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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 19:44

 

Aujourd’hui l’écologie politique n’est pas audible dans la campagne présidentielle, cet unique moment qui permet une fois tous les 5 ans de déterminer concrètement la politique de la nation. Cela n’en est que plus consternant quand on ne peut que constater l’urgence écologique. Trois ans pour sauver le monde, disent-il (1) … !

Il est alors tentant d’accuser d’impéritie la candidate des verts, Eva Joly. Ou de reprocher le mauvais choix faits l’an dernier par les militants et sympathisants d’Europe-Ecologie-Les-Verts en éliminant un animateur de télévision reconnu et porté sur l’écologie, je veux nommer ici Nicolas Hulot. Ou encore d’incriminer l’inaudible campagne de la persévérante Corinne Lepage. Bien sûr on peut penser que les campagnes pourraient être mieux menées, mieux construites, mieux soutenues par les appareils écolos, mieux relayées par les milliers de citoyens engagés ou sympathisants de la cause de la nature.

Mais cet échec politique, et c’est l’objet de la réflexion que je souhaite mener ici, va bien au-delà de campagnes mal menées par ces personnalités estimables qui n’en peuvent mais.

Faut-il rappeler le score désastreux de l’ancienne ministre Dominique Voynet en 2007 ? Et les palinodies qui entourèrent la campagne des verts en 2002 avec le plantage de la candidature militante d’Alain Lipietz et son remplacement au pied levé par l’ancien journaliste Noël Mamère ?

Faut-il se souvenir de la guéguerre fratricide qui domina les années 80 entre Brice Lalonde, l’ancien et talentueux leader des Amis de la Terre, candidat des écologistes en 1981, et l’écologiste scientifique Antoine Waechter, candidat en 1988 ?  

Les résultats parlent d'eux mêmes :  

Présidentielles de :           Candidats Résultats
             
1974 René Dumont   1,32 %
1981 Brice Lalonde   3,87 %
1988 Antoine Waechter   3,78 %
1995 Dominique Voynet   3,32 %
2002 Noël Mamère   5,24 %
2007 Dominique Voynet   1,57 %
2012 Eva Joly (*)   3,00 %
2012 Corinne Lepage (*)   0,50 %

 

 (*)   En 2012 pour Eva Joly et Corinne Lepage, il s'agit bien entendu des intentions de vote selon la majorité des sondages trois mois environ avant l'élection.

Les écologistes en quarante ans n’ont pas réussi à percer, alors que le mouvement pour l’écologie et la défense de la nature a immédiatement bénéficié, dès la seconde partie des années 70, d’un capital de sympathie dans l’électorat et que plusieurs de leurs thèses ont été confortées par les faits et par la recherche scientifique, comme le risque du nucléaire civil avec les accidents de Tchernobyl et de Fukushima, comme le réchauffement climatique et ses effets majeurs à en attendre dans ce siècle, ou comme l’épuisement du vivant à travers la disparition constatées d’espèces multiples ou la raréfaction de la ressource halieutique, sans compter les conséquences de mieux en mieux perçues et repérées d’un environnement pollué pour l’homme, que ce soit par les pesticides ou les métaux lourds ou d’autres substances encore directement générées par notre civilisation industrielle.

Les écologistes en quarante ans n’ont pas réussi à percer et pourtant, parmi les candidats écologistes précités, trois ont été ministres de la République, Brice Lalonde, Dominique Voynet, Corinne Lepage, et ont à ce titre bénéficié à la fois d’une exposition politico-médiatique importante et de la possibilité de se construire des relais dans la sphère politique.

Alors pourquoi cette constance dans l’échec ? Pourquoi cette incapacité à devenir un mouvement reconnu et incontournable, suffisamment crédible pour définir et poser au moment de l’élection principale pour les français, les axes d’une politique nationale à venir toute imprégnée d’écologie?

L’explication généralement avancée par les écologistes eux-mêmes est la double incompatibilité de l’élection au suffrage universel du Président de la République et du scrutin majoritaire pour l’élection des députés avec les valeurs profondes de leur mouvement. Cette thèse est notamment celle de Daniel Cohn-Bendit, qui en toute cohérence défend la non-candidature à la Présidentielle des écologistes et un accord de législature avec le parti dominant à gauche. Elle s’appuie sur le contraste évident entre les succès remportés par les écologistes aux élections municipales, régionales ou européennes, et les échecs systématiquement enregistrés aux élections législatives et présidentielles. Contraste qui semble se vérifier encore si l’on compare les 16,28 % des Verts lors des dernières élections européennes de 2009 aux scores attribués par les sondeurs à Eva Joly. En quelque sorte la culture politique des écologistes, marquée par un refus profond de toute personnalisation du pouvoir, ferait de ceux-ci des handicapés de l’élection présidentielle. Il n’y aurait donc rien à faire si ce n’est se battre pour passer à une Sixième République construite sur une logique parlementaire et appuyée sur un mode de scrutin proportionnel.

On peut toutefois s’interroger sur la validité de cette explication. Car les socialistes eux aussi ont été les défenseurs acharnés d’une république parlementaire, et dans la lignée de Pierre Mendès-France et de François Mitterrand, des opposants farouches au pouvoir personnel (2) et à la Cinquième République, et cela n’a pas empêché leur parti de devenir une pièce incontournable et majeur du jeu politique, ni l’un des leurs d’exercer la magistrature suprême pendant quatorze ans. En quarante ans, qui peut raisonnablement penser que les écologistes n’avaient pas les moyens de s’adapter à cette constitution, d’intégrer ses règles et de jouer leur carte ? Spéculer sur un éventuel changement de constitution pour faire son trou dans le paysage du pouvoir quand son propre programme met en avant la nécessité d’un changement urgent pour éviter des dégâts irréversibles à la planète qui nous abrite, ça ne fait quand même pas trop sérieux.

Une autre explication pourrait être avancée, qui consisterait à défendre l’idée qu’un nouveau mouvement qui a pour ambition de bouleverser le paradigme politique a besoin de temps pour être en mesure de prétendre à l’exercice du pouvoir central. Sans doute y a-t-il là une part de vérité, mais l’expérience historique nous enseigne que ni les radicaux dans la seconde partie du XIXème siècle, ni les socialistes au tournant du XXème n’ont mis quarante années pour devenir des partis majeurs en situation d’exercer le pouvoir, et pourtant eux aussi bouleversaient en profondeur les codes établis, avec en toile de fonds un paysage international pour le moins chahuté (3).

Ne faut-il pas alors continuer à chercher plus loin encore les raisons qui font que le mouvement de l’écologie reste un nain politique quand il s’agit de conquérir et d’exercer le pouvoir suprême, toujours dans la situation de la force d’appoint dépendant in fine d’un savant mélange entre sa capacité de nuisance en tant qu’allié et le bon vouloir de son partenaire ?

Certains ont pu pointer une certaine dérive gauchisante, et il est vrai que les positions publiques systématiquement prises contre l’expulsion des immigrés irréguliers, pour le droit de vote des étrangers à toutes les élections ou pour l’interdiction des expulsions des locataires défaillants, l’hypermédiatisation de la question du mariage des homosexuels (4), ont donné une coloration politique qui a effrayé une part importante de l’électorat et empêché de percevoir le mouvement écologique comme un parti de gouvernement potentiel.

Au-delà de ces points, le fait de rester à la surface des choses, en ne tentant jamais de mesurer les effets des mesures préconisées, en oubliant que la culture de l’écologie procède d’abord et avant tout d’une culture systémique capable de prendre en charge et de penser les rétroactions, ne peut pas ne pas jouer et ne pas affaiblir un mouvement qui renie de cette manière ses valeurs et les méthodes qui en découlent.

 

Les écologistes et la réforme du système institutionnel

Ainsi, la généralisation de la proportionnelle à tous les scrutins et l’instauration d’une république parlementaire sont clairement défendues par les écologistes afin de ‘vivifier la représentation politique’ (5) et de ‘protéger les droits fondamentaux’ (6).

C’est bien de vouloir ‘tenir le meilleur compte possible du poids politique réel des différentes forces’,c’est toutefois oublier un peu vite les leçons du philosophe Alain, cet homme soucieux ‘du citoyen contre les pouvoirs’ (7), et ce qu’apprennent aussi les étudiants en droit constitutionnel, à savoir que le scrutin proportionnel donne un poids sans précédent aux appareils des partis politiques dans le choix des représentants du peuple et n’offre ainsi aucun contrepoids aux risques de captation du pouvoir repérés par Robert Michels dès le début du siècle passé (8).

De même la République parlementaire est basée sur des coalitions de partis, c'est-à-dire sur des opérations politiciennes permettant de multiples combinaisons auxquelles le peuple n’assiste qu’en spectateur : rappelons-nous le Chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Le projet d’EELV, c’est grosso modo le retour à la Troisième ou à la Quatrième République, une république de notables s’arrangeant entre eux, où le lien entre l’électeur et l’élu est faible. Est-ce ainsi, comme le dit le programme d’EELV que ‘le système représentatif pourra contribuer à imaginer et à favoriser un autre mode de vie, plus économe en ressources, plus égal socialement, tourné vers le futur et non pas seulement vers le profit à court terme ou la consommation débridée’ ?

On peut penser que l’immense majorité des adhérents d’EELV sont sincèrement pour une rénovation de notre vie politique, et le propos ici n’est pas a contrario de défendre les institutions françaises actuelles. Si on perçoit aisément l’intérêt direct, sinon quasi-personnel, des instances dirigeantes et des élus d’EELV à proposer un tel système, on ne peut que s’interroger sur leur légèreté et leur insouciance quant aux effets des modifications constitutionnelles qu’ils proposent, en opposition complète avec le souci et le besoin d’une démocratie plus proche des gens, ignorant à toute force les leçons de notre histoire comme les réflexions menées au siècle dernier sur les rapports entre les citoyens et le pouvoir.

 

Les écologistes, le territoire et la population

Un point du programme des Verts en Ile de France, lors des dernières élections régionales en mars 2010, illustre cette tendance à proposer des mesures dont les effets sont structurellement contraires aux buts affichés. Les écologistes ont été les premiers dans le champ politique à dénoncer l’étalement urbain pour préconiser une densification seule à même (9) de réduire les besoins en transports, à la fois chronophages et énergétivores, et d’éviter une consommation excessive d’espace. Or ces mêmes politiciens écologistes, Cécile Duflot en tête (10), ont défendu une tarification unique des transports en commun, abandonnant la logique spatiale des zones concentriques bien connue des habitués de la carte orange et du pass navigo. Mais que signifie ce choix sinon une négation de la réalité géographique et de la physique – plus on parcourt de distance, plus on dépense d’énergie – au profit d’une construction volontariste qui nie le réel et aboutit in fine, en ne faisant pas payer le coût de l’éloignement, à encourager l’étalement urbain qu’on prétend combattre ? Sans compter que se couper de la réalité géographique pour privilégier uniquement des critères sociaux ou sociétaux, mettant encore une fois l’homme au centre de tout jusqu’au mépris de son biotope, n’est pas forcément le meilleur moyen de faire comprendre ce qu’est l’écologie.  

Il y a un autre point du programme d’EELV établi en décembre 2011 qui nous parle de la conception qu’ont les écologistes du territoire et de la façon dont celui est habité: c’est leur attitude, et c’est un point ô combien délicat, vis-à-vis de l’immigration.

Clairement ‘le projet écologiste prône une politique d'immigration ouverte et humaniste’ (11) en mettant en exergue le droit à la mobilité, et concrètement souhaite ‘un processus en continu de régularisation’ et la suppression d’une grande partie de l’arsenal répressif permettant de contrôler l’immigration clandestine (12). Cette position est sympathique mais elle aurait pour effet si les mesures préconisées étaient appliquées intégralement de faire perdre à la France la maîtrise effective de sa politique d’immigration, et par là à terme le contrôle de sa démographie. Cette affirmation peut paraître exagérée mais en matière de démographie il faut être prudent avec des chiffres qui semblent en apparence peu significatifs. 200 000 personnes qui rentrent sur un territoire de 65 millions d’habitants, cela ne semble pas en mesure de changer les équilibres globaux. Mais cela correspond à un accroissement supplémentaire de 0,3 % de la population sur un an, en 20 ans 6 % ou 4 millions de personnes. Or est-on certain que notre territoire est écologiquement capable de supporter une population toujours plus importante, si nous souhaitons instaurer une économie durable dans le cadre de nos connaissances scientifiques et techniques actuelles (13) ? Après tout, l’agriculture soucieuse de la terre, l’élevage respectueux des animaux, l’agrochimie, les hectares nécessaires à la production de biomasse, les zones sanctuarisées pour laisser vivre la vie sauvage, les terrains dédiés à la captation des énergies renouvelables, la place de nos villes, de nos routes et de nos usines, les zones de loisirs, tout ceci prend de l’espace. Avec la question écologique, la question des limites est vite posée. Et s’il est vrai que nous n’en avons pas l’habitude (14), il nous faut bien nous habituer à prendre la mesure du monde fini qui est le nôtre.

La vraie question posée par la position d’EELV est de savoir si nous tentons de piloter un certain équilibre écologique au niveau des pays, ce qui autorise une perception assez rapide de l’inadéquation éventuelle entre ce que peut offrir durablement un territoire et les besoins des hommes qui y vivent, ou si nous faisons le pari de la fluidité toujours plus forte des hommes et des marchandises, en poursuivant la logique de l'actuelle mondialisation, quitte à prendre le risque de laisser des déséquilibres écologiques s’installer si longtemps et si fortement qu’ils ne puissent être rattrapés, y compris avec une mobilisation mondiale ?

Quand on connaît les logiques de fuite en avant qui alimentent la société de croissance (15), ne pas tenter de freiner les mouvements de population affectant des pays incapables d’offrir une vie écologiquement responsable et digne à ses natifs revient à faire sauter les marqueurs et les alertes relatives à l’inadéquation entre ses territoires, leurs ressources durables, le mode de vie de ses habitants et leur démographie, et à les empêcher de prendre à temps les mesures nécessaires. C’est reporter le problème à plus tard et le rendre potentiellement insoluble, à tout le moins incroyablement coûteux pour les hommes et les femmes qui y seront confrontés. Derrière une générosité de façade, une inconscience coupable, car rappelons-le, gouverner c’est anticiper, gouverner c’est prévoir.

 

Un petit caillou dans la chaussure des écolos …  

Dans les deux cas précédemment entrevus, le système institutionnel et la démocratie d’une part et d’autre part les rapports que construisent les écologistes entre le territoire et la population qui l’occupe via la question du transport et de la politique de l’immigration, il est assez vite perceptible que les écologistes d’EELV n’ont pas vu ou pas voulu tenir compte des conséquences et des rétroactions que leurs positions impliquent. Une politique empreinte de facilité en quelque sorte, et que l’on retrouve sur le rapport qu’ils entretiennent aux conséquences d’une politique écologique suffisamment forte pour avoir un impact réel sur le devenir de nos sociétés et de leurs biotopes.

Ce qui ressort principalement du programme d’EELV, c’est la volonté d’opérer une transition énergétique vers les énergies renouvelables accompagnée d’une réduction sensible de nos besoins, le développement progressif d’une agriculture biologique, l’augmentation de l’offre de logement et une baisse de son coût, et l’introduction d’une fiscalité ‘verte’ avec la mise en place d’une contribution climat-énergie devant peser 9 milliards d’euros dès sa première année d’application et la taxation des activités polluantes. L’idée majeure est de provoquer par ces mesures une réorientation de notre société vers un mode de fonctionnement écocompatible.

Ce programme d’une transition douce pourrait être séduisant s’il ne faisait pas l’impasse sur une caractéristique majeure de notre société de croissance. Celle-ci s’est grandement construite sur une augmentation significative de la consommation des familles depuis 60 ans, que l’on parle de la taille des logements, des façons de se déplacer, de se meubler, de se nourrir ou de se vêtir. Sans compter l’accès à des services ou à des biens matériels complètement nouveaux et qui se sont répandus jusqu’à sembler devenir indispensables, comme tout ce qui touche aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais cette nouvelle offre a été construite sur trois piliers : le pillage accéléré des ressources de la planète, le jeu d’une économie mondialisée permettant d’utiliser la main d’œuvre à bas coût des pays pauvres, et enfin le recours à des techniques de fabrication industrielles méconnaissant le principe de qualité et de sureté qui présidait auparavant à leur réalisation (16). C’est ainsi que nous nous retrouvons avec une planète saturée des interventions humaines, avec un chômage structurel dans les économies des pays développés challengées par les pays émergents, et avec des produits polluant gravement l’intérieur de nos maisons et de nos appartements – Formaldéhyde mon amour ! – ou s’immisçant dans nos assiettes. Autrement dit, nous n'avons pu avoir tous ces biens et services que parce que nous avons triché en ne payant jamais le juste prix. Et ceci est assassin pour notre mode de vie actuel et pour la possibilité d’une écologisation tranquille de nos sociétés. Car payer le juste prix signifie que nous ne pourrons pas disposer d’autant de biens et de services. Intégrer la juste rémunération de la main d’œuvre, utiliser des ressources renouvelables, ne plus recourir aux produits chimiques facilitant la production industrielle de masse, ça rend impossible pour l’immense majorité de nos citoyens l’accès à tous ces biens qui se sont ‘démocratisés’ : terminés les week-ends en avion à l’autre bout du continent pour un dixième du smic, finis les canapés à 300 euros, et les pizzas surgelées toutes prêtes à 4 euros. La facture pour une société respectant l’écologie de notre planète, c’est sans aucun doute le retour à un budget familial dans lequel les postes liés à la nourriture et au logement seront largement majoritaires, c’est un coup de bambou majeur sur notre mode de consommation.

C’est cela, le petit caillou dans la chaussure des écologistes, ce qu’ils n’arrivent pas à nous dire ou peut-être pas même à penser. L’abandon réfléchi de notre mode de consommation et plus amplement de notre mode de travail et de vie, la fin de l’idée que demain sera toujours mieux avec toujours plus, sont des choix difficiles à assumer et à proposer, mais ne pas le faire et se dire écologiste, c’est se mettre dans une impasse, c’est tricher avec le réel.

Vouloir écologiser tout en restant à la surface des choses, cela a déjà été tenté dans notre pays, cela s’est appelé le Grenelle de l’Environnement. Et très vite on a pu voir que rajouter des contraintes posait vite des problèmes difficiles au sein de la société de croissance : ‘L’environnement ça commence à bien faire’. La formule de Nicolas Sarkozy est révélatrice de ce malaise et, plus grave, des problèmes incommensurables que pose l’introduction de l’écologie dans la société de croissance qui est la nôtre. L’écologie, très vite, peut être considérée comme un empêcheur de tourner en rond. Un exemple ? Le démantèlement des centrales nucléaires et la contribution climat-énergie vont sensiblement accroître le coût de l’énergie et la solution ne pourra venir de transferts sociaux massifs ; c’est dans la situation présente une solution difficile à accepter pour des millions de familles appartenant à la classe moyenne qui maîtrisent mal leurs charges et leurs déplacements. Si l’écologie c’est ce qui les empêche de financer leurs vacances, comment vont-ils le vivre ? Bref, la formule exprimant l’agacement du Président Sarkozy mérite d’être plus méditée que moquée. A dire vrai elle devrait déboucher pour les tenants d’une société durable sur le double choix assumé d’une rupture nécessaire d’avec la société de croissance et d’un redéploiement complet de nos économies, avec le travail politique qui doit l’accompagner pour convaincre nos concitoyens d’abandonner les facilités mortifères et provisoires qui ont été le moteur du développement économique depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Il est encore une raison de défendre un changement radical de notre façon de produire et de consommer. C’est l’Occident qui a inventé ce mode de vie si tentateur et c’est lui que les autres pays dans le monde veulent à tout prix imiter. Et même si la généralisation de l’american way of life est tout bonnement impossible au regard des ressources de la planète, l’Occident est mal placé pour intimer aux pays émergents ou en développement la prise en compte d’un souci écologique qu’il n’a lui-même découvert que tardivement. La seule chose que nous puissions faire, c’est de mettre en scène un changement radical de nos modes de fonctionnement : peut-être dans ces conditions les sociétés qu’on appelait auparavant du tiers monde infléchiront-elles à leur tour leur développement ? Un Occident abandonnant les facilités du transport aérien de masse, remplaçant systématiquement dans ses villes les voitures par des vélos, créant des millions d’emplois dans une agriculture biologique nécessitant une main d’œuvre importante, attentif enfin aux autres formes de vie sur terre, prêt à envisager une décroissance démographique, stoppant la croissance de ses propres mégalopoles et adoptant en quelques années un mode de vie privilégiant la sobriété, cela aurait du poids !


Face aux enjeux du monde à venir, il y a des citoyens qui ne peuvent se résoudre à jeter le manche après la cognée. L’échec présent de l’écologie politique doit avoir pour effet une reconstruction et une renaissance d’un mouvement écologique qui serait enfin subtil et rigoureux, prêt à se battre pour convaincre nos concitoyens d’abandonner la course folle de la société de croissance et d’aller vers une société qui utilisera le plus parcimonieusement possible toutes les ressources de notre terre, remettant en question beaucoup de nos pratiques pourtant confortables, pour se diriger vers une vita povera (17) construite autour des valeurs humanistes que nous avons su faire émerger au fil de notre histoire.  

___________________________________________________________________________________________________ 

1. D’après le titre de l’ouvrage de Jean-Marc Jancovici, C’est maintenant, trois ans pour changer le monde, Le seuil, 2009.

2. François Mitterrand allait jusqu’à voir dans les institutions de la Vème République un coup d’Etat permanent, titre d’un de ses ouvrages les plus célèbres.

Le Coup d'État permanent, Plon, 1964. Republié avec une préface de Jean-Michel Guieu et Georges Saunier aux éditions Les Belles Lettres en 2010, publié par La Lettre de l'Institut François Mitterrand n°33-34.

3. Quelques événements de ces années-là : l’affirmation de l’Allemagne, les guerres coloniales, la première guerre mondiale, la révolution soviétique, l’effondrement des empires turc et austro-hongrois, la crise économique de 1929, l’arrivée de Mussolini et d’Hitler au pouvoir, bref, pour eux aussi le contexte était difficile.

4. Il ne s’agit pas ici de prendre position sur ce point très sociétal, d’ailleurs de mieux en mieux accepté par les français au fil des années, mais de remarquer que Noël Mamère, maire de Bègles, en n’hésitant pas à enfreindre la loi de la République pour célébrer un mariage homosexuel, avait mis sous les projecteurs et survalorisé un point somme toute mineur mais pourtant clivant pour une part significative de l’électorat.

5. La généralisation de la proportionnelle à tous les scrutins est inscrite mot pour mot dans le programme de EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une sixième république dans une Europe fédérale’/1.‘La 6e république pour la transformation écologique de la société’/ I ‘Revivifier la représentation politique’, p 80

6. ‘La 6e République des écologistes sera une République parlementaire où le Premier Ministre, leader du parti, ou de la coalition, ayant gagné les élections législatives, élu par l’Assemblée nationale, doit répondre entièrement et à tout moment, devant un Parlement renforcé, de l’ensemble des décisions de gouvernement (nominations, textes normatifs, choix budgétaires), s’agissant aussi bien de la politique intérieure, européenne et internationale, des politiques civiles ou militaires.’ Cette citation est extraire du programme de EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une sixième république dans une Europe fédérale’/1.‘La 6e république pour la transformation écologique de la société’/ II ‘Restaurer la responsabilité politique et protéger les droits fondamentaux : une République parlementaire’, p 81.

7. Émile Chartier dit Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, 1926, Ed. Paris-Genève, Collection Ressources. Statkine Reprints, 1979. Réimpression de l'édition de 1926, 237 pp.

8. Robert Michels, Les Partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1914, 341 pages.

9. Sauf si l’on admet que la démographie est aussi une variable sur laquelle il est possible de jouer à moyen et long terme, ce qui aurait aussi pour effet de réduire nos besoins de logement et la consommation à notre seul profit de toujours plus d’espace.

10. Extrait du discours de Cécile Duflot au meeting Europe-Ecologie à Montreuil le 16 janvier 2010 : "Je vais maintenant vous donner un exemple dans une région que je connais bien. Et vous m'autoriserez pour cela à reprendre quelques minutes ma casquette francilienne. Nous nous battrons pour mettre en place en Ile-de-France une "carte transports à tarif unique", sur l'ensemble de la région. Pour ses 11 millions d'habitants. Il s'agit à la fois d'un enjeu social, environnemental et citoyen. C'est un enjeu environnemental, parce qu'il invite à privilégier les transports collectifs, libérant ainsi les prisonniers de l'automobile, qui calculent toujours entre transports en commun et voiture, et finissent immanquablement prisonniers de ce grand parking à ciel ouvert que sont les routes d'Ile-de-France. C'est un enjeu social, parce qu'il est temps de cesser de faire payer plus à ceux qui ont le moins, que les transports ne coûtent pas plus cher à ceux qui y ont le plus faible accès.   C'est un enjeu citoyen. Pendant des années, cette région a connu les oppositions, les clivages, les frontières et les ruptures. Elle force ses habitants à choisir leur territoire d'appartenance, leur zone d'origine et à acheter leur liberté pour pouvoir se déplacer. Faire de l'Ile-de-France, un seul territoire, c'est une question de démocratie. Alors on va nous dire que cela coûte trop cher, que cela reporte trop de choses et bouscule trop d'équilibres et d'intérêts établis. On nous dira que c'est techniquement infaisable. Vous verrez, les forces d'inerties vont se déchaîner ! A l'ère des renoncements, des visions étriquées, nous préférons renouer avec l'idée que c'est le choix des citoyens qui peut changer la réalité."

11. In le programme d’EELV adopté en décembre 2011, Chapitre ‘Une société ouverte, d’égalité, de droits et d’émancipation’/2.‘Une politique des migrations respectueuse des droits, p. 72.

12. La fin de la mainmise du ministère de l'Intérieur sur les directions ministérielles concernant les étrangers (travail, visas, nationalité…) ; la dépénalisation du séjour irrégulier ; le caractère suspensif des recours pour toute décision relative au séjour ; la fermeture des prisons administratives que sont les centres de rétention et zones d'attente ; l’abrogation du délit de solidarité ; la lutte contre les filières mafieuses et toutes les formes d'exploitation de la précarité, en particulier des immigré-e-s. Une réécriture du CESEDA, qui prévoit le rétablissement du droit de circulation avec l’unification des visas ; uniquement la délivrance de titres de résidents de longue durée (3 ans, 10 ans, puis permanent) renouvelables de plein droit ; la suppression des restrictions au droit à vivre en famille, à la vie privée et aux soins. La protection sur le long terme des mineurs isolés doit être garantie. L’accès à une citoyenneté de résidence et la facilitation de l'accès à la nationalité française, en particulier pour les personnes nées ou éduquées en France.      Extraits in p. 73 du programme d’EELV, précité.  

13. Sur ce thème, voir l’article de Jean-Christophe Vignal, La fausse querelle du quotient familial, 01.2012, in ‘Economie Durable’

14. Dans ce cadre, et au vu des dérèglements climatiques que nous pouvons malheureusement attendre dans ce siècle, il serait bon que nous prévoyions d’ores et déjà l’accueil de futurs réfugiés climatiques en n’exploitant pas la totalité des ressources de notre territoire et en adaptant notre nombre par une démographie enfin soucieuse de l’écologie.

15. Les exemples abondent, que ce soit en matière de pillage des ressources, de montages financiers multiples, d’obsolescence programmée de nos objets quotidiens, ou de dettes souveraines des états-providence.

16. Sur ce thème du travail bien fait que méconnait la production industrielle, les italiens de la Renaissance avaient une belle expression ‘Fecit fieri agelella’ que l’on peut traduite par ‘Fait avec fierté’, citée par John Saul, in Les bâtards de Voltaire, la dictature de la raison en Occident, Petite Bibliothèque Payot, 2000.

17. L’expression est construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Mais ce concept de vita povera est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ou de simplicité volontaire exprimé par Paul Aries. Il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer notre défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir.  

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Published by Jean Bruguier - dans Politique
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commentaires

Denis 30/01/2012 19:24

La raison fondamentale de l'échec de l'écologie politique ne serait-elle pas son ancrage à gauche, voire à l'extrême-gauche ? Certes celui-ci correspond à une adaptation au "système majoritaire" et
lui a permis de faire des alliances et d'avoir des élus assez rapidement.
Mais la sauvegarde de la biodiversité et de la grande faune en particulier, c'est uniquement de gauche ? La lutte contre le changement climatique, c'est de gauche ?...
De plus, revers de la médaille, cet ancrage lui a fait perdre tous les écologistes de droite, voire même du centre, que Corinne Lepage n'a d'ailleurs jamais pu rassembler. Alors naturellement ces
écologistes là se retrouvent à voter à droite, droite qui a aussi dans ses rangs des écologistes sincères (NKM pour ne pas la citer).

Jean Bruguier 31/01/2012 12:24



Les écologistes ont adopté plusieurs positionnements au fil de leur histoire. Ils ont déjà essayé et mis en musique le choix du 'ni droite ni gauche' avec Antoine Waechter, avec pour
résultat un score inférieur à 4% à la présidentielle de 1988. C'est pourqoi je pense que la raison de leur échec est plus profonde.


Si je crois qu'une société écologique moderne ne peut être que plus égalitaire (valeur de gauche), je subodore aussi qu'elle ne peut fonctionner qu'en s'appuyant sur une responsabilisation accrue
(valeur de droite) ... Il y a là de quoi mettre notre société sous tension afin de la rendre apte au changement nécessaire.


Pour que l'écologie puisse structurer le champ politique avec de nouveaux objets, il est nécessaire qu'elle aille jusqu'au bout de ses raisonnements et qu'elle intègre la logique des rétroactions
qu'elle a découvert dans l'étude des écosystèmes. Cela suppose de jouer subtil dans un monde complexe, de dépasser le stade primaire de la dénonciation du bouc émissaire pour arriver à une
société capable de se regarder telle qu'elle est et de faire un travail collectif sur elle-même. Cela suppose aussi de sortir du confort douillet de la société de croissance qui embrume nos
concitoyens. Et là on retrouve le thème de la politique et du courage.


 


 


 



René Varenge 28/01/2012 12:44

En ce qui me concerne j'attends des écologistes une campagne et des projets écologistes et non pas une campagne socialiste.

Didier BARTHES 30/01/2012 18:52



Certes, qu'un(e) candidat(e) écologiste parle avant tout d'écologie, c'est bien la moindre des choses que nous pourrions attendre. Effectivement ce n'est pas tout à
fait le cas.



Dominique F 28/01/2012 09:48

Cette analyse de l'échec politique des écologistes est intéressante. Mais il faudrait à mon avis insister plus sur un point très important. Les écologistes ne parlent presque plus d'écologie ! Il
ne montrent aucune préoccupation pour la sauvegarde des animaux. Tous les défenseurs de la vie sauvage sont sans doute décontenancés par ces écologistes qui semblent se moquer de ce problème
pourtant essentiel. A mon avis c'est une des raisons de la désaffection de leur électorat potentiel. Si les écolos n'aiment pas la nature... A quoi bon voter pour eux ? Leur positionnement
politique systématique détourne selon moi aussi un pourcentage significatif de ceux qui pourraient voter pour eux (j'en fais partie). L'éviction de gens comme Antoine Waechter ou plus tard, Nicolas
Hulot, qui ne mettaient pas en avant une appartenance à un camp politique a certainement été une erreur. Le choix d'Eva Joly, très marquée politiquement n'a fait qu'enfoncer le clou.

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  • : ECONOMIE DURABLE
  • : Site de réflexion sur l'écologie pour une société durable. Auteurs : Didier Barthès et Jean-Christophe Vignal.
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