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Lundi 19 janvier 2015 1 19 /01 /Jan /2015 14:04

A tous ceux qui s’inquiètent de l’explosion démographique, en particulier sur le continent africain, on oppose souvent les bienfaits supposés d’un certain  dividende démographique. Que revêt ce concept ? Quelles en sont les promesses ? Peut-on sérieusement se rassurer à si bon compte ?  

De quoi s’agit-il ?

On appelle dividende démographique les avantages que les économies seraient susceptibles de tirer d’une phase particulière de la transition démographique durant laquelle l’évolution numérique des différentes classes d’âge conduit à maximiser la proportion d’actifs, source de richesses, et à minimiser corrélativement celle des inactifs source de dépenses.

                         Schéma de la transition démographique

 

 

 

Quand une société entre dans la première phase de la transition démographique (ici notée phase 1), elle commence par enregistrer une forte baisse de la mortalité tandis que la fécondité - car les comportements présentent une certaine inertie - reste stable ou ne diminue que faiblement. Ce décalage entre mortalité désormais basse et fécondité toujours élevée conduit évidemment à une hausse rapide des effectifs. Puis, peu à peu (phase 2), la natalité tend à son tour à baisser et à redescendre au niveau de la mortalité, conduisant ainsi les pays vers certaine stabilité démographique ou au moins vers une expansion mesurée.

C’est à l'entrée dans cette seconde période, quand la fécondité a commencé à baisser depuis quelques années, que se présente l’opportunité de ce fameux dividende démographique supposé bénéfique à l’économie.

A ce moment en effet, trois phénomènes se conjuguent pour réduire la part des inactifs et augmenter celle des actifs, favorisant ainsi la production de richesses tout en minimisant le poids des dépenses.

- les personnes âgées restent en nombre limité (1).

- le nombre de jeunes commence à diminuer (2).

- le nombre d’actifs est très important (3).

Les deux premiers éléments diminuent la proportion de personnes à charge limitant les dépenses de retraites, de soins et de frais d’éducation, le troisième maximise la part des personnes susceptibles de produire les richesses pour l’économie, permettant ainsi de générer de la croissance et de financer les dépenses afférentes aux deux premières catégories.

Ce schéma merveilleux semble réjouir nombre d’économistes comme de démographes et les conforter dans leur optimisme et leur sérénité face à la croissance de la population, finalement vue au moins provisoirement, comme un bienfait.

Le concept lui-même ne souffre guère de discussion, il s’agit d’une simple et incontestable réalité arithmétique. Par contre, arguer de ce dividende pour faire preuve d’un optimisme à toute épreuve et ignorer les difficultés de long terme pose problème.

Notons tout d’abord que les promoteurs du dividende démographique se font les chantres de la croissance, perçue comme une voie naturelle vers le progrès et une nécessité que personne de sérieux ne saurait remettre en cause. C’est un choix, il est bon toutefois de le remarquer car ses défenseurs prennent rarement la peine de l’expliciter et de le justifier, tant il leur parait relever de l’évidence (4).

Ce choix assumé, ce fameux dividende reste-t-il une chose aussi favorable ? Rien n’est moins sûr. Que la croissance de la population active soit l’un des éléments nécessaires à la croissance économique, certes, car si personne ne produit, il est clair que le PIB ne progressera pas. Qu’il en soit une garantie est une toute autre affaire.  A l’inverse, on peut très bien redouter que cette croissance de la population active (croissance absolue comme croissance relative) ne soit qu’un des éléments favorisant un chômage de masse dans des sociétés en crise permanente (5) et (6).

Rappelons à ce propos que ce ne sont pas les personnes en âge de travailler, les actifs, qui financent les retraites et les frais d’éducation mais que c’est  leur production. Il ne suffit pas que ces personnes aient l’âge requis pour travailler, il faut encore qu’elles travaillent effectivement et soit fortement productives, c’est-à-dire que le pays s’approche du plein emploi et que son économie soit efficace, condition qui est loin d’être universelle. S’il existe un fort taux de chômage, l’importance de la population en âge de travailler n’est pas un atout mais un handicap, car beaucoup de personnes censées être actives se trouvent alors au contraire à la charge de la société, ajoutant des dépenses à celles déjà afférentes aux inactifs, jeunes et vieux.

Enfin et surtout ce dividende recèle un piège si l’on ne prend pas bien conscience de son caractère temporaire. Il est trop rarement souligné combien ce dividende est une opportunité de courte durée. Au fur et à mesure de la progression de la phase 2 et plus encore dès l'entrée dans la phase post-transition, les effets bénéfiques s’estompent. Le nombre de personnes âgées commence à augmenter car les premiers baby-boomers  (ceux du début de la phase 1) sont devenus vieux, - nul n’a encore su arrêter le cours du temps - et la croissance de la population active cesse, puisqu’arrivent à l’âge de travailler des générations par définition moins nombreuses puisque nées au cours de la phase de baisse de la fécondité. Le ratio actifs/inactifs autrefois favorable commence alors à se dégrader. Ronald Lee et Andrew Mason estiment la durée de la phase favorable où la population active augmente plus vite que le nombre de personnes qu'elle fait vivre, à environ 50 ans. Le risque est alors grand face à l’inévitable vieillissement de la population de relâcher les efforts en vue de la baisse de la fécondité afin de maintenir une proportion de population jeune très importante, supposée source de production pour demain. On entre alors dans le fameux mécanisme de Ponzi, ici appliqué à la démographie où le système ne fonctionne que par une fuite en avant perpétuelle et où l’on table abusivement sur le fait que toute génération d’ordre n + 1 devrait être numériquement supérieure à la génération d’ordre n pour assurer l’équilibre de la société. L'histoire de la finance et même le simple raisonnement démontrent l’absurdité d’une telle espérance dans un monde fini.

 _____________________________________________________________________

(1) Parce qu’elles sont nées en plus petit nombre à une période où la population était plus modeste et parce qu’ayant vécu à une époque de forte mortalité, beaucoup n’atteignent pas un âge avancé.  

(2) A cause de la baisse de la fécondité qui, à ce moment date alors de quelques années.

(3) Parce que la natalité il y a 20 a 30 ans a été très forte.

(4) A décharge de ces économistes optimistes il faut admettre que l'on peut plus difficilement se faire le défenseur de la décroissance lorsque l'on parle de pays au niveau de vie encore relativement faible.

(5) On peut remarquer qu’en Allemagne par exemple, l’arrivée de classe d’âges peu nombreuses favorise un chômage plus bas chez les jeunes.

(6) Une crise perpétuelle est évidemment un oxymore, par définition une crise est une période particulière, limitée dans le temps, mais force est de constater que depuis le premier choc pétrolier et la remise en cause d’une croissance élevée et du plein emploi, nos sociétés se vivent comme «  en crise  chronique » et laissent concrètement une bonne partie de leurs membres au bord du chemin. Le philosophe Dominique Bourg, qui insiste sur le « changement de planète », ou l’essayiste Olivier Rey (Une question de taille) qui évoque plutôt l’inaptitude du mot à décrire un phénomène durable ont très bien expliqué ce mésusage du terme crise qui reste hélas très utilisé.

Quelques autres présentations du concept de dividende démographique

Par le Population Reference Bureau

Par le Gates Institute

Par Ronald Lee et Andrew Mason dans Finances & Développement, septembre 2006. Il s’agit là d’une analyse plus sophistiquée avec prise en compte de  deux types de dividendes, le second, basé sur l’accumulation d’actifs économiques étant plus durable et pouvant prendre la relève du premier relativisant ainsi les inquiétudes évoquées dans notre article. Toutefois Ronald Lee et Andrew Mason présentent bien le dividende démographique comme une opportunité (si les politiques économiques sont bien conduites) et non comme une garantie.    

Source du graphique : Wikipédia

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Démographie
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Jeudi 1 janvier 2015 4 01 /01 /Jan /2015 08:04

                                 Evaluation de nos effectifs au 1er janvier 2015  

                                                                       (population mondiale en millions d'habitants)

 

Sources       Effectifs au 1.1.2015          
     
     
INED                     7.285          
US Census Bureau                        7.215          
Population Reference Bureau                             7.282          
Poodwaddle                      7.183  
Population Matters                     7.322  
Population Mondiale.com                     7.269          
Ria Novosti                        7.337             
Terriens.com                         7.212             
Visio Météo / Géopopulation                              7.207              
Worldometers                               7.285             
     
Moyenne                     7 260  

 

La planète compterait désormais, en ce 1er janvier 2015,  environ 7 milliards et 260 millions d'habitants au regard d'une moyenne bâtie sur les principaux compteurs aujourd'hui disponibles (1). Le premier quart de notre huitième milliard est donc atteint.   

Au 1er janvier 2014, les estimations donnaient 7,162 milliards ce qui laisserait entendre pour l'ensemble de l'année 2014 une augmentation de 98 millions d'habitants (soit + 1,37 %). Une telle croissance est toutefois certainement surestimée, puisque depuis plusieurs années, l'évolution de la population mondiale tourne autour d'une augmentation annuelle d'environ 80 millions de personnes (soit  + 1,1 %). Il est évidemment bien improbable que le rythme de croissance ait évolué en ce sens et aussi rapidement. Le phénomène est donc lié à une réévaluation de la base des principaux compteurs. C'est d'ailleurs ce qu'a fait l'un des instituts les plus réputés, l'Ined, qui proposait l'an dernier une évaluation à 7,169 milliards et cette année à 7,285 milliards soit une augmentation encore plus improbable de 116 millions (+ 1,62 %).

On peut sans doute voir dans ces changements de bases une conséquence indirecte des deux dernières réestimations des Nations Unies qui, comme nous l'indiquions l'an dernier, ont par deux fois - en 2010 puis en 2012 - repoussé à plus tard la stabilisation de nos effectifs et ont revu à la hausse leurs projections pour la population mondiale aux horizons 2050 et 2100 (2)

Cette approche parait donc désormais validée par la communauté scientifique et vient, une fois de plus, démontrer que le problème de l'explosion démographique est loin d'être en voie de résolution aussi rapide que certains veulent bien le laisser entendre. La période de transition démographique semble se prolonger (3). Lors d'une récente émission sur France Culture (4), Gilles Pison,  tout en maintenant un certain optimisme sur la poursuite de la baisse de la fécondité, admettait que les démographes avaient réhaussé leurs prévisions ces dernières années. 

L'année 2014 a également été marquée par le franchissement du seuil des 100 millions d'habitants par les Philippines, 12ème pays le plus peuplé de la planète (après, par ordre : La Chine, l'Inde, les Etats-Unis, l'Indonésie, le Brésil, le Pakistan, le Nigéria, le Bangladesh, la Russie, le Japon et le Mexique).

Le Bangladesh, avec plus de 1 100 habitants par kilomètre carré gardant le record de densité parmi les grands pays et le Nigéria, avec environ 2,6 % d'habitants en plus chaque année, gardant lui, le record du taux de croissance parmi ce " top12". Parmi les grands pays développés notons l'exception que représentent les Etats-Unis pour lesquels l'US Census Bureau vient d'annoncer le franchissement du seuil des 320 millions d'habitants. Malgré leur haut niveau de richesse et de consommation, les Etats-Unis ont connu cette année une croissance de leur population de + 0,73 % (rythme correspondant à un doublement en 95 ans). Le développement ne constitue donc pas une garantie absolue de stabilisation rapide de nos effectifs, même si dans ce cas bien sûr, l'immigration constitue un facteur non négligeable de l'évolution démographique.

En ce qui concerne la France, l'Insee vient de valider le passage des 65 millions pour l'année 2012.     Compte tenu d'un accroissement d'environ 0,5 % par an, la population (Métropole + Dom) devrait en ce premier janvier 2015 s'approcher de 66 millions (5). 

______________________________________________________  (1) Cette moyenne a été calculée à partir des statistiques fournies par trois instituts démographiques (les trois premières lignes) et sept autres compteurs de population. De façon à ne pas surestimer une source plutôt qu'une autre les données de Géopopulation et de Visio-météo qui sont identiques à l'unité près et proviennent donc d'une source unique n'ont été comptées que pour une seule donnée, la moyenne a donc été établie sur les dix sources listées. L'élimination des deux valeurs extrêmes (Ria novosti avec 7,337 milliards et Poodwaddle.com avec seulement 7,183 milliards) ne modifie pas la valeur moyenne obtenue.   

(2) Rappel : Pour 2050 les estimations qui en 2008, s'établissaient à 9,1 milliards sont passée à 9,3 milliards (lors de la révision 2010) et à 9,6 milliards (pour la révision 2012). Pour 2100, les estimations qui en 2010 étaient de 10,1 milliards sont passées à 10,9 milliards en 2012. Dans le même temps, plusieurs pays d'Afrique ont connu une stabilisation, voire même dans certains cas, une augmentation de leur fécondité tandis que beaucoup d'analystes tablaient sur une diminution. 

(3) la période de transition démographique d'une population est celle où la mortalité a commencé à baisser fortement tandis que la natalité garde des niveaux encore beaucoup plus élevés. Elle se traduit naturellement par une véritable explosion des effectifs et seule la baisse de la natalité peut-y mettre fin. La plupart des démographes et des économistes tablent sur le développement économique pour conduire, via une baisse de la fécondité, à un état d'équilibre démographique qui a déjà été atteint par de nombreux pays développés (mais souvent avec des densités importantes, comme en Europe ou au Japon).  

(4) Culture Monde du 29 décembre 2014, présentée par Florian Delorme. Gilles Pison est l'auteur des études "Tous les pays du monde" publiée tous les deux ans par l'Ined dans la revue Population et Sociétés.

(5) Métropole + Dom   : 65.241.241 habitants exactement (c'est à dire officiellement) dont 63.375.971 pour la seule métropole, données publiées fin décembre 2014.

Comme chaque année, rappelons que les statistiques démographiques mondiales peuvent être considérées comme exactes à un ou deux pour cent près. Les effectifs ont été ici arrondis par nos soins au million le plus proche. 
Sur ce site, et sur le même sujet voir également : Les chiffres clefs de la population, ainsi que la série : La population mondiale au 1er janvier 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014.  

Par Didier BARTHES - Publié dans : Démographie
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Lundi 29 décembre 2014 1 29 /12 /Déc /2014 20:24

 

 

Economie Durable vous présente ses meilleurs voeux pour 2015 et vous souhaite d'agréables fêtes du nouvel an

 

    Bonne et heureuse année à toutes et à tous

 

Par Didier BARTHES - Jean-Christophe VIGNAL
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Mercredi 10 décembre 2014 3 10 /12 /Déc /2014 08:44

Question-de-Taille.jpgArticle préalablement publié sur le site Biosphère Ouvaton

 

 

Olivier Rey connaît tous les intellectuels qui comptent, il les analyse tout au cours de son livre : Ernest Schumacher (Small is beautiful), Ivan Illich, Leopold Kohr, etc.

Tout est question de taille, ce livre le démontre abondamment. Par exemple en matière démographique. Dans son introduction, Olivier Rey cite Claude Lévi-Strauss : « Quand je suis né (en 1908), il y avait sur la terre un milliard et demi d’habitants. Après mes études, quand je suis entré dans la vie professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourd’hui (en 2002), 8 ou 9 demain. Ce n’est plus le monde que j’ai connu, aimé, ou que je peux concevoir. C’est pour moi un monde inconcevable. On nous dit qu’il y aura un palier, suivi d’une redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais les dégâts causés dans l’intervalle ne seront jamais rattrapés. » Voici quelques extraits de ce livre pour mieux en comprendre l’intérêt :

1 L’enseignement de Leopold Kohr

La thèse centrale de l’ouvrage de Leopold Kohr, The Breakdown of Nations (1957) est remarquablement simple : « Il semble qu’il n’y ait qu’une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » La mise en cause de la taille excessive s’applique en premier lieu à la taille des sociétés humaines. « Pour paraphraser le principe de population de Malthus, les problèmes sociaux ont la tendance malheureuse à croître exponentiellement avec la taille de l’organisme qui les porte, tandis que la capacité des hommes à y faire face, si tant est qu’elle puisse augmenter, croit seulement linéairement. Ce qui veut dire que si une société dépasse la taille optimale, les problèmes qu’elle rencontre doivent croître plus vite que les moyens humains qui seraient nécessaires pour les traiter. 

En même temps que la taille sociale augmente, décroît le sens de l’interdépendance, de l’appartenance et d’un intérêt commun qui est la meilleure garantie contre la criminalité. De sorte que « pour faire face au danger toujours présent d’une explosion de violence, les forces de police d’une communauté doivent croître en nombre plus vite que la population – non parce que les grandes villes comprennent proportionnellement plus de gens méchants que les petites, mais parce que, passé un certain seuil, la taille de la société devient elle-même la principale source de criminalité ». L’anonymat et le gigantisme, le gigantisme qui contraint à l’anonymat, mettent en échec une morale fondée sur l’attention à porter à autrui. Les habitants des grandes villes ne se souviennent plus qu’il y a quelques décennies, les gens pouvaient suffisamment se faire confiance pour que les immeubles d’habitation ne fussent protégés par aucun digicode ou interphone et que chacun pût y pénétrer librement. Mais plus on s’adapte à une situation dégradée, plus on permet la poursuite de la dégradation. « Pour en finir avec le taux de criminalité de Chicago, la solution n’est pas un grand programme d’éducation, ou le remplacement de la population par des membres de l’Armée du Salut. La solution est d’en finir avec les agglomérations de la taille de Chicago. » Lorsque les nations sont trop grandes, chacune d’elles est obsédée par son rang et son principal, voire unique objectif, est de préserver ses positions. « Par l’union ou l’unification qui augmente la masse, la taille et la puissance, rien ne peut être résolu… Pourtant tous nos efforts collectivisés semblent précisément dirigés vers ce but, l’unification. » L’Union Européenne est un bon exemple d’une pareille situation.

A quoi bon ces discussions à l’infini sur le bon gouvernement et les mesures à prendre pour sortir nos sociétés de leur marasme, si l’on évite soigneusement de poser la question préalable : quelle taille doivent avoir les sociétés pour être bien gouvernées ? Comme Bergson l’avait remarqué, à l’échelle des temps géologiques l’être humain a été façonné par et pour une vie en très petites sociétés. Une population n’a guère besoin de dépasser le nombre de 10 000 ou 20 000 à en juger par les cités-Etats de Grèce, d’Italie ou d’Allemagne. Platon prit grand soin de limiter le nombre de citoyens de sa cité idéale à 5 040. Aristote accordait aussi une grande attention à la question du nombre : « Si dix hommes ne sauraient constituer une cité, cent mille hommes ne sauraient non plus en former une. » A l’époque les cités prenaient des mesures concrètes afin de contrôler la taille de leur population, en fondant des colonies à même de les décharger de leurs excédents. Montesquieu a particulièrement insisté sur l’importance de la taille d’une société quant à la façon dont elle est susceptible de se gouverner. Il considération que la démocratie n’est viable que pour de petites populations.

2 L’enseignement d’Ivan Illich

L’essentiel des travaux d’Illich peut être regardé comme un affinement de la pensée de Kohr sur la notion d’échelle pertinente. : « En chacune de ses dimensions, l’équilibre de la vie humaine correspond à une certaine échelle naturelle. Lorsqu’une activité outillée dépasse un certain seuil, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier… Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu une figure nouvelle. La société devient une école, un hôpital, une prison… alors commence le grand enfermement. » Evoquant Kohr, Illich prend soin d’insister sur un point : ce qui importe n’est pas le plus petit, mais le proportionné. Schumacher prenait aussi soin de souligner qu’il n’existe pas de réponse univoque à la question de la taille, car la taille adéquate est chaque fois déterminée par le type d’activité qu’elle concerne, et déplorait la propension des hommes à vouloir faire appliquer les mêmes schémas de pensée en toutes circonstances. La frénésie médicale actuelle est une manifestation caractérisée de ce que les Grecs appelaient hubris : non pas seulement une transgression de la limite – ce qui serait encore, malgré tout, une façon de reconnaître l’existence de celle-ci -, mais une récusation de l’idée même de limite. Illich estimait que les citoyens d’un pays n’avaient pas besoin d’une politique nationale de « santé » organisée à leur intention, mais plutôt de faire face avec courage à certaines vérités, « nous ne guérirons pas toutes les maladies », « nous mourrons »... « Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles. » (Illich)

3 La démesure technologique

Pour la science et la technique à l’heure actuelle, toute borne est un défi à relever. Une limite n’est jamais rien d’autre que ce que l’on ne peut pas actuellement réaliser du point de vue technique. « La technique est en soi suppression des limites », remarquait Jacques Ellul. Orwell l’avait noté : « Tout effort visant à contrôler le développement de la machine nous apparaît comme une atteinte à la science, un blasphème. » Dans l’ancienne morale, la limite désignait ce que l’on ne doit pas faire ; selon la nouvelle, elle représente ce que l’on ne peut pas encore faire, et que l’on doit parvenir à faire. Les « comités d’éthique » sont surtout des comités de bienveillance à l’égard de l’essor technoscientifique. Mais il existe un seuil au-delà duquel le développement technologique devient contre-productif et nuit à la situation qu’il était censé améliorer. Tel est le constat d’Illich : « Dès qu’une voiture dépasse la vitesse de 25 kilomètres à l’heure, elle provoque un manque de temps croissant. » Le temps dévolu au transport automobile s’allonge démesurément lorsqu’on lui ajoute celui consacré à acquérir l’automobile en question. Autre citation d’Illich : « Dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure… Entre des hommes libres, des rapports sociaux productifs vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite. » Les capacités de survie en dehors du système techno-industriel étant réduites à rien, les populations doivent vaille que vaille travailler à la perpétuation dudit système. La pensée économique réalise cette prouesse de tirer parti de l’impasse dans laquelle elle contribue à précipiter les sociétés pour renforcer son emprise, imposer ses vues et faire passer toute remise en cause pour des propos fantaisistes et irresponsables.

Le sophisme habituel des technophiles consiste à poser une alternative : on bien une technique sans limites, ou bien l’âge des cavernes. Le progrès technique a toujours été ambivalent, comportant bénéfices et inconvénients. Que, globalement, les avantages l’aient longtemps emporté sur les nuisances ne signifie pas que tel soit le cas indéfiniment. Avec le transhumanisme, il s’agit de s’amalgamer à la machine, voire de lui laisser la place entière et de disparaître. A ce stade la notion de contre-productivité, qui suppose qu’on pût encore détacher la personne de l’instrument prétendument à son service, se dissout.

4 Une division du travail démesurée

Georg Simmel a souligné que plus une société est nombreuse, plus la division du travail doit y être poussée, parce qu’elle seule est à même de maintenir une certaine unité au sein d’une population qui, sans cela se fragmenterait à la première occasion. Il faut, dans les termes de Durkheim, que la « solidarité organique », fondée sur l’interdépendance des individus spécialisés chacun dans une tâche, se substitue à la « solidarité mécanique », de proximité, qui lie les individus au sein de petites communautés. Autrement dit, une extrême division du travail n’est pas seulement permise par une société nombreuse, elle est aussi une condition d’existence de cette société d’une manière qui n’est pas sans rappeler la complexité croissante des organismes lorsque leur taille augmente.

Les individus « politiquement égaux » se sont trouvés, dans des nations comptant des dizaines, voire des centaines de millions de ressortissants, trop nombreux pour être gouvernés autrement que selon des données statistiques. Les administrateurs peuvent se souvenir parfois qu’ils ont affaire à des êtres humains ; le reste du temps ils gèrent des masses, des flux, des stocks. C’est dans cette mentalité propagée par les grands nombres que Hannah Arendt a trouvé les conditions de possibilité de ce qu’elle a appelé la « banalité du mal » : non par l’effet d’une malice particulière, mais d’une atrophie de la sensibilité à l’intérieur d’un fonctionnement qui s’autonomise.

5 La question du genre et des valeurs

Pour le petit enfant, la rencontre de la différence sexuelle est une étape cruciale dans la reconnaissance du principe de réalité. Réciproquement, on perçoit l’enjeu sous-jacent à la marginalisation de la différence entre homme et femme : pouvoir continuer à bercer un fantasme de toute-puissance et de complétude personnelle... Plus les adultes refusent d’authentifier la différence entre garçons et filles, plus nombreux sont les adolescents qui ont tendance à outrer cette différence pour se fabriquer une identité… Aujourd’hui, à fin d’égalité, on s’emploie à féminiser des mots français qui jusque-là n’existaient qu’au masculin-neutre (d’où écrivaine, défenseuse, etc.). Mais ce procédé, en fin de compte, ne fait que renforcer la sexuation de la langue là où, par ailleurs, on voudrait que la différence des sexes ne compte pour rien dans l’organisation sociale.

Il y a ceux qui refusent l’idée même de limite posée a priori : pour eux, l’être humain est infiniment transgressif ou n’est pas. Il y a ceux qui admettent que certains seuils ne doivent pas être franchis mais, quand il s’agit de savoir où situer ces seuils, impossible de s’entendre. On croit beaucoup, de nos jours, aux vertus du débat d’où pourrait émerger un consensus. Bien à tort. Les débats exacerbent les antagonismes et font progresser l’incompréhension mutuelle. La hiérarchie s’est inversée. L’individu autrefois valait en tant qu’il se conformait au bien, tandis que l’individu moderne pose les valeurs. Les débats tendent alors à se réduire à un affrontement des subjectivités, chacun essayant d’imposer ses valeurs. Cela n’a rien d’un hasard si le mot « valeur » en est venu à désigner à la fois ce à quoi l’on tient et qu’on juge digne d’estime, et ce qui se négoce sur les marchés. A l’incapacité de s’accorder sur les valeurs morales répond la commensurabilité par la monnaie de toutes les valeurs en économie.

Telle est la force de l’idéologie libérale que, une fois implantée, elle anéantit radicalement la faculté psychique et sociale à admettre une limite et à la respecter, qu’elle ne peut que continuer à régner jusqu’à ce qu’intervienne la main invisible de la catastrophe.

Conclusion

Curieusement, plus il y a d’hommes sur la terre, moins la réflexion semble tenir compte de l’influence exercée par le nombre sur les comportements. A partir du XIXeme siècle, on a l’impression qu’il n’y eut plus guère que les utopistes pour comprendre qu’une organisation est solidaire d’une échelle. Cette négligence envers le caractère essentiel du nombre est stupéfiante, y compris chez les sociologues, qui auraient pourtant dû s’estimer concernés au premier chef.

Quand Jacques Derrida s’interroge sur l’hospitalité, l’Etranger ou l’Hôte sont invoqués au singulier. On le comprend : il est hautement désagréable, en ces matières, de se mettre à compter. Mais dans ce cas, il faudrait veiller à organiser le monde de telle sorte que la nécessité de compter nous soit épargné. Illich ne goûtait guère les maniaques de l’humanité, qui voudraient qu’une société dans laquelle l’hospitalité est devenue presque impossible aille nourrir l’Ethiopie. Quand les efforts pour maîtriser les processus en cours ne font qu’aggraver leur caractère incontrôlable, quand la démesure est générale, la seule voie sensée est la décroissance. Mais, étant donné notre incapacité à rebrousser chemin quand il en était encore temps, nous ne ferons pas l’économie d’une catastrophe de grande ampleur.

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« Une question de Taille » par Oliver Rey, Editions Stock, oct 2014, 280 p. 20 €

Biosphère Ouvaton est un réseau de documentation des écologistes voir aussi, du même auteur, le site Biosphère Info

Vous pourrez trouver via ce lien plusieurs entretiens vidéo avec Claude Lévi Strauss et Jacques Ellul, tous deux cités dans cet article.

 

 

 

 

Par Michel Sourrouille - Publié dans : Notes de lecture
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Jeudi 20 novembre 2014 4 20 /11 /Nov /2014 12:04

Faut-il y croire ? A Brisbane, Australie, les principaux dirigeants de la planète ont fait le pari de la croissance – objectif + 2.1 % - tout en prenant position, dimanche 16 novembre, en faveur d’une action « résolue et effective » sur le climat Comme le dit Claire Guélaud  (1), ce sommet « restera probablement comme le G20 où le climat s’est imposé comme un sujet majeur, un peu plus d’un an avant la conférence de Paris (COP21) de décembre 2015. Le terrain avait été préparé par le sommet Asie-Pacifique de Pékin où les États-Unis et la Chine ont annoncé des objectifs précis de réduction de leurs gaz à effet de serre. Quand les deux premières économies du monde, et ses deux plus grands pollueurs, s’engagent, difficile de résister ! »

Qu'ont tenté nos dirigeants à Brisbane ? En fait, ils ont simplement essayé de répondre aux deux principaux défis auxquels les pays du G20 sont confrontés. Un premier défi immédiat qui est celui du chômage qui frappe une partie non-négligeable de leurs populations, chômage identifié comme l'effet d'une trop faible croissance du PIB de chacun des états et qui déstabilise les sociétés. Un second défi de moyen terme, celui d'une crise écologique globale qui commence à être perçue au sommet des états comme potentiellement gravissime, notamment à travers la question du réchauffement du climat.

Pour faire face au premier défi, le G20 de Novembre 2014  propose un « plan d'action Brisbane » qui passe par des réformes structurelles afin d'augmenter la valeur du PIB des pays du G20 de 2,1 % supplémentaires par rapport à la trajectoire qu'elle suivrait d'ici à 2018 ; le G20 veut aussi une coopération renforcée dans le secteur de l'énergie pour garantir des marchés énergétiques plus stables et prévoit d'améliorer le fonctionnement du marché du gaz ; le G20 souhaite encore faire la promotion des investissements d'infrastructures, publics et privés via une plate-forme ad hoc chargée de faire le lien entre gouvernements, groupes privés et banques de développement pour dynamiser les grands travaux. Le tout dans un cadre financier plus strict d'une part en soutenant les réformes en cours dans le secteur bancaire pour imposer des règles plus rigoureuses de capital pour les banques mondiales d'importance systémique, et d'autre part en affirmant sa volonté de limiter  les process d'optimisation fiscale.

Bref il s'agit de sécuriser le jeu d'une économie mondiale par trop dérégulée tout en levant le maximum d'obstacles pour que la croissance économique reparte de plus belle.

Quant au second défi,  le G20 s'engage à promouvoir une « action forte et efficace » et prévoit de renforcer les moyens du Fonds Vert de l'ONU destiné à aider les pays en développement à s'adapter aux effets du réchauffement climatique. Comme le dit François Hollande, « Le G20 représente un acquis très important pour nous retrouver à Paris et signer l’accord global qui permettra d’éviter une augmentation de 3 ou 4 degrés de la température de la planète, ce qui serait source de catastrophe, pour ne pas dire de guerre. »

S'il faut se réjouir de voir la question écologique désormais traitée dans l'enceinte prestigieuse du G20, il n'est toutefois pas interdit de se demander si la volonté de poursuivre à tout prix une logique de croissance élevée - supposant d'après les experts (2) une hausse de la consommation mondiale d'énergie de 40 % en 25 ans - est compatible avec les recommandations du GIEC.

En fait à Brisbane nos dirigeants ont fait le pari d'une croissance forte dans le respect des grands équilibres de la planète, c’est-à-dire qu'ils ont fait le pari de l'effectivité du développement durable. Pari déjà fait au sommet de Rio il y a plus de 20 ans, et qui n'a rien donné sinon une aggravation de quasiment toutes les données écologiques de notre planète (3). Le pari de Brisbane pourrait être le pari de trop.

Reste à proposer un plan B, plan qui commence à se dessiner chez les écologistes qui refusent les facilités démagogiques de la croissance verte. Plan qui viserait une prospérité sans croissance à base de low-tech (4), de vita povera et d'une démographie maîtrisée.

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1 : In  « Pour la première fois le G20 s'engage pour le climat » , Le Monde Economie du 17.11.2014.

2 : Voir Hayat Gazzane, « La consommation mondiale d'énergie bondira de près de 40 % d'ici 2040 » in Le Figaro du 12.11.2014.  

3 : On peut d'ores et déjà s'interroger sur la validité des engagements pris par les États-Unis au récent sommet Asie-Pacifique à Pékin (où les États-Unis se sont engagés sur une réduction de 26 - 28 % de leurs émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2025 par rapport à 2005) quand on voit ce qu'en dit Mitch Mc Conell, le chef de la majorité républicaine au Sénat américain :  « Ce projet irréaliste, que le président (Barack Obama) refourguera à son successeur, veut dire à coup sûr des prix de l'énergie plus élevés et encore beaucoup moins d'emplois ». Pour Mc Conell, la diminution prévue du recours au charbon n'est qu'une « guerre idéologique du président » et il importe « d'atténuer la charge que constituent déjà les régulations de l'EPA (l'Agence de Protection de l'Environnement) ».  Sur ce sujet,  « Climat : le leader républicain au Sénat juge "irréalistes" les nouveaux objectifs »   in Le Point du 12.11.2014.  

4 : Sur ce sujet, et dans la lignée des réflexions d'Ivan Illitch et de Jacques Ellul, voir aussi L'Âge des Low Tech,  Philippe Bihouix, Le Seuil, 2014, 336 pages, 19,50 €.    

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Climat
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Vendredi 14 novembre 2014 5 14 /11 /Nov /2014 16:50

Le pays est en risque terroriste et des drones survolent nos centrales nucléaires sans qu'on puisse identifier ni les raisons d'un tel acte ni ses auteurs, même si certains incriminent volontiers des écologistes radicaux.

Arrêtons-nous un instant sur la situation, bien loin de celle qui prévalait dans les années 70 au moment où la France a fait le pari du nucléaire civil. A l'époque le risque principal identifié était situé à l'Est, en Union Soviétique, dans une logique d'affrontement militaire qu'on aurait tendance aujourd'hui à qualifier de classique ; avec par ailleurs, ne l'oublions pas, déjà des terroristes, mais ceux-ci se contentaient la plupart du temps de détourner momentanément un avion de ligne en sifflotant l'Internationale. Même s'il ne faut pas oublier les victimes de ces attentats, ce monde était assez simple et la sécurité, y compris celle du nucléaire civil, pas trop compliquée à assurer.

Entre-temps la France est devenu un des pays les plus nucléarisé du monde et ressemble désormais à un nid de centrales. Et le monde a changé. Les dictatures communistes qui nous menaçaient se sont effondrées, la guerre froide a pris fin, et les menaces ont changé de nature : le risque ne vient plus d'autres états mais d'organisations non-gouvernementales terroristes capables d'organiser des actions commandos en dehors de tout respect du droit de la guerre. Et depuis le 11 septembre nous savons qu'il n'y a plus de zone protégée, le risque pays est potentiellement partout.

Dans ce cadre nos centrales sont des cibles.

Elles représentent une telle concentration d'énergie que tout incident les affectant peut avoir des conséquences lourdes. Bien sûr les réacteurs sont protégés, mais une centrale, c'est tout un ensemble de fonctions autour de la pièce principale qu'est le réacteur, du système de refroidissement (dont l'accident de Fukushima a montré l'importance) au système de distribution de l'électricité produite. Dans cet ensemble, et sans même être obnubilé par la théorie du cygne noir développée par Nicholas Taleb, il y a toujours un maillon faible plus accessible à une action terroriste de petite ampleur et de grandes conséquences. C'est pourquoi notre choix d'avoir recours à un système de production d'énergie extrêmement concentré et ce à partir d'un carburant dangereux, constitue aujourd'hui dans le monde tel qu'il est un problème pour la sécurité du pays.

Au-delà du risque technologique, au-delà du risque sismique d'ailleurs déjà réévalué, le nucléaire civil par son essence même accentue le risque terroriste dans un monde de plus en plus ouvert aux conflits de toute nature.

A cette heure nous ne connaissons pas le danger que représentent ces drôles de survol. Simple facétie militante réactivant la logique de guignol face à notre État-gendarme, ou prélude à des actions dangereuses ? Puissent au moins ces drones non identifiés volant au-dessus de nos centrales permettre d'ouvrir le débat quant à l'impact du nucléaire civil sur notre sécurité collective.

Par Jean Bruguier - Publié dans : Energie
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Mardi 4 novembre 2014 2 04 /11 /Nov /2014 08:44

Qui veut faire l'homme, fait la bête

Depuis que l'homme a appris à faire société, à se différencier des autres animaux, il a entretenu la haine de ses origines.

Quand il essartait au cœur des forêts profondes, le futur occidental, avait pour obsession de tenir les bois et leurs hôtes en respect, de mettre des lisières à l'ensauvagement menaçant son âme et sa clairière. La Grèce Antique voyait la nature indomptée comme le domaine des forces femelles sauvages et irrationnelles. Notre civilisation n'a pu se concevoir que hors de et contre la nature. Nature dont l'homme pensait que le dessein était de le rendre, lui, être orgueilleux mais faible, à son ancien état d'animalité. D'où la dichotomie apprise comme une bible entre l'être doué d'esprit et l'être au ''naturel''. 

Pour Florence Burgat philosophe et auteur d'ouvrages sur la condition animale, '' c'est en tant qu'elle indique le sauvage dans l'homme que son appartenance à la nature lui est insupportable ''. Effacer la trace, la tache originelle.

Le rapport de dépendance au monde vivant s'est donc réduit pour l'homme à sa domination. Pour ne pas sombrer dans  l'horreur du ré-ensauvagement, il a dû se rendre  maître de tout ce qui était hors-champ de l'humain. Le réduire, le soumettre. Et sa compétence technique l'a superbement aidé à se de désolidariser des autres vivants, à se délier de son biotope. Il s'est pensé hors-sol. Et il y a si parfaitement réussi que la plupart de nos congénères considèrent comme légitime l'élevage industriel ou l'artificialisation de 165 hectares de terre par jour, en France.

La nature s'est réduite à devenir notre supermarché d'où le sauvage est exclu bien sûr, qui ne produit ni fraises en hiver ni maïs en suffisance pour nourrir nos troupes qui se multiplient sans retenue. Notre imaginaire s'est  habitué à considérer comme animaux, nos seuls chiens et chats, ceux des zoos ou des safaris-photos n'étant que des images divertissantes. Quant au dernier cercle de l'enfer, il est peuplé de nos repas à pattes ou nageoires à qui nous infligeons de sauvages abominations (ne parlons pas des chasseurs ''gérants ''de la nature et maîtres tout puissants de la faune, ou de ce qu'il en reste).

Nous pleurons à présent sur ce qu'est devenue la planète sans pour autant remettre en cause la légitimité de notre mainmise. Et pourtant, tout en refusant le sauvage, nous avons établi une sauvagerie planétaire sur tout le reste du vivant. Frères humains compris (voir à ce sujet   '' L'ensauvagement, le retour à la barbarie '' de Thérèse Delpech).

Préserver la ''nature naturelle''

En réponse au  sentiment naissant de la perte de la biodiversité, est né au XIXème siècle, un courant de préservation des espaces naturels. La première réalisation a été la création du Parc Naturel Yosémite aux Etats-Unis en 1864. En France les débuts furent timides dans la première moitié du XXème siècle : parcs nationaux, puis parcs régionaux dans les années 60. Ceux-ci étaient dans l'esprit de De Gaule des lieux de divertissements et de ressourcements pour les urbains.

Face à tout cela François Terrasson (écrivain et naturaliste), demeure réservé : la nature ne se gère pas, elle s'auto-entretient. Sans nier leur utilité, il dénonce le fait que les parcs servent souvent de paravent à notre désir de soumettre la nature à nos besoins et qu'ils cautionnent une large destruction autour des zones protégées.  

Par ailleurs, ces parcs ont une réglementation plutôt - et de plus en plus - souple : l'exploitation forestière, l'agriculture, l'élevage, la pêche ou la chasse peuvent y être autorisés. « La chasse est autorisée dans 70 % des réserves naturelles d'Etat et dans 100 % des nouvelles réserves de France » (source ASPAS). Quand ce n'est pas, comme dans le parc de Calanques, le déversement de boues toxiques provenant de l'usine d'alumine de Gardanne ! On peut y organiser des battues d'effarouchement du loup comme dans le Parc des Ecrins. La réglementation compose souvent avec la pression des lobbies de la chasse, de l'élevage ou du tourisme. L'urbanisation galopante menace toujours plus de zones naturelles.

Si l'on ajoute à cela  que '' l'engagement de l'Etat de doubler la surface des aires protégées en passant de 1 % du territoire à 2 %, est en panne sèche '' (source ASPAS), on peut être inquiet sur une véritable protection des milieux naturels.

Les Réserves de Vie Sauvage du Conservatoire Espace

Face à cet état de fait, l'Association  pour la  Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)  qui lutte depuis 30 ans pour le respect  de la nature, a déposé le label ''Réserves de Vie Sauvage'', ces réserves font partie  du Conservatoire Espace qui a pour but '' de rendre aux plantes et aux bêtes une part de la terre.''

L'ASPAS achète (grâce à des dons de particuliers, d'associations ou des legs) des terrains non-agricoles qui possèdent des caractéristiques intéressantes pour la flore ou la faune sauvage : vieilles forêts, éboulis, zones humides, gorges, falaises...  

Cette méthode de protection de sites naturels est encore peu développée en France, pourtant '' la maîtrise foncière constitue le moyen le plus sûr pour assurer une protection solide et pérenne des milieux naturels. Elle permet d'adapter au plus juste les modalités de gestion, dans le seul intérêt de la vie sauvage.''

D'ailleurs n'importe qui peut ainsi, en donnant 30 euros, permettre la création d'une parcelle de 200 m2 préservée, appelée '' part de vie sauvage'' et  participer activement à la protection du patrimoine naturel.

L'association a ainsi pu créer trois réserves :

Celle Grand Barry sur la commune de Véronne (26), 105 hectares de bois et landes avec des richesses en termes de flore (orchidées), invertébrés, reptiles, mammifères (cerfs, chamois, renards, blaireaux, etc. et la présence confirmée de loups et lynx à proximité).

Celle des Deux Lacs : 60 hectares de zones humides au confluent du Rhône et du vieux Rhône, à Châteauneuf du Rhône (26), correspondant à d'anciennes gravières où la vie reprend ses droits.

Celle du Trégor : 60 hectares de taillis et forêts dans les Côtes d'Armor, longés par un cours d'eau à saumons réputé.

Une autre réserve est en cours de création dans le Massif Central.

Ces espaces bénéficient d'une réglementation très restrictive: chasse, pêche, cueillette, exploitation agricole ou forestière... y sont interdites. La promenade à pieds y est permise dans les sentiers prévus, les chiens y sont tenus en laisse. Le Conservatoire veille à l'indépendance vis à vis  des contingences politiques ou économiques et ne  « transigera pas sur le respect de la faune, la flore et sur sa libre évolution (Naturalité) ».

La Réserve du Grand Barry a intégré le réseau européen Rewilding Europe qui espère bloquer la dégradation continue de la biodiversité et faire de l'Europe, un espace géographique plus favorable à la vie sauvage et aux processus naturels de la faune et de la flore.

Le comédien et réalisateur Jacques Perrin est le parrain de la réserve du Grand Barry, voici 2 extraits de son beau discours d'inauguration :

'' Nous puisons nos rêves dans la nature indomptée et rebelle. Elle éveille notre curiosité d'enfant et nous ressource en affichant une infinie diversité. Multiplier les réserves, c'est laisser aux hommes à venir des jardins secrets pour s'y perdre. ''

'' Chaque fois que nous avons su offrir à la nature un espace de liberté, elle s'est de nouveau épanouie dans toute son exubérance et sa diversité. La nature se débrouille très bien toute seule, elle n'a nul besoin que nous l'entretenions. ''

Ces réalisations uniques en France, témoignent de l'acceptation d'un nouveau rapport à la Terre, l'acceptation d'un hors-champ humain. La forêt n'a pas besoin de nous. Ceux qui la peuplent non plus. Nous ne sommes pas les jardiniers  de notre planète - tout au plus de notre potager - mais nous ne devons plus être ses prédateurs barbares.

Ceux qui ont eu la chance de passer leur enfance près des forêts, des ruisseaux, des près  savent quels trésors ils ont engrangés pour toute leur vie. Ils savent aussi quelles pertes terribles ils ont vécues et vivent encore, à cause des milliards d'humains avides et inconscients.

Que serait le monde sans jardin secret où se perdre, sans bois ou grève sauvage ?

La nature sauvage non seulement a nourri notre imaginaire mais elle a été la matrice de nos mythes fondateurs, de nos légendes humanisantes. F. Terrasson distinguait entre '' l'hominisation'' terminée depuis un demi-million d'années et l''humanisation '' encore en cours. Il s'agit d'échapper à la tyrannie de la violence, de la prédation, de trouver des règles de respect  et de coopération à l'intérieur de l’espèce, avec les autres espèces, la nature. Quel travail encore à faire !

Voilà pourquoi les Réserves de Vie Sauvage participent à notre humanisation, à l'écart de la sauvagerie de notre siècle !

'' L'homme est le fils de la forêt et le père du désert.'' R. Jeannel

'' L'homme, on dit qu'il est fait de cellules et de sang. Mais en réalité, il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc mais composé d'images éparses comme les feuilles des arbres et à travers desquelles  il faut que le vent passe pour que ça chante.'' J. Giono

Par Anne-Marie Teysseire - Publié dans : Biodiversité
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Mercredi 29 octobre 2014 3 29 /10 /Oct /2014 16:44

Il est d’usage que les rêves soient pour quelque chose, permettez qu'à rebours de toutes les règles habituelles de la communication, pour une fois, ils soient contre : contre trois erreurs.

Parmi d’autres,  trois grands projets ont récemment fait en France la une de l’actualité et cristallisé les luttes de nombreux opposants (1).

   

- L’aéroport du Grand Ouest à Notre Dame des Landes.

- Le stade des lumières à Décines, près de Lyon.

- Le barrage de Sivens (Tarn).  

Le premier n’est pas encore sorti de terre mais a donné lieu à de  grands rassemblements de protestation et l’on peut heureusement commencer aujourd’hui à sérieusement douter de sa réalisation. Le second a déjà conduit à l’anéantissement de 42 hectares de forêts et de précieuses zones humides et vient hélas de provoquer la mort d’un homme, Rémi Fraisse. Le troisième, malgré la lutte toujours vivace des opposants, dresse déjà sa muraille de béton à proximité de Lyon (en face d’une prison, de l’autre côté de l’autoroute, l’endroit, autrefois des champs, devient délicieusement bucolique).

On donne souvent aux personnes qu’un souci vient de frapper le conseil suivant : Projetez-vous dans un an : Y penserez-vous encore ?  Cette question aura-t-elle significativement impactée votre vie ? Si la réponse est non, alors : ignorez le problème dès maintenant. Recommandation bien sûr plus aisée à donner qu’à suivre tant notre besoin d’immédiat - notre préférence pour le présent, diraient les économistes -  rend difficile son application systématique. Pourtant, cela n’enlève rien à la justesse du raisonnement : Le recul et la projection dans l’avenir restent nos meilleurs guides. Pour les affaires publiques où l’affectif devrait avoir une moindre part, il serait bon de s’y référer. De quoi avons-nous besoin ? Que nous manquera-t-il demain si ces trois projets ne sont pas réalisés ? A vrai dire : pas grand-chose, au contraire.

Le monde de demain sera sans pétrole (2) et les espaces naturels seront toujours plus réduits. Dans ce cadre-là, est-il bien raisonnable de bétonner des forêts pour construire un vaste aéroport dans une région qui en possède déjà, alors que l’aviation civile pour le transport de masse a toutes les chances de passer par pertes et profits au mitan du siècle ? Non, ce n’est pas raisonnable, c’est irresponsable, même si au mépris de toutes les règles de la physique, quelques rêveurs pensent faire voler les avions à l’huile de colza (colza sans OGM parce que, quand même…). Ce projet est une illustration parfaite du sacrifice de demain au bénéfice d’aujourd’hui, le bénéfice lui-même n’étant d’ailleurs que strictement financier et pour quelques-uns seulement.  Nous regarderons rouiller (3) les avions là où poussaient les fleurs et les arbres, vaste progrès !

Il en est de même du Stade des Lumières près de Lyon (à Décines). Lyon possède déjà un grand stade (Gerland) et l'agglomération grignote tous les jours les rares espaces naturels qui subsistent à proximité. En pleine crise économique doit-on consacrer plus de 600 millions d'euros à un tel projet quand les structures existent déjà. Tous les jours, la crise occupe l’essentiel de l’actualité et le besoin de justice sociale est au cœur des polémiques. Tandis que des joueurs dont le seul talent est de taper dans un ballon avec plus d’adresse que la moyenne gagnent plusieurs dizaines de milliers d’euros (encore ne s'agit-il pas, loin de là, des salaires records) on demande à la population qui en moyenne gagne entre 10 et 100 fois moins qu’eux de se porter financièrement garante (via le conseil général du Rhône) d’une partie de la bonne réalisation du projet. L’équipe de Lyon a de quoi payer des salaires indécents mais demande à la puissance publique (qui le lui accorde !) de garantir son projet ! Que le stade soit particulièrement défendu par un maire socialiste supposé favorable aux revenus les plus modestes  ne change rien à l’affaire tout au plus cela apporte-t-il un peu d’ironie. A la place des champs et des bois se trouvera en outre un centre commercial (il faut bien rentabiliser) des parkings et des bretelles d’accès. Au vu de ce qu’est devenue la banlieue lyonnaise, il est bien difficile d’imaginer que là sont les besoins de demain. Quand Lyon et Grenoble ne feront plus qu’une, sera-t-il temps de bétonner vers le nord, jusqu’à Paris ? Le poids des jeux et la glorification du superficiel sont des phénomènes récurrents, Rome aussi avait ses jeux, mais au moins, le Colisée avait quelque allure.  

Il est délicat de parler du barrage de Sivens  en pleine actualité et en relation avec la mort d’un manifestant. Mais là aussi, au-delà du drame, nous devons penser à ce qui est le plus précieux. Les zones humides sont extrêmement riches et leur destruction  constitue une catastrophe écologique. Sur le futur site du barrage, 94 espèces protégées ont vu leur habitat détruit. Quel est le sens du concept d’espèce protégée si un simple arrêté peu les « déprotéger » ?  Les mots ont-ils un sens ?  Les engagements une réalité ?  La France a-t-elle besoin d’un peu plus de production agricole ou doit-elle préserver sa diversité biologique ? Beaucoup l’ont déjà souligné, le projet du barrage de Sivens pose un problème de même nature que l’aéroport du Grand Ouest, la contestation qu’il suscite est d’ailleurs comparable.    

On aimerait un signal fort comme on dit aujourd’hui, on aimerait que la ministre de l’écologie raye d’un trait de plume ces trois erreurs, non pas pour le plaisir de voir le pouvoir céder aux opposants, mais pour espérer la prise de conscience. Il y aurait quelque noblesse à ce qu’un responsable politique en charge de la question  se dresse et dise simplement : « Non ce n’est pas cela dont l’avenir a besoin et pour cette raison, nous ne le ferons pas ». Voilà comment l’on pourrait concevoir le rôle de ministre, au service des grandes choses. La plus grande : protéger la nature.

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(1) Voir par exemple l’association Carton Rouge .  

(2) Pas sans pétrole du tout bien entendu, nous ne consommerons pas l'or noir jusqu’à la dernière goutte. "Sans pétrole" doit s’entendre ici au sens : sans le flux nécessaire pour faire fonctionner l’économie selon son mode actuel.

 (3) Je médis, désormais les avions sont largement en fibre de carbone.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
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Mardi 21 octobre 2014 2 21 /10 /Oct /2014 18:44

Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement, propose une structure intéressante de notre représentation du monde en trois ensembles de pensées : le modèle de  croissance, le modèle de décroissance et le modèle de rupture. Voilà sans doute une analyse en avance sur son temps qui n’hésite pas à regrouper gauche et droite dans le même ensemble « croissanciste » quand notre vie politique continue à les séparer et à en faire une ligne de fracture fondamentale, alors que, globalement, les deux camps s’arcboutent sur le même refus des limites et la même négation de la nature.

Yves Cochet rappelle avec raison qu’il n’existe pas d’exponentielle (durable) dans la réalité, seul le monde virtuel des mathématiques permet d’envisager ce genre de choses.  

Mettre sur le même niveau les théories de la croissance et de la  décroissance marque également un certain courage. Cela revient à donner à cette école de pensée, à laquelle sans doute le monde finira bien par devoir se rallier, une légitimité toute aussi grande que celle accordée aux  partisans, pourtant ultra-majoritaires du premier modèle. Yves Cochet souligne d’ailleurs malicieusement nos contradictions en faisant remarquer que selon les circonstances, il nous arrive de nous  référer à l’un ou à l’autre des deux modèles. La contradiction est flagrante, mais sans doute est-ce inhérent à la pensée.

Allant plus loin que ce qui, pourtant, ne semble toujours pas acquis par la majorité d’entre nous (c’est-à-dire l’inéluctabilité de la décroissance), le député évoque enfin dans son troisième ensemble : les concepts de  ruptures et de discontinuités. C’est là un apport nécessaire car beaucoup des tenants de la décroissance, malgré leur originalité et certaines remises en cause fondamentales, se plaisent à rêver d’une décroissance progressive et douce. L’évolution du monde n'a généralement pas suivi cette règle rassurante. Des effets de seuils conduisent souvent à des changements brutaux et à la mise en place rapide d’autres équilibres. On constate d’ailleurs dans la littérature d’aujourd’hui le développement des thèses consacrées au concept d’effondrement (voir la bibliographie après la retranscription). Ce qui relevait jusqu’alors presque exclusivement du domaine de la science-fiction commence à être pensé et à entrer dans celui du plausible. Yves Cochet cite l’ouvrage de Naomi Oreskes (L’effondrement de la civilisation occidentale) mais Jared Diamond (Effondrement) l’a également évoqué.

Vous trouverez ici une vidéo de l’intervention d’Yves Cochet en mai 2014 lors de la 7ème séance du séminaire  « La liquéfaction des frontières » :  Temps, droit et argent contre espace et matière, organisé par Christopher Pollmann, professeur des universités, pour le Collège international de philosophie en partenariat avec les Amis du Monde. Dans la vidéo suivante : De la croissance à la rupture Yves Cochet répond aux questions et développe son propos. Ces deux vidéos ont été mises en ligne par « Devenons Citoyens ».

Ci-dessous, la retranscription du discours d'Yves Cochet (première vidéo). Retranscription aussi fidèle que possible, seuls ont été omis quelques éléments de description des graphiques ainsi que quelques phrases de liaison ou propos liés à la présence du public ou d'autres intervenants.         

Retranscription de l’intervention d’Yves Cochet

 

Trois modèles du monde

Le premier modèle, le plus rapidement exposé sera le modèle de croissance dont on peut dire qu’il ne se fixe aucune limite et aucune frontière.  

Le deuxième sera un modèle de décroissance qu’on peut également appeler le modèle augustinien (de Saint Augustin) qui peut-être résumé par l’aphorisme : « tout ce qui croît décroitra ».

Enfin un troisième modèle : Le modèle de rupture ou modèle discontinuiste qui parlera des frontières brusques.

 

Le modèle de croissance.  

Le modèle de croissance qu’on peut appeler également le modèle productiviste. Quand je parle de modèles ce sont des modèles mentaux, ce sont des modèles qui nous habitent et auxquels on adhère même parfois de façon contradictoire, dans la mesure où notre esprit, selon les circonstances peut être tenté d’adopter tel modèle, par exemple le modèle de croissance, et parfois dans d’autres circonstances, un autre,  ou en tout cas se poser des questions sur d’autres modèles. Mais ce sont des modèles mentaux qui donnent d’ailleurs lieu à des politiques publiques extrêmement décidées, qui changent la vie dans un sens ou dans un autre de centaines de millions de personnes. Donc ce n’est pas du tout innocent d’avoir des modèles en tête, c’est une sorte de croyance. (…..)  

Ce modèle productiviste est assez connu donc je ne vais pas y passer trop longtemps mais en donner quatre ou cinq attributs. C’est une croyance extrêmement profonde depuis une cinquantaine d’années dans les sociétés occidentales et maintenant dans les sociétés autres que purement occidentales, par exemple en Chine, au Brésil, dans ce qu’on appelle les Brics parfois pour désigner quelques pays non occidentaux.  

Le premier attribut de ce modèle c’est l’hégémonie de l’économie. Alors c’est évidemment une tradition à la fois libérale et marxiste, où les uns comme les autres pensent que l’économie est - je reprends le slogan – « déterminante en dernière instance ». Certes, il y a d’autres attracteurs des comportements et des visions du monde, mais à la fin, c’est l’économie qui détermine tout. On le voit bien avec, dans les médias, dans les propos même des philosophes, des sociologues,  des sciences humaines et des politiciens bien sûr. On a l’impression que l’économie réduit notre vie à un pur cycle entre les consommateurs et des producteurs. Il y a bien sûr un accompagnement dans ce modèle, une foi dans le progrès, mais jamais interrogé, le mot lui-même est laissé pour compte de tous les « on dit ». Le déroulement temporel est linéaire. C’est une vision des relations sociales agencées autour de la production et de la consommation. Et l’être humain atomisé,  liquéfié pourrait-on dire, n’est qu’un sujet produisant ou consommant et il est réduit par cette sorte de métonymie. Le bonheur, l’accomplissement de l’être humain est réduit par cette métonymie à cette fonction de producteur et de consommateur. C’est ça qui assure tous les plaisirs, voir les jouissances, la production ou la consommation. Certains appelaient ça, il y a un siècle et demi le fétichisme de la marchandise qui réifie les liens interpersonnels. Donc c’est le premier attribut de ce modèle : Tout à l’économie. Il est partagé à droite comme à gauche. Il n’est pas spécifiquement libéral dans la version triomphaliste actuelle qu’on peut appeler libérale productiviste ou néoclassique qui maintenant se propage  dans le monde. On sait bien que la Chine « communiste », entre guillemets, est très, croissanciste autant que le Japon, autant que les Etats-Unis, mais l’URSS d’hier était également très productiviste, très croissanciste.       

Certains évidemment, utilisent ce modèle en disant que c’est le marché qui va produire à la fois le bonheur et la croissance : c’est « toujours plus ». Ou d’autres, que ce sont les rapports de production et que c’est l’économie mais dans les rapports de production disons marxistes, qui va déterminer le bonheur mais toujours l’économique (modèle) partagé par la gauche et par la droite de manière très hégémonique dans  notre situation actuelle.  

Troisième attribut : dans ce modèle, il n’y aucune mention, ou presque, de la nature. La biosphère, Gaïa, la planète, le système Terre, tout cela n’existe pas. Ce n’est pas du tout une sorte d’oubli accidentel de ces modèles libéraux ou marxistes de la croissance, c’est une erreur profonde, on pourrait dire intrinsèque à l’architecture de ces deux grandes pensées historiques, le libéralisme et le marxisme sous toutes leur formes ; depuis la social-démocratie jusqu’au maoïsme le plus cru, la même chose pour le libéralisme.  La nature en fait est ignorée par ces pensées, à moins qu’elle ne soit considérée comme un ensemble de ressources inépuisables et disponibles pour l’accroissement des forces productives

Le cinquième attribut de ce modèle de croissance c’est un projet qu’on pourrait dire totalitaire - j’emploie des gros mots - puisque l’on peut qualifier de productiviste toute structure sociale, pas simplement le marché ou la planification, qui recherche la production et la productivité maximale, sans égard au contenu dont il s’agit ; que ce soit social, culturel, écologique. Cela peut être les marchés, cela peut être Général Motors, cela peut être l’agriculture, l’école, la santé, tout ce que vous voulez. Yvan Illich d’ailleurs en a très bien parlé en montrant que ces structures productivistes qui recherchaient sans arrêt l’efficacité maximale étaient devenues contre productives. Il disait en gros : « le système de santé rend malade, l’école rend abruti ». C’était il y a une quarantaine d’années, tout cela reste très pertinent.

Mais ce projet est totalitaire car les révolutionnaires voulaient refaire la société, là c’est encore pire, dans ce projet de croissance et de productivisme, il s’agit de recréer l’ensemble de la nature. La nature est très mal faite, elle est imparfaite, elle n’est pas guidée par un plan d’ingénieur - je ne suis pas du tout créationniste -   il y a beaucoup de déchets, tout cela est sale et puant et donc refaire entièrement la nature et donc la société aussi, est un projet qui va couvrir l’ensemble des domaines, pas simplement le domaine politique entre les humains, mais on le voit bien avec les biotechnologies le transhumanisme etc. Enfin, le scientisme, le positivisme abruti d’Auguste Comte avec les technologies magnifiques dont on dispose actuellement va tout recréer, tout recréer, tout re-fabriquer et tout vendre, selon des méthodes rationnelles scientifiques et incontestables.  Donc on peut appeler ça évidement un projet totalitaire, puisqu’on ne peut pas aller beaucoup plus loin.  

Enfin, le dernier attribut de ce modèle productiviste ou croissantiste,  c’est l’ignorance des limites. Il n’y a pas de limites à l’opérationnalité du monde, ni à la croissance économique au sens du PIB bien entendu, puisque partout dans le monde, et tous les partis de droite et de gauche recherchent cette croissance comme la clef de tous nos problèmes : le déficit de l’Etat, le trou de la sécu, le chômage, tout cela va être résolu lorsque l’on va retrouver la croissance. L’idée c’est de retrouver un âge d’or des trente glorieuses, entre les années 45 et 75 pour être rapide. Donc le productivisme est le premier modèle du monde, celui qui est hégémonique dans le monde entier : 99 % Des politiciens des économistes, des sociologues, des psychologues, même des scientifiques, des citoyens…. pensent en effet que la croissance c’est bon et qu’il faut la retrouver. Eh bien, la croissance cela n’a pas de limites, cela n’a pas de frontières, c’est ce qu’Aristote pourrait appeler l’hybris c’est la démesure l’illimitation comme dit Alain Caillé par exemple dans certains de ces livres.  Alors qu’évidemment,  ce modèle est daté à la fois géographiquement et historiquement, il est complètement contingent. Ce n’est pas une espèce de nature sociale ou psychologique  de l’humanité qui se révélerait. Pas du tout. Et de même, quand on regarde sur 10 000 ans ou sur 100 000 ans, car il faut se placer dans le cadre anthropocénique en effet de la très longue durée, eh bien, ce modèle est tout à fait récent et réservé à un petit nombre de gens  depuis, disons un siècle et encore, la religion de la croissance ne date même pas du 19ème.

   

Le modèle de la décroissance

Alors, un autre modèle tend plus ou moins à exister dans tous les domaines pas simplement dans le domaine économique qui n’est qu’une partie du grand tout, disons de Gaïa, en tout cas du système Terre, c’est celui de la décroissance ; le modèle que j’ai appelé Augustinien car Saint Augustin a dit dans son sermon 81 paragraphe 8 en décembre 410 :   « Le monde est comme un homme : il nait, il grandit et il meure » et donc « tout ce qui croît décroîtra », en fait il n’y a pas d’infinité (…) L’infiniment petit ou l’infiniment grand, cela existe dans le monde platonique ou platonicien des mathématiciens, et fort heureusement, car on est pour les univers extraordinaires et des constructions, disons neuronales tout à fait fines. Mais, dans le monde réel de la matière, le plus grand nombre que l’on puisse plus ou moins évoquer par exemple, c’est le nombre de neutrons de l’Univers qui doit être de 1080, 1090 si vous voulez, je ne suis pas évidemment à dix ordres de grandeur près, mais tout est fini. Et tout ce qui croît par conséquent - on dit parfois  pour se donner l’air savant "tout ce qui croît de manière exponentielle" – les exponentielles n’existent pas dans la nature, les exponentielles deviennent courbées ou plus ou moins asymptotiques, ou même elles retombent. Et d’ailleurs dans ce modèle ce qui est important de dire, tout ce qui croit, et beaucoup de choses croissent, y compris les êtres humains atteignent un maximum puis décroissent. Et certains de mes amis pensent qu’en effet tout décroît.  

Il y a plein d’exemples, par exemple la production d’acide borique en Toscane. Elle montre une décroissance, elle a beaucoup cru dans les années 1900- 1920 (L’acide borique cela sert à faire notamment à faire des collyres pour les yeux). Et puis, elle a atteint en pic, un sommet vers 1940 et maintenant, depuis 70 ans elle décroît. (…)

On voit des courbes en cloche : (…) au début cela croît puis, il y a un maximum, puis cela décroît (ici Yves Cochet montre de telles courbes à son auditoire). (…) 

Voici par exemple la production de phosphate pour l’agriculture notamment, de phosphates minéraux,  car le phosphate organique, le guano comme on dit, il est déjà cuit, il est fini. Les phosphates minéraux, dont le Maroc est quasiment le seul producteur mondial (90 % du phosphate). Or, comme vous le savez, le phosphate est très important en agriculture, cela fait partie des trois éléments fondamentaux FDK comme on dit en chimie,  s’il n’y a pas de phosphates,  les rendements diminuent. (…)

Ça c’est la décroissance des baleines (…), bon, maintenant elles sont plus ou moins protégées (Yves cochet montre le graphique) Il y avait évidemment beaucoup de production d’huile de baleine avant la découverte du pétrole industriel, pour l’éclairage et puis des baleines pour les corsets féminins au 19ème siècle, maintenant c’est moins utilisé.

En fait, des courbes en cloches comme ça, on peut en faire pratiquement pour tout, y compris pour les sociétés. (…) Les sociétés elles-mêmes dans ce qu’on pourrait  appeler leur  plénitude.

Ça c’est une courbe d’un philosophe, en fait il est archéologue américain, Joseph Tainter. Les sociétés croissent, (…) là vous avez les bénéfices de la croissance, puis là au contraire, les dégâts. Et puis à partir du moment où les dégâts commencent à être un peu plus forts que les bénéfices, eh bien elles ne croissent pas.

On peut penser à l’empire romain, qui a mis du temps à croître mais qui a mis du temps à décroitre aussi.  Il y a l’île de Pâques, les Maya et toutes les sociétés qui ont désormais disparu.   

Il en sera de même dans un livre tout récent de Naomi Oreskes, professeure d’histoire des sciences à Harvard,  dont le livre a été traduit  récemment en Français. Je vous le recommande, cela s’appelle " L’effondrement de la civilisation occidentale". Elle pense qu’il y en a pour quelques décennies. Moi, je suis un peu plus pessimiste qu’elle je pense que c’est moins que cela, mais bon, on n’est pas à une décennie près. (…)

Autre exemple de ce modèle augustinien, de ce modèle en cloche : Le Peak Oil, c’est-à-dire le pic de production de pétrole depuis 1881, le pétrole est évidemment en production croissante et puis cela va décroître et cela va beaucoup changer le monde.

Il y a des gens qui n’y croient pas à ce Peak Oil, (…) par exemple l’AIE, Agence Internationale de l’Energie, qui est un organe de l’OCDE, ce sont des gens extrêmement sérieux, ils sont plusieurs centaines, des économistes, des géologues, des pétroliers, des savants ne croient pas du tout au Peak Oil, ne croient pas du tout à la décroissance de la production de pétrole. On le voit bien sur cette courbe, jusqu’en 2035, vous voyez cela croît sans arrêt.   C’est un fantasme, mais cela existe des gens y croient et font des politiques publiques ou économiques basées sur ce modèle. (…)

Vous avez compris le modèle augustinien, modèle de décroissance qui fait que tout ce qui croît décroîtra, mais la décroissance est également, au sens plus métaphorique, un projet de société, une société plus sobre plus frugale que celle de maintenant qui n’en a plus pour longtemps.

       

Modèle de rupture, modèle discontinuiste

Dans les deux premiers modèles que j’ai présentés, on a l’impression que l’Histoire, à part quelques accidents comme les guerres mondiales, se déroule de manière assez continue. Il y a des évolutions, bien sûr, sans arrêt il y a des changements. Au contraire dans le modèle que j’appelle discontinuiste ou le modèle de rupture, l’Histoire est essentiellement caractérisée par des ruptures brutales : quelques mois, quelques années, quelques décennies et puis après, il y a évidemment des périodes d’évolution lentes où le modèle habité par l’esprit des gens et puis le modèle réel des comportements ne changent pas beaucoup.  

Là, je vais adopter un vocabulaire qui rejoint le vôtre mais qui est  peut-être moins « sciences humaines » et plus « sciences physiques », c’est un peu mon origine, sciences dures comme on dit parfois - comme si les sciences humaines étaient molles - qui est le vocabulaire des systèmes dynamiques, évolutifs.  On ne parle pas là de frontière, de limites on peut en parler, mais on parle de transition de phase ou de seuils, qui sont des mots extrêmement précis dans les sciences physiques. Par exemple, en voilà une qui a eu lieu en 4 jours entre le 8 et le 12 juillet 2012 (Yves Cochet montre à l’assistance les photos en cause). Ce sont des images satellite de la Nasa sur le Groenland, sur la calotte glaciaire du Groenland. Ce qui est en blanc, c’est la glace du Groenland et puis ce qui n’est plus en blanc quatre jours après, (ce n’est pas que toute la glace avait fondu, c’est la glace superficielle qui a fondu).  C’est la première fois que cela arrive, la Nasa a découvert cela il y a un peu moins de deux ans. C’est une transition de phase, typiquement, parce que l’eau a plusieurs phases, il y a la phase solide : que l’on appelle la glace, il y a la phase liquide et puis il y a la phase vapeur d’eau. Ça se passe de manière très brutale, entre la glace et l’eau ou bien entre l’eau et puis la vapeur à 100 C°. Là  aussi, cela a été très brutal en quatre jours, on est passé d’une phase solide à une phase liquide.  

Une autre image tirée d’un article qui est paru dans Nature, le 6 juin 2012, il y a deux ans, publié par une trentaine d’écologistes climatologues et autres océanographes menés par Antony Barnosky le titre de cet article « Approching a state shift in earth’s biosphere  ».  Donc c’est un changement global du Système Terre. Ce n’est plus par exemple la glace du Groenland qui va fondre un peu, c’est un changement global qu’ils représentent par une courbe (Yves Cochet montre la courbe, qui après différentes évolutions présente un changement brutal en 2045).  (…) Ils disent 2045, Naomie Oreskes dit plutôt 2073, je crois, elle est très précise. (…) Pendant quelques siècles, mais bien avant c’était pareil, l’évolution était darwinienne peut-on dire,  mais bientôt il y a un changement d’état brutal, on passe, comme dirait mon ami René Thom, dont vous connaissez peut-être les travaux,  on passe dans une catastrophe de type pli ou fronce. On passe d’un étage à un autre, brutalement, sans qu’il y ait continuité. Il y a une discontinuité extrêmement rapide. Comme le Sahara est passé d’un état de luxuriance végétale, il y a à peu près 7 000 ans,  à un désert maintenant.   Il pourrait en être la même chose, on l’a vu pour le Groenland, de l’Amazonie,  cela peut être extrêmement rapide ces changements et non pas lent au sens géologique du terme (…)  

Pour formaliser ce que peut-être un changement brutal dans cette, à la fois, métaphore et en même temps modèle opérationnel où l’on peut, en fixant certains paramètres faire des simulations de l’évolution d’un système, pas prédictifs au sens déterministe du terme mais en tout cas des modèles disons de prospective (…)    

En voilà un par exemple, où l’on voit ce que l’on appelle un bassin d’attraction, (Yves Cochet montre un graphique et explique que les systèmes sont attachés à un bassin d’attraction dont ils ne s’éloignent pas sous l’effet de faibles perturbations). (…) Ce sont des modèles qui sont liés à ce qu’on appelle maintenant, c’est vaguement  à la mode,  la résilience. Tous les systèmes, aussi bien notre organisme, même une  cellule ou bien alors le système Terre, la biosphère dans son ensemble ou le système capitaliste si vous voulez dire ça comme ça, sont soumis à des perturbations, mais les perturbations ne sont pas suffisamment fortes pour les faire changer de bassin d’attraction. Là donc typiquement ce modèle n’a qu’un seul bassin d’attraction. Il bouge un petit peu. Mais sous l’effet du temps, les conditions peuvent changer, les conditions climatiques par exemple peuvent changer, mais plein d’autres conditions, économiques, sociales que sais-je…. Ce système peut… (sous-entendu : changer de bassin d’attraction), les conditions ayant changé.  Le même système n’est pas simultanément dans deux états (explications liées au dessin) : il n’y a que dans les états quantiques où l’on peut avoir éventuellement ça et encore. (…)  

C’est pour montrer qu’ici se forme un autre bassin d’attraction et que si il y a une perturbation assez forte, le système va passer de ce bassin-là à ce bassin-là, mais très rapidement. L’idée c’est celle du changement brutal, de la rupture, et non pas d’un changement lent.  

Il y a un homme que j’aime beaucoup qui s’appelle David Korowicz  qui a été physicien et qui fait maintenant des modèles de discontinuité pour les assurances, car en ce qui concerne la discontinuité du monde, à une petite échelle, locale, ou à une grande échelle pour le système Terre comme ce que dit Barnosky,  ceux qui s’intéressent le plus à cela, ce sont vaguement les écologistes, les politiciens ne s’intéressent pas du tout à cela, il sont dans le modèle croissantiste continuiste. (…) Et donc ceux qui s’y intéressent le plus sont les militaires et les assureurs et même les réassureurs, notamment Unitré par exemple s’intéressent beaucoup à cela. Donc il (David Korowicz) travaille pour les compagnies d’assurance, pour faire des modèles, non pas de prévisions exactes, mais disons de prospective. Il a fait un modèle comme cela pour montrer qu’il y a des infrastructures critiques. Il y en note à peu près quatre ou cinq. Là c’est l’énergie, là ce sont les communications, là c’est la bureaucratie, là c’est l’eau et puis là c’est le système financier. Il regarde les liens entre ces systèmes du monde. En fait ils sont maintenant tellement connectés dans la mondialisation que même le prix de la vache à Saint Aubin d’Aubigné en Ile et Vilaine dépend évidemment du marché mondiale de la viande de bœuf.    

Il a essayé de simuler ce qui pouvait se passer selon certaines conditions. Je vous invite à lire David Korowicsz. Vous trouverez ses publications dans une association dont il fait partie, c’est un irlandais, qui s’appelle  Feasta  (The fondation for the Economics of Sustainability). Il a écrit trois ou quatre polycopiés notamment pour les compagnies d’assurance, et c’est public. C’est un peu technique car encore une fois, il est physicien, mais c’est assez impressionnant et nous partageons un certain pessimisme teinté d’espoir.  

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Quelques livres sur le concept d’effondrement

Effondrement Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie : Jared Diamond, 648 p. Editions Gallimard, 2008. Titre original : Collapse : How societies chose to fail or succed. Traduction française d’Agnès Botz et de Jean-Luc Fidel.    

Requiem pour l’espèce humaine : Clive Hamilton, Editions : Presses de Science Po, 250 p, traduit par Françoise Gicquel et Jacques Treiner.   

Effondrement des sociétés complexes :  Joseph A Tainter, 318 p, Editions Le Retour aux sources, Paris, 2013, titre original : Collapse of complex societies, (1988)    

L’effondrement de la civilisation occidentale : Erik M. Conway et Naomi Oreskes, 128 p.  Editions les liens qui libèrent, 2014.

Sur ce sujet on peut également écouter l’émission suivante avec Clive Hamilton et Jacques Treiner (émission particulièrement orientée sur les questions climatiques) Entretien avec la revue Format, reprise en français par le site Le Nœud Gordien. Le rapport du club de Rome « the limits of growth » fut publié en France sous le titre Halte à la croissance lui donnant un aspect polémique et cristallisant l’opposition d’un certain nombre d’économistes plus conventionnels.

Le livre de Hugues Stoeckel « La Faim du monde »   Max Milo éditions, présente sur ces questions beaucoup d'intéret.  Voir aussi cette vidéo au cours de laquelle Hugues Stoeckel  n’exclut pas de tels scénarii.      

Par A partir d'une conférence d'Yves Cochet - Publié dans : Société
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Mercredi 8 octobre 2014 3 08 /10 /Oct /2014 16:04

Quel rapport entre l'augmentation régulière de la population en France, clairement énoncée comme un phénomène positif par tous nos responsables politiques de droite comme de gauche, et la nouvelle taxe foncière sur les terrains constructibles ? A priori rien … sauf que cette taxe a été conçue par les Pouvoirs publics comme une incitation pour les propriétaires à vendre leur bien afin que nous disposions collectivement de plus d'espace pour construire les logements rendus nécessaires du fait d'un nombre croissant de personnes vivant sur nos territoires.

C'est une manière de contourner le signal prix émis par le marché qui valorise à la hausse ce qui devient moins disponible … Ce qui est rare est cher : autrement dit, le marché par le jeu de l'offre et de la demande nous fait comprendre, en faisant de telle sorte que les prix des terrains deviennent inaccessibles pour la plupart d'entre nous, qu'il y a une inadéquation entre notre espace, notre nombre et notre façon d'occuper les territoires . Que font alors les Pouvoirs publics ? Ils cassent le thermomètre en amenant les propriétaires à céder leurs parcelles de terrains dans un délai très court aux fins de créer une baisse artificielle et provisoire du prix du foncier.

La manœuvre a un coût, et c'est le droit de propriété qui en fait d'abord les frais. Car comment ne pas voir qu'une taxe foncière, à payer chaque année, qui sera multipliée par plus de 30 selon les calculs du fiscaliste Florent Belon (1) aboutit à obliger beaucoup de propriétaires à mettre leur bien sur le marché. Une sorte de communisme 2.0 … qui illustre à son tour que lorsque la population augmente, nos droits diminuent ! (2).

Mais il y a encore plus grave que cette remise en question subreptice du droit de la propriété. C'est la volonté d'ignorer absolument le signal qu'envoie le marché quand ce dernier nous fait sentir que nous touchons aux limites de notre biotope. Alors que la prise en compte du signal prix pourrait nous amener à envisager de diminuer notre nombre et d'arrêter de nous entasser dans des villes tentaculaires ingérables écologiquement, des bidouilles – comment les qualifier autrement ? -  sont mises en place pour que momentanément nous ayons l'illusion de pouvoir être toujours plus nombreux dans des zones urbanisées toujours plus gigantesques sans en payer le prix. Bref la croissance des biens et des hommes est la priorité, la seule priorité, quitte à oublier les vieilles valeurs juridiques de nos sociétés, quitte à contourner les règles d'un marché libre et non faussé.

Mais il est vrai, et peut-être un peu dommage, que la culture politique des écologistes (3) ne les portent pas à utiliser le marché ou le droit de propriété comme des instruments pour endiguer l'hubris de notre société de croissance.

_________________________________________________________________________________ 1 : « Prenons l'exemple d'un terrain de 1 000 m2, dont la valeur locative est actuellement de 300 euros. En 2015, la valeur locative sera de 300 + 300 x 25 %  + 1 000 x 5 euros, soit 5 375 euros. La loi prévoit aussi qu'à partir de 2017, la majoration sera de 25 % + 10 euros par m2. Soit dans notre exemple une valeur locative de 10 375 euros. "Sur ces bases, en prenant un taux de taxe foncière non bâtie de 40 %, ce qui se pratique couramment, la taxe qui était de 120 euros en 2013, grimpera à 2 150 euros en 2014 et 2015 et 4 150 euros en 2016", calcule Florent Belon fiscaliste chez Fidroit. » In « Un nouveau sujet de grogne fiscale monte dans les campagnes » ( Le Monde.fr du 07.11.2013.) Voir aussi « Taxe foncière : les terrains constructibles en zone tendue surtaxés en 2015 » sur Le particulier.fr 

2 : Sur ce thème, voir  l'article de Didier Barthès  « Un droit contre tous les autres »  paru dans le récent livre « Moins nombreux Plus heureux » Ed. Sang de la Terre , 2014.

3 : Il convient de noter que cet artifice, construit autour d'une modification de la valeur locative des terrains constructibles, a été imaginé et élaboré par un gouvernement socialiste avec un ministre du Logement se réclamant de l'écologie politique, à savoir Cécile Duflot.

Par Jean Bruguier - Publié dans : Economie
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