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Mercredi 16 avril 2014 3 16 /04 /Avr /2014 22:24

Le dernier rapport du GIEC sur l’évolution climatique laisse entendre que la situation a empiré depuis la publication précédente en 2007 (*). Ce rapport affirme également que plus nous attendrons pour agir, plus cela coûtera cher ! La belle affaire ! Pour beaucoup moins d’argent, bien des analystes amateurs seraient arrivés aux mêmes conclusions.

La situation a empiré parce que les lois physiques n’ont pas changé, il y a d’ailleurs peu de chance pour qu’elles le fassent, et parce que, émettant toujours plus de gaz à effet de serre qui se stockent dans l’atmosphère pour une durée supérieure à celle séparant deux rapports du Giec, il est tout à fait normal que leur concentration ait augmenté et qu’en conséquence, les effets que l’on attend d’eux évoluent dans la même direction.

Parions sans prendre de risque que si la périodicité de publication est respectée, le prochain rapport sortira en 2021 et qu’il sera encore un peu plus alarmiste tout en l’étant un peu moins que celui de 2028.

Un peu de causticité sur ces rapports ou au moins sur leur utilité vient naturellement à l’esprit quand on entend les commentaires de la classe politique. Mettons de côté ceux qui balaient d’un revers de main ces perspectives alarmistes en jouant bien imprudemment sur les inévitables marges d’incertitudes et intéressons-nous à ceux qui en acceptent les conclusions. L’on entend alors parler de la nécessité de changer nos économies et de nous lancer dans la croissance verte et le développement durable. Disons-le tout net : c’est de l’escroquerie, la croissance ne sera pas verte et le développement ne sera jamais durable dans un monde fini, nous sommes lassés de ces concours d’oxymores.

Les quelques mesures d’économies évoquées ne changeront rien, car il importe bien peu à la nature que, sans se restreindre aucunement, nous brûlions toutes les réserves fossiles en 100 ans ou bien en 130 ou 140 ans après avoir tenté de repeindre la croissance en vert. La plupart des énergies renouvelables (sauf peut-être l’hydroélectricité mais pour laquelle les grands équipements existent déjà dans les pays développés) sont en fait très gourmandes en CO2. Ainsi les panneaux photovoltaïques consomment en énergie pour leur fabrication plusieurs années de ce qu’ils pourront ensuite produire (ne comptons pas en plus leur transport, leur montage et leur entretien ni leur recyclage car de toute façon il est quasi impossible). La plupart de ces solutions (éolien compris) nécessitent pour être mises en place et perdurer, la poursuite de notre société industrielle, seule à même de fournir les équipements et les matières nécessaires. Ne l’oublions pas nous avons déjà pratiquement épuisé tous les grands gisements de minerais faciles d’accès et le recyclage lui-même est énergivore et présente un taux de récupération largement inférieur à un. La biomasse elle-même a ses limites d’autant que son usage est loin d’être parfait puisque cela consiste à rejeter dans l’atmosphère beaucoup de composants qui auraient normalement dû réintégrer et enrichir les sols.

Il n’existe pas de solution pour poursuivre la croissance économique et démographique d’un monde de 7 et bientôt 10 milliards d’habitants qui ne soit catastrophique pour l’environnement. Les gaz à effets de serre n’en sont qu’un exemple parmi d’autres même si sur ce point les faits sont inquiétants, l’Homme modifiant désormais de façon marquée la composition de l’atmosphère de la planète (l’on n’ose pas dire de sa planète tant, sans doute, ce sentiment inné de propriété a quelque chose à voir avec l’irresponsabilité de nos comportements).

La seule solution serait de dessiner et de pouvoir entreprendre un vaste plan de décroissance économique et démographique avant que la nature ne nous l’impose, sous la forme d’un implacable diktat, celui du heurt contre les limites physiques du monde. La tâche semble au-dessus du pouvoir de quiconque.

A la décharge de nos responsables politiques, auraient-ils pris conscience de cette perspective, ce qui est hélas loin d’être sûr pour beaucoup d’entre eux, tenir un tel discours leur est impossible parce que leur essence même est d’offrir des perspectives heureuses.

Nous sommes dans un bolide lancé à 300 km/h vers un mur de béton désormais très proche. Si nous freinons, nous n’arriverons de toute façon pas à stopper à temps et de plus nous déraperons et heurterons le mur de biais ce qui parait encore plus effrayant. Si nous donnons un brusque coup de volant nous déraperons aussi avec les mêmes conséquences. Résultat : paralysés, nous ne faisons rien… et nous heurterons le mur de béton. James Lovelock avait très bien résumé la situation dans son ouvrage "La revanche de Gaïa" par cette phrase prophétique. « Notre civilisation est  dans la situation de celui que la drogue tuera qu’il continue ou qu’il cesse brusquement d'en consommer ». Comment mieux dire ?

Il fallait bien sûr se préoccuper du problème dès la grande reprise économique des années 50. Les mathématiques et le bon sens nous permettaient déjà de savoir que nous serions 6 milliards en l’an 2000 (et nous le savions et nous l’avons été) et que nous vivions dans un monde fini inapte en cela à supporter indéfiniment l’expansion. Mais déjà un tel discours était  inaudible, il heurtait de front la plupart de nos aspirations.

Que faire alors ? Je crois qu’il est temps d’avoir la lucidité d’admettre que l’écroulement est inévitable. Qu’il supposera souffrances pour les hommes et destruction de la civilisation dont certains aspects nous semblaient tout à fait extraordinaires sinon merveilleux. Au-delà des modalités difficiles à deviner et du sort propre à l’espèce humaine, il nous reste espérer aussi que dans cet écroulement quelques espèces survivront et que dans quelques millénaires (ou centaines de millénaires, car telle est l’échelle de temps pour la nature, bien loin de nos petites affaires humaines)  de nouveaux équilibres s’établiront comme cela s’est déjà produit à l’issue des grandes extinctions passées. Qui peut le comprendre aujourd’hui ?  Qui peut l’accepter ? Qui parmi les représentants de l’espèce coupable ?

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(*) Le dernier rapport du Giec (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) présenté ce mois d’avril est le cinquième du nom, les précédents ont été publiés en 1990, 1995, 2001 et 2007. A titre d’exemple la concentration en CO2 pour ces années était de 355 parties par millions (ppm) en 1991, de 361 ppm  en 1995, de 371 ppm en 2001, de 384 ppm en 2007 et devrait cette année être un peu inférieure à 400 ppm. Gageons qu’avec une croissance d’un peu plus de 2 ppm par an elle frôlera les 415 ppm pour le 6ème rapport du Giec au début des années 2020. (Voir ici les données moyennes de concentration en CO2 relevées au Mauna Loa).

Sur ce sujet voir également l’article publié sur le site du Monde.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
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Samedi 5 avril 2014 6 05 /04 /Avr /2014 20:44

Il n'est jamais facile de quitter les ors de la République et d'abandonner avec le pouvoir le sentiment de faire bouger les choses. C'est pourtant ce qu'a décidé Cécile Duflot, le véritable leader d'EELV.  

Ce repli hors des palais ministériels peut se comprendre. Fallait-il cautionner un nouveau gouvernement qui met en premier objectif la réduction des déficits financiers et la poursuite à tout prix de la croissance, ouvrant par là des doutes sur son refus à terme de l'exploration des gaz des schistes et sur sa volonté de réduire vraiment la part du nucléaire en France ? Fallait-il aussi accepter de travailler sous l'impulsion d'un premier ministre, ancien ministre de l'Intérieur qui appliqua avec une certaine rigueur les règles sur l'immigration, en opposition complète avec le généreux programme d'Europe Écologie les Verts qui met en avant l'ouverture au monde et la fluidité des hommes ? Fallait-il continuer de soutenir une présidence qui ne s'intéresse pas vraiment à la fiscalité écologique, comme l'a montré sa frilosité sinon sa pusillanimité dans l'affaire de l'écotaxe ?

Les militants écologistes d'EELV avaient déjà bien montré à Caen en novembre 2013 toutes leurs interrogations, tous leurs doutes, toutes leurs réticences à cette participation à l'exercice du pouvoir lors de leur dernier congrès.

Bref, si on peut entendre l'hésitation qui s'est fait jour, portée notamment par leurs parlementaires Barbara Pompili et François de Rugy, quant à profiter de l'offre de Manuel Valls d'un grand ministère de l'Ecologie (rappelant d'ailleurs le ministère dévolu en 2007 à Alain Juppé dans l'euphorie de l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, signataire du Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot), il est aussi aisé de comprendre que les valeurs et les choix portés par EELV ne seraient pas très à l'aise dans ce nouveau gouvernement dont l'efficacité revendiquée ne permettrait plus de masquer les divergences dont il avait été somme toute assez facile de s'accommoder dans le gouvernement plus tranquille et moins dynamique de Jean-Marc Ayrault.

Et puis, quel intérêt politique de s'associer à un gouvernement qui va devoir prendre des mesures impopulaires, en s'attaquant notamment à une part de l'Etat-providence, sans même avoir une perspective d'amélioration concrète avant la fin du mandat présidentiel de François Hollande ?

La sortie du gouvernement dans ces conditions peut donc apparaître, même si ce refus de participer peut aussi être lu par certains (1) comme un choix de confort fait au détriment de la défense de l'écologie et heurter une partie significative de l'électorat écologiste, à la fois comme le choix le plus en phase avec la culture politique des militants écologistes d'EELV et comme le choix le plus rationnel quant au strict plan de l'intérêt du parti.

Sortie du gouvernement d'autant plus intéressante que se dessine une autre configuration gagnante.

Comme dans la capitale des Alpes où Eric Piolle, militant EELV mais aussi ancien de la FIDL (2), participant au Réseau Éducation sans Frontière et proche de Pierre Larrouturou, le récent fondateur de Nouvelle Donne, a gagné la mairie contre le Parti Socialiste, en s'associant avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il se devine ici, que ce soit à travers le profil personnel d'Eric Piolle ou les accords passés avec la gauche de la gauche, les contours d'une nébuleuse qui peut trouver, dans les moments difficiles qui s'annoncent, une dynamique particulière basée sur une alliance entre les bourgeois-bohèmes urbains très sensibles aux questions écologiques et tous ceux qui ont un intérêt au maintien sans faille de l'Etat-providence historique, gravitant autour du secteur public ou dépendant directement ou indirectement de ses aides. Alliance qui peut trouver son fonds de sauce politique dans la défense de l’Éducation, une aide significative aux banlieues comme à l'accueil des immigrés, une politique administrée du logement clairement en faveur des locataires, et le soutien effectif et volontariste - via des mécanismes plus ou moins subtils de financement basés sur l'endettement ou la création monétaire comme ceux décrits dans le programme de Nouvelle Donne ou dans les propositions de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme (3) - à la transition écologique (énergies renouvelables, isolation thermique, etc.), pourvoyeuse de bien de nouveaux emplois.

Cette nouvelle configuration, on peut l'appeler la tentation de Grenoble.

Elle a l'immense avantage, d'abord, de bien correspondre aux valeurs dominantes de l'écologie politique, qui en France s'est historiquement construite dans la foulée de Mai 68, et toujours à gauche de la gauche.

Elle se situe à Grenoble, ville bien connue depuis Hubert Dubedout comme lieu d'expérimentation politique ; après tout, le symbole n'est pas rien dans la culture politique française et résonne encore comme l'aube d'un renouveau de la gauche dans la France gaulliste.

Cette tentation de Grenoble a aussi et surtout pour elle la capacité à articuler un projet politique de défense de l'Etat-providence jusqu'à ses recoins les plus archaïques, avec la prise en compte novatrice, et qui paraît si nécessaire à beaucoup d'entre nous, de la transition écologique, offrant par là un débouché politique cohérent à tous ceux qui se détournent de l'expérience socialiste dans le cadre d'une économie libérale mondialisé menée par François Hollande depuis mai 2012.

Cette nouvelle configuration, c'est le pari politique de Cécile Duflot, ce qu'elle appelle « la social-écologie » (4), et ce n'est surtout pas la simple manifestation d'un prurit gauchiste comme certains voudraient le croire. Si sa viabilité politique ne fait guère de doute, il reste toutefois à s'interroger sur la viabilité réelle de ce programme (5), et si ce dernier n'est pas en train d'amener l'écologie politique dans une impasse historique, en jouant plus sur notre croyance enracinée dans un volontarisme politique capable de passer outre aux contraintes du réel que sur la nécessité d'aborder de front les problèmes qui se posent au pays en exposant au peuple le plus clairement possible les avantages et les inconvénients d'un virage écologique.

Face au choix opéré par Cécile Duflot de ré-légitimer et de renouveler le social-étatisme français par l'écologie, il pourrait paraître utile de commencer à tracer une autre voie pour l'écologie. Une voie qui refuserait les montages technocratiques seulement construits pour masquer les impacts inévitables que produirait une économie enfin durable ; une voie qui saurait jouer de tous les leviers possibles, de la décroissance acceptée de la consommation matérielle à une diminution choisie et contrôlée de notre population, tout en préservant les acquis d'une économie sociale de marché ; une voie capable d'entraîner les citoyens à déconstruire cette société urbano-industrielle basée sur la frustration et débouchant sur la pollution, la violence et le vide ; une voie basée sur l'adhésion consciente des efforts à fournir, et de l'abandon des facilités que cela signifie. Un chemin moins aisé à proposer, mais peut-être le plus prometteur à terme.

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1 : Remaniement : le jour où les Verts ont renoncé à l'écologie, Marie-Sandrine Sgherri, in Le Point, le 02/04/2014. Voir aussi l'analyse de Daniel Boy du Centre de Recherches Politiques de Sciences-Po in  l'Express, le 03/04/2014.

2 : La FIDL, en toutes lettres la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne, est une organisation lycéenne française à but syndical, fondée en 1987.

3 : Marion Cohen et Alain Grandjean ont été en mars 2011 les rédacteurs d'un document intitulé Financer l'avenir sans creuser la dette, document de travail d'un séminaire de réflexion qui s'est tenu le 30 mars 2011. Le cœur du programme repose sur une politique de création monétaire au niveau de la Banque Centrale Européenne dont les auteurs finissent par reconnaître qu'elle 'conduit à un déficit public' (cf p.15 dudit document in encadré de bas de page). Par égard pour les auteurs et les nombreux contributeurs de cette note qui ont travaillé plus d'un an pour l'élaborer, on évitera de s'appesantir sur la contradiction entre le titre du document et ce qu'il implique : ne pas creuser la dette et accroître le déficit. On retrouve ici le recours à une complexe logique d'ingénierie monétaire utilisée pour éviter de dire clairement aux citoyens des pays européens que la transition écologique repose sur des arbitrages difficiles qui supposent une réorientation concrète de leurs dépenses et in fine une baisse de leur niveau de vie actuel au sens matériel. Juste une question : peut-on imaginer programme plus technocratique, évitant soigneusement de poser démocratiquement la question du virage écologique et des abandons volontaires qu'il suppose ?

4 : «Choisir la social-écologie, cela veut dire ne pas seulement préserver un modèle obsolète, mais préparer un avenir intense en emplois, où l'on produit et consomme différemment», explique l'ancienne ministre Cécile Duflot in Interview à Libération le 04.04.2014.

5 : Voir à ce sujet notre analyse sur le programme de Nouvelle Donne, programme qui peut être pris comme un élément important de cette nouvelle configuration et dont on voit la proximité avec les travaux menés par Stéphanie Roy, Nicolas Bouleau, Jean-Luc Gréau et alii, dans le cadre de la Fondation Nicolas Hulot (voir note précitée, p.2).

Par Jean Bruguier - Publié dans : Politique
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Lundi 3 mars 2014 1 03 /03 /Mars /2014 12:04

Un article de Madame Anne-Marie Teysseire.

En préambule, un détour par un domaine qui apparemment n'a rien à voir avec l'écologie.  

Les professionnels du soin psychique ainsi que ceux de l'enfance, constatent d'une façon assez unanime dans le public reçu, un changement de la façon d'être au monde. Certains parlent même de l'émergence « d'une nouvelle économie psychique » (1).

A l'école, en institutions, dans les cabinets ou centres de soins, les névroses et autres anciennes pathologies  résultant de la tension entre l'intériorisation des interdits et la force du désir, cèdent le pas à des troubles de type narcissique : impossibilité de supporter la frustration, agitation constante, difficultés d'apprentissages, incapacité à vivre avec les autres... Or, le fonctionnement des individus n'est pas indépendant du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent et des idéaux qu'elle véhicule.

Nos sociétés développées produisent  ainsi de plus en plus d'enfants et donc de jeunes adultes qui ne possèdent « qu'une boite à outils très restreinte » (2) pour  vivre en société.  Ils semblent être restés en deçà de l'étape atteinte chez le petit d'homme, ordinairement vers 6 ou 7 ans. Cette étape  qui permet le renoncement à la satisfaction immédiate, le consentement au manque et à la place de l'autre.

En bout de course du néo-libéralisme, nous voilà  devenus en (grande) partie, des êtres infantiles ne trouvant aucun tiers pour faire butée à leur désir de toute-puissance puisqu'au contraire tout est fait pour  nous éviter perte, frustration, contrainte. Des enfants aliénés à leurs pulsions puis des ayant-droits, de toujours plus de droits, au lieu de citoyens.

Nous sommes passés, grâce au génie technique et scientifique, du désir de repousser toujours plus loin les limites, au refus des limites. D'un mode de pensée intériorisant les interdits à celui qui met en avant le déni (3).

Ainsi donc, alors que nous croyons aller toujours plus vers la pointe ultime du progrès, de l'évolution, nous sommes à mon avis, dans des sociétés très régressives car ce qui fait « l'humus  humain » (4) c'est la capacité à sortir de la toute-puissance infantile et à accepter sa juste place .

Nous voilà donc bien conditionnés  dans nos sociétés occidentales, pour considérer au mieux  la  planète comme notre parc d'attraction et notre supermarché, pour espérer que la science trouve le vaccin contre la mort et en attendant, le moyen de donner la becquée à 12 ou 15 milliards d'humains.

Outre ce que cela sous-entend comme possibles totalitarismes - ne serait-ce  aujourd'hui, que celui du politiquement correct -, on peut se demander comment de telles sociétés pourraient accepter de restreindre leurs « besoins» , de perdre le droit au toujours plus, de cesser de considérer l'humain comme Etre Suprême qui « est la seule fin et tout le reste, les moyens » comme le pensent nombre de scientifiques ou philosophes et notamment Luc Ferry ? (5).

Humus, humain et humilité ont  pourtant racines communes.

Il serait faux de dire que le discours de l'humilité est absent des débats. En témoigne un article récent de Tristan Lecomte,  fondateur d'Alter Eco dans l'Express «  L'humilité est ce qui sauvera le monde », Gilles bœuf considère que les termes clefs de l'écologie sont « Humilité, harmonie et partage » Les discours de Pierre Rabhi sont tous empreints de ce sentiment envers la nature : « l'ère de la sobriété et de la frugalité heureuse a sonné ».

Effectivement la Terre n'est pas notre jardin, nous ne sommes qu'une des expressions du vivant et nous ne devrions nous autoriser à nous l'approprier que dans une mesure très modeste.

Mais le vœu de « vita povera » qui s'exprime de plus en plus dans les milieux écolos, s'il est nécessaire,  me paraît entaché de deux autres dénis essentiels: d'abord, celui de la réalité de la nature humaine. Nous ne serons jamais 10 milliards de Pierre Rabhi ou de François d'Assise ! Nous ne partagerons pas, et tant qu'elle le pourra, la majorité d'entre nous, cherchera à avoir toujours plus, quitte à éliminer l'autre partie.

L'autre déni,  témoignant de la résistance de notre orgueil humain démesuré, se niche dans le refus de limiter notre reproduction.

Comme si, après la mort des religions et des idéologies, le sacré s'était réfugié dans le corps de l'homme et l'extension de son espèce. Que ne fait-on pas pour le vénérer ce corps, le soigner, prolonger son existence, dépasser ses capacités, exalter ses plaisirs ! Peu, à part quelques religieux suspects, nous disent qu'il y a plus important que la survie d'un homme, que la continuation de la Vie est plus importante par exemple...

Et dans cette nouvelle déification de  l'humain - en tant que machine corporelle, pourrait-on dire - est inclus le respect absolu de sa reproduction sans limite. En témoignent les débats récurrents sur la faible natalité occidentale où les idées de déclin catastrophique voisinent avec le sentiment de  fierté virile des Français quant au nombre de bébés produits. Et cette «pédolâtrie» n'est pas synonyme d'amour des enfants, comme le montrait le préambule !  

Ceux qui sont préoccupés d'écologie  proclament : « le nombre d'humains n'est pas un problème, le problème c'est le nombre d'objets inutiles qu'ils traînent derrière eux » (6). Oui à la modestie de la consommation, non à celle de notre multiplication. Pierre Rabhi lui-même qui demande la déférence envers la Nature, traite les malthusiens d'imposteurs (7).

L'espèce humaine ne cesse donc jamais d'être ivre d'elle-même. Jusqu'au désastre.

Pourtant la véritable humilité, celle qui nous sauvera, sera celle du respect de la  juste place de l'homme dans le vivant et elle ne peut passer que par la diminution volontaire de notre nombre.  

Nous devons limiter notre droit à nous reproduire pour respecter le droit des autres  vivants. Nous qui sommes les responsables inconscients d'une nouvelle extinction des espèces et de la dévastation de la planète.

Adopter une position d'adulte humain, humble, «castré» de ses désirs infantiles de prédation sans limite, dessillé face à notre réalité de minuscule création au sein d'une immensité que  nous ne pourrons jamais  maîtriser. Conscient que notre capacité de nuisance se tient dans notre nombre, puisqu'elle est inhérente à notre nature.

Comme est inhérente à celle-ci notre plus belle qualité: celle de rendre par le langage et les arts, la beauté et la richesse de la Terre dont nous profitons et qui ne nous sont  pas dues.

________________________________________________________________________ 

(1)  C. Melman : La nouvelle économie psychique. Editions Erès, 2009, 238 p.

(2)  JP. Lebrun : La condition humaine n'est pas sans conditions. Editions Denoël, 2010, 205 p.

(3)  Déni du manque, de la différence, de la limite...

(4)  J. Lacan :  Note italienne.

(5)  Il défend cette thèse notamment dans Le nouvel ordre écologique. Editions Grasset, 1992.

(6)  R. Dubos, repris par N. Hulot.

(7)  Voir à ce sujet l'article de M. Sourrouille dans Biosphère.

Par Anne-Marie Teysseire - Publié dans : Société
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Lundi 17 février 2014 1 17 /02 /Fév /2014 16:24

couverture_moins-nombreux.jpgLes mouvements en faveur d’une démographie plus raisonnable ont peut-être enfin le vent en poupe. Après le livre d’Alan Weisman, Compte à rebours,  c’est maintenant Michel Sourrouille qui coordonne chez Sang de la Terre un ouvrage collectif intitulé :  Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie.

Cet évangile de la dénatalité a ses douze apôtres, puisqu’à la suite d’une préface dans laquelle Yves Cochet situe clairement le débat dans la problématique écologique et décrit toutes les difficultés d’une telle mise en cause, ce sont douze auteurs qui nous proposent chacun un éclairage particulier mais partagent cette même conviction : la solution aux problèmes environnementaux et sociétaux passera inéluctablement par une diminution de nos effectifs. Il est temps que le tabou cesse sur ce sujet et que les écologistes s’emparent du débat.  Plus nous nous y prendrons tôt, mieux iront les choses, plus douce et plus démocratique sera la transition vers une humanité plus économe en ressources et surtout plus respectueuse de la planète et de ses autres habitants, en trois mots, plus durable, selon moi plus morale et certainement plus heureuse.

Approche écologique d’abord. Michel Tarrier, à qui l'on doit déja plusieurs livres sur la question, montre que l’expansion continue de nos effectifs conduit à l’occupation de l’ensemble des territoires au détriment de ceux de toutes les espèces non humaines. Même approche avec l’analyse scientifique d’Alain Gras, auteur entre autres, du Choix du feu qui fait un parallèle entre ce qui nous menace et le modèle de Lotka Volterra décrivant l’évolution des populations en fonction de celle des ressources.

Théophile de Giraud, auteur du pamphlet L’art de guillotiner les procréateurs, décrit pour sa part, l’impossibilité pour nos sociétés de faire vivre décemment les hommes et de produire tout ce qu’ils réclament sur le petit rectangle de 100 x 150 mètres dont doit désormais se contenter chaque humain sur la Terre. Rappel : le même humain disposait d’une surface mille fois plus grande il y a 10 000 ans, quand en outre, il consommait très peu de biens, d’ailleurs tous recyclables et recyclés.

Philippe Annaba, auteur de Bienheureux les stériles, met l’accent sur la pensée de Malthus et sur l’incapacité des mouvements de la décroissance à la prendre en compte.

Corinne Maier, auteur de No Kid, évoque à la fois l’ampleur des politiques natalistes françaises et dénonce l’ostracisme dont sont victimes ceux d’entre nous qui assument leur choix de ne pas avoir d’enfants.

Alain Hervé, fondateur de la branche française des Amis de la Terre et rédacteur en chef du Sauvage, l’une des premières revues écologistes françaises, décrit l’aberration qui consiste pour les humains à vouloir toujours plus se reproduire dans le monde d’aujourd’hui

Approche internationale pour un sujet sensible avec Michel Sourrouille qui analyse le changement de nature des migrations dès lors que celles-ci ont lieu sur une planète saturée. L’émigration qui était une solution devient un problème.

Puisque les religions sont souvent mises en cause dans le natalisme ambiant, Jean-Claude Noyé propose un récapitulatif de la position des différentes églises en matière de contraception. L’acceptation d’une politique de maîtrise des naissances est plus ou moins grande, même si dans les faits, les pays ne suivent pas tous les choix préconisés par la religion dominante. Le phénomène est particulièrement marqué en Europe où beaucoup de nations d’obédience catholique ont de très faibles taux de fécondité.

Reprenant certains éléments de son ouvrage, Le naufrage paysan,  Jacques Maret évoque l’interrogation qui vient en premier lieu à l’esprit lorsque l’on évoque la surpopulation : Pourrons nous nourrir les 9,6 milliards d’habitants que l’Onu nous promet pour la moitié du siècle ? Ce n’est pas gagné, il conclut par ces propos : « Malthus avait mis le doigt là où ça fait mal ». Pablo Servigne de son côté évoquant justement ces prévisions démographiques, s’inquiète de la possibilité même d’atteindre de tels effectifs, tant les ressources de la planète sont proches de l’épuisement. Il rejoint en cela un courant de pensée que l’on voit grandir (on pense à Franck Fenner ou à Jared Diamond qui a décrit certains exemples), selon lequel, un effondrement tant économique que démographique est de plus en plus probable pour ce siècle même.

Approche sociétale enfin, avec les deux auteurs de ce site.  Didier Barthès, porte-parole de Démographie Responsable  évoque l’impossible conciliation entre le droit au nombre et tous les autres droits des hommes. Comment ne pas voir que la pensée écologiste dominante, à force de nier la composante démographique nous conduit inéluctablement à l’abandon de tous nos autres droits et plus généralement du plaisir de vivre sur une planète dont nous devrions avoir comme principal souci de sauvegarder la beauté ?   Jean-Christophe Vignal s’interroge lui, sur la difficulté à penser une société en décroissance démographique, vision contraire à l’expansionnisme sous-jacent à presque toutes les représentations que l’humanité aime à se faire de son destin. Il y a là matière à une révolution mentale qui ne constitue pas la moindre des difficultés.

N'hésitant pas à prendre à contre-courant la « bien-pensance nataliste », puisse cet ouvrage apporter sa pierre à l’édifice et les hommes commencer à prendre en compte cette remarque d’Alain Gras, l’un des auteurs, « l’avenir de l’humanité passe par l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète ». La question de nos effectifs constitue l’un des éléments primordiaux de cette humilité nécessaire.  

______________________________________________________________________ 

Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, un livre coordonné par Michel Sourrouille, préface d’Yves Cochet, éditions Sang de la Terre, Paris 2014, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-86985-312-6.  En librairie à compter du 17 février 2014. Egalement disponible chez les distributeurs suivants : Decitre, Fnac, Amazon.

 

Au sujet de ce livre, voir également le site Biosphère Ouvaton, l’article publié sur le Sauvage celui sur Libération,  et sur le même sujet l’article suivant

Cet article en italien.

 

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Notes de lecture
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Vendredi 14 février 2014 5 14 /02 /Fév /2014 21:16

Les Suisses ne veulent plus de la libre circulation des personnes avec l'Union européenne.     

Ce fût d'abord un cri de surprise, car personne, y compris les sondeurs, n'attendait vraiment une réponse positive au référendum sur l'immigration massive proposé par le parti suisse de la droite dite populiste. L'initiative UDC a obtenu la majorité des cantons et du peuple, acceptée à 19 516 voix de différence ; comme l'écrit la Tribune de Genève (1), « ce score constitue une gifle pour le Conseil fédéral, les autres partis et les grandes fédérations économiques qui s'étaient mobilisés en force contre le texte. »    

Ensuite des cris d'inquiétude et de protestation, notamment venus de France. C'est Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et ancien premier ministre qui parle « d'une mauvaise nouvelle à la fois pour l'Europe et pour la Suisse. Repliée sur elle-même, cela va la pénaliser. » (2). C'est Rama Yade qui estime que « les suisses se sont tirés une balle dans le pied et ont fait un bras d'honneur à l'Europe. » (3).

Cris de peur et d'effroi encore avec Thierry Billet, maire-adjoint d'Annecy, qui évoque dans son blog (4) « cette réaction xénophobe (qui) conduit le monde : chacun chez soi et tous dans la régression, en attendant de régler nos comptes sur les champs de bataille. » Faut-il aussi citer le quotidien Libération qui parle ce mardi 11 février 2014 dans son éditorial de « virus », voyant dans ce résultat une possible maladie contagieuse et dangereuse : «La majorité helvétique qui s'est exprimée dimanche illustre le risque de contagion du discours glauque mêlant le sentiment anti-européen, le rejet des étrangers et le refus d'un supposé système politique».

Face à une telle réprobation quasi-unanime quant à la décision des suisses de poser des limites au principe de la libre circulation des personnes, que faire sinon tenter de recadrer doucement le débat, de rappeler tranquillement les fondamentaux auxquelles la Confédération helvétique est soumise, de chuchoter qu'il s'agit d'abord de commenter le choix d'un pays aussi connu pour son exemplarité démocratique.  

La Suisse est de par sa géographie un petit pays alpin, où l'espace utile est limité par les montagnes, peuplé de 8 millions d'habitants. Avec une population étrangère représentant déjà 23,5 % des habitants, soit le taux le plus élevé en Europe, avec un solde migratoire de 80 000 personnes correspondant chaque année à 1 % de sa population, soit plus du quadruple de celui d'un pays comme la France, et sachant, comme l'avait déclaré en 2012 Philippe Roch, ancien Directeur de l'Office fédéral de l'environnement, que « la Suisse consomme trois fois ce que son territoire peut produire », était-il raisonnable que la Suisse prolonge cette tendance ? Doit-elle continuer d'accueillir tous les européens recalés de la croissance économique ? Autrement dit et au-delà des aspects politiciens, peut-on encore être étonné du choix des suisses ?  

Il faut avoir une volonté de cécité bien chevillée au corps pour pouvoir croire que le développement illimité d'un appareil économique mondialisé puisse se pratiquer hors sol et sans conséquences dommageables pour la vie d'un pays, pour imaginer sans méfiance et sans prudence que la Suisse pouvait ainsi continuer à accueillir toujours plus de monde pour nourrir son expansion économique. On retrouve ici « la question centrale des limites de la croissance, et de ses conséquences sur l’environnement et le cadre de vie. La croissance démesurée de la population est en train de détruire la campagne, la nature et les paysages, cet écrin de beauté si cher aux habitants de notre pays, et si important pour leur bien-être » comme le disait  Philippe Roch (5) pendant la campagne électorale.  

La question centrale des limites va cependant bien au-delà de la question de l'immigration posée par l'UDC. C'est pourquoi on ne peut qu'espérer que la future initiative ECOPOP (6) aux fins que l'ensemble de « la population résidant en Suisse ne dépasse pas un niveau qui soit compatible avec la préservation durable des ressources naturelles » soit prochainement validée par le peuple suisse.

Voilà ce qu'on a envie de chuchoter à l'oreille de tous ceux qui, obnubilés par l'extrême-droite, sont prêts à s'allier aux industriels les plus égoïstes pour défendre jusqu'à l'absurde le principe de libre circulation des personnes (7), et ne savent pas voir que la continuation de la politique actuelle de croissance à tous crins mène à une crise écologique majeure dont nous serons tous perdants. Bref, une autre lecture de ce référendum est possible ...  

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1 : Les Suisses veulent limiter la libre circulation in La tribune de Genève, le 09.02.2014  

2 : Sophie Huet, Les politiques français préoccupés par le vote suisse in Le Figaro, le 10.02.2014  

3 : Ibid.  

4 : Thierry Billet, F-haine et vote suisse, in blog : thierry-billet.org

5 : Ph. Roch, Ecopop est préférable à l’initiative de l’UDC sur l’immigration qui est trompeuse, in La Tribune de Genève, le 27.01.2014

6 : Initiative dénommée :« Halte à la surpopulation - Oui à la préservation durable des ressources naturelles ».

7 : Sur ce sujet, voir La problématique des migrations sur une planète close et saturée, article de Michel Sourrouille in Moins nombreux, plus heureux,l'urgence écologique de repenser la démographie, Alain Gras, Alain Hervé, Corinne Maier, et alii, préface d'Yves Cochet, Ed. Sang de la Terre, février 2014.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Démographie
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Jeudi 6 février 2014 4 06 /02 /Fév /2014 14:24

Longtemps, parler de démographie c'était parler d'écologie sans le savoir, c'était s'interroger sur la capacité d'une société humaine à grandir et à se développer en fonction des ressources que son milieu pouvait offrir.

Hérodote, Thucidide, Epicure et bien d'autres ont abordé la question démographique, mais il faut reconnaître que c'est vers la fin du XVIIIe siècle que celle-ci a été posée dans des termes qui nous parlent encore aujourd'hui.

Giammaria Ortes dans ses Riflessioni (1) a été en 1790 « le premier à suggérer le concept d'une population optimale » (2) dans le cadre d'une « nation naturelle ». Un peu après, à l'autre bout de l'Eurasie, Hong Liang-Ki (3) s'interroge en 1793 dans son traité Yi-yen (Opinions) sur le déséquilibre entre l'accroissement de la population et celui des subsistances et des moyens : « L'habitation d'une personne est déjà trop étroite pour en loger dix, comment serait-il possible d'en loger cent ? De même, la nourriture d'une personne est déjà insuffisante pour en nourrir dix, comment serait-il possible d'en nourrir cent ? C'est pourquoi je suis inquiet pour le peuple pendant la paix (car) après une longue période de paix, la nature ne peut cesser de créer des hommes ; mais ce qu'elle possède pour les nourrir ne change pas.» (4). Au-delà de s'attaquer comme le constate Jean Chesneaux (5) « à un des principes les plus intangibles de l'ancienne Chine, à savoir le devoir d'assurer, par le plus grand nombre possible d'enfants mâles, la continuité du culte des ancêtres », le grand intérêt de la pensée de Hong, notamment par rapport à celle de Malthus, est de proposer une optimisation rationnelle des ressources (6), allant jusqu'à prendre position contre « toute monopolisation des richesses » (7) pour remédier à un pic de surpopulation.

Hélas Malthus vint ! Son Essai sur le Principe de Population, paru 5 ans après le traité d'Hong Liang-Ki, traite de la même distorsion entre la croissance du nombre d'hommes et les ressources disponibles, avec une même inquiétude quant aux conséquences. Toutefois sa crainte pour les intérêts de la classe possédante (8) a largement contribué à disqualifier son discours en Occident, jusqu'à le rendre inaudible, accréditant l'idée qu'être malthusien, c'est adopter une position marquée par une frilosité animée par l'égoïsme.

L'inquiétude quant à notre nombre, intellectuellement élaborée à la fin du XVIIIesiècle par Ortes, Hong Liang-Ki et Malthus, a été mise de côté pendant tout le XIXe et une grande partie du XXe siècle, période où l'on a pu sincèrement croire que c’est la pression démographique qui imposait l’évolution des techniques dans un monde où les ressources semblaient inépuisables. Ce qu'Ester Boserup (9) a pu traduire en énonçant que « la nécessité est la mère de l’invention ». Cette vision dynamique des ressources, écho du progressisme des Lumières, s'opposait bien évidemment à la perception beaucoup plus stable des ressources qui caractérisait tant Ortes que Malthus ou Hong. Et ce n'est qu'avec l'émergence de la question écologique dans la seconde partie du XXe siècle, remettant en cause la société urbano-industrielle dont l'équilibre est fondé sur une croissance continue, que la question démographique refit surface. Ainsi n'est-ce pas un hasard si c'est Alain Hervé, le fondateur français des Amis de la Terre, qui s'occupa de la publication de l'ouvrage, écrit en 1968, d'Anne et de Paul Ehrlich la bombe P (10).

Très vite pourtant, l'entrelacement entre écologie et démographie s'étiola. La question démographique, considérée comme trop dérangeante,  fut la grande oubliée des grands sommets internationaux sur l'environnement, de Rio à ceux d'aujourd'hui. De plus, le mode autoritaire de contrôle de la natalité organisé par le parti communiste chinois à partir de 1980 ne fit pas à la question démographique une publicité extraordinaire dans les démocraties occidentales.  D'autre part, les partis politiques se référant à l'écologie préférèrent chercher à gagner des voix - ce qui peut se comprendre dans le cadre d'une démocratie élective - plutôt qu'à soulever une question difficile et considérée comme trop intrusive par leurs électeurs. Bref il fut plus facile de considérer, pour parler comme Hervé Kempf, que c'était 'les riches qui détruisent la planète' (11) que de s'interroger aussi sur l'impact de notre nombre grandissant.

C'est ainsi que la population humaine a doublé ses effectifs, entre 1968 et 2013. Doublement accompagné d'un échec patent des concepts de développement durable, de croissance verte ou d'économie circulaire ; concepts qui n'ont qu'à peine infléchi le modèle de développement urbano-industriel alors qu'un virage réel était nécessaire pour être à la hauteur des enjeux écologiques auxquels toute la planète est confrontée. D'où l'impérieuse nécessité de jouer désormais sur tous les leviers possibles afin de limiter, sinon d'éviter, un probable effondrement. D'où le retour de la question démographique. Question souvent posée par des écologistes qui ne se laissent plus enfermer par l'image négative d'une dénatalité organisée au profit des nantis ; qui privilégient l'urgence d'agir vigoureusement à la fois sur notre nombre et sur notre mode de vie, pour aller vers un monde moins plein et une vita povera joyeuse (12) ; qui refusent de voir le futur à travers la simpliste et pauvre multiplication des objets et des hommes au-delà même de la saturation, préconisant plutôt un développement qualitatif dans le respect de toutes les espèces vivantes afin de ressentir cette puissance de vie que manifeste la sève montante, cette énergie interne par laquelle l'homme se développe, ce qu'Hildegarde de Bingen (13) nomme viriditas, la viridité, concept qu'il est urgent de redécouvrir pour introduire un peu de subtilité et d'intelligence dans l'aventure humaine, et s'affranchir de la logique multiplicatrice qui trop longtemps nous a servi d'horizon.

Deux ouvrages traduisent cette effervescence.  "Compte à rebours. Jusqu'où pourrons-nous être trop nombreux sur Terre ?" D'Alan Weisman, paru en France en janvier 2014 (14) ; et  "Moins nombreux, plus heureux. L'urgence écologique de repenser la démographie", paru en février 2014, écrit  par un collectif d'auteurs (15), avec notamment Alain Hervé dont la précieuse présence permet de faire le lien avec l'écologie des années 70, cette écologie qui n'oubliait pas la démographie.

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1 : Giammara Ortes, 1713-1790. Économiste et mathématicien, il vit à Venise et publie notamment  Della economia nazionale en 1774 et Riflessioni sulla Populazione dell Nazioni per Rapporte all'Economia Nazionale en 1790.

 2 : Hans Overbeek, Un démographe prémalthusien au XVIIIe siècle : Giammara Ortes  in Population, volume 25, numéro 3, pp. 563-572. Hans Overbeek estime, en conclusion dudit article, que pour Ortes il s'agissait d' »un optimum de bien-être général, qui comprenait des éléments sociaux et politiques ».    

3 : Hong Liang-Ki, 1746-1809. Lettré chinois à la carrière tumultueuse, il rédige en 1793, sous le règne de l'empereur Kien Long et à la suite d'une longue période d'expansion économique et de progrès démographique, son traité  Yi-yen (Opinions).  

: Hong Liang-Ki,  Hong Pei-kiang che wen-tsi, édition choisie des œuvres de H L-K en trois volumes, Changhai, 1936, 1er volume, pp. 48-50, paragraphe sur la paix. Traduction retrouvée sans mention d'auteur dans les papiers d'Henri Maspero. Ces éléments ont été trouvés dans le texte de Jean Chesneaux intitulé : Un prémalthusien chinois : Hong Liang-Ki in Population, 1960, volume 15, numéro 1, pp. 89-95.  

5 : Jean Chesneaux, Un prémalthusien chinois : Hong Liang-Ki in Population, 1960, volume 15, numéro 1, p. 90.  

6 : « Faire cultiver toutes les terres disponibles et utiliser les forces inemployées du peuple, …, interdire les dépenses extravagantes, réprimer toutes monopolisation des richesses et quand des fléaux surviennent, ouvrir les greniers et le trésor public pour donner des secours aux malheureux. ». ibid. p. 93  

7 : « Dans les familles opulentes, une personne occupe une maison qui pourrait fournir le logement de cent individus et une seule famille possède des terres aussi vastes que celles de cent autres familles. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir des gens pauvres mourir partout de froid et de faim ». (Paragraphe sur la vie sociale). Ibid. p.92.

8 : « Mais entre Hong et Malthus, existe une différence importante : Malthus craint pour les intérêts de la classe possédante. La loi des pauvres impose à celle-ci une charge qui va s'accroître constamment si les pauvres continuent à se multiplier. Soucieux de maintenir l'ordre social, il arrive logiquement à souhaiter et à préconiser la limitation des naissances. … Hong songe au contraire à s'en prendre aux riches, en particulier en matière de logement. » Alfred Sauvy, Commentaire,  suite à au texte de Jean Chesneaux précité. Ibid. p. 95.

9 : Ester Boserup, née Børgesen, 1910-1999, économiste. Elle publia notamment Évolution agraire et pression démographique, trad. française de 1970, 224 p., coll. Nouvelle bibliothèque scientifique, Flammarion - Édition originale en anglais : The Conditions of Agricultural Growth. The Economics of Agriculture under Population Pressure. 124 p. London and New York 1965.

Elle réfuta la proposition de Thomas Malthus selon laquelle les méthodes agraires définissaient la taille de la population (fonction de la nourriture disponible). Elle démontra au contraire que c’est la pression démographique qui impose l’évolution des techniques agraires.   A son propos, voir aussi Hervé Le Bras, « Malthus ou Boserup : validité et continuité historique des modèles démo-économiques », Mathématiques et sciences humaines, n°164, Hiver 2003.  

10 : La bombe « P » 7 milliard d'hommes en l'an 2000, (The Population Bomb) Paul R. Ehrlich, ed. Fayard, 1969 ; en poche, coll. Documents, ed.  J'ai lu, 1973.

11 : Comment les riches détruisent la planète, Hervé Kempf, coll. L'histoire immédiate, Le Seuil, janvier 2007.

12 : Vita Povera, l’expression a été construite en parallèle à celle d’arte povera ; ainsi la pauvreté n’est pas incompatible avec la beauté, l’énergie, la joie de vivre. Ce concept de vita povera veut donner toute sa place à une vie moins matérialiste et plus harmonieuse, pleine de viridité, tournant le dos à l'exploitation de l'homme par l'homme, laissant libre des espaces sauvages où la vie des plantes et des animaux se régulerait sans nous et s'épanouirait. Ce concept est toutefois différent de celui de sobriété heureuse défendu notamment par Pierre Rabhi ; il insiste plus sur l’idée de pauvreté afin de marquer notre défiance vis-à-vis des nombreux discours écologisants qui tentent de masquer l’importance des changements et des sacrifices matériels à prévoir.

13 : Hildegarde de Bingen, 1098-1179. Bénédictine mystique, musicienne, femme de lettres franconnienne, linguiste, à la fois sainte et docteur de l’Église, elle écrit notamment en 1158 le livre des subtilités des créatures divines et le livre des œuvres divines en 1174.

14 : Première édition sous le titre Countdown. Our Last, Best Hope for a future on Earth ? Editions, Little, Brown and Compagny, 2013. Version française : Compte à rebours. Jusqu'où pourrons-nous être trop nombreux sur Terre ? Editions Flammarion, janvier 2014, 430 pages, 23,90 €.

15 : "Moins nombreux, plus heureux. L'urgence écologique de repenser la démographie", ouvrage collectif coordonné par Michel Sourrouille, préface d'Yves Cochet, ed. Sang de la Terre, février 2014, 176 pages, 16 €. En librairie le 17 février 2014.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Démographie
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Mercredi 22 janvier 2014 3 22 /01 /Jan /2014 20:24

Compte à reboursExtraits et commentaires du livre : Comte à rebours. Jusqu'où pourrons-nous être trop nombreux sur Terre ? D' Alan Weisman. Extraits suivis d'une recension de Madame  Daniele Boone  parue sur  le site des JNE  (Journalistes écrivains pour la Nature et l'Ecologie).    

Alan Weisman est un journaliste qui a enquêté deux années durant dans plus de 20 pays . Son livre est donc une mine de renseignements grace, entre autres, aux témoignagex de différents experts locaux : Le cas d'Israël, le Pakistan sens dessus dessous, où va l'Inde ?... L'autre qualité de ce livre est de lier assez souvent la surpopulation humaine et la dégradation des écosystèmes pour les autres espèces. D'où cette conclusion " je ne veux personnellement élimiter aucun être humain de la planète. Je souhaite à tous longue vie et bonne santé. Mais soit nous réduisons humainement nos effectifs, soit la nature va mettre beaucoup d'entre nous à la porte, et brutalement... Partageons mieux la Terre avec toutes les espèces qu'elle fait vivre, laissons à celles-ci l'espace et les ressources dont elles ont besoins et nos rituels amoureux se perpétueront"

1/6 La notion cruciale de population optimale

p.40 En écologie des populations, on évoque souvent « l’illusion des Pays Bas » : le fait qu’une population très dense jouisse d’un niveau de vie très élevé, comme c’est le cas en Hollande (403 hab/km2), ne prouve pas que les humains puissent prospérer dans un environnement coupé de la nature. Comme tout le monde, les Hollandais ont besoin de choses que seuls les écosystèmes peuvent fournir. Et par chance ils ont les moyens de les acquérir ailleurs que chez eux. Ils survivent grâce aux surplus d’autres pays.

p.50 Dans l’histoire de la biologie, toute espèce qui a surexploité ses ressources a vu sa population s’effondrer – parfois jusqu’à l’extinction. Pour la survie de l’espèce humaine, peut-être s’agit-il de trouver le moyen de réduire humainement la population globale, puis de la maintenir à un chiffre optimal. La détermination de ce chiffre sera,  que cela nous plaise ou non, la grande affaire du XXIe siècle.

p.57 Le débat sur le chiffre optimal de la population humaine suppose acquis une médecine optimale. Un retour en arrière sur ce plan serait aussi inacceptable qu’un processus quelconque d’élimination sélective. Le paludisme tue un enfant toutes les trente secondes. Si ces enfants cessaient de mourir, ils deviendraient des adultes qui produiraient d’autres enfants qui, à leur tour, ne seront pas tués par le paludisme. Il serait évidemment inadmissible de s’opposer à la disparition du paludisme dans le seul but de brider le nombre des humains ; en revanche, il ne serait pas absurde que les promoteurs de la recherche sur le paludisme aient l’obligation d’investir aussi dans la planification familiale.

p.63 Avant l’apparition de l’engrais à base d’azote artificiel (procédé Haber-Bosch), la population mondiale tournait autour de deux milliards d’individus. Quand nous n’en aurons plus, la population de notre espèce pourrait bien se rapprocher de nouveau de cette moyenne naturelle.

p.106 à 109 Le premier Congrès de la population optimale pour le monde fut organisé à Cambridge en 1993. Gretchen Daily et le couple Ehrlich présentèrent le résultat d’une estimation qu’ils qualifièrent eux-mêmes de « calcul de coin de table » : le nombre total d’habitants susceptibles de vivre avec 6 térawatts d’énergie, chaque individu disposant de 3 kilowatts en moyenne, était de deux milliards. Deux milliards, c’était le chiffre de la population en 1930, au moment où le procédé Haber-Bosch commençait juste à être commercialisé. La quasi-totalité de l’humanité vivait encore de végétaux qui poussaient grâce à la seule lumière du soleil, pas avec l’aide de combustibles fossiles. C’était un monde sans télévision, avec peu d’automobiles, peu d’appareils ménagers, pas de voyage touristique en avion.

p. 410-411. D’après les stupéfiantes compilations de données de Jon Foley, si nous ne gouvernons pas tous les acteurs indisciplinés de ce monde pour en faire des gestionnaires hyper-efficaces des ressources, si nous n’utilisons pas l’engrais de façon parfaitement ciblée et si nous ne luttons pas contre la surconsommation de viande, nous sommes condamnés à donner raison à la prophétie de Malthus. Plutôt que d’essayer de soutirer trois fois plus de récoltes à cette terre déjà épuisée, ne serait-il pas plus réaliste de réduire la population mondiale. Foley a réfléchi quelques instants avant d’acquiescer : « L’issue, à un moment ou un autre, c’est que nous serons obligés de survivre avec moins d’individus. Combien ? Je l’ignore. Un milliard ou deux peut-être. Qui peut savoir ? »

2/6 Quelques discours anti-malthusiens

Lors du sommet de la Terre à Rio en 1992, toutes les composantes de la vie sur Terre étaient mises sur la table, sauf une, la démographie. Maurice Strong, le secrétaire général de cette rencontre, eut beau déclarer que « soit nous réduisons volontairement la population mondiale, soit la nature s’en chargera pour nous et brutalement », dès le début ce sujet était purement et simplement tabou. Parmi les détracteurs qui accusaient des organisations comme Population Action International ou Zero population Growth de vouloir contrôler les populations, on trouvait les pays en développement qui s’insurgeaient d’être accusés des maux de la planète alors que le vrai coupable était selon eux la consommation effrénée des pays riches. Quant à l’argument consistant à dire que la meilleure façon d’atteindre tous les objectifs de développement était de les travailler tous en même temps, il se perdit dans le brouhaha.

Le pays hôte du sommet de Rio, le Brésil, possédant la plus vaste population catholique du monde, l’Eglise eut aussi une influence considérable sur les négociations préliminaires. Elle réussit à faire supprimer l’expression « planification familiale » et le mot « contraception » des ébauches de la déclaration commune du Sommet. Arrivée à sa dernière mouture, l’unique référence de cette déclaration au problème de la surpopulation se trouvait dans une phrase appelant à une « gestion responsable de la taille de la famille, dans le respect de la liberté et des valeurs de chacun, en tenant compte des considérations morales et culturelles ».

Rachel Ladani en Israël : « C’est Dieu qui engendre les enfants. Et il leur trouve une place à tous ». Rachel, juive hassidique, ne voit aucune contradiction entre le fait d’avoir mis huit enfants au monde et son activité professionnelle dans le domaine de l’éducation à l’écologie. Tous les membres de sa famille font leurs courses à pied, marchent pour se rendre à l’école ou à la synagogue, ne prennent jamais l’avion, sortent rarement de leur quartier. « En une année entière, dit-elle avec fierté, tous mes enfants ont une empreinte carbone inférieure à celle d’un seul touriste américain qui prend l’avion pour venir en vacances en Israël. » Qu’est-ce que Rachel envisage comme avenir pour la planète qui pourrait avoir près de dix milliards d’individus d’ici le milieu du siècle ? « Je ne suis pas inquiète. Dieu a créé ce problème et il y apportera une solution. » La bonne nouvelle, note le Jerusalem post, c’est qu’en 2020 tous les Israéliens boiront de l’eau d’égout recyclée. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il n’y en aura pas assez pour tout le monde.

L’imam Raidoune Issaka : « Ce que veut Allah, c’est que nos familles soient toujours plus étendues. Il ne veut pas que nous cédions aux pressions des uns et des autres pour réduire le nombre de nos enfants. Nous savons que l’avenir est inquiétant. Mais l’homme ne peut rien pour empêcher le jour du Jugement dernier. » Son frère, l’imam Chafio Issaka : « Le Coran affirme que les besoins de la famille sont sous le contrôle de dieu. Mais il suggère aussi qu’il faut espacer les grossesses de deux ans, sinon davantage, pour la santé de la mère et celles des enfants. Allah ne nous impose pas de faire davantage que ce que nous pouvons assumer. » Contrairement à l’Eglise catholique, l’islam n’a pas d’autorité centrale qui dicte le dogme commun à tous les ecclésiastiques. C’est pourquoi deux imams pourtant frères peuvent être en désaccord sur cette question fondamentale.

3/6 Quelques  justifications du malthusianisme

Distinguer la consommation de la population, dit Ehrlich, c’est comme prétendre que la surface d’un rectangle dépend davantage de sa longueur que de sa largeur. Autrement dit, consommation et population sont les deux faces d’une même pièce. Ce n’est pas soit une chose, soit l’autre - la consommation ou les chiffres de la population. Et leur impact total, c’est la multiplication de l’un par l’autre. Les deux milliards d’humains qui vont probablement s’ajouter à la population mondiale feront beaucoup plus de dégâts que les deux milliards précédents. Nous qui sommes en vie aujourd’hui, nous avons déjà cueilli les ressources de branches basses, faciles à ramasser. Dorénavant, les processus seront beaucoup plus compliqués pour acquérir les matières premières dont nous avons besoin ; ils nécessiteront beaucoup plus d’énergie et causeront des dégâts considérables, plus importants encore que ceux des méthodes employées depuis un siècle.

Il y a 50 000 à 100 000 ans, la population de nos ancêtres ne comptait sans doute pas plus d’une dizaine de milliers d’individus. Comme le remarque Robert Engelman, dans son livre intitulé More, si leur population avait crû au taux de notre époque (actuellement 1,1 % par an pour l’ensemble de la planète, soit un doublement de la population tous les 63 ans), quelques millénaires plus tard, non seulement la Terre, mais le système solaire tout entier n’auraient pas suffi à contenir l’humanité. Si la population humaine est restée peu nombreuse jusqu’à une période récente de l’histoire, c’est simplement parce que les gens mourraient à peu près aussi vite qu’ils naissaient.

Mettre tout le monde, riches ou pauvres, sur le même plan peut paraître injuste, mais l’existence de chaque individu compte dans l’écosystème global. Le spectre de la surpopulation a redéfini le concept de péché originel : le bébé le plus humble aggrave dès l’instant de sa naissance les problèmes du monde, car il a besoin de nourriture, de chaleur et d’un toit – pour commencer. Nous relâchons tous du CO2 dans l’atmosphère, nous contribuons tous à pousser les autres espèces vivantes vers le précipice. Ensuite il y a cette opinion idéaliste selon laquelle la nécessité a toujours été la mère de l’invention : notre créativité et notre savoir-faire scientifique résoudront tous les problèmes dans l’avenir. Sauf que les grands progrès technologiques n’ont jamais résolu quelque problème que ce soit sans en créer d’autres, imprévisibles de prime abord. La seule technologie qui pourrait faire baisser notre impact collectif sur l’environnement, à vrai dire, est une technologie que nous possédons déjà : c’est celle qui nous permet de restreindre le nombre de consommateurs sur la Terre.

Au cours des cinquante prochaines années, nous devrons produire autant de nourriture qu’il en a été consommé durant toute l’histoire de l’humanité. Il n’y aura pas de progrès durable, dans la guerre contre la faim, tant que les gens qui luttent pour augmenter la production alimentaire et ceux qui luttent pour contrôler la croissance démographique n’auront pas uni leurs forces. Norman Borlaug lui-même, initiateur de la révolution verte, avertissait lors de son discours de réception du prix Nobel de la paix : « Nous sommes face à deux forces contraires, le pouvoir scientifique de la production alimentaire et le pouvoir biologique de la reproduction humaine. L’homme a acquis les moyens de réduire avec efficacité et humanisme le rythme de la reproduction humaine. Il utilise ses pouvoirs pour augmenter le rythme et l’ampleur de la production alimentaire. Mais il n’exploite pas encore de façon adéquate son potentiel pour limiter la reproduction humaine. »

Holdren et Ehrlich avaient réfléchi aux bases juridiques d’éventuelles lois sur le contrôle de la natalité. La constitution américaine mettant les droits des individus sur le même plan que les intérêts supérieurs de la nation, l’obligation faite à chacun de limiter la taille de sa famille aurait pu être considérée comme aussi raisonnable que celle de servir dans l’armée. Mais ils  supposaient aussi avec raison que les conservateurs, fidèles au dogme de l’Etat minimal (mais favorables au maintien d’une défense nationale puissante) s’insurgeraient contre cette proposition. Ils ajoutaient en forme d’avertissement que la population exigerait un jour ou l’autre d’elle-même le contrôle de la fécondation…avant que l’ordre social ne s’effondre sous les émeutes de citoyens affamés.

4/6 Quelques politiques nationales malthusiennes

A quel moment, au juste, une politique démographique mérite-t-elle d’être qualifiée de contraignante. L’idée de contrainte nous rend trouillards. Souvenons-nous que pendant des siècles, les gouvernements et les églises ont bel et bien contraint les gens à avoir davantage d’enfants.

La population mexicaine augmentait si vite que le gouvernement mexicain s’opposa en 1975 à l’Eglise catholique pour lancer un programme de planification familiale. Bientôt on vit des ânes grimper les routes de montagne et traverser les cayons, leurs sacoches remplies de préservatifs et de pilules contraceptives. Sans oublier les vaccins contre la polio, la diphtérie, le tétanos… Les femmes acceptaient de prendre la pilule pour éviter de tomber enceinte à condition que leurs enfants soient vaccinés contre les maladies mortelles.

En décembre 1979, Song et Jiang présentèrent leurs recherches au symposium national chinois de la théorie des populations. S’appuyant sur le rapport du club de Rome, Jiang avait cherché des parallèles et découvert que la Chine possédait significativement moins d’eau, de forêts et de métaux par habitant que la plus grande partie des autres pays du monde. Song avait calculé de son côté, en se focalisant sur la capacité de production alimentaire et l’équilibre écologique du pays, que la population optimale de la Chine se situait entre 650 et 700 millions de personnes. Mais elle avait déjà dépassé les 900 millions et continuait à s’accroître rapidement. En paraissant dans le Quotidien du Peuple, le journal officiel du Comité central du PC, le sujet du contrôle des naissances sortit de sa confidentialité pour devenir un gros titre national. La politique de l’enfant unique fut officialisée en 1980 par Deng Xiaoping qui avait pris les rênes du pays.

Quand la République des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait 18 millions de citoyens. Aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions. A Manille, les chances de renverser le cours de la fécondité ne paraissaient pas bonnes. En 2012, l’Eglise Catholique attaquait encore de front les membres du Congrès qui osaient soutenir la planification familiale. Les archevêques s’exprimaient ainsi : «  la contraception, c’est la corruption… La sexualité ne doit jamais être coupée de Dieu… Ne provoquez pas l’Eglise car elle vous enterrera… » Dans les sermons, on serine aux ouailles que la contraception est une forme d’avortement – pratique illégale dans la Constitution des Philippines. Mais fin 2012 le président Aquino contraignit le Congrès à mettre immédiatement la loi au vote, en déclarant qu’il s’agissait d’une priorité présidentielle. Il refusait de laisser la population doubler une fois de plus et risquer de mourir de faim. Contrairement aux Philippins qui voyaient leur effectif croître de 2 millions de personnes chaque année, les habitants du Vatican ne risquent pas de souffrir de la surpopulation car ils sont tous, ou presque, de sexe masculin et majoritairement célibataire. Ce qu’ils font entre les murs de leur minuscule Etat ne regarde qu’eux.

5/6 La collusion entre la population humaine et les autres espèces

D’après la numérologie kabbaliste, les mots « Dieu » et « nature » sont équivalents. Il n’est pas besoin de miracle pour constater que dieu existe. Je le vois dans toutes les composantes de la nature : les arbres, les vallées, le ciel, le soleil.

Au temps du prophète Jérémie, Jérusalem comptait alors moins de 2000 habitants. Des monts de Judée descendaient guépards, lions, loups et léopards qui chassaient le cerf élaphe, la gazelle, l’oryx, l’onagre. Aujourd’hui il reste certains oiseaux, la plupart des autres espèces ont disparu. Il y a trop de routes et de murs de sécurité qui divisent les populations de gazelles et empêchent les hardes de se rejoindre. Israël, avec 740 habitants au kilomètre carré, a la plus forte densité de tous les pays occidentaux. Qu’arrivera-t-il, vers 2050, quand la population d’Israël aura doublé ?

Quant à la distribution équitable des ressources alimentaires, est-il suffisant de l’envisager pour notre seule espèce ? Depuis que Dieu a enjoint à Noé de sauver également les animaux pour reconstituer l’humanité après le déluge, nous devrions savoir que le monde ne peut pas exister sans eux. Problème : la production alimentaire destinée à l’humanité occupant désormais quelque 40 % des terres immergées (hors pergélisols), et celles-ci étant aussi couvertes par nos routes et nos villes, nous avons pris possession de presque la moitié de la surface de la planète au profit d’une seule espèce, la nôtre. Comment toutes les autres vont-elles s’en sortir ?

L’idée de « gérer » l’espèce humaine comme si nous étions des animaux sauvages ou d’élevage nous choque. Pourtant, dans l’histoire de la biologie, toutes les espèces qui ont surexploité les ressources de leur environnement ont subi un effondrement de leur population, parfois fatal pour l’espèce entière. Sur cette Terre au bout du rouleau, nous ne vivons plus dans une étendue sauvage et illimitée : nous sommes dans un parc. Nous adapter à cette réalité est aujourd’hui la condition de notre survie. Sans quoi la nature fera le travail à notre place. Par exemple la nature nous privera de nourriture. Le risque qu’une épidémie de fièvre Ebola ravage nos populations est en effet bien moins élevé que celui de voir des pathogènes soufflés aux quatre coins du monde faire s’effondrer notre production alimentaire centrée sur quelques monocultures.

Ce que nous savons avec certitude, c’est que plus la vie est diversifiée, mieux elle se porte. Plus il y a de plantes différentes ensemble, plus elles utilisent avec efficacité les ressources dont elles disposent. Le résultat le plus visible est que la productivité primaire – la capacité des plantes à transformer le carbone de l’atmosphère en biomasse – est plus élevée là où la biodiversité est la plus forte. Et plus la diversité des plantes est élevée, moins on y trouve d’animaux nuisibles pour les dévorer. Apparemment, c’est parce qu’on y trouve aussi une plus large gamme d’insectes, de chauves-souris et d’oiseaux qui se nourrissent de ces nuisibles.

Supposons – de façon purement théorique – que le monde entier adopte une politique de l’enfant unique. A la fin de ce siècle, nous serons de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de l’an 1900. Nous libérerions ainsi des millions d’hectares de terres que pourraient réinvestir les autres espèces vivantes – essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes.

6/6 Recension-synthèse sur le site JNE

 « Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? », tel est le sous-titre du livre. Combien de temps encore la planète pourra-t-elle fournir l’eau, la nourriture, l’énergie nécessaire ? L’auteur ne prétend pas répondre à ces questions mais il interpelle le lecteur à travers une série de reportages dans le monde sur les effets de la surpopulation et les diverses tentatives de planification des naissances. Le voyage commence en Israël. « C’est Dieu qui engendre les enfants. Et il leur trouve une place à tous » soutient Rachel Ladani, éducatrice à l’environnement. Israéliens et palestiniens pieux semblent s’être engagés dans une guerre des bébés persuadés que ceux qui en engendreront le plus, seront les vainqueurs.

Des aberrations au nom de la religion, il y en aussi chez les chrétiens et les musulmans. A Manille, l’église interdit la planification des naissances, pourtant il y a dans cette ville de 25,5 millions d’habitants l’un des plus grands bidonvilles du monde. Il aura fallu au président Benigno Aquino une terrible ténacité pour enfin arriver à faire voter une loi en ce sens. Au Nigeria, beaucoup pensent encore que Dieu y pourvoira et en Iran, une remarquable politique de planification des naissances a été balayée en 2006, par le président Ahmadinejad qui a décrété que ce programme contrevenait à l’islam.

Au fil des pages, il apparaît évident que éducation et contrôle des naissances vont de pair comme il apparaît évident aussi que surpopulation et environnement ne font pas bon ménage. « Essayer de faire tourner une ONG écologiste, c’est redéfinir le mot défaite » remarque amèrement un biologiste pakistanais. Mais ce livre foisonnant n’est pas noir. Il déclenche une grande révolte face à la bêtise de certains décideurs qui agissent bien souvent au nom du profit. Toutefois beaucoup de pays occidentaux sont arrivés à un taux légèrement supérieur du renouvellement de la population. Le Japon a même abordé sa décroissance. Une chance pour l’économiste Akihiko Mastutani qui propose de revoir l’idée de prospérité sur le qualitatif et non sur le quantitatif.

Trouver de  nouveaux équilibres, tel est le passionnant défi que pose la nécessaire contraction des populations. Puisqu’il n’y a pas d’autre choix possible, l’auteur souhaite, en conclusion, que l’humanité prenne son destin en main et prenne la décision elle-même plutôt qu’elle ne nous soit imposée par des catastrophes naturelles, la famine entre autres.

 (Danièle Boone sur le site JNE)

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Première édition sous le titre Countdown. Our Last, Best Hope for a future on Earth ? Editions, Little, Brown and Compagny, 2013. Version française  : Editions Flammarion 2014, 430 pages, 23,90 €.

Alan Weisman est également l’auteur de Homo Disparitus, titre original : The World without us (Thomas Dunne books 2007). Version Française : Homo Disparitus, Editions Flammarion 2007, 397 pages, 19,90 €.

Par Daniele Boone - Publié dans : Notes de lecture
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Mercredi 1 janvier 2014 3 01 /01 /Jan /2014 08:04

                           Evaluation de nos effectifs au 1er janvier 2014

                                                                                                              (en millions d'habitants)

 

Sources    2013     2014 Progression Progression
      (en millions) (en %)
         
INED 7 091     7 169         + 78    + 1,1 %
Population Data.net 7 099     7 184         + 85    + 1,2 %
Terriens.com 7 060     7 136         + 76    + 1,1 %
US Census Bureau 7 062     7 138         + 76    + 1,1 %
Population Mondiale.com 7 099     7 184         + 85    + 1,2 %
         
Moyenne   7 082     7 162        + 80     + 1,1 %

 

 

La planète compte désormais un peu plus de 7 milliards et 150 millions d'habitants :  7,162 milliards précisément au regard d'une moyenne bâtie sur les principaux compteurs aujourd'hui disponbiles. Avec 80 millions de terriens en plus que l'an dernier, soit une progression de  + 1,1 %, la croissance de la population mondiale reste stable (1) et (2). 

L'Année 2013 a été marquée par la publication des nouvelles projections de l'ONU (dites révisions 2012). L'étude de l'ONU propose, pour la seconde fois consécutive, une hausse des projections à l'échéance 2050. L'hypothèse moyenne de fécondité     (3) conduit en effet à une population de 9,6 milliards  pour la moitié du siècle (l'Ined prévoit de son côté 9,731 milliards). Les deux études précédentes de l'ONU (révisions 2010 et 2008) ne prévoyaient respectivement dans le cadre de cette même hypothèse moyenne qu'une population de 9,3 et 9,1 milliards pour la même date. Nous sommes donc clairement dans une phase de rehaussement des projections démographiques.

En France, sous la plume de Gilles Pison, l'INED a publié dans sa revue Population et Société un dossier nommé « Tous les pays du monde ». Cette étude montre une stabilisation de la fécondité mondiale à 2,5 enfants par femme soit au même niveau que lors de la publication précédente en 2011, alors même que beaucoup de démographes tablaient sur une décrue régulière de cet indice. Il est bien sûr encore trop tôt pour savoir si cette pause dans la baisse tendancielle de la fécondité sera durable.

Quant à l’année qui commence, elle verra peut-être l’entrée d’un nouveau membre, le douzième, dans le « club des plus de 100 millions d’habitants » : Les Philippines.

______________________________________________________  (1) Les effectifs de la population mondiale indiqués pour le 1er janvier 2013 (7 082 millions) sont très légèrement différents de ceux qui avaient été retenus l’an dernier (7 083 millions). Ceci parce que la liste des compteurs présentés n’est plus exactement la même. Le site Worldometers a été exclu parce que sa base en avait manifestement été modifiée et que cela conduisait à retenir une élévation annuelle de la population de 114 millions d’habitants, hypothèse hautement improbable. De même d’autres sites n’ont pas été retenus parce qu’ils proposaient des données trop éloignées de la moyenne et en particulier de celles fournies par les instituts les plus réputés (Ined, US Census Bureau…)  

(2) Comme chaque année, rappelons que les statistiques démographiques mondiales peuvent être considérées comme exactes à un ou deux pour cent près, il serait illusoire de prétendre à l’exactitude totale. Cela justifie les arrondis au million pour les données absolues ou au dixième de pour cent pour les chiffres de la croissance que nous avons ici choisi de retenir.

(3) Cette hypothèse moyenne de fécondité est elle-même basée sur baisse de la fécondité dans les années à venir. Le maintien du taux actuel (2,5 donc) conduirait à une véritable explosion démographique.

Sur ce site, et sur le même sujet voir également : Les chiffres clefs de la population, ainsi que la série : La population mondiale au 1er janvier 2009, 2010, 2011, 2012, 2013.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Démographie
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Lundi 30 décembre 2013 1 30 /12 /Déc /2013 20:24

 

 

Economie Durable vous présente ses meilleurs voeux et vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d'année.


    Bonne et heureuse année 2014 à toutes et à tous

 

.

 

Par Didier BARTHES - Jean-Christophe VIGNAL
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Mercredi 18 décembre 2013 3 18 /12 /Déc /2013 18:44

Un nouveau parti politique, Nouvelle Donne, clairement ancré à gauche, qui place au cœur de ses références le New Deal de Roosevelt jusqu’à en reprendre les initiales, qui parle d'une nouvelle donne démocratique, qui veut « changer le fonctionnement de nos institutions (pour) que nous, citoyens, nous reprenions la main », quoi de plus normal !

D'entrée de jeu, il est précisé dans le document intitulé 'Nos 20 propositions' que « le seul pays d’Europe dont les institutions ressemblent aux nôtres est la Roumanie : après la chute de Ceausescu, le Conseil de l’Europe a conseillé aux élites roumaines de s’inspirer des institutions françaises pour rédiger leur nouvelle Constitution au prétexte qu'après 20 ans de dictature, certains pensaient qu’un passage direct à la démocratie était trop risqué… »  

 

Que comprendre de cette appréciation ?

Que la Roumanie, qui commence une transition démocratique cahotante après le renversement de Nicolae Ceausescu le 22 décembre 1989, ne serait en dictature que depuis 1969 ? Oublié alors le coup d’État communiste du 6 mars 1945 ; oublié le « communisme d'épuration » qui, de 1945 à 1953, persécute des centaines de milliers de paysans rétifs à la collectivisation des terres et aux réquisitions, comme aussi les intellectuels ; passé par pertes et profits le « national-communisme » officiellement indépendant de l'URSS à l'extérieur, mais strictement totalitaire à l'intérieur, qui se met en place dès 1965 à la mort de Gheorghiu-Dej  le prédécesseur de Ceausescu. Et un début de soupçon ne peut être tu au sujet de ces oublis terribles quand il nous souvient de la longue connivence d'une grande partie de la gauche française avec l'aventure totalitaire communiste.  

Que comprendre encore quand il est écrit que les institutions françaises sont bien adaptées pour un pays qui veut éviter un passage direct à la démocratie, si ce n'est que la France n'est pas une vraie démocratie ou n'a fait que la moitié du chemin avec ses institutions ?  

En quatre lignes, réussir à dire que la Roumanie sous le joug communiste n'était pas une dictature, et que  la France d'aujourd'hui n'est pas réellement une démocratie, ça s'appelle poser le débat d'une façon bien étrange.  

 

Et concrètement, qu'est-il proposé dans ce court texte ?

En fait il est surtout indiqué ce que Nouvelle Donne ne veut plus : « Il est temps d’en finir avec cette monarchie constitutionnelle qui ne dit pas son nom. Ce Parlement aux ordres, ce premier ministre doublon ». Se dessine l'idée d'une république parlementaire (« une responsabilité accrue de l’Assemblée »), avec des députés (et des sénateurs ?) sans mandats locaux et priés de ne pas s'incruster dans une carrière (1), le tout rythmé par des propositions de lois d'initiative citoyenne aisément déclenchables (2) et par des référendums du même type, et couronné par un Président de la République sans trop de pouvoir (« en finir avec cette monarchie constitutionnelle »). Cela ne vous rappelle rien ? Tout cela correspond assez à une architecture type IIIème ou IVème République, animée par des élus politiques provisoires, mâtinée d'initiatives citoyennes, comme en écho aux débats sur la démocratie participative. Difficile d'en dire plus au sujet de cette 'nouvelle donne démocratique'. Toujours peut-on encore inférer du refus d'une monarchie constitutionnelle que le Président de la République ne serait plus élu directement par le Peuple.  

Même s'il n'est pas précisé le mode d'élection des députés (proportionnelle ? scrutin majoritaire à deux tours ? autre ?) (3), une telle configuration ne peut que laisser entendre que les partis politiques et leur appareil auront la part belle dans cette république, avec des élus n'ayant pas le temps et la surface électorale nécessaires pour s'imposer durablement, et avec un exécutif faible à la fois dépendant de l'Assemblée et soumis aux embardées que provoqueront des référendums qu'il ne pourra contrôler.  

Sans trop s'appesantir sur les travaux de Robert Michels (4) quant aux partis politiques et à leur fonctionnement, on peut toutefois être légitimement inquiet de la qualité de la représentation démocratique ainsi obtenue comme de la participation effective de manière directe ou indirecte des citoyens aux décisions : n'y a-t-il pas là le risque que « le pouvoir (soit) confisqué par une petite oligarchie », aboutissant ainsi, par une ruse dont l'histoire est familière, à provoquer ce que l'on prétend combattre (5) ? On ne peut que noter, là encore, une étrange similitude entre ce projet qui mettrait les partis politiques au centre de l'édifice institutionnel, et le projet politique soviétique où le parti dominait l'Etat, même si dans ce dernier cas il s'agissait d'un parti unique. Serait-on en présence d'une réminiscence partielle provenant du long compagnonnage de la majeure partie de la gauche intellectuelle française avec l'aventure bolchevique ?  

 

Qu'en dire de plus sinon que ce projet institutionnel est la figure inversée de notre actuelle organisation politique, conçue en réponse à la malheureuse expérience de mai-juin-juillet 1940 où la conjonction d'un exécutif faible et d'événements dramatiques a abouti à ce que l'Assemblée qui donna vie au Front populaire remit les pleins pouvoirs à Pétain, tordant le cou à la République. Une leçon d'histoire peut-être aussi oubliée que la dictature communiste en Roumanie à la fin de la guerre ...

_____________________________________________________________ 

1 : Est prévu « un vrai statut de l’élu pour que les mots "carrière" et "politique" ne soient plus accolés et faciliter le retour à la "vie normale" à la fin du 2ème ou du 3ème mandat ». Source : le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'),  p 5/8.  

2 : « Tout texte ayant recueilli 300.000 signatures et conforme à la Déclaration européenne des Droits de l'Homme, doit être débattu par le Parlement au même titre qu’un projet de loi venant du gouvernement ». Source : Le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'), p 5/8.  

3 : Le mode d'élection des députés n'est pas un choix technique. Avec le scrutin majoritaire à deux tours que nous connaissons actuellement, un député est élu nommément par les électeurs de la circonscription où il s'est présenté, et des liens directs sont tissés entre l'élu et ses électeurs ; à tel point qu'il est assez fréquent qu'un député qui n'obtient pas aux élections suivantes l'investiture de son parti soit en mesure de se représenter et de l'emporter. Rien de tel avec le recours à la proportionnelle, où le plus important pour être élu est d'être placé en tête de liste par son parti et non de convaincre les électeurs : dans ce cadre les hommes politiques dépendent uniquement des décisions prises par l'appareil de leur parti. C'est cette règle qui est par exemple appliquée au moment des élections européennes. Il est aisé de voir que le pouvoir du parti est variable selon le mode de scrutin retenu.  

4 : L'œuvre principale de Robert Michels, publiée en allemand en 1911, s'intitule : Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Pour la traduction française, parue en 1914 sous le titre 'Les Partis politiques', l'auteur a choisi ce sous-titre significatif : « Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties ».  

5 : Nouvelle Donne écrit en préambule de sa réflexion sur la démocratie : « Les citoyens ont de plus en plus le sentiment que le pouvoir est confisqué par une petite oligarchie : Il est urgent que nous, citoyens, nous reprenions la main. Pour cela, il faut créer une force politique nouvelle et changer le fonctionnement de nos institutions. » Source : le document-manifeste de Nouvelle Donne ('Nos 20 propositions'), p 5/8.

Sur ce sujet et sur ce site, voir également cet article intitulé 'Nouvelle Donne et Vieux Machin'.    

Par Jean Bruguier - Publié dans : Politique
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