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Mercredi 9 juillet 2014 3 09 /07 /Juil /2014 18:44

Au cours des dix dernières années l’homme civilisé s’est fait un nouvel ami : le  GPS ou Global Positioning systèm. Cet ingénieux procédé de localisation a su se rendre si indispensable que son usage militaire initial en est presque devenu anecdotique. Il est désormais dans notre quotidien (1). Avions,  bateaux, automobiles, téléphones portables, tout ce qui bouge a son GPS, les randonneurs et les cyclistes eux-mêmes, commencent à s’en équiper. Voyant un peu plus loin, les auteurs de science-fiction vont jusqu’à imaginer son insertion dans une micro puce sous cutanée qui permettrait à quelque Big Brother forcément bien intentionné, de connaître à toute heure, à toute seconde et au mètre près la position de chacun des dix milliards d’êtres humains que notre planète comptera bientôt. Quel progrès pour la sécurité ! Quel progrès pour la justice ! Quel progrès pour la productivité ! (2)

Cependant, malgré un goût marqué pour la géographie et une admiration réelle pour l’exploit technique que représente l’extrême sophistication de ce système (3), le GPS me parait avoir sa part d’ombre et jouer un rôle dans notre séparation croissante d’avec l’environnement.

On pourrait au contraire supposer que cette petite merveille qui situe son utilisateur par rapport au cadre naturel le plus évident, c’est-à-dire le sol de la planète, rapproche l’homme d’une perception plus vive du monde réel. En effet, et quoiqu’il ne présente pas toujours les résultats sous cette forme, le GPS pourrait réconcilier les hommes avec les concepts de longitude et de latitude, ou au moins plus largement, avec la cartographie. Chacun, grâce à lui, pourrait s’imaginer  dans la peau d’un explorateur digne des livres de Jules Vernes.

Las, il n’en est rien, tout au contraire.

Fini le plaisir pour le randonneur, carte IGN en poche, de deviner le terrain, d’associer les traits ou les détails de la carte aux réalités du monde, de suspecter l’ensoleillement ou de dessiner en lui-même les perspectives et les paysages au regard des seules courbes de niveaux, bref de se situer grâce à son intelligence et à son imagination : « Vous êtes là, ne cherchez pas, je pense pour vous » semble nous dire la petite boîte. Pareillement prise en charge, l’automobiliste a lui aussi tôt fait d’abandonner toute idée d’itinéraire. Il programme ses lieux de départ et d’arrivée et n’a plus qu’à choisir parmi d’autres, la voix la plus suave pour suivre la voie la plus courte.

Inutile pour lui de savoir que venant du nord il devra tourner à droite s’il veut aller vers l’ouest (4) le boîtier  pense et décide à sa place. « Tournez à droite dans 100 mètres, puis à gauche au rond-point...  ». Merveilleuse machine que vous pourrez contredire cent fois et qui jamais ne s’en offusquera (5). Par sa grâce, le monde se trouve réduit à un ensemble de vecteurs et de chiffres, présentés sur écran sous la forme de cartes simplifiées et de pictogrammes accessibles à notre esprit dessaisi afin de répondre instantanément à une demande pauvre mais pragmatique.

Par l’usage du GPS, l’homme abandonne toute vraie relation avec sa localisation, toute compréhension de son itinéraire, toute représentation mentale de la géographie et de son environnement. Il fait une confiance absolue au système, il lui demande un résultat sans se préoccuper du processus, en abandonnant dès l’instant toute maîtrise. De même qu’il n’est plus nécessaire de pêcher (de chasser, de cueillir….) pour manger, il n’est plus nécessaire de voir et de comprendre pour se déplacer. Nos machines ont supplanté nos muscles, elles supplantent maintenant notre cerveau sur un terrain de plus. Elles participent en cela à nous faire oublier le vrai terrain justement, celui de la planète. Elles nous éloignent de la matérialité du monde et cet éloignement dans toute ses dimensions est peut être la cause la plus profonde des problèmes écologiques. Nous ne respectons pas la nature et nous nous permettons de la détruire par ce que nous ne sommes plus en elle et n’y faisons plus attention. Nous n’avons plus avec elle que des relations médiatisées par une technologie dont nous avons même renoncé à comprendre le fonctionnement. Les économistes nous avaient déjà préparés à cette rupture en ne considérant dans le calcul des richesses que ce qui relevait du seul  travail des hommes, et en négligeant ce que la nature nous offrait. La technologie y a contribué plus encore en créant un cocon trop protecteur entre nous et les contraintes physiques du monde. Le GPS apporte une couche nouvelle, il est un vecteur de plus de cet éloignement, il constitue sous ses airs neutres et séduisants un symbole supplémentaire de notre divorce avec la nature.  

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(1) En particulier depuis que les autorités militaires américaines, après quelques atermoiements, aient, en l’an 2000, accepté de supprimer le brouillage qu’elles imposaient jusqu’alors pour interdire à d'autres puissances l’usage du GPS à des fins militaires. Ce brouillage limitait la précision de la localisation à 100 mètres environ. Aujourd’hui celle-ci atteint couramment moins de 10 mètres.

(2) Hélas, le point d’ironie manque  à la ponctuation.

(3) La prise en compte par exemple des effets relativistes est tout à fait impressionnante, il en est de même de l’analyse de troubles de la conduction des ondes électromagnétiques dans la haute atmosphère.

(4) Cette logique toute simple avait, il est vrai, déjà été mise à mal par les abominables échangeurs autoroutiers susceptibles de troubler le sens de l’orientation le plus aiguisé.

(5) Du moins jusqu’à ce que d’ingénieux informaticiens conseillés par de tout aussi ingénieux psychologues considérant la nécessité de mettre un peu d’humain dans l’affaire n’insèrent  dans les logiciels de synthèse vocale des remarques acerbes sur l’incompétence du conducteur. On peut évidemment broder à l’infini sur ce thème, jusqu’à simuler les plus subtiles scènes de ménage entre la machine et son propriétaire, laissant vite de côté l’origine cartographique du conflit.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
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Vendredi 13 juin 2014 5 13 /06 /Juin /2014 16:04

Sous le titre « Des corrélations à la causalité » et sous la plume d’Isabelle Drouet, la revue  Pour la science publie dans son numéro de juin 2014 un article sur ce sujet délicat. C’est probablement l’une des fautes les plus courantes des médias, et parfois des scientifiques peu rigoureux, que de déduire automatiquement un lien de cause à effet à partir de l’établissement d’une corrélation statistique.

Combien de fois a-t-on lu que les gens qui mangeaient ceci ou cela, pratiquaient tel ou tel sport étaient moins touchés par telle ou telle maladie ? De cette corrélation l’on déduit trop hâtivement l’effet protecteur, ou au contraire destructeur, de telle substance ou de telle pratique.

Parfois, dénoncer le simplisme du raisonnement relève de l’évidence. Constatant par exemple que les parachutistes négligents dans le pliage de leur voile meurent moins souvent d’un cancer que les autres, il ne viendrait à l’esprit à personne d’en déduire pour autant que la négligence entrave la prolifération des cellules malignes. Un fait bien facile à deviner vient bouleverser la donne.

Bien souvent hélas, la situation est un peu plus compliquée et Isabelle Drouet en détaille les difficultés.

Tout d’abord même si l’existence d’une corrélation se trouve liée à une relation causale effective, le sens de cette causalité : quelle est la cause, quelle est la conséquence ? n’est pas toujours clair. Mais le problème principal relève bien sûr de la réalité même de la causalité, et la raison la plus fréquente qui vient troubler le raisonnement est l’existence d’une cause commune à deux phénomènes entraînant une corrélation purement statistique entre les évènements alors que ceux-ci sont causalement indépendants.

Comme le dit l’auteur : «  C’est là un fait général, quand une cause C a deux effets, E1 et E2, l’occurrence de E1 (ou de E2) augmente la probabilité de E2 (ou de E1) même si E1 ne cause pas E2, (ou inversement) ».

Les deux effets peuvent être liés par une même cause ou alors la cause et l’effet peuvent eux-mêmes être liés par un autre facteur influent.

Plusieurs exemples viennent illustrer ce propos.

Ainsi la consommation de chocolat par habitant est statistiquement corrélée au nombre de prix Nobel obtenus par un pays. Doit-on en conclure que la consommation de chocolat aiguise le cerveau ? Pas forcément (quoique certains le prétendent, mais c’est une autre question), bien entendu on peut imaginer que la consommation de chocolat est elle-même liée au niveau de vie général d’un pays et que ce niveau de vie est lui-même corrélé aux dépenses que ce pays peut se permettre en matière de recherche scientifique.

De même Isabelle Drouet cite la corrélation entre le prénom Irène et l’obtention d’une mention « très bien » au baccalauréat. Là aussi, inutile peut être de prénommer votre fille Irène pour lui donner plus de chances; simplement ce prénom se trouve statistiquement plus fréquemment dans les familles aisées disposant d’un solide bagage culturel, situation favorisant les bons résultats scolaires.

A l’inverse, il arrive qu’une causalité réelle ne se traduise pas par une corrélation statistique facile à mettre en évidence. Une absence apparente de corrélation peut laisser entendre qu’il n’y a aucun lien de causalité entre deux phénomènes alors que celui-ci se trouve masqué par un facteur perturbant venant annuler les conséquences de la cause étudiée. Madame Drouet cite le cas de l’amélioration de l’état des routes. Celle-ci doit logiquement constituer un facteur d’amélioration de la sécurité et donc de baisse du nombre des accidents. Malheureusement une route mieux entretenue pousse les conducteurs à rouler plus vite et le taux d’accident remonte. Doit-on en conclure que le bon état des routes n’est pas un facteur de sécurité ?  Difficile à dire, au premier abord, c’en est un (on dérape moins, on voit mieux etc.) mais si l’on prend l’ensemble des phénomènes et facteurs associés, alors cette corrélation disparaît ou pour le moins s’estompe.

L’article est donc plutôt rassurant puisqu’il montre que de simples outils mathématiques ne peuvent autoriser l’économie d’un raisonnement ni nous dispenser d’un effort pour la connaissance des choses. L’intelligence garde la main sur la stricte application des formules statistiques.

Les raisonnements évoqués dans cette étude concernent directement l’écologie.  Souvent des écologistes aussi militants que bien intentionnés démontrent, ou croient démontrer les effets bénéfiques de la consommation de tel ou tel produit « naturel » sur la santé. Ils oublient généralement que la consommation de ce produit est elle-même corrélée à un mode de vie différent où l’on pourrait détecter plusieurs cofacteurs influents sur les conséquences étudiées. L’exemple des accidents non évités par l’amélioration des routes s’applique aussi aux économies d’énergie. Concevoir des moteurs et plus généralement des voitures plus économes au kilomètre ne conduit pas à une économie globale de carburant. En effet, la baisse de la consommation individuelle se traduit par un abaissement du coût d’usage de l’automobile et indirectement par un renforcement de son utilisation, en nombre de véhicules comme en nombre de kilomètres parcourus par chacun, bref à une explosion du trafic routier, synonyme de consommation accrue d’énergie fossile.

On ne doit pas pour autant rejeter toute analyse statistique, les corrélations, si elles ne doivent pas induire de conclusions trop immédiates peuvent quand même mettre la puce à l’oreille et inciter à quelques réflexions. Ainsi les énergies dites renouvelables (vent et solaire dans le cas qui nous préoccupe) sont censées, à consommation égale, limiter l’émission de gaz à effet de serre. Or en Europe, l’un des pays qui a fait le plus d’efforts est l’Allemagne dont les émissions de CO2 sont sensiblement supérieures à celles de la France (voir ici l’analyse sur le site Manicore de Jean-Marc Jancovici). Cela doit nous conduire à réfléchir à l’ensemble du processus, ici par exemple à l’effet de la diminution de la part de l’énergie nucléaire et aussi au fait que ces énergies renouvelables, et a priori sympathiques, étant intermittentes, elles nécessitent, pour adapter en temps réel la production à la consommation, l’emploi sur grande échelle de moyens de productions électriques conventionnels généralement à base de charbon ou de gaz, le pétrole est désormais très peu utilisé pour cet usage. En écologie comme ailleurs, méthodologie et réflexions sont de mise, une approche globale est toujours nécessaire.  

 

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« Des corrélations à la causalité », par Isabelle Drouet, maître de conférences à l’université Paris Sorbonne. Dans  « Pour la science », numéro 440, juin 2014, pages 54 à 61.  Pour les passionnés du côté technique de cette réflexion, Isabelle Drouet cite les travaux du philosophe Hans Reichenbach.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Méthodologie
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Samedi 24 mai 2014 6 24 /05 /Mai /2014 18:04

Qu'il faille réformer le millefeuille territorial, cet entrelacs de compétences partagées par tant de niveaux et de structures diverses, est devenu une évidence pour la plupart des acteurs, citoyens comme politiciens. Car, outre le coût bien réel des coordinations sur des dossiers intéressants 4 ou 5 administrations à la fois, cet éparpillement est propice à développer une culture de la non-responsabilité, fille de la dilution des décisions dans l'écheveau politico-administratif, culture génératrice de gaspillage, d'inefficacité technique et d'un affaiblissement du contrôle démocratique du fait de l'impossibilité pour les citoyens lambda d'identifier réellement qui fait quoi.

L'efficience de l'Etat français passe donc par sa réorganisation territoriale, c'est devenu aujourd'hui un lieu commun, une proposition d'évidence. Cela paraît même comme une obligation pour que la France survive dans la nouvelle économie-monde, si efficace et si concurrentielle que le surcoût de la puissance publique française semble devenu insupportable à nos acteurs économiques.

Surgit alors l'idée de constituer de grandes régions susceptibles de pouvoir se mesurer aux landers allemands d'un coup voués à notre admiration ; de supprimer l'échelon départemental ou à tout le moins de le vider de sa substance ; et de faire de même pour nos 36 000 communes en conférant aux intercommunautés la réalité de l'exercice local du pouvoir.

Et de voir, depuis l'annonce faite de la réforme territoriale par le premier ministre Manuel Valls, tout ce qui a une petite parcelle de pouvoir faire dans son coin des propositions de redécoupage : une passion pour le dessin des territoires envahit nos élus, un peu comme on l'avait connu sous la Révolution Française au moment de l'invention des départements. Avec souvent une façon de voir les choses de tellement haut qu'il est parfois facile d'oublier la réalité géographique, physique comme humaine, des territoires. Rappelons-nous le premier projet présenté dès la fin 1789 par le rapporteur Thouret s'inspirant des études du géographe du Roi, Robert De Heissen, consistant en un découpage au carré, avec des départements de 18 lieues sur 18, chacun divisé en 9 communes carrées, elles-mêmes divisées en 9 cantons pareillement carrés ... cette passion géométrique qui voulait ignorer les hommes et leur histoire comme la réalité physique du pays : plus de provinces, plus traces des anciennes communautés d'appartenance, plus de montagnes, plus de fleuves ni de rivières, aucun obstacle, juste un territoire lisse et plat avec des hommes interchangeables ... l'homme nouveau, unidimensionnel, n'était pas loin, et la Terreur non plus !

Bien sûr, nous n'en sommes pas là mais une réflexion intégrant la question écologique amène au moins une remarque et une demande.

Il y a dans les racines et les buts de cette réforme l'idée d'adapter la France au monde comme il va, et donc de tout faire pour que notre pays retrouve le chemin d'une croissance économique si désirée pour combattre le chômage. Les nouveaux territoires et leur articulation sont pensés in fine pour la croissance et pour elle seule. Mais peut-on penser l'organisation d'un territoire fort d'une histoire millénaire dans le seul but de résoudre un problème ponctuel d'ordre économique ? Difficile de ne pas trouver à cette réforme territoriale qui s'annonce, comme un certain manque de perception du temps long, ce temps qui tisse la vie entre une communauté d'hommes et de femmes et un bout de continent.

Oserai-je alors soumettre une demande qui ne soit pas d'ordre économique au beau milieu de ce tintamarre politique omnibulé par la question de la croissance ? Une demande qui consisterait juste à ne pas oublier que pour occuper et faire vivre écologiquement un territoire, il faut que les hommes et les femmes qui y vivent aient conscience d'une manière ou d'une autre d'appartenir à ce territoire et aient envie de s'y projeter. Sans ce sentiment, qui je le reconnais fait un petit pied de nez à la ballade de Brassens dédiée " à ceux qui sont nés quelque part ", j'avoue ne pas voir la question écologique capable d'échapper à une vision et un mode de gestion désespérément technocratique, tournant le dos à une démocratie vivante, lointain écho de la perception hors sol du géographe royal Robert de Heissen.

Le combat, qui fut gagné en 1789 contre le rapport Thouret et qui nous a évité des frontières à l'africaine, ces frontières tirées au cordeau et se moquant des territoires des tribus comme d'une guigne (ce que l'Afrique paie encore, notamment par des guerres locales sans fin), peut-il l'être aujourd'hui contre les technocrates et politiciens hors sol pour que nos territoires de demain soient propices à une prise en charge simple et démocratique de l'écologie par des habitants soucieux de leur environnement ?

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Politique
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Mercredi 14 mai 2014 3 14 /05 /Mai /2014 16:04

La décroissance, c'est une idée, un programme politique pour quelques-uns, un repoussoir à agiter pour la plupart de nos responsables. La décroissance, c'est aussi une réalité bien concrète pour des millions de nos concitoyens. Une décroissance parfois assumée et choisie, mais la plupart du temps une décroissance imposée par les circonstances, et plus ou moins bien vécue.

La décroissance, c'est quoi ? C'est d'abord une perte de revenus et donc de pouvoir d'achat.

La décroissance, elle est bien connue de l'immense majorité des retraités, de tous ces actifs qui du jour au lendemain passent le relais à une nouvelle génération et voient leurs revenus baisser de 30 à 50 %, notamment pour ceux qui ont choisi de travailler hors des secteurs protégés, dans le privé, le commerce, l'agriculture ou l'artisanat. Ce n'est pas nouveau bien sûr, mais cela ne doit pas empêcher de voir que chaque année des centaines de milliers de gens s'accommodent sans bruit de revenus réduits, jouant alors pour garder un peu d'air la carte du repli en province où la vie est moins chère, de la durabilité des objets qui les entourent et d'une modestie vraie dans les dépenses quotidiennes, réduisant la taille de la voiture et le nombre des sorties, ou profitant du temps qu'ils ne comptent désormais plus pour prendre en charge une partie des tâches qu'ils déléguaient auparavant.

La décroissance, elle est aussi connue de tous ceux qui à un moment choisissent de vivre autrement, cadres au bord du burn-out qui décident d'aller ouvrir des chambres d'hôtes au fin fond de l’Aveyron, ou salariés qui décident un beau jour de maîtriser leur vie en changeant de métier pour devenir boulanger, éleveur, jardinier, producteur de légumes, ou  repreneur d'une petite entreprise exploitant un savoir-faire boycotté par une industrie mondialisée. Ils le disent tous : à la fierté de retrouver un réel sentiment d'utilité s'établissent en contrepartie un travail bien plus prenant et des revenus bien plus faibles. Mais si c'était à refaire, la plupart le referait, clament-ils. En une phrase, ils travaillent nettement plus, ils gagnent bien moins, ils consomment moins aussi, et pourtant ils sont le plus souvent heureux de leur choix de vie, pour eux-mêmes comme pour leurs proches ou leurs enfants qu'ils peuvent élever dans un cadre plus serein et plus propice à leur épanouissement.

La décroissance, elle leur est tombée dessus ... je pense à tous ces chômeurs de longue durée, en fin de droit, et qui ne voient pas de perspectives à leur situation, car mal formés, ou trop âgés, ou trop on ne sait quoi à la fin ! Bref des hommes et des femmes dont on ne sait que faire, qui n'ont pas leur place dans le monde tel qu'il est et qui doivent continuer à vivre en partageant la paie de leur conjoint, ou qu'on subventionne sur dossier avec quelques petites centaines d'euros par mois. Eux aussi connaissent la décroissance et la vivent mal. Pour quelques-uns qui savent et ont les moyens de s'organiser, en travaillant un jardin potager, en glanant dans les campagnes les fruits des arbres oubliés et champignons et châtaignes dans les bois, en assumant directement l'entretien d'une maison qu'ils ne savaient que financer au temps de leur emploi, en maintenant une vie sociale à travers une participation à des associations, combien de chômeurs perdent pied, dépendant de leurs maigres indemnités pour tout payer, nourriture, logement, chauffage, fringues, et quelques petites choses, sans rien pouvoir faire de leurs journées au fond de leur appartement pour faire preuve d'un peu de résilience. Cette décroissance-là n'est qu'une misère, juste bonne à justifier tous les appels à la croissance quelle qu'elle soit : tout pour éviter ce drame « des hommes en trop » produit par une société d'abondance comme l'histoire n'en a jamais connu.

La décroissance est parmi nous, tous les jours des hommes et des femmes la vivent. Durement pour beaucoup, heureusement pour certains. Si tous savent qu'elle est possible, il n'en demeure pas moins que la décroissance comme projet politique est un sujet délicat qu'on ne peut manier qu'avec d'infinies précautions. Ce serait sinon une injure à nos concitoyens plongés dans l'impuissance.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Société
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Jeudi 24 avril 2014 4 24 /04 /Avr /2014 12:44

En 2009, le professeur Mollo-Mollo,  publiait cette lettre ouverte aux ONG que l’on peut retrouver aujourd’hui dans: Le Futur a-t-il un avenir ? l’excellent livre de Philippe Lebreton. Elle n’a rien perdu de son actualité. A lutter contre la faim sans lutter contre la surnatalité on se donne bonne conscience mais on remplit le tonneau des Danaïdes. Par cette omission, on peut se demander si certaines ONG qui devraient avoir pour objectif ultime de créer les conditions de leur inutilité et à terme de leur disparition ne travaillent pas en réalité à la perpétuation de leur nécessité.

 

Chers collègues,

 

Nous sommes nombreux à admirer le dévouement et la compétence dont votre association fait quotidiennement preuve dans ses actions humanitaires pour réduire la misère du Tiers Monde. Un milliard de personnes ne sont-elles pas sous la contrainte de la faim après tant de décennies d’effort ? Je citerai un vieux proverbe chinois « Quand le réservoir déborde, avant d’aller chercher une serpillère, le sage ferme le robinet » Autrement dit, si le gâteau n’est plus assez grand pour nourrir tous les affamés, comment ne pas s’interroger sur la montée en puissance de tant de nouvelles bouches à nourrir ? N’est-il pas imprudent de faire venir au monde des êtres condamnés à s’entre-déchirer sous peu dans un milieu de plus en plus hostile et cruel, climatiquement et ethniquement ? Comme disaient les anciens (quand nous étions 50 fois moins nombreux) : « Laissez faire Vénus et vous aurez Mars » ? 

Intéressé à ce problème à la fois comme scientifique et comme citoyen je n’ignore pas les questions sous-jacentes (d’ordre économique, sociologique, éducatif, éthique) et ne sous-estime pas les blocages conscients et inconscients (d’ordre déontologique, politique, religieux) qui conduisent à l’assourdissant silence actuel des élites et des responsable sur la question démographique dans le Tiers Monde. Voulant à la fois contribuer à lutter contre le sous-développement et à lever les tabous démographiques relevant d’une irresponsabilité collective, je suis non seulement prêt à poursuivre mon aide aux ONG humanitaires mais encore à doubler la mise.  

J’assortis néanmoins cette proposition de la clause suivante : le montant antérieur continuerait à être attribué aux actions « habituelles », la nouvelle moitié à la maîtrise de la natalité dans le même contexte. Pour symboliser ce qui paraitra peut-être peu correct politiquement et religieusement aux yeux de certains, je propose une campagne intitulée pilule avec nourriture ou, plus précisément, « droits féminins et pilule avec nourriture et soins » volets indispensables pour une humanité/féminité durable, consciente et responsabilisée à tous les niveaux.  

Avec l’espoir de voir les réalités en face, je vous prie de recevoir, chers Collègues l’assurance de mes sentiments dévoués et les meilleurs.  

 

Professeur Mollo-Mollo.

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Le futur a-t-il un avenir ? Pour une responsabilité socio-écologique, par Philippe Lebreton, Editions Sang de la Terre, Paris 2012, 378 p. La lettre évoquée ci-dessus se trouve page 258.    

Par Professeur Mollo-Mollo - Publié dans : Billets d'humeur
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Mercredi 16 avril 2014 3 16 /04 /Avr /2014 22:24

Le dernier rapport du GIEC sur l’évolution climatique laisse entendre que la situation a empiré depuis la publication précédente en 2007 (*). Ce rapport affirme également que plus nous attendrons pour agir, plus cela coûtera cher ! La belle affaire ! Pour beaucoup moins d’argent, bien des analystes amateurs seraient arrivés aux mêmes conclusions.

La situation a empiré parce que les lois physiques n’ont pas changé, il y a d’ailleurs peu de chance pour qu’elles le fassent, et parce que, émettant toujours plus de gaz à effet de serre qui se stockent dans l’atmosphère pour une durée supérieure à celle séparant deux rapports du Giec, il est tout à fait normal que leur concentration ait augmenté et qu’en conséquence, les effets que l’on attend d’eux évoluent dans la même direction.

Parions sans prendre de risque que si la périodicité de publication est respectée, le prochain rapport sortira en 2021 et qu’il sera encore un peu plus alarmiste tout en l’étant un peu moins que celui de 2028.

Un peu de causticité sur ces rapports ou au moins sur leur utilité vient naturellement à l’esprit quand on entend les commentaires de la classe politique. Mettons de côté ceux qui balaient d’un revers de main ces perspectives alarmistes en jouant bien imprudemment sur les inévitables marges d’incertitudes et intéressons-nous à ceux qui en acceptent les conclusions. L’on entend alors parler de la nécessité de changer nos économies et de nous lancer dans la croissance verte et le développement durable. Disons-le tout net : c’est de l’escroquerie, la croissance ne sera pas verte et le développement ne sera jamais durable dans un monde fini, nous sommes lassés de ces concours d’oxymores.

Les quelques mesures d’économies évoquées ne changeront rien, car il importe bien peu à la nature que, sans se restreindre aucunement, nous brûlions toutes les réserves fossiles en 100 ans ou bien en 130 ou 140 ans après avoir tenté de repeindre la croissance en vert. La plupart des énergies renouvelables (sauf peut-être l’hydroélectricité mais pour laquelle les grands équipements existent déjà dans les pays développés) sont en fait très gourmandes en CO2. Ainsi les panneaux photovoltaïques consomment en énergie pour leur fabrication plusieurs années de ce qu’ils pourront ensuite produire (ne comptons pas en plus leur transport, leur montage et leur entretien ni leur recyclage car de toute façon il est quasi impossible). La plupart de ces solutions (éolien compris) nécessitent pour être mises en place et perdurer, la poursuite de notre société industrielle, seule à même de fournir les équipements et les matières nécessaires. Ne l’oublions pas nous avons déjà pratiquement épuisé tous les grands gisements de minerais faciles d’accès et le recyclage lui-même est énergivore et présente un taux de récupération largement inférieur à un. La biomasse elle-même a ses limites d’autant que son usage est loin d’être parfait puisque cela consiste à rejeter dans l’atmosphère beaucoup de composants qui auraient normalement dû réintégrer et enrichir les sols.

Il n’existe pas de solution pour poursuivre la croissance économique et démographique d’un monde de 7 et bientôt 10 milliards d’habitants qui ne soit catastrophique pour l’environnement. Les gaz à effets de serre n’en sont qu’un exemple parmi d’autres même si sur ce point les faits sont inquiétants, l’Homme modifiant désormais de façon marquée la composition de l’atmosphère de la planète (l’on n’ose pas dire de sa planète tant, sans doute, ce sentiment inné de propriété a quelque chose à voir avec l’irresponsabilité de nos comportements).

La seule solution serait de dessiner et de pouvoir entreprendre un vaste plan de décroissance économique et démographique avant que la nature ne nous l’impose, sous la forme d’un implacable diktat, celui du heurt contre les limites physiques du monde. La tâche semble au-dessus du pouvoir de quiconque.

A la décharge de nos responsables politiques, auraient-ils pris conscience de cette perspective, ce qui est hélas loin d’être sûr pour beaucoup d’entre eux, tenir un tel discours leur est impossible parce que leur essence même est d’offrir des perspectives heureuses.

Nous sommes dans un bolide lancé à 300 km/h vers un mur de béton désormais très proche. Si nous freinons, nous n’arriverons de toute façon pas à stopper à temps et de plus nous déraperons et heurterons le mur de biais ce qui parait encore plus effrayant. Si nous donnons un brusque coup de volant nous déraperons aussi avec les mêmes conséquences. Résultat : paralysés, nous ne faisons rien… et nous heurterons le mur de béton. James Lovelock avait très bien résumé la situation dans son ouvrage "La revanche de Gaïa" par cette phrase prophétique. « Notre civilisation est  dans la situation de celui que la drogue tuera qu’il continue ou qu’il cesse brusquement d'en consommer ». Comment mieux dire ?

Il fallait bien sûr se préoccuper du problème dès la grande reprise économique des années 50. Les mathématiques et le bon sens nous permettaient déjà de savoir que nous serions 6 milliards en l’an 2000 (et nous le savions et nous l’avons été) et que nous vivions dans un monde fini inapte en cela à supporter indéfiniment l’expansion. Mais déjà un tel discours était  inaudible, il heurtait de front la plupart de nos aspirations.

Que faire alors ? Je crois qu’il est temps d’avoir la lucidité d’admettre que l’écroulement est inévitable. Qu’il supposera souffrances pour les hommes et destruction de la civilisation dont certains aspects nous semblaient tout à fait extraordinaires sinon merveilleux. Au-delà des modalités difficiles à deviner et du sort propre à l’espèce humaine, il nous reste espérer aussi que dans cet écroulement quelques espèces survivront et que dans quelques millénaires (ou centaines de millénaires, car telle est l’échelle de temps pour la nature, bien loin de nos petites affaires humaines)  de nouveaux équilibres s’établiront comme cela s’est déjà produit à l’issue des grandes extinctions passées. Qui peut le comprendre aujourd’hui ?  Qui peut l’accepter ? Qui parmi les représentants de l’espèce coupable ?

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(*) Le dernier rapport du Giec (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) présenté ce mois d’avril est le cinquième du nom, les précédents ont été publiés en 1990, 1995, 2001 et 2007. A titre d’exemple la concentration en CO2 pour ces années était de 355 parties par millions (ppm) en 1991, de 361 ppm  en 1995, de 371 ppm en 2001, de 384 ppm en 2007 et devrait cette année être un peu inférieure à 400 ppm. Gageons qu’avec une croissance d’un peu plus de 2 ppm par an elle frôlera les 415 ppm pour le 6ème rapport du Giec au début des années 2020. (Voir ici les données moyennes de concentration en CO2 relevées au Mauna Loa).

Sur ce sujet voir également l’article publié sur le site du Monde.

Par Didier BARTHES - Publié dans : Billets d'humeur
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Samedi 5 avril 2014 6 05 /04 /Avr /2014 20:44

Il n'est jamais facile de quitter les ors de la République et d'abandonner avec le pouvoir le sentiment de faire bouger les choses. C'est pourtant ce qu'a décidé Cécile Duflot, le véritable leader d'EELV.  

Ce repli hors des palais ministériels peut se comprendre. Fallait-il cautionner un nouveau gouvernement qui met en premier objectif la réduction des déficits financiers et la poursuite à tout prix de la croissance, ouvrant par là des doutes sur son refus à terme de l'exploration des gaz des schistes et sur sa volonté de réduire vraiment la part du nucléaire en France ? Fallait-il aussi accepter de travailler sous l'impulsion d'un premier ministre, ancien ministre de l'Intérieur qui appliqua avec une certaine rigueur les règles sur l'immigration, en opposition complète avec le généreux programme d'Europe Écologie les Verts qui met en avant l'ouverture au monde et la fluidité des hommes ? Fallait-il continuer de soutenir une présidence qui ne s'intéresse pas vraiment à la fiscalité écologique, comme l'a montré sa frilosité sinon sa pusillanimité dans l'affaire de l'écotaxe ?

Les militants écologistes d'EELV avaient déjà bien montré à Caen en novembre 2013 toutes leurs interrogations, tous leurs doutes, toutes leurs réticences à cette participation à l'exercice du pouvoir lors de leur dernier congrès.

Bref, si on peut entendre l'hésitation qui s'est fait jour, portée notamment par leurs parlementaires Barbara Pompili et François de Rugy, quant à profiter de l'offre de Manuel Valls d'un grand ministère de l'Ecologie (rappelant d'ailleurs le ministère dévolu en 2007 à Alain Juppé dans l'euphorie de l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, signataire du Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot), il est aussi aisé de comprendre que les valeurs et les choix portés par EELV ne seraient pas très à l'aise dans ce nouveau gouvernement dont l'efficacité revendiquée ne permettrait plus de masquer les divergences dont il avait été somme toute assez facile de s'accommoder dans le gouvernement plus tranquille et moins dynamique de Jean-Marc Ayrault.

Et puis, quel intérêt politique de s'associer à un gouvernement qui va devoir prendre des mesures impopulaires, en s'attaquant notamment à une part de l'Etat-providence, sans même avoir une perspective d'amélioration concrète avant la fin du mandat présidentiel de François Hollande ?

La sortie du gouvernement dans ces conditions peut donc apparaître, même si ce refus de participer peut aussi être lu par certains (1) comme un choix de confort fait au détriment de la défense de l'écologie et heurter une partie significative de l'électorat écologiste, à la fois comme le choix le plus en phase avec la culture politique des militants écologistes d'EELV et comme le choix le plus rationnel quant au strict plan de l'intérêt du parti.

Sortie du gouvernement d'autant plus intéressante que se dessine une autre configuration gagnante.

Comme dans la capitale des Alpes où Eric Piolle, militant EELV mais aussi ancien de la FIDL (2), participant au Réseau Éducation sans Frontière et proche de Pierre Larrouturou, le récent fondateur de Nouvelle Donne, a gagné la mairie contre le Parti Socialiste, en s'associant avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il se devine ici, que ce soit à travers le profil personnel d'Eric Piolle ou les accords passés avec la gauche de la gauche, les contours d'une nébuleuse qui peut trouver, dans les moments difficiles qui s'annoncent, une dynamique particulière basée sur une alliance entre les bourgeois-bohèmes urbains très sensibles aux questions écologiques et tous ceux qui ont un intérêt au maintien sans faille de l'Etat-providence historique, gravitant autour du secteur public ou dépendant directement ou indirectement de ses aides. Alliance qui peut trouver son fonds de sauce politique dans la défense de l’Éducation, une aide significative aux banlieues comme à l'accueil des immigrés, une politique administrée du logement clairement en faveur des locataires, et le soutien effectif et volontariste - via des mécanismes plus ou moins subtils de financement basés sur l'endettement ou la création monétaire comme ceux décrits dans le programme de Nouvelle Donne ou dans les propositions de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme (3) - à la transition écologique (énergies renouvelables, isolation thermique, etc.), pourvoyeuse de bien de nouveaux emplois.

Cette nouvelle configuration, on peut l'appeler la tentation de Grenoble.

Elle a l'immense avantage, d'abord, de bien correspondre aux valeurs dominantes de l'écologie politique, qui en France s'est historiquement construite dans la foulée de Mai 68, et toujours à gauche de la gauche.

Elle se situe à Grenoble, ville bien connue depuis Hubert Dubedout comme lieu d'expérimentation politique ; après tout, le symbole n'est pas rien dans la culture politique française et résonne encore comme l'aube d'un renouveau de la gauche dans la France gaulliste.

Cette tentation de Grenoble a aussi et surtout pour elle la capacité à articuler un projet politique de défense de l'Etat-providence jusqu'à ses recoins les plus archaïques, avec la prise en compte novatrice, et qui paraît si nécessaire à beaucoup d'entre nous, de la transition écologique, offrant par là un débouché politique cohérent à tous ceux qui se détournent de l'expérience socialiste dans le cadre d'une économie libérale mondialisé menée par François Hollande depuis mai 2012.

Cette nouvelle configuration, c'est le pari politique de Cécile Duflot, ce qu'elle appelle « la social-écologie » (4), et ce n'est surtout pas la simple manifestation d'un prurit gauchiste comme certains voudraient le croire. Si sa viabilité politique ne fait guère de doute, il reste toutefois à s'interroger sur la viabilité réelle de ce programme (5), et si ce dernier n'est pas en train d'amener l'écologie politique dans une impasse historique, en jouant plus sur notre croyance enracinée dans un volontarisme politique capable de passer outre aux contraintes du réel que sur la nécessité d'aborder de front les problèmes qui se posent au pays en exposant au peuple le plus clairement possible les avantages et les inconvénients d'un virage écologique.

Face au choix opéré par Cécile Duflot de ré-légitimer et de renouveler le social-étatisme français par l'écologie, il pourrait paraître utile de commencer à tracer une autre voie pour l'écologie. Une voie qui refuserait les montages technocratiques seulement construits pour masquer les impacts inévitables que produirait une économie enfin durable ; une voie qui saurait jouer de tous les leviers possibles, de la décroissance acceptée de la consommation matérielle à une diminution choisie et contrôlée de notre population, tout en préservant les acquis d'une économie sociale de marché ; une voie capable d'entraîner les citoyens à déconstruire cette société urbano-industrielle basée sur la frustration et débouchant sur la pollution, la violence et le vide ; une voie basée sur l'adhésion consciente des efforts à fournir, et de l'abandon des facilités que cela signifie. Un chemin moins aisé à proposer, mais peut-être le plus prometteur à terme.

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1 : Remaniement : le jour où les Verts ont renoncé à l'écologie, Marie-Sandrine Sgherri, in Le Point, le 02/04/2014. Voir aussi l'analyse de Daniel Boy du Centre de Recherches Politiques de Sciences-Po in  l'Express, le 03/04/2014.

2 : La FIDL, en toutes lettres la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne, est une organisation lycéenne française à but syndical, fondée en 1987.

3 : Marion Cohen et Alain Grandjean ont été en mars 2011 les rédacteurs d'un document intitulé Financer l'avenir sans creuser la dette, document de travail d'un séminaire de réflexion qui s'est tenu le 30 mars 2011. Le cœur du programme repose sur une politique de création monétaire au niveau de la Banque Centrale Européenne dont les auteurs finissent par reconnaître qu'elle 'conduit à un déficit public' (cf p.15 dudit document in encadré de bas de page). Par égard pour les auteurs et les nombreux contributeurs de cette note qui ont travaillé plus d'un an pour l'élaborer, on évitera de s'appesantir sur la contradiction entre le titre du document et ce qu'il implique : ne pas creuser la dette et accroître le déficit. On retrouve ici le recours à une complexe logique d'ingénierie monétaire utilisée pour éviter de dire clairement aux citoyens des pays européens que la transition écologique repose sur des arbitrages difficiles qui supposent une réorientation concrète de leurs dépenses et in fine une baisse de leur niveau de vie actuel au sens matériel. Juste une question : peut-on imaginer programme plus technocratique, évitant soigneusement de poser démocratiquement la question du virage écologique et des abandons volontaires qu'il suppose ?

4 : «Choisir la social-écologie, cela veut dire ne pas seulement préserver un modèle obsolète, mais préparer un avenir intense en emplois, où l'on produit et consomme différemment», explique l'ancienne ministre Cécile Duflot in Interview à Libération le 04.04.2014.

5 : Voir à ce sujet notre analyse sur le programme de Nouvelle Donne, programme qui peut être pris comme un élément important de cette nouvelle configuration et dont on voit la proximité avec les travaux menés par Stéphanie Roy, Nicolas Bouleau, Jean-Luc Gréau et alii, dans le cadre de la Fondation Nicolas Hulot (voir note précitée, p.2).

Par Jean Bruguier - Publié dans : Politique
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Lundi 3 mars 2014 1 03 /03 /Mars /2014 12:04

Un article de Madame Anne-Marie Teysseire.

En préambule, un détour par un domaine qui apparemment n'a rien à voir avec l'écologie.  

Les professionnels du soin psychique ainsi que ceux de l'enfance, constatent d'une façon assez unanime dans le public reçu, un changement de la façon d'être au monde. Certains parlent même de l'émergence « d'une nouvelle économie psychique » (1).

A l'école, en institutions, dans les cabinets ou centres de soins, les névroses et autres anciennes pathologies  résultant de la tension entre l'intériorisation des interdits et la force du désir, cèdent le pas à des troubles de type narcissique : impossibilité de supporter la frustration, agitation constante, difficultés d'apprentissages, incapacité à vivre avec les autres... Or, le fonctionnement des individus n'est pas indépendant du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent et des idéaux qu'elle véhicule.

Nos sociétés développées produisent  ainsi de plus en plus d'enfants et donc de jeunes adultes qui ne possèdent « qu'une boite à outils très restreinte » (2) pour  vivre en société.  Ils semblent être restés en deçà de l'étape atteinte chez le petit d'homme, ordinairement vers 6 ou 7 ans. Cette étape  qui permet le renoncement à la satisfaction immédiate, le consentement au manque et à la place de l'autre.

En bout de course du néo-libéralisme, nous voilà  devenus en (grande) partie, des êtres infantiles ne trouvant aucun tiers pour faire butée à leur désir de toute-puissance puisqu'au contraire tout est fait pour  nous éviter perte, frustration, contrainte. Des enfants aliénés à leurs pulsions puis des ayant-droits, de toujours plus de droits, au lieu de citoyens.

Nous sommes passés, grâce au génie technique et scientifique, du désir de repousser toujours plus loin les limites, au refus des limites. D'un mode de pensée intériorisant les interdits à celui qui met en avant le déni (3).

Ainsi donc, alors que nous croyons aller toujours plus vers la pointe ultime du progrès, de l'évolution, nous sommes à mon avis, dans des sociétés très régressives car ce qui fait « l'humus  humain » (4) c'est la capacité à sortir de la toute-puissance infantile et à accepter sa juste place .

Nous voilà donc bien conditionnés  dans nos sociétés occidentales, pour considérer au mieux  la  planète comme notre parc d'attraction et notre supermarché, pour espérer que la science trouve le vaccin contre la mort et en attendant, le moyen de donner la becquée à 12 ou 15 milliards d'humains.

Outre ce que cela sous-entend comme possibles totalitarismes - ne serait-ce  aujourd'hui, que celui du politiquement correct -, on peut se demander comment de telles sociétés pourraient accepter de restreindre leurs « besoins» , de perdre le droit au toujours plus, de cesser de considérer l'humain comme Etre Suprême qui « est la seule fin et tout le reste, les moyens » comme le pensent nombre de scientifiques ou philosophes et notamment Luc Ferry ? (5).

Humus, humain et humilité ont  pourtant racines communes.

Il serait faux de dire que le discours de l'humilité est absent des débats. En témoigne un article récent de Tristan Lecomte,  fondateur d'Alter Eco dans l'Express «  L'humilité est ce qui sauvera le monde », Gilles bœuf considère que les termes clefs de l'écologie sont « Humilité, harmonie et partage » Les discours de Pierre Rabhi sont tous empreints de ce sentiment envers la nature : « l'ère de la sobriété et de la frugalité heureuse a sonné ».

Effectivement la Terre n'est pas notre jardin, nous ne sommes qu'une des expressions du vivant et nous ne devrions nous autoriser à nous l'approprier que dans une mesure très modeste.

Mais le vœu de « vita povera » qui s'exprime de plus en plus dans les milieux écolos, s'il est nécessaire,  me paraît entaché de deux autres dénis essentiels: d'abord, celui de la réalité de la nature humaine. Nous ne serons jamais 10 milliards de Pierre Rabhi ou de François d'Assise ! Nous ne partagerons pas, et tant qu'elle le pourra, la majorité d'entre nous, cherchera à avoir toujours plus, quitte à éliminer l'autre partie.

L'autre déni,  témoignant de la résistance de notre orgueil humain démesuré, se niche dans le refus de limiter notre reproduction.

Comme si, après la mort des religions et des idéologies, le sacré s'était réfugié dans le corps de l'homme et l'extension de son espèce. Que ne fait-on pas pour le vénérer ce corps, le soigner, prolonger son existence, dépasser ses capacités, exalter ses plaisirs ! Peu, à part quelques religieux suspects, nous disent qu'il y a plus important que la survie d'un homme, que la continuation de la Vie est plus importante par exemple...

Et dans cette nouvelle déification de  l'humain - en tant que machine corporelle, pourrait-on dire - est inclus le respect absolu de sa reproduction sans limite. En témoignent les débats récurrents sur la faible natalité occidentale où les idées de déclin catastrophique voisinent avec le sentiment de  fierté virile des Français quant au nombre de bébés produits. Et cette «pédolâtrie» n'est pas synonyme d'amour des enfants, comme le montrait le préambule !  

Ceux qui sont préoccupés d'écologie  proclament : « le nombre d'humains n'est pas un problème, le problème c'est le nombre d'objets inutiles qu'ils traînent derrière eux » (6). Oui à la modestie de la consommation, non à celle de notre multiplication. Pierre Rabhi lui-même qui demande la déférence envers la Nature, traite les malthusiens d'imposteurs (7).

L'espèce humaine ne cesse donc jamais d'être ivre d'elle-même. Jusqu'au désastre.

Pourtant la véritable humilité, celle qui nous sauvera, sera celle du respect de la  juste place de l'homme dans le vivant et elle ne peut passer que par la diminution volontaire de notre nombre.  

Nous devons limiter notre droit à nous reproduire pour respecter le droit des autres  vivants. Nous qui sommes les responsables inconscients d'une nouvelle extinction des espèces et de la dévastation de la planète.

Adopter une position d'adulte humain, humble, «castré» de ses désirs infantiles de prédation sans limite, dessillé face à notre réalité de minuscule création au sein d'une immensité que  nous ne pourrons jamais  maîtriser. Conscient que notre capacité de nuisance se tient dans notre nombre, puisqu'elle est inhérente à notre nature.

Comme est inhérente à celle-ci notre plus belle qualité: celle de rendre par le langage et les arts, la beauté et la richesse de la Terre dont nous profitons et qui ne nous sont  pas dues.

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(1)  C. Melman : La nouvelle économie psychique. Editions Erès, 2009, 238 p.

(2)  JP. Lebrun : La condition humaine n'est pas sans conditions. Editions Denoël, 2010, 205 p.

(3)  Déni du manque, de la différence, de la limite...

(4)  J. Lacan :  Note italienne.

(5)  Il défend cette thèse notamment dans Le nouvel ordre écologique. Editions Grasset, 1992.

(6)  R. Dubos, repris par N. Hulot.

(7)  Voir à ce sujet l'article de M. Sourrouille dans Biosphère.

Par Anne-Marie Teysseire - Publié dans : Société
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Lundi 17 février 2014 1 17 /02 /Fév /2014 16:24

couverture_moins-nombreux.jpgLes mouvements en faveur d’une démographie plus raisonnable ont peut-être enfin le vent en poupe. Après le livre d’Alan Weisman, Compte à rebours,  c’est maintenant Michel Sourrouille qui coordonne chez Sang de la Terre un ouvrage collectif intitulé :  Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie.

Cet évangile de la dénatalité a ses douze apôtres, puisqu’à la suite d’une préface dans laquelle Yves Cochet situe clairement le débat dans la problématique écologique et décrit toutes les difficultés d’une telle mise en cause, ce sont douze auteurs qui nous proposent chacun un éclairage particulier mais partagent cette même conviction : la solution aux problèmes environnementaux et sociétaux passera inéluctablement par une diminution de nos effectifs. Il est temps que le tabou cesse sur ce sujet et que les écologistes s’emparent du débat.  Plus nous nous y prendrons tôt, mieux iront les choses, plus douce et plus démocratique sera la transition vers une humanité plus économe en ressources et surtout plus respectueuse de la planète et de ses autres habitants, en trois mots, plus durable, selon moi plus morale et certainement plus heureuse.

Approche écologique d’abord. Michel Tarrier, à qui l'on doit déja plusieurs livres sur la question, montre que l’expansion continue de nos effectifs conduit à l’occupation de l’ensemble des territoires au détriment de ceux de toutes les espèces non humaines. Même approche avec l’analyse scientifique d’Alain Gras, auteur entre autres, du Choix du feu qui fait un parallèle entre ce qui nous menace et le modèle de Lotka Volterra décrivant l’évolution des populations en fonction de celle des ressources.

Théophile de Giraud, auteur du pamphlet L’art de guillotiner les procréateurs, décrit pour sa part, l’impossibilité pour nos sociétés de faire vivre décemment les hommes et de produire tout ce qu’ils réclament sur le petit rectangle de 100 x 150 mètres dont doit désormais se contenter chaque humain sur la Terre. Rappel : le même humain disposait d’une surface mille fois plus grande il y a 10 000 ans, quand en outre, il consommait très peu de biens, d’ailleurs tous recyclables et recyclés.

Philippe Annaba, auteur de Bienheureux les stériles, met l’accent sur la pensée de Malthus et sur l’incapacité des mouvements de la décroissance à la prendre en compte.

Corinne Maier, auteur de No Kid, évoque à la fois l’ampleur des politiques natalistes françaises et dénonce l’ostracisme dont sont victimes ceux d’entre nous qui assument leur choix de ne pas avoir d’enfants.

Alain Hervé, fondateur de la branche française des Amis de la Terre et rédacteur en chef du Sauvage, l’une des premières revues écologistes françaises, décrit l’aberration qui consiste pour les humains à vouloir toujours plus se reproduire dans le monde d’aujourd’hui

Approche internationale pour un sujet sensible avec Michel Sourrouille qui analyse le changement de nature des migrations dès lors que celles-ci ont lieu sur une planète saturée. L’émigration qui était une solution devient un problème.

Puisque les religions sont souvent mises en cause dans le natalisme ambiant, Jean-Claude Noyé propose un récapitulatif de la position des différentes églises en matière de contraception. L’acceptation d’une politique de maîtrise des naissances est plus ou moins grande, même si dans les faits, les pays ne suivent pas tous les choix préconisés par la religion dominante. Le phénomène est particulièrement marqué en Europe où beaucoup de nations d’obédience catholique ont de très faibles taux de fécondité.

Reprenant certains éléments de son ouvrage, Le naufrage paysan,  Jacques Maret évoque l’interrogation qui vient en premier lieu à l’esprit lorsque l’on évoque la surpopulation : Pourrons nous nourrir les 9,6 milliards d’habitants que l’Onu nous promet pour la moitié du siècle ? Ce n’est pas gagné, il conclut par ces propos : « Malthus avait mis le doigt là où ça fait mal ». Pablo Servigne de son côté évoquant justement ces prévisions démographiques, s’inquiète de la possibilité même d’atteindre de tels effectifs, tant les ressources de la planète sont proches de l’épuisement. Il rejoint en cela un courant de pensée que l’on voit grandir (on pense à Franck Fenner ou à Jared Diamond qui a décrit certains exemples), selon lequel, un effondrement tant économique que démographique est de plus en plus probable pour ce siècle même.

Approche sociétale enfin, avec les deux auteurs de ce site.  Didier Barthès, porte-parole de Démographie Responsable  évoque l’impossible conciliation entre le droit au nombre et tous les autres droits des hommes. Comment ne pas voir que la pensée écologiste dominante, à force de nier la composante démographique nous conduit inéluctablement à l’abandon de tous nos autres droits et plus généralement du plaisir de vivre sur une planète dont nous devrions avoir comme principal souci de sauvegarder la beauté ?   Jean-Christophe Vignal s’interroge lui, sur la difficulté à penser une société en décroissance démographique, vision contraire à l’expansionnisme sous-jacent à presque toutes les représentations que l’humanité aime à se faire de son destin. Il y a là matière à une révolution mentale qui ne constitue pas la moindre des difficultés.

N'hésitant pas à prendre à contre-courant la « bien-pensance nataliste », puisse cet ouvrage apporter sa pierre à l’édifice et les hommes commencer à prendre en compte cette remarque d’Alain Gras, l’un des auteurs, « l’avenir de l’humanité passe par l’établissement d’un rapport plus humble avec la planète ». La question de nos effectifs constitue l’un des éléments primordiaux de cette humilité nécessaire.  

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Moins nombreux plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, un livre coordonné par Michel Sourrouille, préface d’Yves Cochet, éditions Sang de la Terre, Paris 2014, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-86985-312-6.  En librairie à compter du 17 février 2014. Egalement disponible chez les distributeurs suivants : Decitre, Fnac, Amazon.

 

Au sujet de ce livre, voir également le site Biosphère Ouvaton, l’article publié sur le Sauvage celui sur Libération,  et sur le même sujet l’article suivant

Cet article en italien.

 

 

Par Didier BARTHES - Publié dans : Notes de lecture
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Vendredi 14 février 2014 5 14 /02 /Fév /2014 21:16

Les Suisses ne veulent plus de la libre circulation des personnes avec l'Union européenne.     

Ce fût d'abord un cri de surprise, car personne, y compris les sondeurs, n'attendait vraiment une réponse positive au référendum sur l'immigration massive proposé par le parti suisse de la droite dite populiste. L'initiative UDC a obtenu la majorité des cantons et du peuple, acceptée à 19 516 voix de différence ; comme l'écrit la Tribune de Genève (1), « ce score constitue une gifle pour le Conseil fédéral, les autres partis et les grandes fédérations économiques qui s'étaient mobilisés en force contre le texte. »    

Ensuite des cris d'inquiétude et de protestation, notamment venus de France. C'est Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et ancien premier ministre qui parle « d'une mauvaise nouvelle à la fois pour l'Europe et pour la Suisse. Repliée sur elle-même, cela va la pénaliser. » (2). C'est Rama Yade qui estime que « les suisses se sont tirés une balle dans le pied et ont fait un bras d'honneur à l'Europe. » (3).

Cris de peur et d'effroi encore avec Thierry Billet, maire-adjoint d'Annecy, qui évoque dans son blog (4) « cette réaction xénophobe (qui) conduit le monde : chacun chez soi et tous dans la régression, en attendant de régler nos comptes sur les champs de bataille. » Faut-il aussi citer le quotidien Libération qui parle ce mardi 11 février 2014 dans son éditorial de « virus », voyant dans ce résultat une possible maladie contagieuse et dangereuse : «La majorité helvétique qui s'est exprimée dimanche illustre le risque de contagion du discours glauque mêlant le sentiment anti-européen, le rejet des étrangers et le refus d'un supposé système politique».

Face à une telle réprobation quasi-unanime quant à la décision des suisses de poser des limites au principe de la libre circulation des personnes, que faire sinon tenter de recadrer doucement le débat, de rappeler tranquillement les fondamentaux auxquelles la Confédération helvétique est soumise, de chuchoter qu'il s'agit d'abord de commenter le choix d'un pays aussi connu pour son exemplarité démocratique.  

La Suisse est de par sa géographie un petit pays alpin, où l'espace utile est limité par les montagnes, peuplé de 8 millions d'habitants. Avec une population étrangère représentant déjà 23,5 % des habitants, soit le taux le plus élevé en Europe, avec un solde migratoire de 80 000 personnes correspondant chaque année à 1 % de sa population, soit plus du quadruple de celui d'un pays comme la France, et sachant, comme l'avait déclaré en 2012 Philippe Roch, ancien Directeur de l'Office fédéral de l'environnement, que « la Suisse consomme trois fois ce que son territoire peut produire », était-il raisonnable que la Suisse prolonge cette tendance ? Doit-elle continuer d'accueillir tous les européens recalés de la croissance économique ? Autrement dit et au-delà des aspects politiciens, peut-on encore être étonné du choix des suisses ?  

Il faut avoir une volonté de cécité bien chevillée au corps pour pouvoir croire que le développement illimité d'un appareil économique mondialisé puisse se pratiquer hors sol et sans conséquences dommageables pour la vie d'un pays, pour imaginer sans méfiance et sans prudence que la Suisse pouvait ainsi continuer à accueillir toujours plus de monde pour nourrir son expansion économique. On retrouve ici « la question centrale des limites de la croissance, et de ses conséquences sur l’environnement et le cadre de vie. La croissance démesurée de la population est en train de détruire la campagne, la nature et les paysages, cet écrin de beauté si cher aux habitants de notre pays, et si important pour leur bien-être » comme le disait  Philippe Roch (5) pendant la campagne électorale.  

La question centrale des limites va cependant bien au-delà de la question de l'immigration posée par l'UDC. C'est pourquoi on ne peut qu'espérer que la future initiative ECOPOP (6) aux fins que l'ensemble de « la population résidant en Suisse ne dépasse pas un niveau qui soit compatible avec la préservation durable des ressources naturelles » soit prochainement validée par le peuple suisse.

Voilà ce qu'on a envie de chuchoter à l'oreille de tous ceux qui, obnubilés par l'extrême-droite, sont prêts à s'allier aux industriels les plus égoïstes pour défendre jusqu'à l'absurde le principe de libre circulation des personnes (7), et ne savent pas voir que la continuation de la politique actuelle de croissance à tous crins mène à une crise écologique majeure dont nous serons tous perdants. Bref, une autre lecture de ce référendum est possible ...  

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1 : Les Suisses veulent limiter la libre circulation in La tribune de Genève, le 09.02.2014  

2 : Sophie Huet, Les politiques français préoccupés par le vote suisse in Le Figaro, le 10.02.2014  

3 : Ibid.  

4 : Thierry Billet, F-haine et vote suisse, in blog : thierry-billet.org

5 : Ph. Roch, Ecopop est préférable à l’initiative de l’UDC sur l’immigration qui est trompeuse, in La Tribune de Genève, le 27.01.2014

6 : Initiative dénommée :« Halte à la surpopulation - Oui à la préservation durable des ressources naturelles ».

7 : Sur ce sujet, voir La problématique des migrations sur une planète close et saturée, article de Michel Sourrouille in Moins nombreux, plus heureux,l'urgence écologique de repenser la démographie, Alain Gras, Alain Hervé, Corinne Maier, et alii, préface d'Yves Cochet, Ed. Sang de la Terre, février 2014.

Par Jean-Christophe VIGNAL - Publié dans : Démographie
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