %.
De la même manière, la consommation finale d’énergie a augmenté plus vite que les émissions de GES dues à l’énergie, ce qui constitue un autre facteur de modération du réchauffement climatique. Mais là encore, le gain est faible et même très faible : 2,5 % en 33 ans (166/162 - 1), soit moins de 0,1 % par an en moyenne. Même si l’on cumule ces deux sources de progrès, un gain de 20,5 % en 33 ans ne représente qu’un gain annuel moyen inférieur à 0,6 %.
A ce rythme et avec toutes les précautions qui doivent entourer le prolongement dans l’avenir d’évolutions constatées dans le passé, il faudrait 50 ans pour atteindre un niveau d’émissions de GES inférieur de 35 % à celui 2023, mais qui serait encore supérieur de 20 % à celui de 1990. Il faudrait aussi que le PIB mondial n’augmente pas durant toute cette période. A population constante, cela supposerait une stagnation pendant 50 ans du niveau de consommation moyen et, pour une population de 9,5 milliards, hypothèse basse des prévisions démographiques, cela impliquerait un niveau de consommation moyen inférieur de 19 % à celui de 2023. Quel pays est‑il prêt à s’engager dans cette voie ?
Bref, les gains du découplage, à supposer qu’ils soient réels, sont tout à fait insuffisants pour compenser et encore plus pour inverser la dégradation de la biosphère engendrée par la croissance même de l’activité économique, dont le réchauffement climatique n’est qu’une des manifestations… à côté de l’effondrement de la biodiversité, de l’aridification des terres émergées, de l’acidification des océans, de la pollution de l’atmosphère, des sols et des rivières, et de l’épuisement des ressources naturelles, y compris énergétiques.
De surcroît, au niveau d’un pays comme la France et même d’un ensemble plus grand comme l’Union européenne, la réponse ne peut se limiter à l’évitement. Nous n’avons pas le poids relatif, la puissance économique, pour empêcher ou même entraver sérieusement la dégradation de la biosphère, qui se joue à l’échelle de la planète tout entière avec des acteurs plus importants que nous : la Chine, l’Inde, les Etats-Unis.
Quelles que soient par ailleurs nos actions en ce sens, il faudra aussi nous adapter, c’est-à-dire organiser notre mode de vie en fonction d’un environnement dont nous ne maîtrisons pas, ou peu, les évolutions. Cela ne saurait se réduire à la recherche de solutions pratiques pour répondre aux désagréments de la vie quotidienne : rouler en voiture électrique pour échapper à la pollution urbaine ou mettre la climatisation pour se protéger de la canicule. Les réponses immédiates ne sont pas illégitimes en soi mais doivent s’inscrire, autant que possible, dans un projet soutenable.
L’adaptation commence par le courage de regarder la vérité en face, de « voir ce que l’on voit », comme le disait Péguy, et d’en tirer ensuite les conséquences. Et cette vérité est que nous sommes contraints d’affronter une situation potentiellement catastrophique, que ne feraient que précipiter, pour reprendre les exemples donnés, la fabrication de 1,5 milliard de voitures électriques supplémentaires dans le monde (pour remplacer le parc actuel des voitures à moteur thermique) ou la généralisation des climatiseurs. Tous nos efforts doivent désormais converger pour assurer la survie des générations futures. Cela est loin d’être acquis, les nouvelles générations en sont pleinement conscientes.
Il faudra tenter de répondre aux besoins essentiels de l’homme : la nourriture, l’accès à l’eau potable, l’hébergement, la sécurité, en recourant le moins possible aux énergies fossiles. Celles‑ci représentent encore au niveau mondial 81 % des sources primaires d’énergie, malgré les discours rassurants sur la décarbonation de l’économie. Dans quel cadre géographique ? Sans doute celui de la nation, là où existe déjà l’Etat, c’est-à-dire la puissance publique, régalienne et protectrice. On peut aussi penser à des espaces plus étroits comme la région ou même les bassins de vie, dès lors que la sécurité intérieure mais aussi extérieure est assurée.
Bien sûr, la productivité sera fortement réduite. Il faudra donc travailler plus longuement chaque semaine, plus longtemps dans la vie, qui elle-même sera plus courte, avec une agriculture nourricière composée de petites et moyennes exploitations polyvalentes, peu mécanisées, avec une alimentation moins carnée, une protection sanitaire réduite, une connectivité limitée et plus vraiment de mobilité. Un scénario optimiste.
Gilles Lacan, 9 juillet 2026